Victor Clément de Girodelle était un jeune homme ambitieux. Sa bonne naissance au sein de son illustre famille l'avait construit comme cela. Depuis son plus jeune âge, il avait eu droit au meilleur. Meilleure éducation, meilleure qualité de vie dans le château familial près d'Orléans, et meilleures attentes de la part de son père. Ce dernier voulait de Victor qu'il fasse honneur à son nom en atteignant la plus haute position dans la garde royale. Obéissant, Victor s'était lancé dans cette tâche. Il avait réussi à battre son adversaire très facilement pour obtenir la position de capitaine de la garde royale à seulement 20 ans. Et cette année il avait été promu colonel. Son père était fier, dans quelques années il serait sûrement nommé général.

Victor voulait également le meilleur en ce qui concerne une future épouse. Et le soir de bal où il rencontra Oscar de Jarjayes, il su qu'il avait trouvé la jeune femme avec qui il s'unirait. Belle et fière Oscar au tempérament de feu. Elle était magnifique, avec ses grands yeux comme des saphirs et ses cheveux qui semblaient former une auréole dorée au-dessus de sa tête. Elle était parfaite pour lui. Il ne pouvait s'empêcher de penser au moment où il la ferait enfin sienne. Mais pour l'instant, il était heureux de passer le plus de temps possible en sa compagnie.

Aujourd'hui, Oscar, accompagnée de sa mère, était venue le visiter dans sa demeure aux abords de Versailles. Ils se promenaient dans les jardins pendant que son père et Madame de Jarjayes prenait le thé dans l'un des nombreux salons du manoir.

"C'est ici que j'ai grandi mademoiselle, bien que la demeure ancestrale de ma famille se trouve à Orléans. Avez-vous passé toute votre enfance à Jarjayes?"

"Oui… Mais nos terres sont à Arras, dans le nord du Royaume..." Le ton d'Oscar était détaché, elle était comme absente dans cette conversation.

"Mademoiselle, nous seront fiancés d'ici quelques jours. Je vous en pris, j'aimerais vous connaître davantage."

"Que voulez-vous savoir de moi? Vous savez l'essentiel n'est ce pas? Je suis simplement une bonne jeune fille adéquate pour vous donner des héritiers!"

"Oscar, s'il vous plaît… Je n'ai pas l'intention de vous garder enfermée en haut d'une tour pendant que vous enfanterez mes héritiers! Je vous veux auprès de moi… En tant que partenaire de tous les jours. En tant que femme… Vous devez vous douter de mes sentiments Oscar, je ne suis pas un monstre, je ne vous ferai jamais de mal. Je vous rendrais heureuse"

Oscar se sentait soudainement mélancolique. Heureuse? Son bonheur ne pouvait se trouver qu'avec André. Devait elle oublier son amour pour le roturier? Devait elle suivre son destin? Oscar était si perdue…

"Monsieur de Gi…"

-Victor. Appelez moi Victor". Il avait posé sa main sur son épaule d'une manière tendre.

"Victor… Je remplirais mon devoir. Je n'ai pas choisi mon destin mais j'y consens. C'est là mon seul honneur. Et vous devez comprendre ma réticence à prendre époux. C'est un changement si radical..."

"Bien sur Oscar, je vous comprend parfaitement. Mais pourquoi ne pas voir le positif dans cette situation? Nous pourrions nous rendre mutuellement heureux. Oscar, depuis que je vous ai rencontré, je n'ai cessé de vous admirer."

"Victor!" Coupa la jeune fille.

"Non ma chère, écoutez moi!" Il avait pris ses deux mains dans les siennes. Ses yeux gris la regardaient intensément et la jolie blonde se sentit rougir, anticipant ses paroles.

"Je vous veux pour épouse. Non pas car vous êtes une demoiselle adéquate. Non pas parce que nos parents ont arrangé notre union, mais parce que je vous aime! Je vous aime depuis le premier jour où j'ai posé mes yeux sur vous à ce bal il y a si longtemps. Je saurai vous rendre heureuse et vous apprendrez à m'aimer avec le temps, j'en suis certain. Je suis heureux de cette situation, vous êtes parfaite, ma sylphide"

Oscar était prise de court par cette déclaration. Elle qui avait toujours vu Victor comme un jeune homme gentil certes, mais plutôt passif et obéissant. Elle voyait son côté passionné pour la première fois.

