— Bonjour, je m'appelle Morgan Lachlan et le Choixpeau m'a réparti à Serdaigle. Je suis ravi de passer l'année à vos côtés.

Sérieusement, pensa Jude, le Choixpeau l'a mis à Serdaigle ? Il observa le nouvel arrivant de haut en bas, cherchant où est-ce que ce satané chapeau avait vu les qualités d'un Serdaigle chez ce garçon. De longues jambes, un teint halé par le soleil, brun, il souriait d'une manière bien trop grande – Poufsouffle – et la nervosité qui semblait habiter tout son corps – Gryffondor – devait le rendre incapable de se poser dans une bibliothèque plus de cinq minutes. Allez, cinq minutes trente.

— Allez vous asseoir à côté de M. Harkwood, décida le jeune professeur de Sortilèges.

Génial. Et c'était lui qui se coltinait le kangourou australien. Jude entassa ses livres et cahiers pour lui faire de la place, disant adieu à sa sainte solitude et la tranquillité qui allait avec, alors que le nouveau s'installait derrière le banc en lui adressant un sourire timide. Celui que Jude lui renvoya était un peu trop tendu pour être vrai. Son amie Georgia, casée exactement en face de lui, lui envoya un sourire taquin. Jude maudit la configuration de la classe selon un modèle parlementaire, que le professeur Tristan affectionnait. Il détestait que sa meilleure amie se fiche de lui en direct sans qu'il ne puisse faire semblant de l'ignorer.

La veille, au repas du soir, le directeur avait été absent et les rumeurs avaient couru bon train. Parce que Georgia Cooper était un mélange explosif de commère et d'espionne, elle avait fait un détour devant le bureau de Flitwick et l'avait vue sortir avec deux jeunes gens. Un garçon et une fille. Elle était trop loin pour écouter ce qui se disait, mais avec son incroyable capacité à lire sur les lèvres, la petite blondinette avait réussi à comprendre qu'ils allaient être intégrés dans leurs classes le lendemain. Et parce que Georgia Cooper était aussi une pipelette invétérée, elle avait fait part de toutes ses découvertes à Jude qui n'avait rien demandé, et lui avait demandé lequel des deux il préférait. Ni l'un ni l'autre, avait répondu le jeune homme. Elle lui avait rétorqué qu'il n'était pas drôle, et qu'elle adorerait que l'un ou l'autre vienne dans leur classe. Jude n'avait pas osé lui répondre qu'on ne savait pas leur niveau d'études, et que même s'ils étaient d'un niveau de septième année, il y avait quand même quatre maisons, et peu de chance pour qu'un nouvel arrivant débarque. C'était en tout cas ce qu'il priait.

Manifestement, ses prières n'avaient pas été entendues. Son voisin avait sorti un cahier, et prenait en note les dires du professeur de façon frénétique, ses longs doigts d'araignée crispés autour de sa plume. Un coup d'œil vers lui et Jude frôla l'apoplexie. Loin de sa propre écriture nette, fluide et lisible, celle de Morgan était brouillonne et désorganisée. Avait-il vraiment sa place à Serdaigle ? Dans le rang d'en face, Georgia regardait le petit nouveau avec un sourire que Jude aurait qualifié de carnassier. D'accord. Elle allait en faire son quatre heure. Jude soupira.

— M. Harkwood, mon cours est-il si ennuyeux ?

Le jeune homme se tendit, surpris. Il détestait décevoir le professeur Tristan, qui en plus d'enseigner la matière qu'il adorait, était directeur de sa maison.

— Bien sûr que non, professeur, affirma-t-il.

— Venez devant nous pour nous montrer comme pratiquer le sortilège Protéiforme.

Jude sourit nerveusement et se leva, passa derrière le banc de ses camarades et attrapa les deux verres à pied élégants que lui tendait le professeur de Sortilèges. Tristan donnait à l'avance les sorts qu'il allait aborder, de telle sorte que les élèves comme Jude, qui voulait toujours aller plus vite, pouvait travailler en amont. Cette fois n'avait pas fait exception : Jude apprenait ce sort depuis deux semaines.

