Prologue
Il court le plus vite possible. Il ne sait pas s'il suit la bonne piste, seul compte la fuite désormais. Les reliefs de la forêt sont accidentés et il lui arrive de se prendre les pieds dans une butte de terre, un caillou ou une racine. Malgré ses diverses chutes, il persévère et se relève, inlassablement, pour détaler le plus rapidement possible. Des branchages fouettent son visage, le giflent, le griffent, mais il continue de fendre l'air, insensible à tout ce qui pourrait le stopper. Les tambourinements anarchiques de son cœur sont les seules choses qui percutent ses pensées. Respirer devient de plus en plus douloureux, mais le garçon ne peut pas s'arrêter. Il doit partir, s'échapper, se carapater de cette vie qui le noie.
— Stiles !
Encore ce cri au loin. Un son d'alarme qui se répercute en échos ayant le pouvoir de le figer. Non, il ne faut pas qu'il s'immobilise, il doit aller au bout, au plus loin de cette voix, qui lui fait mal jusque dans son âme. L'adolescent panique et reprend sa cavalcade pour mettre la plus grande distance possible entre lui et celui qui l'a pris en chasse. L'autre le talonne, il ne tardera plus à le rattraper. Puis, le jeune arrive enfin à la clairière menant à la falaise qui coupe la forêt de Beacon Hills en deux et la creuse de cette profonde cicatrice d'histoire. Il ne lui reste plus qu'une trentaine de mètres. Un soulagement décalé s'impose à lui.
Stiles continue de galoper, même s'il est au bout de ce que ses poumons peuvent supporter, même si son corps n'est plus qu'une douleur qui l'écorche de part en part, même si toute la cohérence de ses idées est asphyxiée. Le soleil sombre lentement dans l'envers, s'attardant dans ce crépuscule qui enflamme l'horizon et le jeune sait que tout est parfait. La seule fausse note est ce poursuivant qui crie une nouvelle fois son nom, plus fort, plus rageusement, plus proche de lui qu'il ne l'avait escompté.
L'adolescent se retourne subrepticement et remarque que son assaillant s'est encore rapproché, malgré toutes ses tentatives pour le semer. La panique le submerge, et c'est avec l'énergie du désespoir qu'il accélère, se retrouvant à puiser dans ses moindres ressources, pour faire l'effort d'échapper à ce loup-garou. Il n'a pas un seul instant imaginé que Derek saurait où aller pour l'empêcher de mettre son plan à exécution. Non, il avait uniquement envisagé que ses derniers mots seraient pris comme une défaite. Pourtant, l'aîné de la meute vient tout juste d'accélérer sa marche funeste pour la transformer en une impossible course. Satané cabot.
Il n'aura pas le temps de pleurer, pas le temps non plus de réfléchir à ce qu'il s'apprête à faire. Au final ce sera peut-être mieux. Quelques enjambées encore et il s'envole vers l'oubli. Par un dernier effort, Stiles s'élance dans le vide et tout semble s'engourdir à l'excès dans ses perceptions. C'est comme s'il était tétanisé au cœur d'un temps indéterminé, alors que le loup-garou hurle son nom avec une douleur si puissante qu'elle se fiche dans son cœur affaibli, pour le faire exploser d'invisibles regrets.
L'air est pourtant si frais, il est si agréable de ne plus sentir le poids de la gravité, la nécessité tyrannique de porter son existence. Stiles ferme les yeux, se laissant planer au ralenti dans de douces sensations, pour profiter de la symphonie de la vie. Il a vu le ciel rosé du coucher, cet interminable horizon qui s'est illuminé une dernière fois pour lui, avant de sombrer dans les ténèbres de la nuit. C'était magnifique, puissant, tellement symbolique à cet instant où plus rien ne peut plus le retenir ici. Il en a la certitude, son ultime acte est irréversible et cela l'apaise d'une manière totalement paradoxale.
Comme un ange suspendu dans l'éternité, il expire enfin. Le vent sur sa peau, le goût du vivant, les sons de la nature, la richesse des odeurs du présent, la lumière déclinante, tout lui apparaît avec une telle violence. L'évidence de l'univers s'impose à son âme pour violer ses peurs lucides. Et si l'alarme résonne en chaque particule qui le compose, il a l'impression de tout savoir du rien. C'est comme si cette pose dans les dernières secondes de ses douleurs intimes n'avait plus de secret pour lui, et cette sensation lui donne envie de jubiler jusqu'à oublier que c'est juste sa fin qui s'apprête en conscience.
Un corps le percute soudainement en plein vol et réveil le mal en chacune de ses fibres. Des bras s'enroulent fissa autour de son buste. Des jambes l'enserrent violemment. Tout s'accélère, la chute s'intensifie pour prendre des proportions vertigineuses. Ils sont dorénavant deux à s'apprêter à s'écraser dans les rocheuses. C'est effrayant. Stiles panique totalement, il ne sait plus rien. Il suffoque. Derek a sauté. Ce fou furieux se suicide avec lui. Une inspiration laborieuse plus tard, l'adolescent se retrouve à hurler tout ce qu'il peut, des larmes jaillissant de ses yeux alors qu'il se prépare à mourir. Son dernier acte a contribué à tuer l'homme dont il est amoureux. Le sol pentu est proche, il crispe les paupières tandis que le loup-garou se resserre autour de lui.