"Ayez confiance. Je serai votre ami, votre allié dans cette union", finit- il avec un sourire doux.

Oscar ne savait que répondre. Elle se sentait gênée et injuste de ne pas se sentir heureuse, Victor était un homme bon. Elle fit l'effort de lui rendre son sourire.

"Rentrons Victor, il fait si froid aujourd'hui".

Victor pris la main de la jeune fille et ils marchèrent en direction de l'imposante bâtisse.

Fiancée…

Oscar était fiancée.

Promise à un autre homme.


André et tous les domestiques de Jarjayes devaient travailler davantage ces derniers jours en préparations du jour de fiançailles de la dernière fille du général de Jarjayes qui aurait lieu le lendemain. André se tuait presque a la tâche. Il était rongé par la colère et la jalousie d'une part, mais aussi par un sentiment de culpabilité. Il avait posé ses yeux sur une autre femme. Il avait embrassé, touché, et pris une femme qui n'était pas son amour Oscar. Comment avait il pu? Les souvenirs de la nuit lui revenait régulièrement en tête.

Cette nuit là, son cœur s'était brisé en voyant Oscar dans les bras de Victor, entourée de leur parents. Il ne pouvait qu'être témoin et victime de ces destins respectifs qui les séparait. L'alcool aidant, il ne pu résister lorsque la belle Jeanne s'offrit à lui. Pourquoi refuser, pensait il avec amertume. Il n'avait pas de femme, il avait vécu dans une illusion de jeunesse, qui lui avait permis de croire qu'il aurait un jour le droit de s'unir à Oscar et d'obtenir ses faveurs. La réalité est tout autre. Il n'est pas fait pour elle, il est un être inférieur. Il n'a que baigné dans sa lumière les dernières années de son enfance. Il était un homme désormais, un homme qui savait ou était sa place. Oscar ne lui appartiendrait jamais. Peut lui importait, il continuerait à l'aimer toute sa vie sans jamais rien attendre en retour. Il allait vivre, en ne pensant qu'à son bonheur à elle. Il la protégerait tant qu'il en serait capable.

"André! Viens donc m'aider à installer les décorations dans le grand salon, tu es bien plus grand que moi"

André se retourna et fit face à Grand-Mère, qui le toisait les mains sur les hanches. Il sourit:

"Bien sur Grand-Mère, j'en ai fini avec les fleurs ici"

Grand-Mère s'inquiétait pour son petit fils. Elle savait qu'il était resté dévoué à Oscar même après que la jeune fille fut rendue à sa véritable nature. Petit, elle savait qu'il avait le béguin pour la frêle fillette blonde. Se pourrait il que ses sentiments se soient fortifiés avec le temps? Se pourrait il qu'ils aient continué à être amis proches toutes ces années? Ou plus? Surprise par le chemin qu'empruntaient ses pensées, la vieille dame secoua la tête et suivit son petit fils dans l'imposant château.

Jeanne se trouvait dans le grand salon, occupée à attacher quelques décorations aux murs. André la salua d'un sourire un peu crispé. Il se faisait un peu honte, il n'avait pas eu le courage de discuter de leur étreinte et de la signification de cet événement. Il était resté passer la nuit avec elle mais était parti au petit matin après quelques mots et un grand sentiment de gêne. Cependant, elle avait compris ses tourments, elle savait qu'il en aimait une autre. Elle l'accepterai si il décidait de revenir dans son lit.

Le jour des fiançailles officielles d'Oscar de Jarjayes était enfin arrivé. Cette dernière était nerveuse, dans sa robe bleue à fleurs. Aujourd'hui, elle serait officiellement fiancée à Victor Clément de Girodelle. Il était un homme bon, mais pas celui qu'elle avait espéré.

Cela faisait tellement longtemps qu'elle et André n'avait eu une vraie conversation. L'aimait il toujours? Elle était toujours prête à tout quitter pour lui si il le fallait, mais et lui? Elle ne savait plus. Il l'évitait presque désormais. Cela la rendait triste mais elle comprenait. Elle allait se marier avec un autre homme. Elle lui avait déclaré son amour, et désormais elle allait appartenir à un autre pour le restant de sa vie. Elle sentait qu'elle l'avait trahi. Il devait se sentir blessé au plus profond de lui même. Elle avait vu la douleur dans ses yeux le peu de fois où leur chemin s'était croisés.

