chapitre 1 : Owl Eat
Deryn volait trop vite, trop proche du sol et la sensation était tellement grisante qu'elle n'envisageait aucune considération de prudence.
Cette colline galloise était couverte de bruyères qu'elle devait éviter au risque d'y planter son balai en pleine vitesse et de se retrouver les fesses dans la boue.
Le temps était frais, les brumes matinales si belles tardaient à se lever, faisant miroiter cette belle lande galloise d'une lueur froide sans ombre.
Elle sentait le vent s'engouffrer dans ses cheveux, malgré son épaisse casquette de livreuse, charriant l'odeur si particulière de tourbe et de rosée givrée.
Elle savait qu'elle devrait ralentir. Elle n'avait échappé que de justesse au rocher moussu qui s'était inconsciemment dressé sur sa trajectoire. Encore deux minuscules minutes de plaisir et elle ralentirait, se promit-elle.
Soit les deux minutes furent-elles un peu trop longues, soit avait-elle trop joué avec sa chance. Elle s'enfonça avec son précieux chargement dans une bruyère vert de gris.
Sans prendre le temps de répertorier ses multiples écorchures, vêtements déchirés et gants perdus, elle regarda affolée l'échafaudage bancal de gamelles qu'elle aurait dû livrer à la gare proche. L'une d'entre elle avait explosé, et le contenu malodorant s'était répandu sur la bruyère. Une sorte de plat en sauce gras et peu ragoûtant avec beaucoup trop de navets. En voulant limiter les dégâts, elle attrapa imprudemment la gamelle d'une main non gantée.
Elle glapit et la retira aussitôt. La gamelle était brûlante dans l'irrespect des consignes le plus total. Des traces rouges se formaient sur sa main et elle sentait déjà les cloques qui allaient arriver rapidement.
Soupirant, elle réinstalla les gamelles sur son balais, mettant de côté celle accidentée, et se remit en vol.
Elle arriva tout juste à l'heure pour le passage du Poudlard express.
Houspillée par le chef de gare qui lui criait de ne pas lambiner, bousculée par les passagers agacés qu'elle gênait, elle se hâta de charger les gamelles dans le wagon à marchandises qui était dévolu à Owl Eat.
En nage après cet effort, elle s'effondra sur le sol dans un coin du wagon, au milieu d'autres livreurs qui en avaient fait de même aux gares précédentes, pendant que son contre-maître détesté à la voix nasillarde répertoriait les gamelles.
- Ok, Runcorn, tu distribues au ministère aujourd'hui.
Lui pas plus que les autres livreurs ne remarquèrent l'état pitoyable de Deryn après sa violente chute.
Elle ne pouvait rien faire pour sa main, ni pour les bleus ou griffures mais elle pouvait essayer de réparer les déchirures de ses vêtements.
Sa baguette aboutit à un résultat moyen. Elle ne s'en formalisa pas. Sa cape était de toutes façons très rapée et défraîchie, ce n'était pas ces quelques accros qui nuiraient le plus à sa dignité.
Elle ne parvint pas complètement à faire disparaître la boue non plus. Mais là encore, personne ne s'attendait à ce qu'une livreuse soit parfaitement propre. En fait, se dit-elle, il était même probable que personne ne la regarde suffisamment pour s'en rendre compte.
Arrivés à la gare, les livreurs durent se dépêcher de charger les gamelles dont chacun avait la charge, se jeter un sortilège de désillusion et voler jusqu'au ministère.
Le vol dans le Londres moldu n'offrait pas du tout les mêmes sensations que sur la lande galloise.
Il était plus technique, les obstacles étant plus nombreux. Il était difficile de prendre de l'altitude à cause du smog de pollution, mais impossible de voler en rase-motte à cause de la circulation.
Le parti-pris de la majorité des livreurs consistait à suivre les axes de circulation et gérer les courants et contre-courants particulièrement complexes liés au trafic routier.
