1525, Paris.

« C'est un sacrilège, France. Je n'arrive pas à croire que tu oses signer cette alliance après ce qui est arrivé à l'Empire Byzantin. »

Francis soupira, rejetant la tête en arrière pour que son vis-à-vis ne le voie pas rouler impoliment des yeux sous le coup de l'ennui. Évidemment, après avoir signé cette alliance avec l'Empire Ottoman, il aurait dû s'attendre à ce que la nouvelle se répande comme une traînée de poudre au point que même Vatican qui vivait au fin fond de Rome dans son immense palais finisse par le savoir. La micro-nation papale le fixait comme si ses yeux étaient des arbalètes prêtes à le transpercer de toutes les flèches du monde. Pour lui qui avait toujours la chute de Constantinople en travers de la gorge, France avait commis un acte de traîtrise pur et simple contre l'Église catholique.

Mais bon. Venant de perdre la Bataille de Pavie, la France était dans une situation plus que délicate et plus seule que jamais. Sans compter le fait que tous ses voisins de frontières étaient ses ennemis naturels, l'Italie du Nord était mise à feu et à sang par les guerres et les conquêtes, et la France en avait perdu une partie considérable alors qu'avant, il contrôlait presque exclusivement Feliciano. Espagne et le Saint Empire s'étaient partagés ces nouveaux territoires et se rapprochaient dangereusement de la frontière française. Et il fallait se méfier d'Antonio, plus que d'accoutumée – depuis qu'il avait découvert un nouveau continent alors qu'il cherchait une route vers les Indes, sa soif de gloire, d'or et de conquête s'était décuplée de manière effrayante.

Francis a perdu la bataille, mais également son armée. 10 000 hommes ont perdu la vie et il en porte encore les traces sur son corps. Il était vulnérable en cas d'attaque.

« Il fallait que je le fasse, Vatican. C'est le seul moyen de s'assurer que les chrétiens ottomans soient en sécurité. Sans compter que j'ai désespérément besoin d'alliés contre le Saint Empire et nous avions convenu que tu ne devais pas intervenir dans ma politique intérieure.

Vatican serra les dents et les poings. Il haïssait qu'on lui rappelle qu'il n'avait pas son mot à dire, qu'il n'avait qu'une place de conseiller et éventuellement de confesseur auprès de nations chrétiennes beaucoup plus puissantes que lui et dont il dépendait intégralement. Mais sang italien oblige, il avait quand même son caractère.

– Cette alliance reste tout de même un acte impie. Depuis que j'ai accepté de te faire une bulle papale pour que tu épouses ce païen d'Écosse, tu ne cesses de dépasser les bornes. Tu auras de la chance si tu n'es pas excommunié à la fin du mois.

– Si le Pape m'excommunie, ne comptez plus sur les caisses royales françaises pour financer la répression contre le luthéranisme. »

Francis se redressa furieusement en prononçant cet avertissement, plantant un regard de défi soutenant celui de Vatican.

Il savait qu'il avait gagné. Le Pape ne pouvait pas se passer de l'appui financier de la France.

Arthur, Antonio et Francis étaient les seuls qui avaient les moyens de financer les guerres saintes et les évangélisations, mais le premier s'était détourné de sa foi au profit de l'Église anglicane à cause d'un roi capricieux qui changeait d'épouse comme de chaussettes et la nation espagnole avait tellement été aveuglée par l'or des Amériques qu'elle avait oublié ce devoir divin.

La micro-nation finit par soupirer de colère et se détourner sèchement.

« Fais ce que tu veux. »

Et quelques heures plus tard, l'alliance fut officialisée.

Francis et son roi François Ier se rendirent une dizaine d'années plus tard à Istanbul – c'était toujours étrange de penser que cette ville ne s'appellera plus jamais Constantinople – pour discuter des derniers détails avant de signer définitivement l'acte.

S'attendant à être reçu autour d'une table avec des chaises comme il est coutume de l'être en Europe, Francis fut assez surpris en pénétrant dans le somptueux Palais de Topkapı de tomber sur des immenses salles illuminées de couleurs chaudes, recouvertes de magnifiques tapis où l'on devait s'asseoir à même le sol pour manger, écrire et boire le thé.