Prenant une grande inspiration, Oscar ouvrit la porte du grand salon ou tous quelques invités étaient déjà présents.

"Ah, la voilà, saluez vos invités mon enfant!"

Louise de Jarjayes était toujours à contrôler la situation lorsqu'il s'agissait d'Oscar. Elle était fière de sa fille mais savait qu'elle pouvait parfois se montrer rebelle. Cependant ce comportement s'était atténué ces derniers mois, pour toujours elle l'espérait.

Les parents du jeune couple s'étaient chargés des invitations et Oscar saluait une foule d'inconnus. Elle se surprit à esquisser un sourire et à se sentir rassurée lorsque Victor vint la saluer.

"J'ignorais que mes amis étaient si nombreux!"

-Moi de même"

Victor tendit un verre de champagne à sa promise.

"À nous, ma chère Oscar"

À ces mots, la vue d'Oscar se troubla et elle but pour se redonner contenance.

Le grand salon du château de Jarjayes était occupé par de nombreux gentilshommes et femmes. Certains avaient fait longue route pour assister aux fiançailles du jeune couple Jarjayes-Girodelle. Ce serait un grand et beau mariage. Oscar regardait d'un air distrait tous ces inconnus, pendant qu'à ses côtés Victor discutait aimablement avec deux hommes et une femme à la chevelure fortement poudrée.

"Mon cher Victor, votre fiancée est tout à fait charmante", commença l'un des hommes en baisant la main d'Oscar.

"Merci, je suis un homme chanceux."

"En effet."

"Quel bonheur pour les maisons Jarjayes et Girodelle, d'être unies de si belle façons"renchérit la femme poudrée

"Merci",lui répondit Oscar.

"Estimez vous heureuse très chère, votre futur époux est beau et dans la force de l'âge, peu de demoiselles ont cette chance", ria le second homme.

Avant qu'Oscar ou Victor eurent le temps de répondre, un homme derrière eux prit la parole.

"C'est bien vrai, estimez vous heureux Victor, d'avoir une fiancée si bien faite!"

Choqué de cette intervention, le jeune couple se retourna. Oscar ne reconnu pas cet homme. Il était grand, bien plus âgé qu'elle ou Victor, ses yeux bleus étaient perçants et ses long cheveux châtain étaient grisonnants à ses tempes, et attachée en un catogan.

Victor apparu gêné d'abord, puis légèrement exaspéré, il tourna son regard vers Oscar:

"Ma mie, vous devez cette intervention quelque peu déplacée au Duc d'Henry. Duc, cette jeune femme est ma fiancée, Oscar François de Jarjayes."

Oscar fit une révérence, troublée par le regard insistant de l'homme, elle n'osa pas relever les yeux.

"Vous connaissez… mon... futur époux?"

"Oui, la première fois que j'ai rencontré Victor, il n'était qu'un enfant dans les jupes de sa nourrice!" Répondit D'Henry d'un air narquois.

Tous rirent sauf Oscar et Victor.

"Le duc d'Henry est une connaissance de mon père, j'ai eu le… plaisir de le rencontrer plusieurs fois depuis tout jeune.

-Il a bien changé ce garçon!" Repris l'homme d'âge mûr en s'adressant à Oscar, "le voilà capitaine de la garde royale, et prêt à épouser une fleur magnifique".

Oscar rougit sous le compliment, qui toutefois sonnait incroyablement déplacé.

"Oui, j'ai bien grandi d'Henry, et je vous prierais de me retourner le respect qui m'est dû et de cesser d'importuner ma dame"

On sentait désormais une tension assez forte dans l'échange, qui rendit Oscar nerveuse. Après un silence de quelque secondes, le duc s'inclina avec un sourire:

"Pardonnez moi, madame. Je manque de manières. Je ne suis pas un homme de cours et je dis beaucoup trop ce que je pense. Je devrais parfois quitter mon château et ma Normandie et passer du temps à Versailles, au cœur du monde civilisé!"

Oscar ne répondit pas, et se contenta de s'incliner.


