Chapitre 1 – La fin d'un secret – Partie 1

Almaty, Kazakhstan, 10 mars

Il devait y avoir une erreur. Ce ne pouvait être que cela. Lilia Ivanovna ne pouvait pas être sérieuse. Elle devait avoir perdu l'esprit. Il ne pouvait pas y avoir d'autre explication. Pourtant… Le doute s'insinua en lui. Après tout, cela faisait des mois que Yuri se comportait étrangement avec lui. Sans compter que cela faisait des mois également qu'ils ne s'étaient pas vus autrement que par webcam en plan serré sur son visage fatigué. Son ami avait même annulé sa venue à Almaty sous prétexte de problème de santé et avait fermement refusé qu'il vint le voir à Saint-Pétersbourg pendant sa convalescence.

Venez vite. Yuri et le bébé sont au plus mal. Ils ont besoin de vous.

Otabek attrapa son téléphone et réserva immédiatement le premier billet qu'il trouva pour Saint-Pétersbourg. Yuri avait besoin de lui et il n'abandonnerait pas son ami. Une fois la réservation faite, il se dirigea rapidement dans sa chambre et fit son sac. Il n'avait que quelques heures devant lui avant de s'envoler pour la Russie retrouver celui que son cœur aimait. Machinalement, il se saisit d'un foulard que celui-ci avait oublié quelques mois plus tôt. Il le porta à son nez et en huma la douce fragrance. Instantanément, il eut l'impression de sentir sa peau douce et chaude sous ses doigts. Il entendit les cris de plaisir et les gémissements du jeune homme. Il se gave de l'odeur de leurs phéromones qui se mélangeaient à la perfection. Le nez toujours plongé dans le tissu, il revécu en un court rêve leur unique nuit d'amour.

Saint-Pétersbourg, Russie, 9 mars

Une douleur dans ses reins le fit grogner. Il se massa le bas du dos en soupirant tout en entamant un nouveau tour de tapis. Il faisait les cent pas depuis des heures ne trouvant aucune position confortable. Il avait pris des douches chaudes dans l'espoir d'apaiser les douleurs mais rien n'y faisait. Il ne savait plus que faire. Un instant, il s'arrêta et se pencha en avant les mains posées sur le dossier d'une chaise, le souffle court. Il savait que quelque chose n'allait pas. Il ne devait pas accoucher avant deux mois. Les larmes lui montèrent aux yeux et pendant un court instant il voulut appeler Otabek et lui dire la vérité. Toutefois, cette envie s'envola aussi vite qu'elle était venue. L'appeler pour lui dire quoi ? Qu'il lui mentait depuis des mois ? Qu'il n'était pas blessé mais enceint de lui faisant voler en éclat le monde de son meilleur ami ? Il sera les dents et se raccrocha à la décision prise des mois auparavant. Il se tairait, mettrait au monde cet enfant puis le confirait à l'adoption. Il n'avait pu se résoudre à avorter mais confier son bébé à un couple en mal d'enfant il le pouvait. Pour le bien de tous pensa-t'il amèrement.

Une nouvelle contraction le fit grimacer de douleur et l'obligea à s'asseoir sur le canapé. Il reprit difficilement son souffle et la sueur lui couvrait le visage. Il se maudit intérieurement. Il se maudit d'être né Oméga et d'être éperdument amoureux du seul Alpha qu'il ne pourrait jamais avoir. Otabek avait une vie à Almaty. Il avait bien sûr sa carrière de patineur mais aussi celle de DJ. Il avait des amis, une famille et il fréquentait déjà un Oméga. Rageusement, Yuri effaça ses larmes à cette pensée. Il connaissait cet Oméga pour l'avoir rencontré une fois. Il était gentil et doux, cultivé et raffiné. Tout ce que lui n'était pas. Lui, il était grossier, prompt à s'emporter, pas très cultivé et instruit. Rien de bien attrayant. Pesamment, il se leva et alla dans sa chambre. Il ouvrit le tiroir de son chevet et tira un foulard noir qu'il avait subtilisé à Otabek lors de sa dernière visite à Almaty. Il y plongea le nez et en huma son odeur boisée. Il se souvint immédiatement de cette chaude soirée de printemps où ils avaient dansé, bu et finalement fait l'amour. Il ne lui semblait pas qu'il avait été en chaleur ni Otabek en rut et pourtant ils s'étaient aimés passionnément, férocement, presque désespérément. Au matin, il s'était réveillé le premier et réalisant ce qu'il s'était passé, que ça n'avait pas été un rêve merveilleux, il avait filé dans sa chambre. Aucun mot n'avait été échangé au sujet de cette nuit comme un accord mutuel muet. Il était rentré en Russie et avait tenté de continuer sa vie. Puis il avait découvert sa grossesse et son monde avait basculé.