D'ailleurs, force est d'admettre que ce thé était mille fois meilleur que l'Earl Grey traditionnel de 17h30 que concoctait Angleterre à ses heures perdues. Arthur ne savait rien cuisiner, y compris sa propre boisson nationale, quand bien même il suffisait de mettre des herbes dans de l'eau chaude et le tour était joué.

Sadiq se présenta à la nation européenne et à son roi vêtu de l'un de ses costumes traditionnels les plus splendides, et le visage toujours recouvert de son précieux masque qui ne laissait voir que ses yeux sombres dont la lueur de sympathie cachait des intérêts indéchiffrables. Du coin de l'œil, Francis crut reconnaître le petit Grèce recroquevillé au fond de la pièce, boudant et à moitié caché par une armée de chats. La nation ottomane suivit le regard de la nation occidentale et afficha un sourire crispé.

« Peu importe le temps qu'il passe ici, Herakles me déteste toujours.

– Il te mène la vie dure ?

– Plus que jamais. Mais il finira bien par se lasser de cette petite résistance grotesque. Viens donc t'asseoir Francis, il reste encore quelques points à revoir dans le contrat. »

Francis salua Grèce d'un geste de main, mais celui-ci ne lui répondit pas et se contenta d'observer les deux hommes s'installer sur les tapis confortables en déroulant d'immenses parchemins. Peut être que lui aussi en voulait à France pour cette alliance, même si son regard éternellement ensommeillé dissimulait ses sentiments les plus profonds.

« Je compte baisser les taxes douanières pour privilégier les faïences et le vin français.

– Parfait. En échange, je m'engage à ce que tu sois prioritaire sur la totalité de mes achats d'épices et de soie dans l'Orient. »

Les éventuels problèmes étaient réglés à une vitesse impressionnante et les compromis arrangeaient généralement les deux nations. Au moment de presser la plume sur le parchemin pour y apposer sa signature, cependant, Turquie fut stoppé dans son élan par un jeune homme qui entra dans la pièce sans se déclarer au préalable, se rapprocha de lui et lui secoua l'épaule sans ménagement. Les diplomates français se figèrent, abasourdis par ce rejet du protocole. Sadiq rougit de fureur.

« Sadiq, je…

– Pas maintenant, bon sang ! Tu vois bien que je suis occupé.

L'intrus fronça les sourcils, affichant une moue insolente et ne semblant aucunement intimidé par le ton autoritaire de l'Empire Ottoman qui était visiblement aussi gêné qu'agacé. Francis donna un coup de coude à son roi en voyant que celui-ci étouffait un rire.

– Oui mais j'ai besoin de…

– J'ai dit : pas maintenant ! Va m'attendre dans le coin là bas avec Grèce. »

Francis sourit poliment, histoire de faire comprendre à Sadiq que ce n'était pas grave. Quand le jeune homme passa à côté de lui, il fut surpris de sentir l'aura puissante d'une nation – il pensait qu'il s'agissait d'un simple courtisan un peu trop effronté.

« Excuse-moi, Francis. Al Jazair ne sait pas se tenir. Ce n'est qu'un vassal et il se prend pour le maître des lieux.

– Ce n'est rien. »

France ne prêta pas plus attention à ce Al Jazair. Demain matin, il l'aura déjà oublié. Et au terme de moins d'une heure de négociations, les deux nations signèrent leur alliance, se remirent debout et se serrèrent solennellement la main.

En quittant le palais, cependant, Francis pouvait sentir le regard curieux du vassal amazigh sur lui. Il se tourna vers lui, mais le jeune homme ne baissa pas les yeux. Il fixa la nation européenne de haut en bas de façon très malpolie et se détourna.

« Il doit donner du fil à retordre à Turquie, celui-là. Plus que Grèce, d'ailleurs. »

Se moquait François Ier dans le bateau qui le ramenait à Paris avec sa nation.

Il ne pensait pas si bien dire.


1684, Versailles.

