Lou
Pendant qu'Ewilan accomplissait son héroïque épopée, revenue d'elle-même de son exil, faisant sauter le verrou des Spires, délivrant les Figées, démasquant la traîtrise d'Éléa Ril'Morienval et d'Holts Kil'Muirt, amenant la victoire sur les ts'liches et bien d'autres encore, Lou Assienna n'était qu'une anonyme vaquant à ses humbles occupations entre les murs froids de la Citadelle. Elle n'avait pas pris part à une bataille depuis de longues années déjà, manchote qu'elle était, même si sa main d'épée, son plus persistant fantôme, la démangeait encore parfois sous la cape qu'elle portait en permanence pour cacher sa honte. Elle n'était maintenant que maître d'équitation pour des jeunes qui iraient ensuite faire ce dont elle ne pouvait plus que rêver, ainsi que porteuse occasionnelle de messages pour Matan, le maréchal-ferrant qui avait, lui, perdu un pied et trois orteils supplémentaires à l'hiver.
C'était une existence peu enviable. Si les frontaliers honoraient les sacrifices faits au nom de la défense de l'Empire, ils avaient plus de pitié que de respect pour ceux qui étaient incapables de monter au combat. Et Lou n'était pas différente. Elle n'avait jamais accepté son infirmité, jamais guéri de sa rancœur à l'encontre de son responsable, jamais renoncé à qui elle avait voulu être dans son enfance. Cela tout en étant bien consciente de combien elle était ridicule, lamentable, à se noyer dans l'amertume, à vivre dans le passé, réduite à se revêtir d'une armure de misère qui éloignait même les meilleures âmes.
Mais quand Edwin revint d'Al-Poll avec ses compagnons, et que la Citadelle voyait son cœur sévère se gonfler de liesse à l'occasion de leur réussite, elle faillit céder à l'impulsion qui la prenait parfois d'aller le trouver.
À cette occasion, Matan l'avait rejointe dans les étables où elle se soûlait avec de la gnôle bon marché. Il était plus ivre qu'elle, mais il avait l'excuse d'être heureux et de sortir d'un rassemblement où tous l'étaient aussi. Seule et énervée par cette impulsion que sa fierté opiniâtre voulait étouffer à tout prix, elle fut jalouse de son sourire benêt, jalouse de sa capacité à tendre la main vers les autres sans honte. Il s'assit sur une botte de paille à côté d'elle pour babiller des futilités, qu'elle n'écoutait que d'une oreille, tout en essayant de la bourrer de gâteaux au miel. C'était une gentillesse, Lou le savait, mais elle avait oublié comment apprécier les gentillesses. Tout au plus pouvait-elle se retenir de l'envoyer se faire voir chez les raïs.
« Le Prince est dans la Cour Sanglante tu sais, » disait Matan.
Et, évidemment, pathétiquement, Lou se mit à prêter attention à ses paroles.
« On dit qu'il a tué encore de nombreux ts'liches. Bientôt, il aura mené l'espèce à extinction, Merwyn en soit témoin. Tout le monde boit à ça, et lui aussi pour une fois ! Quand est-ce donc la dernière fois qu'il a participé à une fête ? Il doit être bien soulagé du retour des Sentinelles. »
De deux d'entre elles en particulier, pensa acerbement Lou, qui, s'étant obstinément tenue à l'écart des rumeurs heureuses qui parcouraient la Citadelle, ignorait que ces deux Sentinelles en particulier n'étaient justement pas de retour.
« De bonne humeur, comme nous tous, poursuivait Matan. Ça fait plaisir à voir. Tu es la seule qui fait la tête. Tu voudrais pas te réjouir un peu ? C'est l'occasion idéale de se réconcilier avec la vie.
– Edwin ne voudra pas me voir, marmonna Lou avant de pouvoir s'en empêcher.
