Titre : La toile des souvenirs
Auteur: Suzan
Relectrice : Mora
Note : Les personnages, les lieux et autres appartiennent tous à la grande prêtresse, j'ai nommé JK. Rowling - sauf mention contraire.
Avertissement : Ce texte met en évidence des relations entre adultes. Sans compter que nous allons explorer un passé pas forcément très joyeux, donc âmes (très) sensibles s'abstenir.
Résumé : Six ans après la fin de la Guerre, Hermione Granger, épaulée par son meilleur ami, est devenue Portraitiste. Célibataire et dédiant sa vie à son art et à ses amis, elle réalise des toiles en emprisonnant les souvenirs pour reconstituer des personnalités… Elle adore son travail jusqu'à ce qu'un beau jour un client particulier passe le seuil de sa boutique.
NDA : Bonjour à tous et bienvenue dans La toile des souvenirs =°)
Me revoilà avec une nouvelle histoire... Ce qu'il faut savoir ? Elle est entièrement dédicacée à ma meilleure amie, historienne de l'art et conservatrice qui lors de l'une de nos discussions a mis en avant qu'il y avait, je cite "une importante notion de patrimoine dans Harry Potter. Dans le tome 3, il a bien fallu restaurer le tableau de la Grosse Dame, d'ailleurs on n'a jamais vraiment su comment ils faisaient pour faire des tableaux vivants..." Donc après quelques recherches sur la manière de peindre une toile et une grosse invention sur la façon de les rendre "vivants", nous voici avec une nouvelle fiction qui pourrait répondre à cette question cruciale, qui vous a certainement tenu éveillés toutes les nuits depuis la parution du tome 7 (rires).
Je ne vous en dis pas plus et vous laisse découvrir ce premier chapitre. Bonne lecture à tous !
« L'oeuvre d'art est un arrêt du temps. »
P. Bonnard.
Hermione se retourna et sourit avec satisfaction. La façade était parfaite. Elle s'intégrait fort bien sur le Chemin de Traverse tout en se démarquant subtilement. La peinture couleur lie de vin faisait ressortir les moulures de l'encadrement et de la porte. Son nom, Granger, s'étendait dans une écriture élégante juste au-dessus de la vitrine qui avait le design traditionnel des vitrines d'ateliers et présentait certains objets qu'elle avait restaurés pour le plaisir. Une porte vitrée en bois, solide et munie d'une clochette, permettait d'accéder à la boutique. Le slogan, à la suite de son nom, Faites revivre vos souvenirs, avait nécessité de nombreuses journées de réflexion. Hermione avait opté pour une formulation simple, indiquant clairement aux passants les possibilités offertes par ses services.
Ravie de l'effet produit, elle entra dans sa petite boutique. Un comptoir en bois clair accueillait les clients derrière lequel une porte dérobée permettait d'accéder à son atelier. La boutique était divisée entre l'exposition de sa marchandise et un petit salon d'attente dans la partie la plus lumineuse, composé de deux canapés se faisant face, cosy et chaleureux. L'espace d'exposition était structuré par des étalages en bois clair présentant la nouvelle gamme d'appareils photographiques magiques dernier cri. Contre les murs, des étagères présentaient les modèles plus anciens, avec les différentes pièces de rechanges et accessoires ainsi que quelques fournitures pour peindre.
Des photographies mouvantes de paysages accrochées ça et là, ajoutaient une dernière touche à la décoration. Parmi elles, sa préférée était celle qu'elle avait prise juste après la restauration de Poudlard : le château avait retrouvé sa splendeur tout comme les jardins. L'été écossais lui avait permis de capturer un moment serein, sublimé par une lumière magique.
Laissant la porte de l'atelier ouverte pour être certaine qu'elle entendrait entrer un nouveau client, elle se plongea dans son art avec un sourire passionné et un air de contentement.