Une légende lointaine disait que tous les descendants de l'Empire Romain étaient destinés à la grandeur, à la gloire et à obtenir le pouvoir absolu entre leurs mains. Le XVIe siècle avait donné raison à ce vieux mythe antique, lorsque Espagne croulait sous l'or des Amériques et se targuait d'avoir le plus grand Empire du monde avec Charles Quint comme roi et empereur unificateur. Aujourd'hui, cet Âge d'Or castillan n'était plus qu'un souvenir lointain mais un nouvel enfant de Rome avait pris le relais – la France.

France possédait la Louisiane Française, un territoire colonial monstrueusement immense. France avait tenu la promesse qu'il avait faite au Vatican, prenant très à cœur son rôle de terre d'accueil et de protection de tous les catholiques du monde. France régnait aux côtés de Louis XIV, un Roi Soleil aussi controversé et despote que puissant et respecté. Francis avait quitté le Palais des Tuileries pour celui de Versailles, ses immenses jardins, sa Galerie des Glaces, et les protestations intempestives de Paris, sa capitale, qui ne supportait que moyennement d'être reléguée au second plan par une minuscule ville.

Mais comme chaque bonne nouvelle vient avec son lot de problèmes…

« Votre Majesté, nous n'avons plus d'argent dans les caisses royales pour continuer à combattre l'Autriche. Nous devons accepter notre défaite et nous rendre. »

Assis en bout de table en face de son Roi, Francis grimaça. Louis n'allait probablement pas apprécier que Colbert, l'un de ses ministres les plus stratèges et compétents, envisage la défaite comme seule solution alors qu'ils étaient dans une situation extrêmement délicate sur le champ de bataille et ne pouvaient pas se permettre une humiliation.

Comme prévu, le Roi Soleil frappa violemment du poing sur la table, le visage déformé par la colère.

« Non, on ne se rendra pas. Pas tant qu'il restera encore un de nos soldats debout à se battre.

- Majesté, c'est peine perdue. Nous n'avons plus d'argent, plus de munitions et plus d'alliés, retenta Colbert, le visage trempé de façon inquiétante par la transpiration.

- Non. C'est impossible. Je le refuse. »

Louis lança un regard hargneux à Francis, attendant que son pays lui obéisse et lui donne raison. Une attitude qui agaçait profondément la nation française. Depuis que Louis avait bâti Versailles, il en avait fait une cage dorée pour y enfermer la noblesse et la surveiller. Maintenant, il voulait contrôler son pays. Il n'était pas le premier, d'autres rois avaient essayé de mettre Francis dans leur poche et de le faire plier à leur volonté. Il savait très bien que ses souverains étaient paranoïaques, manquant de confiance, de soutien, toujours persuadés que quelqu'un va finir par se retourner contre eux. Francis ne se rebellait pas, il se laissait martyriser. Ils finissaient toujours par mourir tôt, habituellement. Mais Louis XIV était étonnement résistant à l'épreuve du temps.

Francis se leva doucement pour faire face à son roi. Autour de la table, le silence se fit. Tous les ministres et conseillers regardaient leur nation avec respect et crainte, suspendus à ses lèvres.

« En réalité, le ministre Colbert a tort. Il nous reste une solution.

- Et quelle est-elle ? Souffla Louis qui ne se calmait toujours pas malgré l'apparente bonne nouvelle.

- Le renouvellement de notre alliance avec l'Empire Ottoman.

Seul un soupir de déception collectif lui répondit. Colbert secoua la tête et reprit la parole tout en s'épongeant grassement le visage.

- Nous avons maintes fois essayé, Messire France. Cela fait déjà presque cinq années que nos meilleurs diplomates essayent de trouver un terrain d'entente avec le vizir Kara Mustafa.

Francis sourit d'arrogance. Ce vizir n'était certainement pas un obstacle pour lui, il savait comment s'y prendre avec les souverains étrangers récalcitrants. Louis sembla enfin se radoucir.

- Invitez Sadiq à Versailles, pour une visite de courtoisie. Déployez tout le faste français comme vous savez si bien le faire. Si on arrive à faire croire à l'Empire Ottoman que notre royaume est toujours aussi riche, puissant et stable que jadis, il pensera que l'alliance sera prospère et il acceptera de la signer. »

Et ainsi, Louis écouta les conseils de sa nation. L'arrivée de la Sadiq fut préparée avec le plus grand soin.