– Il est de bonne humeur, je te dis, insista le maréchal-ferrant sans malaise, comme s'il était évident que se réconcilier avec la vie voulait dire se réconcilier avec Edwin. S'il doit vouloir te voir un jour, c'est bien aujourd'hui. »
Et Lou, que l'alcool n'avait pas besoin de rendre idiote car toute mention d'Edwin s'en chargeait assez bien, et ce malgré les années, trouva le raisonnement sensé. Elle avala les derniers gâteaux au miel que lui tendait Matan, lui confia sa bouteille d'eau-de-vie et partit en direction de la Cour Sanglante.
Elle arriva par la courtine est, d'où elle avait une vue plongeante sur la scène. Impossible de manquer Edwin, qui était au centre de l'attention. Tuss et Meja étaient avec lui bien sûr, ainsi que Siam et d'autres que Lou ne reconnaissait pas. Même Hander Til'Illan ne se tenait pas trop loin, toujours aussi intimidant que lorsqu'elle était enfant. Lou se figea, son unique main sur la rambarde, face à ce spectacle de gens parfaits, de guerriers, de héros, dont elle crevait d'être mais était condamnée à observer depuis l'ombre. Elle pouvait encore s'en retourner dans sa bauge de misère où tous ses démons la réconforteraient. Elle n'avait pas besoin de se défaire de sa rancœur. Cependant, en cet instant d'hésitation, elle n'avait jamais autant cru en la possibilité d'en être capable.
Ses tergiversions furent arrêtées net par le regard d'Edwin sur elle.
Alors, le cœur battant violemment contre ses côtes, Lou tourna les talons et s'enfuit, comme la couarde infirme qu'elle était désormais.
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Lou ne frappa pas, ne s'annonça pas, ne s'encombra pas de politesse. Elle était une tempête qui couvait depuis trop longtemps et qui pouvait enfin hurler à son cœur content. Sa rage balayait les conventions humaines avec une satisfaction vicieuse, le seul morceau de contentement qu'elle pouvait arracher au monde.
Edwin, bien sûr, restait impassible, son naturel implacable seulement renforcé par la patience douloureuse qu'il avait développé à l'égard de celle qui était encore, pour si peu de temps, sa plus proche amie. Il était déjà en armure, son sabre à portée de main.
« Je n'ai pas besoin que tu défendes mon honneur ! aboya Lou sans préambule, agitant son bras avec une ardeur compensant qu'elle n'en avait qu'un. Surtout pas de Denalia Sarde ! »
Elle n'avait pas été présente lors de l'insulte, mais la nouvelle s'était répandue plus vite qu'une avalanche : le jeune prince avait défié la formidable guerrière pour l'honneur d'une estropiée. Quand elle avait entendu cela, Lou n'avait pas tout de suite compris qu'elle était l'estropiée en question. Sept mois qu'elle avait perdu son bras, et elle oubliait toujours qu'elle n'était plus Lou, la jeune guerrière prometteuse, mais Lou, l'estropiée. Lou, la déchue. Lou, la défaite. Lou, la victime du Nord. Lou, la manchote. Lou, l'inutile, l'incapable, la remisée dans les coins obscurs de la Citadelle où l'héroïsme ne brillait jamais.
Lou qui ne pouvait plus défendre son propre honneur.
« C'est humiliant, appuya-t-elle, retenant comme elle pouvait les larmes furieuses qui se pressaient à ses yeux.
– Que dois-je donc faire ? répondit sèchement Edwin. Si je laisse Denalia Sarde cracher des insultes, je suis un sans-cœur qui abandonne son amie à la première inconvenance ; si je les lui fais ravaler, je t'humilie. Qu'attends-tu de moi ?
– Si je le savais ! Si je le savais ! J'ai vingt ans, un seul bras et ma vie est en ruine autour de moi. Pourquoi t'attends-tu à ce que j'aie des réponses ?
– Je ne m'attends à rien, j'essaie simplement de comprendre.
– Oh, Edwin Til'Illan, si généreux, si attentionné, essaie de comprendre la manchote qui débloque. Tu y arrivais pourtant si bien quand elle avait deux bras !
– Tu as changé.
– Et c'est ton fait. »
L'accusation claqua comme un coup de tonnerre, mais Edwin l'accepta sans broncher :
« Je sais. Je ne veux rien de plus que prendre mes responsabilités pour cela, mais tu me repousses à chaque pas.