Oscar se retourna dans son lit pour la énième fois. La journée avait été éreintante, et pourtant, la jeune fille ne pouvait fermer l'œil. Dans la pénombre elle ne pouvait voir sa bague de fiançailles, et se contenta de l'effleurer. Victor Clément de Girodelle lui avait passé cette bague à son annulaire devant leur deux familles et une foule d'invités. Emporté par l'émotion, il l'avait embrassé sur la joue une seconde fois devant une assemblée ravie. Un grand dîner avait ensuite été servi avec en son centre le jeune couple. Victor avait été très agréable avec elle, et Oscar devait admettre qu'il avait été rassurant de l'avoir auprès d'elle dans cette fosse aux lions. Il l'avait raccompagnée jusqu'à ses appartements avant de prendre congé. Pourrait elle un jour l'aimer comme il le suggérait? Apprendrait elle vraiment? Pourrait elle… oublier André?

Non, il était ancré durablement dans son cœur, et sûrement pour toujours. Ils étaient si jeunes et avaient déjà tellement partagé, ils avaient grandi ensemble et leurs sentiments s'étaient fortifiés avec le temps. Mais que restait il maintenant? Ils ne se parlaient presque plus.

Décidément, elle allait passer la nuit entière sans dormir, peut être qu'un peu d'air lui ferait du bien. La jeune fille enfila une cape de velours bleu clair par-dessus sa chemise, des chaussures et sortit discrètement de ses appartements. Elle eut l'idée d'aller rejoindre André dans sa chambre mais cela faisait si longtemps qu'elle n'était même pas sûre qu'il voudrait encore passer du temps avec elle. Avec un pincement au cœur, elle mit sa capuche et sortit en direction de la roseraie. Il faisait froid en cette nuit de Novembre mais cela lui donnait plutôt l'impression d'être vivante. Marcher lui faisait du bien, l'aidait à faire le vide dans sa tête.

Soudain, un bruit derrière elle lui glaça le sang. Il y avait quelqu'un dans la roseraie. N'osant plus bouger, elle essaya de distinguer l'intrus malgré la pénombre. Seule la lune délivrait un peu de clarté.

"Oscar…"

Sa voix. Oscar eut les larmes aux yeux à la seconde ou elle reconnut la voix d'André. Il était la, seul, dans la roseraie, avec elle.

"André…". Elle l'entendit s'approcher.

"André, tu es vraiment la…?" La jeune fille ne put retenir ses larmes. Elle se jeta dans ses bras.

"André, comme tu m'as manqué… Tu me manques tellement…" Perdu dans l'instant présent, André ne répondit pas et se contenta de serrer Oscar plus fort en fermant les yeux. Cela faisait si longtemps, personne ne faisait battre son cœur ainsi.

"Je suis là… Oscar." Elle était si… vivante, dans ses bras. André perdit tout sentiment de jalousie ou de colère. Oscar l'aimait toujours, évidemment, comment pouvait-il douter.

"Je t'aime mon amour… Tu me manques tellement Oscar" André prit le visage aimé entre ses mains et embrassa longuement la jeune fille. Oscar se laissait faire, retrouvant toutes les sensations qu'elle avait tant manquées. André était son alter ego, son âme sœur.

"Qu'allons nous faire, André?" Oscar étouffa un autre sanglot.

"Je serais toujours avec toi Oscar, quoi qu'il arrive. Peut importe les épreuves et la séparation mon amour, je serais toujours a toi" La jeune fille sourit tristement à travers ses larmes.

"Je voudrais que les choses soient différentes."

-Ne pleures pas Oscar, ne pleure plus…

"Tu es le seul dans mon cœur André, maintenant… et pour toujours."

"Et toi la seule dans le mien. Je promets de te protéger et de veiller à ton bonheur Oscar, quoi qu'il arrive… Même si ce n'est pas avec moi" finit il tristement en prenant la main d'Oscar dans la sienne.

"Joli pierre" dit-il en souriant tristement, regardant sa bague de fiançailles, un anneau d'argent serti d'un diamant.

"Elle ne m'importe pas. Dans mes rêves, c'est toi que je vais épouser. Toi a qui je penserais, a chaque instant…"

"Oscar… Je veux rester auprès de toi, je demanderais au général de me mettre au service de Girodelle si il le faut. Ma place est à tes côtés, pour te protéger. Je t'aimerais toujours."

"Je te le promets aussi André, je t'aimerais jusqu'à mon dernier souffle."

Il la prit encore dans ses bras, et laissa ses larmes couler. Ils pleurèrent tous les deux dans cette roseraie où ils s'étaient retrouvés l'espace d'un instant pour se faire la promesse d'un amour éternel.

A suivre...