Un coup de pied plus fort du bébé le ramena à sa triste réalité. Il sera le foulard entre ses doigts et avant qu'il n'ait pu les sentir venir des larmes tombèrent en un torrent. Il avait essayé d'avorter. Il avait essayé de faire passer cette petite vie mais il n'avait pu se résoudre à se rendre au rendez-vous. Il avait fait demi-tour au dernier moment. Il s'était enfui et avait décidé de garder l'enfant d'Otabek. Pas le sien, non. Ce n'était pas l'enfant de Yuri et d'Otabek, c'était uniquement l'enfant de l'Alpha. Lui serait la couveuse, le ventre qui le porterait mais pas plus. Une fois né, ce petit bout d'humanité serait confié à des mains plus sages qui sauraient bien prendre soin de lui.

« _ Yuri ? »

La voix provenant du salon lui fit relever la tête. Il s'essuya en hâte les yeux avant de se relever. Doucement, sans précipitation pour ne pas aggraver la douleur qui le tiraillait de plus en plus fort.

« _ Je suis là Lilia. Dans la chambre. »

De son pas alourdi, il entra dans le salon pour y retrouver son entraîneuse et confidente. Elle blêmit en le voyant et en deux pas fut près de lui. Elle posa sa main sur le visage fiévreux du jeune homme et pinça les lèvres.

« _ Depuis quand n'êtes-vous pas bien ?

_ Ce matin. Et puis j'ai pas mal de contractions aujourd'hui. »

Encore une fois l'ancienne Prima pinça les lèvres. Elle avait toujours l'air plus vieille qu'elle ne l'était quand elle faisait ça pensa Yuri. Ou alors c'était sa faute si l'ancienne danseuse étoile avait vieillie ces derniers mois. Mentalement, il se maudit une nouvelle fois de sa bêtise.

« _ Je vous emmène à la clinique. Mettez vos chaussures.

_ Pas la peine. Ca va aller.

_ Ne discutez pas. »

Et pour cette fois, Yuri ne discuta pas. Il se contenta d'acquiescer en silence. Il n'avait pas le droit de s'emporter contre celle qui veillait sur lui et son secret. Personne en dehors d'elle ne savait les raisons de son soudain abandon du patinage et de son départ précipité de son appartement. Il avait prétexté auprès de Yakov et de son grand-père une blessure qui ne guérissait pas. Quant à ses amis, ils le croyaient à Moscou veillant sur son grand-père gravement malade. Quant à Otabek… Il avait prétexté être tour à tour malade, blessé, trop occupé pour répondre plus que nécessaire à ses appels.

« _ Yuratchka ? »

Le surnom était doux à ses oreilles. Il lui semblait venir d'un monde qui n'était plus. Un monde dans lequel il ne retournerai jamais. Lilia s'approcha de lui doucement et prit sa main dans la sienne. Elle était chaude alors que la sienne était glacée.

« _ Yuratchka, il faut y aller. Vous n'allez pas bien et le bébé ne doit pas aller bien aussi.

_ Je sais mais j'ai peur.

_ Si nous y allons maintenant tout ira bien. »

Imperceptiblement, il hocha la tête et se laissa entraîner par Lilia. Il serait toujours à la main le foulard d'Otabek, le foulard de l'Alpha qu'il aimait de tout son cœur.

Saint-Pétersbourg, Russie, 10 mars

« _ Poussez ! »

L'infirmière l'encouragea encore une fois mais il n'en pouvait plus. Il était épuisé, le corps brisé par la douleur. Il chercha au fond de lui la force d'encore une fois pousser. Il prit une grande inspiration alors que sa petite main serait celle de Lilia de plus en plus faiblement.