– Peut-être que prendre tes responsabilités, ça veut dire me laisser en paix. »
Edwin en eut le souffle coupé. Lou aussi. La tempête retomba d'un coup, ne laissant derrière elle que le froid mordant et solennel des nuits d'hiver sur les crêtes. Elle ne savait pas d'où lui venaient ces mots, l'idée de se défaire d'Edwin ne l'ayant jamais effleurée durant ces sept mois de calvaire. D'ailleurs, si la glace qui s'étendait depuis ses entrailles voulait dire quelque chose, elle ne voulait pas vraiment se défaire d'Edwin.
Il avait été un roc, disponible, fiable, inébranlable. Même quand elle avait voulu abandonner, quand elle avait renoncé à entraîner sa main gauche, il l'avait soutenue. Edwin n'avait pas changé : il était toujours la personne exceptionnelle dont elle était tombée amoureuse.
Mais il était aussi celui qui lui avait coupé le bras.
Elle l'aimait plus qu'elle lui en voulait, certainement. Probablement. Peut-être.
« C'est toi qui m'handicape, lâcha-t-elle d'une voix sourde. Tant que tu es à mes côtés, je ne peux pas te haïr. Et je crois que je dois te haïr si je veux m'en sortir. »
Elle le regarda dans les yeux, jusqu'à percer un fond aussi désolé que les plateaux d'Astariul. Alors elle ne retint plus ses larmes. Pour la dernière fois, elle se jeta au cou d'Edwin et le laissa la serrer contre lui en réconfort. Ce qui restait de son bras droit, infâme moignon débilitant, était enfoncé inconfortablement dans son torse, ses doigts fantômes tout aussi incapables de s'accrocher à un ami qu'à un sabre.
Quand elle le quitta, elle ne lui souhaita pas bonne chance pour son duel. Il n'en avait pas besoin. Il n'en avait jamais eu besoin. Edwin ne serait pas diminué de sa rancœur ni de son absence.
Lou en aurait, en avait déjà, le cœur brisé, mais mieux valait cela qu'un constant rappel de ce qu'elle ne pourrait plus jamais atteindre. Peut-être alors pourrait-elle au moins prétendre à une paix douce-amère.
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Lou, trop consciente de son unique main dans celles d'Edwin, gardait un contrôle vigilant sur son corps, de sa respiration, encore courte de son entraînement, aux extrémités fourmillantes de ses doigts. Elle était vulnérable, éreintée, frustrée et beaucoup d'autres choses encore mais ne souhaitait surtout rien laisser paraître. C'était presque un jeu ; Edwin n'était pas fait pour la délicatesse, mais il ne se départait pas pour autant de l'attention et du perfectionnisme qui le servaient si bien dans les combats quand il s'improvisait aide-soigneur, et Lou s'amusait à voir jusqu'à où elle pourrait tromper le pouvoir d'observation de son ami. Pas très loin, semblait-il, car après seulement sept séances d'entraînement, il devinait déjà quand elle allait tomber de fatigue et les soins qu'il prodiguait à sa paume meurtrie n'étaient presque plus douloureux.
Ce qui ne faisait que peu pour calmer la frustration de Lou.
Les cloques, le sang, les cals, elle était déjà passée par là une décennie plus tôt. Souffert les maux vifs, les bains d'alcool, les élancements constants et la pommade graisseuse. Elle avait usé sa main et la poignée de son sabre en tandem, acquis une prise ferme et un cuir solide. Puis elle l'avait perdu, cette main, et elle devait tout recommencer avec l'autre.
Un microcosme désolant de ses capacités au combat.
« Ma famille pense que j'ai tort de m'obstiner, » dit-elle, veillant à adopter un ton plat.
Ses parents et ses deux frères s'acharnaient tous à la convaincre de se résigner à son invalidité, chacun voulant la placer là où une manchote ne dérangerait personne. Oh, avec bienveillance, mais une bienveillance condescendante à laquelle Lou refusait de s'habituer.
