Cette fic se passe après 'Tintin & l'Alph-art' (version terminée par Rodier). Elle inclut dans le canon 'Tintin & le Lac aux Requins'.


CHAPITRE 1

"Où le Capitaine Haddock a raison, encore une fois, mais où personne ne l'écoute, comme d'habitude."


"Tonnerre de Brest ! Pas encore !" fut la première pensée qu'eut le capitaine Haddock en reprenant conscience, tandis que son esprit encore embrumé reconstituait péniblement les évènements qui l'avaient conduit à se retrouver aplati contre un hublot dans l'angle d'une cabine d'avion après un énième atterrissage forcé.

Tout avait pourtant si bien commencé… Pendant quelques heures, il avait vraiment cru que pour une fois, ils auraient droit à de vraies vacances – et ils en avaient besoin, après la débâcle d'Ishia, comme le capitaine s'obstinait à l'appeler. Oui, ils avaient démantelé un réseau de trafic d'art avec succès, mais à quel prix ! La mort épouvantable de Rastapopoulos et leur presque-double-pendaison les poursuivaient dans leurs cauchemars et, même si Tintin n'en disait rien, il avait été si fortement ébranlé par son passage dans l'horrible cuve de Ramo Nash qu'il avait gardé une aversion presque maladive pour tout ce qui collait, y compris la boue dans laquelle Milou aimait à se traîner souvent. Cela n'avait absolument rien d'amusant de voir un gamin d'ordinaire si maître de lui-même perdre son sang-froid quand ses chaussures s'embourbaient dans un caniveau en allant récupérer son chien sur le bas-côté de la route.

Quand ils étaient revenus au bercail, Nestor avait été effaré par leurs têtes de déterrés. Tournesol aussi, et c'était ce qui avait décidé le brave Tryphon à téléphoner à son ami pour lui demander s'il pouvait à nouveau emprunter la jolie villa au bord du lac artificiel de Flechizaff.

Haddock devait reconnaître qu'il avait été partagé en apprenant le projet du professeur : il gardait un souvenir impérissable de ses parties de golf avec les Dupondt et il fallait avouer qu'à part pour leur fromage de l'Enfer et leur damnée eau minérale, les Syldaves savaient sacrément faire la fête… mais il craignait que revenir là-bas ne rappelle justement à Tintin l'ennemi qui s'était dressé pour la dernière fois contre lui lors de l'affaire de l'Alph-art.

Mais le visage du jeune reporter s'était éclairé et il s'était animé un peu pour la première fois depuis des semaines en écoutant le professeur décrire les arrangements qu'il avait pris.

- Nous reverrons Niko et Nouchka ! Combien de temps cela fait-il depuis que nous les avons vus la dernière fois ? Deux ans, trois ans ? Ils doivent avoir bien grandi… Et ce bon vieux Gustav sera là aussi, n'est-ce pas, Milou ?

Le chien, qui déjeunait sous la chaise de son maître d'une tasse de café arrosée de cognac et d'un croissant au beurre, avait jappé avec enthousiasme. Il n'avait probablement pas entendu la suite de la phrase.

- Nous ne pourrons pas nous baigner, vu la saison, mais je ferais volontiers une ou deux randonnées dans les Zmylpathes ! Il parait que les montagnes sont magnifiques… et nous n'en avons guère vu que les routes chaque fois que nous étions en Syldavie.

Haddock avait lâché un grognement. Bon, tout était bien, alors, même s'il aurait préféré que Tintin s'en tienne aux échecs, à lire dans la balancelle ou à se promener avec les enfants, plutôt que d'aller grimper sur ses chers tas de cailloux… Comment n'était-il pas encore dégoûté de la montagne après le Tibet et le Pérou, c'était quelque chose qui échappait complètement au vieux marin… Bah, c'était toujours préférable aux grandes virées à motocyclette dans lesquelles se lançait le jeune homme quand il avait besoin de réfléchir ou de se défouler (il ne s'était pas encore cassé le cou avec cette épouvantable machine, mais ça n'allait sûrement pas tarder).

Ainsi dit, ainsi fait. Le capitaine avait seulement insisté pour que l'on emmène Nestor – il ne tenait pas à renouveler l'expérience d'une Mme Vleck – et Tintin avait téléphoné aux Dupondt pour leur demander s'ils étaient libres : sans les deux policiers, ils n'auraient pas été au complet.

