Le 19 Avril 1770, la jeune Maria Antonia de Habsbourg fut mariée au Dauphin de France Louis Auguste, à Vienne. En l'absence physique du dauphin, le frère de Maria Antonia, l'Archiduc Ferdinand, tint le rôle de son nouvel époux pour la cérémonie. La nouvelle Dauphine, âgée de 15 ans, voyagea avec sa suite et quitta son pays natal pour toujours. C'est à la lisière de la forêt de Compiègne qu'elle rencontra son époux pour la toute première fois, le 14 Mai 1770. En arrivant en France, la dauphine du changer son nom pour sa version française, Marie Antoinette. Deux jours plus tard, le 16 Mai, la dauphine arriva dans ce qui allait être sa demeure et prison dorée pour les années à venir, le palais de Versailles. Cette journée fut celle de la réelle célébration du mariage, et fut suivie de la cérémonie de la nuit de noce. Le mariage ne fut pas consommé.

La dauphine Marie Antoinette était la dernière d'une famille de 15 enfants. Sa mère, l'impératrice Marie Thérèse lui avait donné accès à une éducation digne de son rang. Marie n'était parfois pas attentive et, vu son jeune âge, aimait beaucoup les jeux et divertissements. Elle n'était peut-être pas préparée à être la reine de France. Sa première erreur fut d'ignorer la maîtresse du roi Louis XV, Madame du Barry. Tout Versailles fut au courant de cette guerre silencieuse. Finalement, Le comte de Mercy, qui avait pour rôle de conseiller la dauphine, finit par la convaincre d'adresser la parole à la maîtresse du roi. L'orgueil blessé, la dauphine s'inclina et devant une foule nombreuse, adressa la parole à la du Barry, pour la seule et unique fois.

Cet épisode fut un coup dur pour Marie Antoinette, qui se rendait compte qu'elle devrait toujours accomplir certaines choses qu'elle avait en horreur, juste par devoir. Elle voulait être plus libre, mais la comtesse de Noailles était constamment là pour la réprimander. Elle voulait avoir des amies, mais elle était entourée des sœurs du roi, ses tantes par alliances, et parfois leur conseils la mettait dans des situations qu'elles regrettait par la suite. C'était elles qui avaient conseillé de ne jamais parler à cette femme de peu de vertu. Le roi avait été courroucé par son comportement envers celle qui partageait son lit. Terrible situation, à laquelle s'ajoutait la non consommation de son mariage, qui n'était pas un secret à la cour.

Jusque dans l'empire de Prusse, on parlait de ce qu'il ne se passait pas dans son lit, et sa mère Marie Thérèse lui écrivait régulièrement pour lui dire de rectifier la situation. La dauphine n'avait aucune idée comment procéder. Le dauphin ne l'aidait pas dans sa tâche, il était toujours enfermé dans son atelier à faire des serrures ou alors à la chasse. Il revenait fourbu et s'endormait après un chaste baiser sur son front. Elle était désespérément seule. Mais en cette journée de Juin 1770, cela allait changer car la comtesse de Noailles lui avait affirmé qu'elle allait désormais avoir une jeune fille à ses côtés pour lui tenir compagnie. C'était une jeune fille de la haute noblesse de France, d'une année sa cadette. Marie Antoinette espérait qu'elle s'entendrait bien avec cette nouvelle personne.


Oscar regardait par la fenêtre de son carrosse le château de Versailles qui apparaissait devant elle. Elle était triste à l'idée de passer tout son temps ici mais c'était son devoir. Le devoir, voilà qu'elle pensait de plus en plus comme ses parents. Depuis quand n'avait elle pas trompé la vigilance de Grand-Mère ou de Louise de Jarjayes pour aller chevaucher? Ou rencontrer André en cachette? Ils ne se voyaient presque plus désormais. Elle espérait qu'il comprenait, que ses sentiments ne changerait pas. Elle trouverait une solution pour passer plus de temps avec lui et un jour ils se marieraient. Même si pour cela elle devrait tout quitter, André était le seul sans lequel elle ne pouvait vivre. Il valait tous les sacrifices. Elle continuait à repousser ses prétendants d'une manière sarcastiques lorsque sa mère la poussait à rencontrer de bons partis au bal. C'était ridicule, sa mère n'avait que faire de leur personnalité ou leur goûts, ou même leur âge. Tout ce qui importait était leur nom et si leur coffres étaient remplis de pièces d'or…