Cela faisait des heures qu'il tentait de mettre au monde cet enfant. Il n'en connaissait même pas le sexe. Il n'avait pas voulu savoir mais à présent il le regrettait. Il aurait aimé savoir pour pouvoir l'imaginer plus tard quand il grandirait loin de lui. Avec un effort presque désespéré, il essaya de pousser en bloquant son souffle mais celui-ci lui échappa et il sembla un instant s'étouffer. Il ne reprit ses esprits que lorsque Lilia porta à son nez le foulard d'Otabek. Alors, il reprit un peu courage mais bien vite le monde se mit à tourner. Un flot de paroles indistinctes se firent entendre.

« _ Je vous interdis de me faire ça Yuri Plisetsky ! Je vous interdis d'abandonner.

_ Beka…

_ Quoi ?

_ Otabek. Lilia… Le bébé. C'est celui de Beka. »

Un instant, Lilia vacilla sous le choc de la révélation. Elle avait soupçonné bien sûr le jeune Alpha d'être le père de l'enfant mais son élève n'avait jamais confirmé ses doutes. Elle se reprit, essuya avec un linge frais le front du jeune Oméga et l'encouragea. Mais, il n'écoutait pas. La fièvre avait pris le pas sur sa raison.

« _ C'est le bébé de Beka mais il sait rien. Je lui ai pas dit. Lilia… Je veux pas … Le bébé. Il doit… Le choix… Et puis sauver… »

Il ne put achever sa phrase une immense douleur le déchirant. Il s'évanouit un instant, sa tête soutenue par Lilia. Au même instant, un petit cri puis le silence. L'enfant était né mais hormis cet unique cri il ne pleurait pas. L'équipe médicale était autour du petit corps s'activant. Lilia osa un coup d'œil en direction du bas du corps de Yuri et vit du sang. Il était noir. Elle dévisagea le médecin puis ramena son regard sur son élève bien-aimé.

« _ Yuratchka ne faîtes pas ça. N'abandonnez pas. Allons mon petit. Il faut tenir. Pour votre bébé. » Elle déglutit avant de s'enquérir auprès d'une infirmière du sexe de l'enfant.

« _ Une petite fille.

_ Elle va vivre ? Et Yuri ?

_ Nous ne savons pas. Ils vont mal tous les deux. Savez-vous où est l'Alpha ? Il va falloir prendre des décisions pour eux deux.

_ Je… » Pour la première fois de sa vie, Lilia Ivanovna hésita. Elle sentit Yuri remuer faiblement contre elle et elle sut. « Je vais le prévenir. Il est en déplacement. Je me charge de l'informer de la situation. »

Elle embrassa tendrement les cheveux trempés de sueur du jeune accouché et allait s'éloigner quand il le retint. Elle se pencha à son oreille et lui murmura.

« _ Je reviens vite. Je ne vous abandonne pas.

_ Anastasia. »

Ce furent les seules syllabes qu'il parvint à articuler avant de basculer dans l'inconscience. Aussitôt les médecins repoussèrent Lilia et elle s'écarta pour les laisser s'occuper de ce jeune homme auquel elle tenait comme un fils. Elle porta ses yeux dans un autre coin de la pièce et vit le petit corps de sa petite-fille de cœur relié à diverses machines. Elle était venue au monde beaucoup trop tôt et l'accouchement avait été trop long. Ses chances étaient minces mais pourtant au fond de son cœur elle savait que l'enfant vivrait. Lilia héla l'infirmière qui déjà poussait la couveuse hors de la pièce.

« _ Anastasia. Elle s'appelle Anastasia Yurievna Plisetskïa. »

Un hochement de tête lui répondit et le cortège reprit sa route en direction du service de néo natalité. Le brancard qui portait Yuri le suivit et mère et enfant disparurent la laissant seule. Un unique sanglot se fit entendre puis s'intimant l'ordre de se reprendre elle redressa la tête. Pleurer n'avancerait à rien. Yuri et Anastasia avaient besoin d'elle. Elle se retourna pour prendre son gilet et vit le foulard noir abandonné au sol. Elle alla le ramasser, saisit son gilet et sortit de la pièce. L'odeur du sang y était insupportable.