Parfois, Haddock se demandait ce qu'ils étaient exactement : une bande de camarades ou une sorte de famille atypique ? Une chose était certaine : au fil des années, il avait appris à ne plus s'inquiéter des on-dit. Ce qui importait, ce qu'il voulait protéger, ce à quoi il refusait de renoncer même quand ses vieux démons revenaient lui souffler qu'il n'était pas digne de tant de bonheur, c'était ce foyer que l'on pouvait retrouver après une longue errance, ce sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand que soi qui découlait de fréquenter Tintin et de partager ses aventures, son affection bourrue pour le jeune reporter, l'amitié exaspérante qu'il entretenait avec Tryphon, sa complicité avec ce brigand fidèle de Nestor et même l'étrange compassion amusée qui le poussait à vouloir prendre sous son aile ces deux vieux garçons maniérés et maladroits dont on ne savait par quel miracle ils étaient entrés dans la police.

Ils avaient presque toujours affronté ensemble le danger (Mille sabords, cela les avait même menés jusqu'à la Lune !) et oui, ils iraient ensemble se reposer à la Villa Sprok pendant le reste de l'hiver, quoi qu'en pense le reste du monde.

Les bagages bouclés, ils avaient pris un taxi pour la gare, le train pour Bruxelles, puis l'avion pour Klow et enfin, après une courte escale à Prague – le temps d'une excellente choucroute arrosée d'un, ma foi, très bon vin blanc bordure – ils s'étaient retrouvés devant le fameux petit aéroplane privé dont Haddock ne s'était pas rappelé assez tôt (sinon il aurait pris des mesures) et qu'il avait considéré avec animosité, bloquant tout le monde en bas de la rampe.

- J'espère que ce bougre de cauchemar volant nous conduira à bon port, cette fois, avait-il grommelé.

- Ouaf ! avait lancé Milou, méfiant lui aussi.

Dupont avait renchéri d'un ton plaintif, avant même que son collègue, distrait par Nestor qui s'enquérait de la raison pour laquelle l'humeur de son maître s'était brusquement assombrie, ne puisse faire une réflexion.

- Allons, messieurs, on vous croirait presque superstitieux !

Tintin s'était mis à rire, tandis que Tournesol marmonnait on ne savait quoi sur l'agitation de son pendule.

- Bienvenue à bord, messieurs, avait susurré le pilote d'une voix rocailleuse, en brossant ses larges moustaches comme celui qui leur avait fait le sale coup de les abandonner en plein ciel à bord d'un appareil saboté la fois précédente.

Tintin avait arrêté le capitaine avant que celui-ci ne se lance dans une diatribe outragée destinée à avertir le bonhomme qu'il n'était pas question qu'on leur fasse renouveler une pareille cascade.

- Laissez ce pauvre homme tranquille, ce n'est pas un espion, voyons.

Haddock aurait presque pu jurer qu'une étincelle avait lui pendant un instant dans les yeux noirs du pilote, mais il ne voulait pas gâcher la bonne humeur générale à cause de ce qui n'était peut-être qu'un reflet de soleil, aussi il s'était laissé conduire à son siège et avait bouclé sa ceinture en bougonnant, bientôt rejoint par Milou, tout aussi contrarié, qui s'était couché à ses pieds la queue entre les pattes arrière après avoir été grondé par son maître – il avait refusé tout net de monter à bord de l'aéroplane et fait galoper Tintin autour de la piste pendant cinq minutes avant d'être capturé et embarqué de force.

Les Dupondt, pas très rassurés, s'étaient remis au fond de la cabine, tripotant leurs chapeaux melons avec nervosité. Tournesol racontait à Nestor leurs vacances de la fois précédente : c'était assez particulier à écouter. Il gloussait toutes les cinq minutes en se rappelant "le bon tour" fait à Rastapopoulos, la machine à reproduire les objets en 3D programmée de travers. Le cher savant n'avait probablement jamais réalisé à quel point la partie qui s'était jouée sous le lac avait été serrée…

Haddock, renfrogné, avait renoncé à corriger le récit. Quel besoin y avait-il d'affoler Nestor ou de culpabiliser le professeur a posteriori ? Tout cela était derrière eux. Et Tintin avait raison, il ne fallait pas voir le mal partout. Le pilote était sans doute un très brave homme et ces vacances allaient très bien se passer.

Le pilote était effectivement acheté par un de leurs ennemis et il quitta l'avion exactement comme le précédent, en les laissant sans un parachute dans un appareil crachotant en train de piquer du nez au milieu d'une tempête de nuages sombres crépitant d'électricité.

Tout alla très vite. Tintin se rua vers le poste de pilotage en leur criant de se préparer à l'impact tandis que grandissait devant eux la masse indistincte d'une montagne, le capitaine rattrapa de justesse Milou qui glissait sur le plancher en piaulant, les Dupondt se prirent par le cou, Nestor épouvanté joignit les mains en prière et Tournesol écarquilla les yeux, surpris, en relevant la tête de son livre quand une valise qui s'envolait bouscula son chapeau vert – puis, dans un maelström de neige, de bris de verres, d'étincelles et de tôles déchirées, l'avion s'écrasa.

Et ensuite ce fut le noir complet.