Peut être qu'elle irait moins aux bals pour rencontrer des prétendants maintenant qu'elle allait tenir compagnie à la dauphine. C'était au moins le possible point positif à toute cette affaire. La dauphine, elle imaginait déjà qu'elle serait une écervelée élevée exactement comme une parfaite jeune fille, ennuyeuse à en mourir. Mais elle ferait son devoir, et de son côté en profiterait pour penser à une solution sérieuse pour son futur avec André. A 14 ans, elle était encore jeune, mais elle savait déjà qu'elle voulait que son destin soit lié à celui de son cher amour.

Au même instant au domaine de Jarjayes, André travaillait sans relâche, affairé à remplacer la paille des écuries. Le général de Jarjayes avait acheté quelques nouveaux chevaux et tous les domestiques à l'écurie avait vu leur charge de travail augmenter. Pour André, son enfance aux côté d'Oscar n'était plus qu'un lointain souvenir. Et depuis qu'elle passait ses journées à Versailles, ils ne se voyaient presque plus. Il fut tiré de ses pensées par la voix d'un autre domestique, Pierre, qui brossait un étalon.

"André, viens allons manger aux cuisines, il est l'heure! J'espère que ta Grand-Mère nous a préparé un festin, je meurs de faim!"

Le grand gaillard, âgé d'une trentaine d'années fit quelques rapides ablutions avec un baquet d'eau et sortit en direction du château. André en fit de même.

Pierre avait vu juste! En arrivant aux cuisines, André fut satisfait de voir les énormes marmites auprès du feu, il avait une faim de loup.

"Oh merci pour ce repas Grand-Mère! Cela sent tellement bon!"

"Mais de rien, Jeanne m'a aidée" répondit- elle en plaçant son regard vers la porte des cuisines juste derrière André.

Ce dernier se retourna et fit face à Jeanne. La jeune femme, âgée d'une vingtaine d'années avait été employée au château depuis quelques mois pour aider Grand-Mère aux cuisines. Beaucoup de domestiques la trouvait belle avec ses cheveux bruns et ses yeux perçants marrons foncés, son nez droit et ses lèvres d'un rose pâle. Cette admiration venait surtout des hommes, les femmes elles, la regardaient souvent d'un air dédaigneux. Comme à cet instant par exemple, ou quelques femmes de chambre déjà attablées, parlaient en messe basse, en jetant des regards mauvais en direction de Jeanne. André ne la connaissait pas, il la saluait simplement chaque jour et la remerciait pour les repas, elle lui répondait toujours par un grand sourire.

"Bonjour André, j'espère que tu as faim! Nous avons préparé un bon ragoût pour aujourd'hui!"

"Oui… Merci Jeanne pour tes efforts", Répondit timidement André.

Jeanne intimidait quelque peu le jeune homme. Lui qui ne passait plus de temps avec Oscar, se sentait complètement désorienté face à cette demoiselle. Avec Oscar, tout avait semblé simple, ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Leur familiarité était naturelle. Grand-Mère était la seule autre femme avec qui André avait un contact et elle faisait parti de sa famille. Mais avec Jeanne, c'était différent, son regard sur lui était perçant et André se sentait réellement comme le garçon de 16 ans qu'il était. Peut être que c'était ça qui le gênait, Jeanne était une vraie femme et en avait tous les attributs. Il n'avait pu s'empêcher de remarquer ses formes généreuses cachées sous sa robe après avoir assisté à une discussion à ce propos dans les écuries avec les autres palefreniers. Ils avaient mentionné sa "gorge bien fournie". Tous semblaient vouloir la jeune femme mais apparemment personne ne l'avait eu.