Hermione effleura la substance mémorielle de sa baguette et fut aspirée dans la Pensine. Elle se vit, dix ans plus jeune, en train de contempler Poudlard juste après la chute de Voldemort. Le château est partiellement détruit, les jardins où les élèves aimaient réviser sont dévastés et les arbres abattus. Ce spectacle de désolation est contrebalancé par une lumière rasante qu'apporte le jour qui se lève. En voyant la poitrine de son homologue du passé se soulever sur une inspiration brusque, la sorcière ressentit de concert ce formidable sentiment d'apaisement une fois que tout est fini, qu'il n'y a plus rien à craindre. Dans quelques heures, les larmes et l'incompréhension reprendraient le dessus – Pourquoi tant de morts ? Pourquoi ces gens qu'elle avait aimé ? Pourquoi avaient-ils dû mener cette guerre alors qu'ils n'étaient que des adolescents ? Comment vivre maintenant ? – mais pour le moment, elle était en paix.
Le souvenir du château avait été un de ses plus beaux tableaux et le premier qu'elle ait vendu. En contemplant la scène une nouvelle fois, elle comprit que moins que la représentation et les mouvements qu'elle avait brossé sur la toile, c'était ce sentiment fort d'espoir et de calme qui la transperçait.
Les souvenirs se brouillèrent en une masse indéfinie devant ses yeux et elle se retrouva entourée d'Harry et Ron au Square Grimmaurd. Ils s'y étaient installés en une sorte de colocation après la guerre, après les larmes, après le Terrier. Molly les avait recueillis dans un premier temps mais elle était tellement prise par son deuil qu'elle semblait s'être changée en Détraqueur – chose que personne ne songerait jamais à lui reprocher. Ne pouvant reprendre immédiatement des études – Poudlard devant être reconstruit – ils avaient décidé de panser leurs blessures, de se reposer et pour Ron, d'avaler son propre poids en chocolats divers. Et puis, il y avait eu un soir, un soir d'autonome particulièrement triste. Harry avait lancé une question autour d'un thé pris sur la table de la cuisine :
- Qu'est-ce que vous voulez faire ?
Hermione plissa légèrement les yeux mais Ron répondit vivement, du tac au tac.
- Je mangerai bien une part de tarte à la mélasse. Fleur nous en a envoyé, non ?
Personne ne prit la peine de lui répondre. Harry touilla l'eau chaude dans sa tasse avant de reprendre.
- Non, je voulais dire, après. Qu'est-ce que vous voulez faire après ?
Cette question sembla lui avoir coûté toute son énergie et ses épaules s'affaissèrent légèrement.
- Finir nos études, j'imagine, répondit Ron après un instant de réflexion. Avoir un métier, se marier… La vie, quoi.
La vie, quoi. L'expression avait choqué l'Hermione de l'époque et la ligne tendue de ses épaules le démontrait. La vie ? Depuis quand avaient-ils vraiment vécu ? Harry savait-il ce que cela faisait de simplement vivre et non survivre ? Sans se battre ? Et elle ? N'avait-elle pas tout perdu ? Est-ce qu'elle aurait la force de tout reconstruire, de repartir à zéro ?
Elle ressentit à l'instant un abattement profond. Une main se posa sur son avant-bras, chaude, aimante. Elle leva les yeux et fut confrontée aux émeraudes d'Harry. Elle lui sourit. Non, elle n'avait pas tout perdu.
- Je ne sais pas, répondit-elle à son tour. Le plan de Ron me semble bien… mais je… peut-être que je vais essayer de voyager un peu avant tout ça. Nous avons un an d'arrêt contraint et forcé alors autant en profiter, non ? Peut-être que voir autre chose, aller ailleurs…
Une étincelle s'alluma dans les yeux de son meilleur ami. Ron sentit le danger arriver et précisa très vite :
- Je n'habiterai plus jamais dans une tente. Voyager d'accord mais confortablement.
Un frisson les parcourut au mot « tente ». Ils avaient largement assez fait de camping pour toutes leurs futures années à vivre. L'idée du voyage les avait saisis et Harry partit chercher un atlas dans la bibliothèque des Black. Ils avaient ainsi déterminé un itinéraire en fonction de trois critères : la nourriture, le patrimoine culturel et la possibilité de garder l'incognito. Voyager sans que personne ne les reconnaissent et simplement être trois jeunes étudiants lambda en quête d'eux-mêmes.