— Commentez ce que vous faîtes, M. Harkwood ! l'encouragea Tristan.

Pour une fois, il aurait préféré qu'un autre que lui soit choisi.

— Alors... pour l'instant j'ai posé le sortilège Protéiforme, qui lie les deux verres que nous avons là. Le but de la manœuvre est de pouvoir modifier le premier, et que cette modification s'applique au deuxième, à distance.

Il avala sa salive, et rendit aimablement l'un des deux verres au professeur sur son estrade. Jude serra les dents. À partir de là, il n'avait jamais réussi à atteindre la perfection qu'il recherchait. Il lança un sort de changement de couleur sur celui restant à sa disposition, lui faisant prendre un joli doré. En leva les yeux vers le deuxième, il constata qu'il avait pris une teinte jaune très douteuse. Jude retourna à sa place, la tête rentrée dans les épaules.

— C'est un bon début ! Nous sommes ici pour apprendre. Vous avez vu M. Harkwood faire ? A votre avis, qu'est-ce qui n'est pas abouti dans sa pratique ?

Une forêt de mains levées naquit alors. Alors ça, pour critiquer, y'a du monde. Jude adorait sa maison, la meilleure de toutes selon lui, mais dès qu'une erreur était faite, personne ne se privait pour vous enfoncer. Georgia elle-même levait la main, ne se retenant jamais de donner son avis quand on le lui demandait.

— Moi, j'ai trouvé ton sort réussi. Un peu de pratique et ça ira tout seul.

Jude se tourna vivement vers son voisin. Mais pour qui se prenait-il à le juger ? Il ouvrit la bouche pour lui rétorquer qu'il n'avait aucune leçon à recevoir d'un nouveau, quand Morgan lui adressa un sourire solaire qu'il lui fit ravaler sa bile. Même ses yeux, d'une belle couleur marron tirant sur le doré, souriaient aussi. Après tout, ce n'était pas la faute de Morgan si Jude était incapable de gérer sa mauvaise humeur.

— Merci, souffla Jude en se concentrant de nouveau sur le cours.

Bizarrement, il réussit à mieux supporter le constant mouvements de son nouveau voisin après ce minuscule dialogue.


En sortant de cours, Georgia lui sauta dessus.

— Alors, alors ? Tu as pu lui parler ?

Les cours de Tristan étaient toujours terminés par des exercices pratiques durant lesquels il était relativement aisé de communiquer sur autre chose que les cours. Tristan le savait et ne s'en formalisait pas : tant que ses élèves apprenait sans déranger les autres, et en évitant de tout exploser !

— Non, figure-toi que je m'exerce à la pratique des sortilèges en cours.

— Et bien moi, je m'exerce aussi, mais sur plusieurs domaines à la fois. Dont celui de l'information. Tu n'as pas du tout discuté avec lui ?

— Désolé de te décevoir.

— Je ne peux vraiment pas compter sur toi ! bouda la petite blonde.

— Euh, Jude ?

Jude et Georgia tournèrent la tête de concert, et l'effet devait être assez effrayant pour que Morgan recule d'un pas. L'interpellé haussa un sourcil pour toute réponse.

— Désolé, tu es le seul dont j'ai retenu le nom, peut-être parce que j'ai eu tes cahiers sous le nez pendant toute l'heure avec leurs étiquettes... Bref, je voulais juste te demander : où est la bibliothèque ?

— Quatrième étage.

— Et pourquoi tu veux aller maintenant à la bibliothèque ? Il y a encore plein de choses à découvrir à Poudlard !

Jude roula des yeux à l'écoute du ton mielleux que venait d'adopter sa meilleure amie.

— On doit aller en Botanique, et on sait tous que les serres sont sur le chemin, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.

— Oh, je voulais voir s'il n'y avait pas un ouvrage sur le système runique adopté par l'empire khmer. Les système orientaux sont plus compliqués que les autres à déchiffrer et je n'ai pas toutes les bases.