Le repas fut vite avalé et André retourna à sa tâche, non sans avoir remarqué le sourire que Jeanne fit en sa direction juste avant qu'il quitte la pièce.


À Versailles, Oscar se trouvait dans les appartements de Marie-Antoinette. Le salon, richement décoré était composé de chaise et bergères en bois doré et soie rose à fleur jaunes. Cela faisait maintenant une trentaine de minute que Louise de Jarjayes avait accompagné sa fille dans la pièce et l'avait sommé d'attendre la dauphine, mais elle ne s'était toujours pas montrée. Enfin, après de longues interminables minutes, celle-ci fit son apparition avec deux suivantes bien plus âgées qu'elle. Oscar se leva brusquement puis fit une révérence.

"Merci mesdames de m'avoir raccompagnée à mes appartements. Comme vous pouvez le voir, j'ai de la visite aujourd'hui et j'aimerais m'entretenir avec mademoiselle en aparté"

Les deux femmes d'âge mûre saluèrent et sortirent.

La dauphine fit à Oscar le plus beau des sourires et s'approcha de la jeune fille.

"Vous êtes Oscar de Jarjayes n'est ce pas? Comme je suis heureuse de vous rencontrer!"

"Moi de même, j'espère que la France vous plait."

"Oh Oscar, j'aime la France mais vivre à Versailles est si ennuyeux. Je ne peux rien faire par moi même!"

Oscar sourit. Cette jeune fille semblait avoir une personnalité similaire à la sienne dans le fond, elle avait imaginé une femme timide et obéissante. Elle était très belle, les cheveux blonds coiffés d'anglaises et non poudrés, et un maquillage très léger rehaussait son teint et ses yeux bleus. Elle était de la même taille qu'Oscar et portait une robe en soie violette et rose. La dauphine appelât une servante pour servir le thé.

"Dites moi, êtes-vous mariée Oscar? Et pourquoi ce prénom masculin?"

"C'est-à-dire que… Mon père a décidé de m'élever en tant qu'héritier mâle à ma naissance… Il a changé d'avis il y a quelques années et j'ai continué mon éducation en tant que demoiselle."

"Oh Oscar! Quelle histoire singulière et formidable! Vous êtes quelqu'un d'extraordinaire!"

"Oh non Madame la dauphine, je vous assure, mes journées sont très ordinaires."

"Alors que diriez vous si je vous disais que j'aimerais que nous soyons amies? Pourquoi ne pas se soutenir dans nos vies ennuyeuses? Qui sait, nous pourrions même y trouver quelque amusement!"

Les deux jeunes filles éclatèrent d'un rire franc.


La journée avait été à la fois morne et éreintante pour André. Les autres domestiques de cette partie du domaine avaient fini leur journée. Aujourd'hui c'était au tour d'André d'attendre le retour d'Oscar et de sa mère pour s'occuper des chevaux et du carrosse.

Assis sur la paille, le jeune homme pensait à Oscar. Elle embellissait de jour en jour, et sa personnalité si particulière tellement. Il réalisait amèrement le privilège qu'il avait eu à être élevé avec Oscar. Il voulait qu'elle soit sienne, qu'elle soit sa femme. André se prit la tête entre les mains à cette pensée. Il savait que c'était impossible, qu'Oscar était destinée à épouser un homme de la haute noblesse, un homme que son père lui choisirait. Que pouvait il lui offrir, lui le roturier? À part le déshonneur et le scandal. Il serait peut être même tué. Il souffrait de ne presque plus la voir, elle qui passait toutes ses journées à Versailles.

'Oscar…'

L'aimait elle encore? Elle le lui disait dans les rares lettres qu'ils avaient réussi à s'échanger depuis l'introduction de la jeune fille à Versailles.