Trois semaines de préparation, une colère d'Arthur, de nombreux retraits sur les comptes d'Harry et Hermione et ils s'envolaient de l'aéroport de Londres Heathrow.
Hermione sourit de se revoir si vive, si heureuse de préparer une nouvelle page de sa vie avec ses amis. Elle avait craint qu'une fois la guerre terminée, une fois les études finies, ils n'aient plus rien à partager. Ce voyage de huit mois autour du monde, à aller au gré de leurs envies et à visiter toutes les plus belles merveilles, avait cimenté encore plus leur relation.
Le tableau inanimé qu'elle avait produit d'eux trois dans la cuisine du Square, mal éclairée par des bougies, à partir de ce souvenir, était aujourd'hui accroché au-dessus de la cheminée du Manoir Potter.
Le prochain souvenir était pour elle une déchirure. La première étape de leur voyage les avait bien évidemment menés en Australie. Lorsqu'elle avait lancé le sortilège, effaçant d'un coup de baguette magique toute trace de sa présence dans la vie et l'esprit de ses parents, elle savait qu'il serait quasiment irréversible. Un mince espoir lui avait vrillé le cœur en sortant pour la dernière fois de leur petite maison de banlieue, une fois cela fait. Retrouver ses parents fut à la fois merveilleux et absolument affreux.
En les voyant, main dans la main sur l'une des plages de Sydney, les pieds dans l'eau et le sourire aux lèvres, elle sut au plus profond d'elle-même qu'elle avait eu raison. La guerre aurait été trop horrible, trop marquante pour eux s'ils avaient été conscients de son rôle, de ce qu'elle entreprenait avec ses amis. Ils auraient certainement fait partie des premières victimes, visés à cause de leur parenté avec Hermione, ne pouvant se défendre contre la magie. Elle leur avait sauvé la vie en la modifiant. C'était un choix qu'elle ne regrettait pas bien que le prix à payer pour elle soit exorbitant. Le choix de soutenir la communauté dont elle faisait partie. Le choix de se battre.
Près des vagues, Ron la prit sous son bras et Harry lui serra la main, silencieux et respectueux de sa douleur. Elle savait qu'elle avait eu raison mais ce n'était pas pour autant qu'elle n'avait pas mal, qu'elle ne se sentait pas malheureuse. Elle était aussi consciente d'avoir amputé ses parents d'une partie de leurs âmes comme elle avait amputé la sienne en les éloignant d'elle. Malgré leurs chemises aux couleurs criardes, leurs bermudas et le sable dans leurs cheveux, cette première escale était à part. Elle avait un goût de larmes, salée et amère.
Hermione revit cet incroyable océan, la plage de sable fin et les deux silhouettes se promenant dans l'eau. Elle se vit pleurer silencieusement, évacuant sa douleur en perles dévalant ses joues. Elle vit ses amis l'enlacer, la serrer pour la soutenir. En écho à cette scène, elle sentit alors une petite larme glisser sur son visage. Elle n'avait jamais pu faire un tableau de ce souvenir. Pourtant, c'est à ce moment-là que tout avait commencé.
Une alarme vibra contre sa peau lui signalant qu'un client venait d'entrer dans le magasin. Elle avait conçu ce sortilège pour être alertée lorsqu'elle plongeait dans sa Pensine, la sonnette ne pouvant être entendue pendant qu'elle visionnait des souvenirs. Hermione reprit pied avec la réalité et courut quasiment jusqu'à la porte de l'atelier, reprenant une allure sereine devant la silhouette qui se dessinait. Un homme dans la soixantaine se tenait devant le comptoir avec, à ses côtés, un enfant qui ne dépassait pas la taille du meuble.
- Bonjour, les salua-t-elle avec un grand sourire. Que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour Miss Granger, je suis Greg Crivey, annonça-t-il avec un sourire.