La nation ottomane était connue pour raffoler de la fête et de la musique. Et la contribution française dans ces deux domaines ne le laissait pas indifférent. Lorsqu'il arriva à Versailles, toute la Cour était réunie dans la Galerie des Glaces pour danser et l'orchestre diffusait la célèbre Marche des Turcs de Lully. Après la danse, on emmena la délégation ottomane au théâtre du Petit Bourbon pour voir une représentation du Bourgeois gentilhomme, encore une œuvre qui faisait référence aux relations franco-turques. Et au retour, selon les heures prévues par le protocole, il y eut un énorme festin au Trianon. On servit du faucon et toutes les autres pièces de gibier qu'on pouvait trouver en France, des fruits rapportés des colonies Américaines que Sadiq n'avait encore jamais vus, des entremets par milliers qui débordaient de la table.

Francis se demandait encore aujourd'hui comment une telle journée avait pu être organisée sans un seul sou dans la caisse. Le sens de la débrouille française n'était pas qu'une légende.

Quoiqu'il en soit, la mascarade fut tellement convaincante que Sadiq tomba droit dans le piège et les négociations de l'alliance franco-ottomane furent rouvertes. Le statut de grande nation de la France était potentiellement sécurisé à nouveau.

Vers 23h, toujours conformément au protocole strict de Versailles, Francis assista au coucher du roi avant de revenir tenir compagnie à Sadiq dans un petit salon du palais avec quelques autres courtisans qui jouaient aux cartes et faisaient la conversation à la délégation étrangère. Francis s'apprêtait à rejoindre l'ottoman mais quelqu'un lui toucha timidement l'épaule pour attirer son attention. En se retournant, il fut surpris de tomber sur Al Jazair qui s'inclina respectueusement devant lui, à des années lumières de son attitude rebelle de la dernière fois. L'Empire Ottoman avait probablement dû le corriger.

« Je vous remercie au nom de Sadiq de nous avoir aussi bien accueillis. Je trouve votre palais magnifique.

Francis ne put retenir son sourire ravi, flatté et agréablement surpris, même si le jeune homme avait un fort accent et une voix très peu assurée.

- Je suis ravi de te revoir, j'espère que tu te plais ici ! Tu parles français ?

- Non, j'ai passé la nuit entière à apprendre ces deux phrases. C'est très difficile, répondit-il en arabe avec une moue boudeuse. Francis lui répondit automatiquement dans la même langue.

- Tu te débrouilles très bien.

- Je vous ai apporté un cadeau. »

Décidément… La dernière fois, Al Jazair avait l'air d'être un petit vaurien et ce soir, il devenait la nation la plus polie et agréable que Francis ait jamais rencontré. Le vassal ottoman lui tendit une petite boite que Francis s'empressa d'ouvrir.

Il s'agissait d'un chapelet catholique taillé à la main, entièrement fabriqué à partir de ce qui semblait être des diamants d'une teinte de rouge rarissime. Francis sortit complètement le bijou de sa boîte pour bien l'observer. Cela faisait déjà plusieurs dizaines d'années qu'il n'avait pas vu d'objet aussi précieux.

« C'est vraiment magnifique, souffla Francis en réalisant avec un mélange de frustration et d'intérêt que ce collier à lui seul valait aussi cher que tout l'or que pouvait contenir Versailles.

- On l'appelle le diamant rouge Moussaieff. C'est le plus rare et le plus cher et on le trouve enfoui dans le sol de mon pays. »

Al Jazair avait un petit air particulièrement fier peint sur le visage qui laissa comprendre à Francis qu'il devait vraiment être attaché à ce qu'il appelait son pays, même s'il vivait sous domination ottomane.

Le lendemain, Francis emmena le chapelet à Paris pour faire estimer sa valeur. On lui apprit que s'il le vendait, il pourrait financer une armée grande et forte et reprendre sa politique expansionniste pendant quinze ans.

Francis était désormais obsédé par les diamants algériens.