Barnabé, un de ses collègues, rêvait que les moldus interdisent leurs voitures. Deryn, quant à elle, trouvait toujours une excitation à ces réglages de vol si difficiles.
Elle arriva au ministère, où le vigile profita d'avoir un statut social très légèrement moins inférieur pour abuser de ses prérogatives, la laissant attendre "pour vérification" plus que nécessaire.
- M'sieur, vous me voyez tous les jours, vous savez bien qui je suis et pourquoi j'suis là.
- Va falloir poser ce balai à l'accueil, mon p'tit.
Deryn dut prendre sur elle pour afficher une expression inexpressive. Son visage constellé de taches de rousseur et abîmé par les frimas de sa vie de livreuse invitait tous ceux qui la dévisageaient à la croire jeune et lente. Ce qui était non seulement faux mais très utile.
Le vigile ne lut donc pas sur son visage l'agacement de Deryn.
- M'sieur s'il vous plaît, vous savez bien qu'on a une dérogation pour la livraison de nourriture.
Le vigile regardant toujours cinq centimètres au-dessus de sa tête, lui fit non sans même desserrer la mâchoire.
- M'sieur, le repas de ces messieurs du ministère va être froid, faudra qu'je leur donne une explication…
La pique fit mouche. Le vigile voulait jouer avec une victime plus faible que lui, pas avoir à rendre des comptes. Il la laissa enfin passer, avec une lenteur calculée.
- Vas pas lambiner dans les couloirs, gamin.
Deryn enchaîna les vols courts dans les couloirs glacés et attentes pénibles dans des accueils surchauffés pour remettre les gamelles.
Certains clients laissaient un pourboire, échangeaient quelques mots condescendants ou pire, emprunts de pitié.
Enfin, vint le moment de s'occuper de la gamelle renversée, ses intestins tordus par l'angoisse.
Elle traîna des pieds pour atteindre le bureau de liaison avec les gobelins, retira ses gants et sa casquette, et toqua poliment à la porte.
Une femme vint lui ouvrir et afficha l'expression dédaigneuse de rigueur quand elle compris à qui elle avait affaire.
- Vous pouvez poser ça là. Monsieur Cresswell viendra la chercher plus tard.
- J'ai… Il y a eu un léger souci pendant la livraison. Pourrais-je en toucher un mot à Mr Cresswell ?
- Un souci ?
La femme soupira bruyamment, la regardant comme si elle contemplait une tâche sur sa chaussure.
- Oui, un souci.
- Je vais voir s'il est disponible, mais ce n'est pas à lui de régler ce genre de soucis, jeune homme.
Elle lui claqua la porte au nez, la laissant attendre dans le couloir froid. Deryn se mordit la lèvre d'angoisse. Elle ne connaissait aucun moyen de résoudre un souci de navets en sauce renversés. Et si ce monsieur Cresswell était aussi peu avenant que la dame, elle allait devant de sérieux problèmes avec Owl Eat.
Un homme vint enfin lui ouvrir. Grand aux épaules larges, il semblait moins vieux que ce que Deryn avait imaginé. Sa robe de sorcier de bureau était par contre aussi chère et impeccable qu'elle se l'était figurée.
Il affichait un regard froid et fermé, qui n'augurait rien de bon.
- Oui, qu'est ce que je peux faire pour vous ?
- Mr Cresswell ? J'ai eu un… Un petit accident pendant la livraison… Je suis vraiment désolée. Je crains qu'une partie de votre plat n'ait été renversée…
- Renversée ?
- Il en reste, mais… Mais ça ne fera peut-être pas un déjeuner très copieux… J'ai… J'ai là trois mornilles, reprit Deryn en fouillant dans sa poche. Peut-être pourriez-vous vous acheter quelque chose..
- M'acheter quelque chose ?
Il la dévisagea, sans qu'elle ne put lire quoique ce soit sur son visage. Elle était de plus en plus mal à l'aise.