Le cœur d'Hermione plongea. Cela lui arrivait régulièrement. Un parent de ses anciens amis, camarades de dortoir ou de Poudlard passait la voir pour lui parlait de la guerre. Malgré tout le respect et toute la compassion qu'elle éprouvait pour ces familles, elle ne pouvait se résoudre à revivre ses souvenirs, ni à la partager avec de parfaits étrangers. Elle avait compris à force de discussions avec les mages de l'esprit qu'elle n'était pas obligée de partager ces expériences. Hermione avait donc abandonné toutes les propositions d'emplois au Ministère pour ce seul motif.
- Oui ? Relança-t-elle avec un sourire crispé.
- Voici Martin, mon petit-fils. Il rentre à Poudlard à la rentrée prochaine et nous voudrions acquérir un appareil photo pour qu'il puisse faire un reportage de sa vie là-bas.
Petit-fils ? La sorcière fit rapidement le calcul. Dennis n'avait que trois ans de moins qu'elle et son fils devait avoir une dizaine d'années. Cela signifiait qu'il était devenu père juste après avoir quitté Poudlard. La guerre avait précipité nombre de choses : des mariages, des naissances, des décès. Le nombre d'union avait explosé après la chute de Voldemort tout comme celui des naissances. Martin devait en faire partie. Hermione retrouva le sourire et acquiesça. Endossant son rôle de conseillère, elle les mena vers les différents appareils pour les présenter. Martin put même en essayer deux sur place et se décida pour le modèle le plus récent. Son grand-père sourit à son enthousiasme et le cœur d'Hermione se serra face à ce regard empli d'amour paternel et de mélancolie.
- Merci, Miss Granger pour vos conseils, conclut Greg Crivey après lui avoir tendu une bourse de gallions pour payer son achat.
Elle lui sourit et les remercia d'être venus. Martin lui demanda une photographie, sa première. Elle n'eut pas le cœur de refuser et exigea que Greg soit avec eux. Deux clients satisfaits sortirent de la boutique et Hermione récupéra un souffle normal.
La boutique allait marcher, tout allait bien se passer.
En rentrant chez elle, Hermione sourit béatement, heureuse de sa journée. Elle retrouva avec grand plaisir son petit appartement contigu au chemin de Traverse dans le célèbre quartier sorcier de Londres. Elle avait eu le sentiment de ruser pour l'avoir mais en réalité, sa célébrité le lui avait déjà accordé avant même qu'elle ne visite le bien. Se débarrassant de ses chaussures avec un soupir d'aise, elle sourit devant le pêle-mêle accroché au mur.
Chaque photographie les montrait ensemble, Harry, Ron ou elle, dans divers voyages ou lieux. Ici à Singapour, là en Californie, Ron face à une montagne de frites ou de pancakes, Harry dans la jungle brésilienne… Puis les photos d'après : leur retour à Poudlard, la sensation d'être complètement déphasés par rapport à la réalité estudiantine, la cérémonie de remise des diplômes, la crémaillère de Square Grimmaurd, sa première année de faculté, Ron et George devant la boutique de farces et attrapes, Harry prenant la parole pour la première devant le Magenmagot…
Elle avait ôté toutes les photographies de couple avec Ron, ne souhaitant pas avoir un rappel permanent de ce qu'elle n'avait plus.
Elle passa dans la cuisine et fit jouer sa baguette pour se composer une salade en trois mouvements – littéralement. Molly et les livres ménagers avaient été d'une aide exemplaire lors de son installation. Après sa rupture avec Ron, la colocation n'était plus vraiment vivable. Après celle d'Harry et Ginny se fut l'enfer.
Elle s'installa dans le salon et lança l'ordinateur. Importation moldue, réinventée à la sauce sorcière. Elle avait mis des mois pour obtenir un tel résultat et il ne fallait pas compter se brancher à Internet par ici, mais elle pouvait écrire, regarder des films, lire des livres, retoucher des photographies, des vidéos… Elle lança une captation d'une pièce de théâtre et ouvrit l'une des fenêtres pour rafraîchir son intérieur. Elle mangea calmement et se coucha, une boule sourde de douleur au creux du ventre. Aller dormir était une action qu'Hermione avait appris à redouter, le silence et le manque d'activités ramenant à la surface des souvenirs et des douleurs qu'elle gardait enfouies en journée.