Si Jude avait cherché un moyen plus efficace pour faire taire Georgia, il ne l'aurait pas trouvé.

— Et pourquoi tu cherches ça ? finit par demander la jeune femme, un peu circonspecte.

— Mon père en a besoin, il est sur un chantier au Cambodge. Et j'ai entendu dire que la bibliothèque de Poudlard était super riche.

— Attends, Lachlan, tu t'appelles ? demanda Jude. Comme Joshua Lachlan ?

Les joues de Morgan prirent une teinte rosée, alors qu'ils avançaient tout les trois dans le grand escaliers. Génial, en plus, monsieur était timide !

— Oui, c'est mon père. Tu le connais ?

— Je connais surtout l'énorme campagne de presse autour du trésor inca qu'il a rapporté à Gringotts il y'a quelques années.

La mémoire de Jude enregistrait des choses comme ça, sans vraiment faire attention, et parfois ces informations resurgissaient de nulle part. Il se souvenait de l'énorme tapage médiatique qui avait entouré l'arrivée de ce trésor, un tapage qui avait bloqué le Chemin de Traverse pile lorsque ses parents voulaient l'y emmener pour faire ses premiers achats pour Poudlard, à onze ans. Cela l'avait surtout beaucoup ennuyé. Mais, inconscient de tout ça, Morgan fut gagné par l'excitation et ses yeux s'illuminèrent.

— Cette fouille était extraordinaire ! On a dû suivre les traces d'un journal de bord espagnol, écrit dans un baragouin pas possible qu'il a fallut que je déchiffre, et ensuite on est monté à plus de 200 000 mètres d'altitudes pour trouver l'ancien temple et...

— Attend, « on » ? rigola Georgia en rejettant l'une de ses mèche blonde en arrière.

Morgan les regarda l'un après l'autre, ne comprenant pas pourquoi ils avaient l'air surpris. Autour d'eux, les élèves s'empressaient d'aller dans leurs salles de cours dans une vague humaine aux contours incertains.

— Ouais ! Mon père, Riley et moi !

— Tu veux dire que ta sœur et toi, vous allez partout où va votre père ? demanda Georgia.

— Bien sûr !

Georgia et Jude se regardèrent en silence, exprimant tout les deux la même chose : un mélange d'admiration, de peur et de n'importe quoi.

— Et tes leçons ?

— À distance, répondit Morgan en haussant les épaules. Riley et moi étions obligés de passer des examens tous les ans, au mois de juin, pour valider nos apprentissages. Et on avait la permission d'utiliser notre baguette dans les situations d'urgence. Mais Riley en profitait tout le temps pour faire n'importe quoi...

— Tu n'as jamais suivi de leçon traditionnelle de magie, assis sur un banc, avec les professeurs qui te ridiculisent ? Tu avais le droit d'utiliser ta baguette dans la vie de tous les jours ?

La jalousie envahit Jude, lui qui avait vécu la trace comme une entrave durant toute son enfance. Il se retint de balancer Morgan dans l'herbe qu'ils traversaient pour outrage. C'était quoi ce type ? Il arrivait là, tout joyeux, plein d'une vie complètement folle et il s'attendait à ce qu'on le prenne pour un dieu vivant ? Il allait se calmer tout de suite, le kangourou ! Ils pénétrèrent dans la serre sans que le ton de leur voix baissent, s'installant autour des tables de travail.

— Euh... Je sais, j'ai encore pas mal de choses à apprendre, et Flitwick a refusé que l'année des ASPICS se passe de cette façon... Alors mon père a dû céder...

— Encore heureux !

Morgan se ratatina sur place et devint muet comme une carpe, lâchant son nom du bout des lèvres lorsque le professeur Londubat le lui demanda. En cours, il s'installa à côté d'une gentille fille qui lui fit une place à côté de sa table, loin, très loin de l'aura meurtrière qu'émanait Jude, qui ne desserra pas les dents durant toute l'heure.