Le dos de Derek est le premier à se briser. La cage thoracique de Stiles se fendille des déflagrations de ce choc premier. Ses os éclatent, pulvérisent toutes les chaires et les organes autour. La douleur est terrible, catastrophique, incommensurable. Enlacés dans la mort, l'homme-loup et l'adolescent rebondissent, se brisent encore et toujours, se désarticulant de ricochets cassant en roulades écorchées. Pour dernières traces, des flots de vies fuyant la couleur de leurs écoulements. Et le néant salvateur. Enfin.
Un son étouffé, comme un écho au loin. Il est paralysé dans une position impossible. Stiles n'est que souffrance perdue dans le vide du reste. Est-ce à ça que ressemble l'après ? Il y a des voix qui parlent, mais il ne comprend rien. Tout en lui n'est que supplice dédié à l'incertain et c'est avec horreur que Stiles prend conscience qu'il est toujours en vie. S'il endure un tel calvaire, c'est parce qu'il est un amas de miettes organiques respirant plus par réflexe que par envie. Comment est-il possible qu'il puisse encore exister, sentir cette abominable torture à chaque inspiration ensanglantée qui le noie peu à peu ? Un sursaut d'effroi se fige en ses chairs meurtries et c'est si intensément douloureux qu'il agonise une nouvelle fois pour s'éteindre, encore.
Ça recommence, il semble revenir à lui, la même sensation impossible. Cette fois-ci, et sans en comprendre la raison, il peut voir Derek, allongé dans l'immobilité de la mort, ses membres figés dans d'absurdes angles. Le faisceau lumineux d'un phare de moto transperce les ombres de la nuit pour éclairer le corps démoli du lycanthrope. La forêt est épaisse et silencieuse aux environs. Stiles constate la présence de deux personnes, mais sa perception se rive sur l'être détruit qui a parrainé l'effondrement de son état de grâce. Le loup-garou est entièrement cassé, comme une poupée qui aurait subi la violente crise d'une fille prépubère, capricieuse et colérique.
Stiles se rend compte qu'il n'arrive pas réellement à ouvrir les yeux. Mais comment peut-il considérer ce qui affecte son comparse dans ce cas ? En fait, alors qu'il s'y intéresse succinctement, il s'aperçoit également qu'il se sent désincarné, au dehors de ses tourments et il parvient même à observer à quelques mètres du lycanthrope, l'autre corps ensanglanté, complètement désarticulé. C'est lui. Son âme s'ébroue dans la panique, il sait qu'il n'est pas encore mort, il entend les faibles pulsations de son cœur résonner dans ses pensées.
— Il a perdu énormément de sang, j'ignore si ta morsure va prendre… Il faut que nous replacions les os, intervient le docteur Deaton qui revient vers son apprenti. Cela facilitera la guérison. Derek va s'en sortir, mais c'est impossible à dire pour ton ami.
Scott est assis pitoyablement sur un rocher non loin de là, complètement dépité. L'obscurité ambiante est trahie par la lumière artificielle d'un véhicule tout terrain. Les deux témoins de la tragédie qui s'est jouée dans les couleurs du crépuscule sont abasourdis de malheur. L'homme à la peau d'ébène tente néanmoins de garder la tête froide. De son côté, Scott pleure silencieusement. La fatigue des sanglots qui l'ont submergé se traduit en chacun de ses gestes. Il fait l'effort de relever son minois atterré en direction de l'émissaire de sa meute.
— Pourquoi ? Pourquoi Stiles a fait ça ?
Le regard du jeune alpha est embué d'incompréhension. Des larmes tracent continuellement leurs chemins sur ses joues.
— Comment Derek a fait pour déclencher l'alarme de sa position ? insiste-t-il, traumatisé.
— Il a dû lancer l'appli de localisation avant de sauter, impossible qu'il ait pu être conscient ou même bouger dans cet état.
Le druide se montre adouci de prévenance tandis qu'il avance la logique de ses suppositions. Il se racle ensuite la gorge.
— J'ai besoin de ton aide Scott. Si Stiles a la moindre chance de se transformer en loup-garou, c'est maintenant qu'il faut agir.
Deaton est très sérieux et son comportement suffit pour convaincre son assistant de ne pas se laisser abattre par la peine qu'il ressent. Scott se relève et suit Allan jusqu'à la carcasse de son meilleur ami. Stiles a envie de pleurer, mais il n'est plus en lui, il n'a plus le droit d'exprimer les émotions de ce corps si fragile. Alors il regarde les deux soignants tenter de remettre ses membres dans le bon sens. La douleur se fait si aiguë qu'elle rapatrie Stiles dans sa chair tourmentée et il sombre dans le noir, une nouvelle fois.
