PARTIE 1

1. Détestation

Sidney Parker se redressa et commença à se rhabiller sans plus prêter aucune attention à la femme de mauvaise vie qu'il avait chevauchée quelques minutes auparavant.

Comme à chaque fois qu'il venait dans ce lieu des plaisirs, il essayait de ne penser à rien.

Il y pénétrait poussé par un besoin animal, et s'appliquait au plus grand détachement possible dans ces relations tarifées, sans toutefois se laisser aller à une quelconque brutalité ou méchanceté.

C'est pour cela que les filles l'appréciaient et rivalisaient de minauderie pour être choisies. Et sans doute aussi parce qu'elles devinaient une tristesse abyssale en lui, un désespoir sans fond, et une détestation de lui-même, qu'elles jugeaient bien injuste au regard de la gentillesse et du respect qu'il ne pouvait masquer lors de leurs brèves relations.

Sidney salua brièvement la fille alanguie sur le lit, en s'appliquant à ne surtout pas croiser son regard, de peur d'y lire la pitié qu'il méritait, et sortit précipitamment.

Comme à chaque fois depuis trois ans, il se détestait pour ses mœurs de célibataire, qui ne pouvaient masquer son mariage raté.

Comme Miss Charlotte Heywood l'en avait supplié, lors de leurs adieux sur la lande qui surplombait Sanditon, il s'était promis d'être le plus attentionné des maris pour Eliza Campion, mais en vain.

Dès les préparatifs du mariage, alors que les futurs époux devaient choisir ensemble les détails de l'organisation, il avait compris que l'Eliza qu'il avait chéri plus de dix ans en arrière et qui lui avait causé un si grand chagrin, n'était plus.

Il avait face à lui une comtesse précocement veuve, devenue immensément riche et puissante par son précédent mariage, et qui prenait plaisir aux jeux de cour et aux conversations qui pouvaient faire et défaire une réputation en quelques bons mots.

Il avait perdu, il y a 10 ans, une jeune fille ambitieuse et désireuse de s'élever dans l'échelle sociale, il venait de retrouver une femme orgueilleuse, avide de pouvoir, et dont le seul critère de jugement des autres était le rang de naissance.

Il avait ainsi très vite compris, lors de la période prénuptiale, qu'elle était revenue vers lui non pas pour faire renaître l'amour qui avait existé entre eux, mais pour acquérir le haut rang dont il était issu par sa naissance.

Elle avait déjà l'argent, elle recherchait le titre, et Sidney, bien que sans richesse significative, était un des seuls partis qui pouvait lui permettre de l'acquérir.

A bien y penser, cette situation était cynique. Si Eliza convoitait son titre et sa notoriété, lui avait accepté ce mariage pour disposer de l'argent de sa future femme, argent dont il avait besoin pour mettre en œuvre le projet d'une vie, celui de son frère Tom : l'édification de la station balnéaire de Sanditon.

En regardant s'avancer Eliza dans l'église le jour de leur union, Sidney avait déjà la conviction que l'amour qu'ils avaient éprouvé dix ans auparavant l'un pour l'autre n'existait plus entre eux et ne renaîtrait jamais.

Mais il avait espéré qu'ils parviendraient au moins à rendre leur vie commune respectueuse et agréable, par des sujets de conversation qui élèvent l'esprit et forment le respect mutuel, ou par des centres d'intérêts communs.

Là encore, la désillusion avait été rapide et sans appel : Eliza aimait Londres, les intrigues de cour et l'exaltation que lui offrait sa capacité à détruire les réputations Sidney aimait le grand air, les activités sportives que proposaient la campagne et la mer, mais surtout s'appliquait à construire le monde en s'investissant pleinement dans le projet d'édification de la ville moderne de Sanditon.

Ainsi, dès le premier mois de leur mariage, le mépris et l'indifférence qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre avaient crû si violemment que Sidney avait quitté leur hôtel particulier de Londres pour se réfugier chez son frère Tom, à Sanditon.

Depuis, il ne retournait à Londres que lorsque ses activités professionnelles l'y obligeaient et n'y restait alors qu'une journée, évitant soigneusement de dormir au domicile conjugal. Sa nuit de noces avec Eliza, dépourvue de toute la tendresse et l'attention dont il avait rêvé, lui avait laissé un tel souvenir amer qu'il s'était appliqué à ne plus jamais approcher la chambre de sa femme durant ces trois années de mariage.

Aucun enfant n'était bien sûr né de cette situation de couple si singulière, mais Eliza semblait s'être accommodée de ce mode de vie. Elle était d'ailleurs trop orgueilleuse pour laisser paraître un quelconque ressentiment.

Plongé dans ses pensées qui se faisaient plus lancinantes de jour en jour, Sidney regagna son domicile, une confortable maison de célibataire qu'il s'était fait construire au centre de Sanditon dès sa première année de mariage, à deux pas de Trafalgar House et de son frère Tom.

Il aperçut un télégramme sur le plateau de la console de l'entrée. Le texte était lapidaire, à l'image de ses relations avec Eliza :

présentation à la Reine mardi 22 janvier – obligation de venir – rendez-vous à la maison à 18h00 pour prendre la calèche ensemble – Eliza

Sidney soupira, c'était le seul événement mondain de l'année qu'il ne pouvait pas décemment refuser à son épouse, s'il souhaitait préserver le peu de réputation qu'il restait au sujet de leur mariage.