« Mon père veut que je parle à Reuel de l'intendance et Elmon m'a déjà vendue à Callypse des écuries. Tu es le seul qui croit que je peux toujours me battre. »
C'était une question, en fait. Une qu'elle n'osait pas poser, parce que son cœur jadis trop téméraire devenait lâche : y crois-tu vraiment ?
Sans cesser de masser ses cloques pour bien faire pénétrer l'onguent, Edwin répondit avec un calme réconfortant :
« On nous répète que, en tant que frontaliers, nous devons accepter l'inflexible réalité, renoncer aux rêveries impossibles. Mais comment savoir si c'est impossible à moins d'essayer ?
– Tu as l'impression que je m'améliore, au moins ?
– Sept séances, c'est trop peu pour dire. Redemande-moi dans un mois. »
Parfois, Lou doutait qu'elle pût tenir un jour de plus. L'espoir était un feu qui la brûlait tout autant qu'il la réchauffait et elle se demandait combien de temps elle pourrait encore se consumer avant de n'être plus que cendres. La veille, elle avait failli casser sa dernière main pour condamner son ultime chance, parce que le chemin qu'elle entrevoyait était trop éprouvant et qu'elle n'arrivait pas à rassembler assez de courage.
Mais parfois, quand elle était appuyée contre l'épaule d'Edwin, elle était confiante en sa force et sa détermination. Personne n'y croyait, et alors ? Elle leur prouverait. Elle leur prouverait, à tous, qu'elle était toujours digne de combattre aux côtés du Prince des Marches du Nord.
En ces moments, il était celui qui lui avait sauvé la vie et non celui qui l'avait estropiée et Lou croyait sincèrement que cela pourrait durer.
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Lou ne pouvait détacher son regard de l'endroit où, sur les couvertures, sa main aurait dû reposer. Sa main d'épée. Pour peu qu'elle ne fit pas l'effort de s'en empêcher, elle pouvait croire ne pas avoir perdu son bras. Si elle se laissait aller, elle pouvait sentir ses doigts, les agiter, les refermer en un poing. Elle aurait même pu rêver du cuir de la poignée de son sabre contre sa paume et de la tension d'un effort prolongé dans ses tendons.
Mais elle n'était pas si naïve. Toute sa vie elle avait appris à accepter les dures réalités. Elle était une fille de la Citadelle, une enfant du Nord, pas une aljane à l'imagination frivole.
Elle était manchote.
Elle était manchote parce qu'Edwin… Parce qu'Edwin…
Lou serra les dents pour empêcher les larmes de couler. En colère contre elle-même pour sa faiblesse, elle se força à compléter sa pensée : Edwin lui avait coupé le bras, voilà la dure réalité à accepter. Juste au-dessus du coude. Bien nettement, bien rapidement, il avait dégainé, tranché, de ce mouvement précis, fulgurant, qui faisait le malheur de leurs ennemis immémoriaux, et il avait déjà été en train de lui confectionner un garrot qu'enfin elle avait réalisé ce qu'il s'était passé.
Edwin lui avait coupé le bras.
Edwin lui avait sauvé la vie.
Elle étouffa un cri rageur, un poing serré au point d'en être blanc, l'autre juste absent. Quelle vie ? Sans sa main d'épée, à quelle vie était-elle destinée ? Comme tout le monde, elle n'avait jamais eu grande estime pour les éclopés qui encombraient les bas étages de la bureaucratie nécessaire au fonctionnement d'une province, ou autres positions ingrates, et voilà qu'elle était l'une d'entre eux. Son cœur se rebellait à cette idée (jamais, jamais !), mais que pouvait-elle faire d'autre ?
Le bruit à la porte la força à rassembler les morceaux brisés de sa contenance. Elle aurait pu faire semblant de dormir, mais c'était une solution de facilité qu'elle se refusait. Son corps était brisé, pas son esprit. D'une voix ferme, elle lança un « Entrez ! » à la personne derrière la porte.
