La chaleur était étouffante. Même une fois le soleil couché, l'atmosphère à Port Réal demeurait irrespirable. Cela faisait 2 ans que l'été était arrivé sur les 7 royaumes et déjà les mestres le mentionnaient comme un des plus chauds depuis la conquête d'Aegon il y a 300 ans. L'ambiance était encore plus étouffante dans la salle de banquet du donjon rouge. Le roi Robert était rentré d'une chasse fructueuse et régalait ses invités de gibier et de vin. Dans son armure immaculée, Jaime Lannister retenait la nausée que l'odeur de viande rôtie, de sueur et des nombreux bouquets de fleurs au parfum capiteux lui faisaient monter à la gorge. A moins que ce ne soit la vue du roi, lutinant une servante au nez de sa femme, qui l'emplissait de dégoût.

La chaleur était presque insupportable dans son armure d'acier. Oui Jaime aurait préféré être n'importe où ailleurs en vérité. Sur un champ de bataille, une épée à la main par exemple. Là il se sentait vivant, à sa place, faisant ce pourquoi il était venu au monde. Ou au lit avec Cersei, sa moitié, son double. Ou peut être à regarder dormir leur nouveau petit lionceau, le minuscule Tommen, si petit encore pour ses 4 ans. Il n'avait jamais pu le tenir dans ses bras, même à sa naissance. Cersei ne laissait personne toucher à ses bébés, surtout pas lui. Dès la naissance de Joffrey, sa sœur avait vécu dans la paranoïa qu'on puisse découvrir la véritable identité de ses enfants. Elle avait donc interdit à Jaime de s'en approcher, le forçant à n'être qu'un observateur lointain de l'existence de ses « neveux ». Même Tyrion passait plus de temps en leur compagnie. Jaime en avait souffert au début, puis s'était fait une raison, la fibre paternelle ne s'étant jamais développée en lui. Chez Robert non plus, de ce qu'il en savait. Le roi passait son temps à la chasse ou aux putes, n'accordant qu'une lointaine bienveillance à ses héritiers, si ce n'était pas un total désintérêt.

Jaime lutta pour garder son masque impassible en voyant son royal beau frère vider sa coupe d'un trait, le vin dégoulinant le long de sa barbe. La pensée d'un tel homme touchant sa sœur le mettait en rage et instinctivement ses doigts se resserrèrent sur le pommeau de son épée. Il n'avait qu'une hâte : que le banquet se termine, que ces foutus chanteurs se taisent et que son tour de garde s'achève. Mais pour l'instant, les danses continuaient tandis qu'un nouveau rhapsode tentait d'attirer l'attention du roi en chantant les bienfaits d'une princesse inconnue. On peut dire qu'il fut exaucé au-delà de ses espérances. Sans crier gare, le roi se leva d'un bond, abattit son poing sur la table et rugit :

- Silence ! comment oses tu défier ton roi ainsi ?

- M… mais majesté, je ne comprends pas…

- Ah il ne comprend pas ! il ose chanter à la gloire des Targaryen à ma table, sous mon nez et il ne comprend pas ! je vais t'arracher la langue !

- Mille pardons votre majesté, je suis désolé, ce n'est pas ce que vous croyez…

- Me prends tu pour un idiot ? tu couines tes louanges pour une femme aux yeux d'améthyste !

- Oui votre grâce, mais ce n'est pas une Targaryen, c'est lady Crane du lac rouge. C'est la fille de lord Crane, elle fait beaucoup pour le peuple alors je chante une de ces chansons du bief à sa gloire mais ce n'est pas une Targaryen, je le jure, je ne me serais jamais permis d'insulter votre majesté.

- Alors pourquoi lui donnes tu des yeux violets ? ne peux-tu pas relater la vérité pour une fois ?

- Mille pardons votre grâce, mais c'est la vérité. Je l'ai déjà vu au cours de mes voyages, son œil droit est violet et le gauche bleu.

Ivre de rage, le roi délaissa le musicien pour tourner sa fureur vers Varys.

- Ainsi il reste de la semence de dragon dans mon royaume et personne ne m'informe ! a quoi sert un maitre des chuchoteurs si il ne dit rien quand les ennemis de mon trône se cachent sous mes pieds ?

- Je m'excuse votre majesté, j'ai pris mes renseignements sur cette jeune fille dès qu'elle a posé un pied sur le continent. Et tous mes petits oiseaux m'ont sifflé la même chanson : le rhapsode a raison, ce n'est pas une Targaryen. Lord Crane l'a conçu avec Amala, la perle de Lys. Les lysiens ont gardé beaucoup de traces du sang valyrien à cause de leur proximité géographique avec l'empire. Il n'est donc pas rare de croiser dans les rues de cheveux d'argent et des yeux violets. Amala en était le parfait exemple. A sa mort, sa fille a été chassée de son palais et s'est caché en Essos jusqu'à ce que son père la retrouve et la ramène au lac rouge où il l'a légitimé. A ce jour, Enora Crane s'occupe de son domaine aux côtés de son aïeule depuis le décès de son père l'année dernière. De ce que mes petits oiseaux me chuchotent, c'est une belle jeune fille, douce et dévouée. Je n'ai donc pas voulu importuner votre majesté pour ce qui n'est qu'une ressemblance physique due au hasard des aventures de feu lord Crane.

- Si je peux me permettre d'intervenir votre grâce…

Littlefinger s'était levé et regardait le roi de son habituel air faussement soumis. Robert lui fit signe de parler.

- Lord Varys ne vous ment pas mais il ne vous dit pas tout. Cette jeune femme qu'on voudrait vous présenter comme innocente et inoffensive possède certaines capacités particulières à ce que l'on raconte. Rien à voir avec celles que sa courtisane de mère aurait pu lui enseigner à Lys… durant sa fuite en Essos, elle aurait étudié de sombres sortilèges à Qohor et Asshai. Certains habitants du Bief parlent d'elle comme une sorcière. Au lieu des habituels chatons et colombes que nous offrons à nos filles, lady Crane se promène avec 2 fauves énormes, ramenés de ses voyages et semblables à des lynx de fumée. Et on dit que son aptitude aux combats d'épée dépasse toute imagination…

- Assez Baelish ! vous me dites tout et son contraire. L'un me décrit une colombe, l'autre une vipère. Cela suffit. Régicide !

Jaime sursauta presque sous l'injonction royale. Dix ans plus tard, le titre lui laissait toujours un gout amer en bouche même s'il n'en montrait jamais rien.

- Majesté ?

- Dès demain, vous partirez avec Ser Osmund au lac rouge voir par vous-même cette lady fille de putain. Si vous suspectez la moindre tromperie ou si vous reniflez l'odeur du dragon, je compte sur vous pour lui appliquer le même traitement qu'au dernier Targaryen que vous avez eu à portée de main.