Elle s'assit face à une tasse de thé dans la petite cafétéria de l'hôpital. Elle n'y toucha pas ne sachant que faire. Elle avait dit qu'elle préviendrait l'Alpha de Yuri mais il ne s'était lié à personne. Elle savait que pendant ses chaleurs il lui arrivait de voir un certain Alexeï mais la relation semblait être épisodique et peu sérieuse. Et que faire de l'information cruciale donnée par Yuri. Certes, maintenant, elle connaissait l'identité du père de l'enfant mais le père en question ignorait tout. Comment allait-il réagir quand il saurait ? Elle espérait qu'il ne se montrerait pas violent ou qu'il n'essaierait pas de prendre l'enfant et partir avec sans se soucier de l'Oméga. Elle se remémora les papiers d'adoption dans la chambre de Yuri. Elle n'avait rien dit car il ne s'agissait pas de son enfant. Elle avait juste prié pour que Yuri changea d'avis après avoir accouché. Elle soupira et se massa les tempes. Il y avait tant de décisions à prendre ce soir et aucune n'était plaisante. Elle saisit le téléphone de Yuri et le déverrouilla. Elle en connaissait le code pour avoir vu son élève le taper peu discrètement. Elle trouva rapidement le contact qui l'intéressait. Elle hésita un bref instant puis se résolu à appeler.

Il décrocha après seulement deux sonneries. Sa voix interrogatrice et peut-être un peu anxieuse répondit à une Lilia tendue.

« _ Yura ? Comment vas-tu ? Ca fait longtemps…

_ C'est Lilia Ivanovna à l'appareil.

_ Lilia ? Mais c'est le numéro de Yura. Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose ? Est-ce qu'il va bien ?

_ Il est à l'hôpital. Venez vite. Yuri et le bébé sont au plus mal. Ils ont besoin de vous.

_ Mais … Quoi ?!

_ Il est à l'American Medical Clinic. Venez. »

Elle n'attendit pas la réponse et raccrocha. Elle n'en avait pas besoin. Elle savait que le jeune Kazakh viendrait sans attendre à Saint-Pétersbourg. Il serait sans doute ici dans quelques heures.

« Puissiez-vous tenir tous les deux. Je ne veux pas à avoir à annoncer vos décès. »

Elle but quelques gorgées de thé et son sentiment de solitude s'accrut soudain. Elle aurait aimé être avec quelqu'un qui puisse l'aider à porter son fardeau. Elle pinça les lèvres très fort et se retint d'appeler son ex-mari à son secours. Il serait furieux d'apprendre que Yuri lui avait menti et elle aussi. Il risquait aussi de prévenir Nikolaï, le grand-père de Yuri. Or, elle avait juré de garder le secret lorsqu'elle l'avait découvert quelques mois plus tôt cette grossesse. Elle ne se rappelait que trop bien l'air désespéré de son élève, ses suppliques et ses larmes. Ca lui avait brisé le cœur de le voir si malheureux et désespéré. Alors, elle l'avait aidé à monter toute cette comédie. Elle l'avait fait déménagé chez elle avec Potya, l'avait aidé à simuler sa blessure, trouver des excuses pour éloigner Nikolaï. Elle avait veillé sur lui, lui tenant la main lors des différents examens médicaux et des nuits d'insomnies. Elle avait veillé sur ce jeune homme tout juste sorti de l'adolescence. Et elle n'avait pas posé de question. Elle avait respecté chacun des silences.

« _ Lilia Ivanovna ? »

Surprise, elle redressa la tête. Elle se crispa en voyant le visage sombre de l'infirmière. Consciente du malaise de son aînée, la jeune femme lui sourit doucement.

« _ Yuri Nikolaïevitch a été conduit dans sa chambre. Je vais vous l'indiquer.

_ Comment va-r'il ?

_ Il dort. Les médecins ont pu arrêter l'hémorragie et sauver son utérus mais la convalescence va être longue.

_ D'accord… Et sa petite fille ?

_ Je ne sais pas. Je vais aller me renseigner après vous avoir accompagnée jusqu'à la chambre de la maman.