« Tu n'as jamais vu en moi qu'un faire-valoir. »
La phrase jaillit dans le silence. Hermione repoussa les draps d'un geste brusque et tenta de se calmer en respirant par à coup.
« Je veux quelqu'un qui comprenne ce que je suis. Qui aime ce que je suis. Je ne suis pas comme toi… Tu as l'air de penser que c'est mal. »
La voix de Ron, agressive, emplit les oreilles de la sorcière. Cela faisait presque trois ans mais les mots l'atteignaient toujours autant. Lorsqu'ils se revoyaient dans l'une des soirées de l'Ordre par exemple, ils restaient courtois, ne parlant jamais de choses importantes. Ils évoquaient le passé de manière factuelle et s'entretenaient de sujets le plus superficiellement possible. Chacun essayait de trouver son équilibre dans ce trio qui n'existait plus.
« J'aime ma normalité et je ne supporte plus que tu me regardes avec ce truc dans les yeux, on dirait Malefoy. »
Ce truc, Ron n'avait pas le vocabulaire pour le définir. Elle avait fini par comprendre qu'il voulait parler de mépris. Le regardait-elle vraiment avec mépris toutes ces années sans s'en rendre compte ? Après deux ou trois allers retours le drap finit par tomber du lit et Hermione céda. Elle se leva et une fois dans le salon, elle sortit ses archives. Elle regarda chaque photographie qu'elle avait prise ou fait prendre d'eux en se posant la question.
L'avait-elle vraiment méprisé ?
Comme à chaque insomnie, Hermione se trouvait une obsession. C'est d'ailleurs une insomnie qui l'avait amenée à déclencher cette lubie pour les souvenirs, ceux qu'elle avait effacés, qu'elle avait oubliés, dont elle voulait se rappeler… Puisqu'elle était seule à garder la mémoire des moments passés avec ses parents comment faire pour qu'ils gardent cette clarté ? Elle n'avait qu'une peur : oublier, que ses souvenirs fanent et qu'elle ne puisse plus se rappeler.
Cette idée la rongeait tellement, qu'un matin d'insomnie, elle s'était rendue dans la cuisine du Square Grimmaurd. Elle avait attendu qu'Harry se lève à son tour pour en parler et il lui avait confié la Pensine de Dumbledore ainsi que les fioles à souvenirs. C'est ainsi qu'elle occupa une grande partie de cette année-là. Ne sachant trop ce qu'elle voulait faire avec dix ASPICS en poche et ne trouvant aucune voie réellement inspirante, Hermione avait parallèlement fini par entrer dans une faculté moldue. Elle eut des difficultés à obtenir les papiers officiels – et avait dû en falsifier la plupart – mais elle avait finalement réussi à intégrer un cursus mêlant littérature, chimie, psychologie et histoire de l'art.
Harry et Ron n'avaient pas vraiment compris sa démarche jusqu'à ce qu'elle clame haut et fort qu'elle souhaitait ne pas se couper de la culture moldue. Dès lors, ils l'avaient laissée tranquille, sans lui poser d'autres questions.
Lorsque la Pensine avait élu domicile dans sa chambre, elle ne l'avait plus quittée pendant presque une semaine. Obnubilée par cette idée, elle inquiéta fortement les deux hommes de sa vie. Harry l'avait finalement forcée à descendre et lui confia une adresse, inscrite sur un petit bout de parchemin. Elle saurait plus tard qu'elle lui avait été conseillée par Daphné.
Techneus Radford (1), 9 Impasse de l'Écume, Londres.
Maître Radford était un homme vieux, incroyablement sec et dont le corps anguleux semblait prêt à se casser à tout moment. C'était aussi un homme grincheux, un poil acariâtre mais entièrement passionné par son art. Lorsqu'Hermione le rencontra pour la première fois, il lui fit une impression saisissante.