C'était Edwin. C'était Edwin comme elle ne l'avait jamais vu, l'air hagard, les gestes hésitants, les mots incertains. Il venait la visiter pour la première fois depuis leur retour à la Citadelle, et, soudainement, Lou ne savait si elle lui en voulait de ne pas être venu plus tôt ou d'être venu tout court. L'instant d'après, elle était au contraire infiniment soulagée de se trouver de nouveau en sa présence.
« Comment te sens-tu ? demanda-t-il, restant à un pas de distance du lit.
– Mal, répondit candidement Lou.
– Je ne m'attendais pas à autre chose, avoua Edwin.
– J'espère que tu ne t'attendais pas non plus à ce que je te remercie.
– Non, à ça non plus. »
Lou tendit sa main gauche vers son ami et il la prit dans la sienne sans hésiter. Elles se balancèrent un peu sous l'impulsion de l'alitée.
« J'ai toujours voulu être une guerrière… »
Elle n'ajouta pas « et je ne peux plus l'être désormais », mais elle se força à le penser, car elle devait désormais s'y habituer, de la même manière qu'elle devait s'habituer à son moignon.
« Les morts ne sont pas des guerriers, » déclara Edwin, la seule défense de son geste qu'il ne lui présenterait jamais.
C'était vrai, bien sûr, et Lou n'était pas particulièrement désireuse de mourir. Pourtant, elle ne pouvait se résoudre à être heureuse de son sort. Sa main d'épée avait été sa grande fierté, combattre sa vocation. Sans ça, elle n'était rien et, plus important, ne voulait rien être. Ce choix que les aléas du destin avaient forcé sur sa tête lui répugnait. Instinctivement, viscéralement, complètement, elle le rejetait, le haïssait, le vomissait. Perdre sa vie ou sa raison d'être, quelle cruelle alternative.
« C'est injuste, » cracha-t-elle.
Edwin n'eut pas besoin d'ouvrir la bouche pour qu'elle sût à quoi il pensa en réponse. Ils étaient des enfants du Nord, pas des aljans choyés qui pouvaient perdre leur temps en philosophie ; dès la naissance on ne leur avait appris rien d'autre : le monde est injuste.
Lou était vivante et manchote, et elle tenait Edwin responsable autant de l'un que de l'autre.
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C'était elle qui l'avait conduit loin du feu, elle qui avait sous-estimé le risque. Même les frontaliers qui passaient leur vie à arpenter le nord de l'Empire ne croisaient pas plus d'une goule dans leur vie, mais peut-être devenaient-elles plus téméraires, ou peut-être avait-elle simplement joué de malchance.
De quoi discouraient-ils ainsi, loin des oreilles de leurs compagnons ? Lou ne se souvenait plus. Lui avouait-elle ses rêves, son désir de devenir la terreur des raïs et la Dame de la Citadelle ? Se déchargeait-il d'un peu de la pression qui le façonnait en glacier ?
Elle se souvenait du froid, néanmoins. Dans tous les hivers qu'elle avait vécus, des grottes aux cimes de la chaîne du Poll, même ce jour où elle était tombée dans une rivière gelée, jamais elle n'avait ressenti un tel froid. Insidieux, intense, total, et pourtant fantasmagorique, car comment croire qu'une telle sensation pût être réelle ? Le temps s'en était presque arrêté. Si lent. Si lent.
Et pourtant, Lou n'avait pas réalisé. Moins d'une seconde lui avait paru un siècle, mais sa conscience léthargique n'avait pas plus réagi que ses membres ankylosés.
Edwin avait réagi.
Edwin n'avait même pas hésité.
Bien plus tard, Lou voudrait qu'il eût hésité. Elle se convaincrait qu'elle l'aurait moins haï s'il avait hésité.
Mais Edwin n'hésita pas, car il savait bien qu'il ne pouvait faire qu'une seule chose.
Il coupa le membre contaminé avant que le poison de la goule ne pût se répandre dans le reste du corps.
Et Lou cria.