Le bruit d'un carrosse approchant le sortit de ses tristes pensées. André se leva péniblement et sorti des écuries. La, à l'autre bout de la cour du château, Oscar sortait du carrosse accompagnée de sa mère. Comme elle était jolie, dans sa robe de soie vert pâle. Ses cheveux étaient relevés en un chignon et bien heureusement n'était pas affublés de cette poudre dont la génération précédente raffolait tant! Elle semblait si inaccessible ainsi. C'était impossible pour lui de croire qu'elle était la même jeune fille qu'il avait caressé dans sa chambre, quelques semaines plus tôt.

S'avançant vers les deux femmes, Oscar le remarqua enfin alors qu'il s'apprêtait à ramener le carrosse vers les écuries.

"Bonsoir André."

Oscar se tenait là, l'air gêné et le visage baissé.

"Bonsoir Mademoiselle de Jarjayes". Devant tout le monde, André devait s'adresser à Oscar en ces termes, même s' ils avaient été élevés ensembles, ils n'avaient plus le droit de communiquer avec leur familiarité d'antan en public.

"André, prends soin des chevaux. Venez Oscar, vous devez absolument me faire le récit de votre rencontre avec la Dauphine"

Oscar eut un dernier regard plein de tristesse vers André et suivit sa mère à l'intérieur de l'édifice.


À cette heure, les quartiers des domestiques étaient calmes, la plupart d'entre eux étaient dans leur chambres, plongé dans un sommeil réparateur. Il était tard, et André allait enfin se coucher. Son humeur n'avait cessé de s'empirer après avoir vu Oscar. Il se sentait comme un prisonnier, et ce sentiment lui était insupportable.

"Toujours debout?" La voix féminine venait d'une chambre dont la porte venait de s'ouvrir. C'était Jeanne qui se tenait dans l'embrasure de sa porte avec un sourire.

"Jeanne, pardonne moi, j'ai été un peu surpris"

"Tu n'as pas à t'excuser André, pas avec moi."

Elle sortit complètement de sa chambre et referma la porte derrière elle.

"André, tu as l'air triste ces dernières semaines…"

"Tu m'observe Jeanne?" Répondit le jeune homme avec un léger sourire.

"Je m'inquiète pour toi André. Tu sais, j'aimerais que nous puissions être amis. Tu es si distant de tous les autres domestiques, y compris moi. Mais, ne sommes-nous pas tes semblables?"

"Tous les Hommes doivent être égaux à mes yeux Jeanne!" Le jeune homme avait maintenant de l'amertume dans sa voix.

"Je sais. Je sais André. Je le vois, je sais ce que tu désires. Qui tu désire. Qui tu… aimes."

"Non… tu ne sais rien. Personne ne sait ce que je peux ressentir". André se retourna, Jeanne pouvait désormais voir son dos, et ses bras le long de son corps robuste, dont les points s'étaient serrés.

"André… je peux t'aider. Je peux te faire oublier cette souffrance." Jeanne posa sa main sur l'épaule d'André. Quand son toucher se fit caresse, André se retourna vivement, surpris.

"Tu peux l'oublier André. Je peux t'y aider". Elle jeune femme pris la main d'André et la posa sur sa poitrine. Jeanne était très attirante et la différence d'âge se voyait à peine, son corps était souple et doux, et il pouvait le sentir malgré le corset. Naturellement, son corps réagit au contact de ses courbes généreuses. Il retira sa main comme si il s'était brûlé. Qu'avait il fait. Il aimait Oscar, bon sang!

"Je vais dormir André, tu peux me rejoindre si tu le veux, je te promets que nous passerons un agréable moment"

André la regardait, l'air hagard. Il savait bien ce qu'elle lui proposait et il était là, à hésiter à rejoindre une femme dans son lit. Reprenant ses esprits, il réagit enfin.

"Jeanne. Ta demande me touche, et si les circonstances étaient différentes, je me joindrais à toi. Mais tu dois comprendre, je ne peux pas. Je suis désolé."

"Ne le sois pas… Saches que ma porte te sera toujours ouverte"

Et sur ses mots, la femme brune retourna dans sa chambre.

André ne dormi pas de la nuit.

À suivre…