- Que voulez-vous ? S'enquit-il en la voyant passer la porte, avec sa robe quelque peu élimée et la mine radieuse d'être sortie du Square pour la première fois depuis une éternité.
- Apprendre, lui répondit-elle avec un sourire.
Bien sûr, le vieil homme avait refusé. Et évidemment, Hermione avait insisté. Elle ne lui avait pas demandé des cours de dessin comme tous les autres avant elle. Elle était intéressée par les souvenirs et Techneus Radford en avait fait sa spécialité.
- Une toile comme une photographie est un secret dans un secret (2), lui avait-il enseigné. Ce que vous voyez n'est jamais la même chose pour tout le monde et ce que l'artiste y a imprégné n'est pas ce que vous ressentirez.
Maître Radford était Portraitiste. Il restaurait les anciennes toiles trop abîmées, en créait des nouvelles, y implantait les souvenirs laissés par les morts et les faisaient renaître pour leurs proches dans une espèce de fac-similé d'eux-mêmes. Il peignait énormément de paysages mouvants mais sa spécialité était les portraits. Capter l'essence même d'une personne était particulièrement difficile mais Techneus Radford en avait fait un art pendant presque soixante ans. Ses toiles étaient considérées comme de purs chefs d'œuvre.
- Tu vas commencer par apprendre à photographier, lui avait-il ordonné lors de leurs premières leçons.
- C'est facile, avait rétorqué Hermione en fronçant les sourcils.
Elle avait été la photographe attitrée de ses amis depuis la fin de la guerre, souhaitant capturer chaque moment comme s'il était le dernier. L'homme l'avait fusillée du regard.
- Rien n'est facile, avait-il asséné. Tu apprendras le cadre, le mouvement, la composition. Pour la suite, on verra.
Et elle avait vu. Cette année-là elle avait dû abandonner les cours à l'université moldue. Elle ne suivait plus que quelques modules en histoire de l'art pour observer comme le disait si bien Maître Radford. Il la forma à composer ses œuvres, à leur donner un mouvement et à y insuffler la quantité de magie nécessaire. Elle avait appris à brasser des potions permettant le développement de la pellicule photo-sensible pour que le rendu se meuve. Elle avait appris le montage et le démontage d'un appareil photo magique. Elle avait appris à prendre soin de tout son matériel. Et de ses souvenirs.
- Un souvenir est une pensée magique. Elle est la peau morte des émotions que tu as ressenties, des situations que tu as vécues. On ne peut faire une toile qu'à partir de souvenirs car les autres formes de pensées ne sont pas aussi puissantes.
Les exercices d'Occlumencie lui avait permis de hiérarchiser ses pensées, de conserver et de classer ses souvenirs. Son apprentissage avait pris des allures officielles à la fin de sa première année de faculté moldue. Ron et elle filaient le parfait amour et elle avait trouvé sa voie. Harry s'était intéressé – enfin – à son patrimoine familial et avait relancé l'exploitation de différentes entreprises – dont une de potions sachant que son arrière-grand-père avait inventé la Lissenplis. Ron avait accepté un emploi au magasin de farces et attrapes, comblant l'absence de Fred comme il le pouvait.
La journée avait été particulièrement calme à la boutique. Hermione avait pu passer quelques heures sur la commande d'un client qu'elle commençait à mieux connaître. Théodore Nott avait été un camarade de classe à Poudlard, un Serpentard et un homme discret, dont elle n'avait pratiquement aucun souvenir alors qu'ils avaient passé presque sept ans de leur vie dans la même école et la même promotion.
A la fin de son apprentissage, Techneus Radford avait divisé son carnet d'adresse en deux et lui en avait remis une moitié. Théodore l'avait contacté une semaine après ; il voulait un portait, celui de sa mère. Il lui faudrait presqu'une année pour le finir, y intégrer les souvenirs qu'elle avait laissé ou que son mari avait consigné avant son incarcération, en imprégner chaque millimètre carré et y insuffler suffisamment de magie pour que le tout soit cohérent. C'était un travail de longue haleine qui passionnait la sorcière. Les recherches, la rigueur et la patience nécessaires à cet art en composaient selon elle tout son charme. De surcroît, Anthea Nott était un sujet magnifique.