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Le jeune Prince était un prodige, et Lou était jalouse. Malgré tout le temps et la sueur qu'elle mettait dans son entraînement, sans compter une année d'aînesse, il la battait bien trop aisément pour son ego. Elle blâmait son maître d'arme particulier, la prédestination qu'il avait reçue de sa lignée et tout ce à quoi une fille de huit ans et demi pouvait bien songer.
Elle ne blâmait pas Edwin lui-même, car elle voyait assez bien qu'il était tout aussi appliqué et zélé qu'elle dans les exercices des fondamentaux. Il avait également toujours été humble dans la victoire, ce qui convainquit Lou du bien-fondé de son plan pour s'approprier sa brillance : elle allait devenir son amie et ainsi lui transmettrait-il ses techniques.
Edwin, déjà à cet âge, se tenait sur son quant-à-soi, mais Lou, opposant une détermination ferme et optimiste à sa réserve, finit par triompher de ses défenses pour se faire une place dans son cœur.
Bien vite, ils devinrent inséparables. On les trouvait à toute heure dans la salle d'armes au milieu d'une passe, ou dans la cour nord à pratiquer l'archerie, ou ailleurs à s'entraîner à autre chose. Chaque sujet que les instructeurs d'Edwin lui enseignaient, il en discutait le lendemain avec Lou. Chaque défi que Lou se lançait, elle le partageait avec Edwin. Elle interrompit une leçon privée pour l'informer qu'elle avait finalement réussi à vaincre son frère aîné, il lui rapporta en détails sa première escarmouche avec les raïs. Un jour, elle le trainait dans les entrailles de la Citadelle à la poursuite de la rumeur du tombeau de Merwyn. Le lendemain, elle attendait avec lui tandis que les guérisseurs tâchaient vainement de sauver Adrile Til'Illan. Aucun n'était naturellement enclin à livrer son cœur, mais ils n'auraient jamais imaginé ne le faire que l'un à l'autre.
Ils étaient liés par le genre d'accord tacite dont on est conscient sans vraiment y penser, comme les frères d'armes sont camarades, le sol toujours là pour rattraper ceux qui tombent.
Le leur : grandir ensemble puis, s'ils y survivaient, vieillir ensemble.
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Quand Edwin remarqua Lou sur la courtine est, toute l'agitation alentour s'effaça.
Elle portait toujours la large cape qui dissimulait le vide là où aurait dû être un bras, toujours les cheveux courts car s'escrimer à les attacher seule ne valait pas la peine. Son visage était rouge, ses yeux un peu fous, ses joues creuses, sa mâchoire tendue. Ce à quoi elle ressemblait tous les jours, s'il pouvait croire les rumeurs qui parvenaient jusqu'à lui.
Le temps d'un instant fugace, d'un battement de cœur, Edwin osa espérer, pour la première fois depuis des décennies, que le jour de la réconciliation était là.
Mais Merwyn semblait lui refuser de retrouver ses amis perdus ; Lou s'enfuit aussitôt que leurs regards se croisèrent.
Depuis ce jour où, à même pas dix-neuf ans, il avait coupé le bras de sa plus proche amie pour la sauver d'une goule, Edwin avait appris maintes leçons. Il avait visité les recoins les plus divers de Gwendalavir, d'Al-Jet à Al-Far, des fondrières sombres de la forêt de Baraïl aux plages de galets assaillies par les vagues du grand océan du sud, jusqu'à se baigner dans l'œil d'Otolep, fait la connaissance de trop d'êtres pour pouvoir se souvenir de tous, sympathisés avec des dessinateurs, des magistrats, des commerçants, des rêveurs, des va-nu-pieds, des faëls, découvert des philosophies de vie, contemplé des visions du monde non seulement différentes mais aussi contradictoires, repoussé ses limites à un point qu'il n'aurait jamais rêvé, vécu assez pour plusieurs existences. Pourtant, malgré tout ce qui était désormais à la portée de son bras, il demeurait tout aussi ignorant de la manière d'appréhender celle dont il avait sauvé et ruiné la vie d'un même coup.
Toujours, il n'était capable que trancher ce lien corrompu pour empêcher que le poison ne corrodât tout.