- Je sais que ce n'est sans doute pas aussi bien que des navets en sauce, mais…
Elle lui tendit les mornilles qui représentaient le montant de ses achats de nourriture pour la semaine.
Il regarda enfin sa main.
- C'est en renversant la gamelle que vous vous êtes fait cette brûlure ?
- Euh…
Deryn était à l'agonie, ne sachant plus comment se sortir de cette histoire.
- Oui, j'en suis navrée. Je volais vite pour attraper le train, mentit-elle. Et j'ai eu une collision. S'il vous plaît, prenez ces mornilles et pas un mot à Owl Eat, j'aurais...
- Ah, donc ces griffures viennent de là aussi.
Elle n'osait plus parler, attendant son verdict.
Il opina, le visage fermé et rentra dans le bureau en l'invitant à la suivre. Elle sentait le regard indigné de la femme antipathique lui transperser la nuque pendant qu'il l'amenait à un bureau de chef et aux toilettes afférents.
- Tenez, voilà de l'essence de murlop pour les griffures. Avec le miroir vous pourrez mieux l'appliquer.
Deryn ne s'était pas du tout attendu à ça. Mais l'essence de Murlop était chère et elle n'en avait pas. Elle profita donc de l'occasion avant qu'elle ne disparaisse, et soigna la brûlure et les coupures.
- Merci M'sieur.
- Je vous dois des excuses pour cette gamelle brûlante, vous auriez pu vous blesser encore plus gravement.
- C'tait ma faute, M'sieur.
- Ne vous en faites pas pour la gamelle. De toutes façons je déteste les navets.
- Oui, m'sieur, merci m'sieur.
Deryn reboutonna sa cape en vitesse avant qu'il ne change d'avis. et s'empressa vers la sortie.
- Je vous prie d'accepter mes excuses, Miss… je veux dire, Madame ?...
Il lui tendit la main.
Deryn était perdue depuis longtemps. Quand la majorité des clients croyaient qu'elle était un homme, celui-là avait même noté son alliance.
- Runcorn, Monsieur Cresswell.
Elle le dévisagea pour ne pas oublier ses traits. Roux, avec un visage juvénile mais, comme elle, peut-être était-il moins jeune qu'il ne le semblait. Grand, aux jambes longues et large d'épaule, il avait un de ces physiques qui inspire immédiatement la sympathie.
Il sembla étonné en entendant son nom.
- Il me semblait connaître tous les Runcorn sorciers.
- Il semble qu'il en restait au moins une.
- C'est sûrement votre nom d'épouse ? Pardon de cette indiscrétion, mais c'est une des familles de sang pur connue, je suis vraiment étonné de…
"D'en rencontrer une qui soit seulement livreuse ? " cette question se lisait sur son visage, elle transperça l'amour propre de Deryn.
- Pardon… bien sûr que… Mais…
Il pédalait sans savoir comment se dépêtrer de ce mauvais pas.
Deryn, blessée, eut quand même pitié de lui.
Ce n'était qu'une maladresse, assez compréhensible quand on connaissait le statut social des Runcorn. Pas une volonté d'être cruelle mais résultant d'un intérêt poli auquel elle n'était plus habituée.
Elle revint à sa maxime de vie. Être insignifiante et invisible.
- N'vous blâmez pas, m'sieur, j'ai l'habitude. Non, ce n'est pas mon nom d'épouse, c'est mon nom.
- Bien sûr. Veuillez m'excuser de mon indiscrétion.
Il semblait tellement gêné qu'elle hésita à lui toucher l'avant-bras pour le rassurer. Mais bien sûr, elle ne se le permit pas.
- Je vous en prie, n'ayez aucune crainte. La surprise est compréhensible. Pardon encore pour la gamelle. Bonne journée, m'sieur. Dit-elle en portant deux doigts à sa casquette et en prenant la fuite.