L'alarme vibra contre sa peau juste avant la fermeture. Elle se déplaça jusqu'au comptoir, la silhouette de son client se dessinant petit à petit en contre jour. Lorsqu'elle eut dépassé le rai de soleil qui l'éblouissait, elle découvrit avec une certaine stupeur un sorcier blond de sa connaissance. Drago Malefoy était resté sensiblement identique à son souvenir : regard gris, nez en trompette, bouche narquoise, garde robe impeccable.
- Granger, la salua-t-il en s'approchant du comptoir.
Ses angles s'étaient arrondis avec le temps, ses cheveux blonds n'étaient plus aussi longs – comme le voulait la mode – et elle nota également que sa voix avait changé en perdant deux octaves. Elle retint une grimace en lui répondant d'un signe de tête. Elle lui fit signe de poursuivre avec sa main, n'étant pas entièrement sûre qu'elle pourrait parler sans crier ou pleurer. Leur ancien ennemi avait toujours une espèce de pouvoir particulier sur elle, qui en l'occurrence la rendait muette. Peut-être pas une mauvaise chose.
- Je souhaiterais que tu réalises un portrait.
La demande la prit entièrement de court. Elle s'attendait à une attaque, une pique méchante ou une remarque mesquine, certainement pas à une demande de portrait. Elle n'était pas la seule Portraitiste du territoire, alors pourquoi s'adresser particulièrement à elle, au vu de leur histoire commune ? Malgré elle, le choc s'imprima sur son visage et Malefoy reprit d'un ton égal.
- Je voudrais un tableau de mon père.
La réponse fusa, nette et définitive.
- Non.
Un silence s'installa entre les deux sorciers. Le visage de Drago était parfaitement impassible en dehors de la légère crispation de la mâchoire. Celui d'Hermione se remettait doucement de cet air halluciné qu'avait suscité la demande.
- Pourquoi venir le commander chez moi ? S'enquit-elle d'une voix trouble.
La question lui semblait parfaitement légitime. Était-il venu pour se moquer d'elle ? Lui sous-entendre qu'elle – femme et née-moldue de surcroît – n'était aucunement la bienvenue dans ce monde masculin issu de la tradition Sang-Pure ? Un fin sourire s'esquissa sur le visage parfait de Malefoy. Pour une fois, elle n'eut pas tout à fait l'impression qu'il se moquait d'elle.
- Il n'y a que toi pour accepter, lâcha-t-il avec son habituel ton traînant désavouant son regard déterminé.
Une multitude de pensées envahirent son esprit, dont la plupart était une déclinaison polie de « Va voir ailleurs si j'y suis ». Drago lui sourit et se retourna. Sur le seuil de la porte, il lâcha, nonchalant :
- Je repasserai demain.
Et il disparut. Hermione se mordit les lèvres quasiment jusqu'au sang. Quel abruti. Où n'avait-elle pas été parfaitement claire ?
(1) : Alors pour le nom du Portraitiste j'ai repris celui accordé à la première Oubliator par JKR, Mnémone Radford, en partant du principe qu'elle était une lointaine ancêtre de Techneus. Son nom vient de Technè : personnification des arts et des compétences pour les grecs.
(2) : Citation remaniée de Diane Arbus.
Bavardage et autres moyens de tromper son stress
Bon, je vous avoue que je suis carrément stressée de vous présenter ce premier chapitre. J'adore cette histoire, j'aime beaucoup l'écrire, on fouille le passé des personnages, ce qu'ils sont devenus... Pour le moment cette fiction est la moins avancée de celles qui sont publiées, avec seulement quatre chapitres en réserve. Je pensais donc établir une publication mensuelle mais j'attends vos retours avec impatience pour savoir si cela serait judicieux... Qu'avez-vous pensé de cette mise en bouche ? De l'idée d'Hermione en tant que Portraitiste ? Du grand voyage de notre trio d'or ?