_ Très bien. »

Lilia se leva difficilement, les muscles raids par les tensions. Elle suivit l'infirmière dans le dédale des couloirs avant d'arriver devant la porte de la chambre de Yuri. Elle hésita un instant puis se reprit. Elle poussa doucement la porte et entra sans bruit dans la pièce faiblement éclairée. Elle avança à pas de velours et vint près du lit où reposait le mince corps blanc. La pâleur de son élève lui fit mal. Toutes couleurs avaient déserté son visage et il ressemblait plus à un gisant qu'à un vivant. Elle resta un long moment à la regarder dormir avant d'approcher un fauteuil inconfortable et de s'y installer. Cette nuit, elle ne dormirait pas.

Saint-Pétersbourg, Russie, 11 mars

Il héla un taxi sur le parvis de l'aéroport de Pulkovo. Il indiqua l'adresse de l'hôpital et fit de son mieux pour ne pas se laisser dévorer par l'angoisse. Depuis qu'il avait reçu l'appel de Lilia la veille son esprit n'avait cessé de fonctionner à mille à l'heure. Il échafaudait des théories toutes plus folles les unes que les autres mais au fond de lui, il espérait qu'une seule fut vraie. Il espérait que Lilia l'avait appelé parce qu'il était le père de ce bébé. Pourtant, il ne pouvait que repousser cette idée la trouvant folle quoique séduisante. Si Yuri avait été enceint il lui aurait dit ? Ils se disaient toujours tout. L'Oméga lui aurait forcément dit qu'il portait son bébé, leur bébé. Il contracta les mâchoires. L'idée d'avoir un enfant avec Yuri était merveilleuse mais il la repoussa résolument. Il était plus sûr de penser que le père était un autre Alpha et qu'il avait rejeté son ami. Ca expliquerait le silence de celui-ci. Il aurait eu trop honte de tout avouer. L'idée que Yuri eut pu porter l'enfant d'un autre lui fit serrer le poing. Il lui était déjà intolérable d'imaginer son ami entre les bras d'un autre. Pourtant, il savait qu'il avait eu des amants. Il n'avait pas le droit de le blâmer. Lui-même avait eu des conquêtes et fréquentait un Oméga. Il l'avait un jour dragué dans un bar après avoir appris que Yuri avait passé ses chaleurs avec un certain Alexeï. Ensuite, sans trop savoir pourquoi, il l'avait vu régulièrement. Il aimait bien Dimitri mais il n'était pas Yuri. Il n'éveillait pas en lui cette passion qu'il ressentait pour l'Oméga russe.

« _ Vous êtes arrivé. » Lâcha laconiquement le chauffeur de taxi sortant Otabek de ses réflexions. Il paya et sortit du véhicule.

« _ Et maintenant ? Où es-tu Yuri ? »

Il composa le numéro de téléphone de l'Oméga et attendit que celui-ci décrocha. Ce fut Lilia qui lui répondit et lui indiqua à voix basse la cafétéria de l'hôpital. Il s'y rendit impatient d'enfin savoir ce qui avait pu se passer. Il s'installa à une table et fébrilement guetta l'Alpha. Son regard ne cessait de parcourir la salle ne se fixant nulle part. Il ne fut que peu soulagé quand enfin Lilia vint s'asseoir interrompant par la même occasion son inspection frénétique de la salle.

« _ Voulez-vous boire quelque chose ?

_ Non. Je veux juste savoir pour Yura et » Il marqua une pause avant de se forcer à prononcer « Et le bébé. »

Lilia soupira un bref instant. Elle lui indiqua le comptoir en lui disant qu'elle avait besoin avant de commencer son récit de prendre une boisson chaude. En quelques mots, elle lui expliqua avoir veillé toute la nuit et qu'un remontant était nécessaire. Il acquiesça et alla chercher pour elle une tasse de thé. Il en prit également une pour lui sentant qu'il en avait également besoin. Il revint s'asseoir à leur table et lui tendit le chaud breuvage. Elle le prit, souffla dessus avant d'en boire quelques petites gorgées.

« _ Vous ne leur ferez pas de mal de quelque façon que ce soit ? »

La question déstabilisa Otabek. Comment pouvait-elle imaginer qu'il put s'en prendre à Yuri et son enfant ? Il était venu pour les aider, les soutenir et aussi connaître la vérité. A aucun moment il ne pouvait envisager de faire souffrir celui qu'il aimait.

« _ Pourquoi leur ferai-je du mal ? Il est mon ami. Si je peux l'aider je le ferai.

_ Je préfère m'assurer que vous ne serez pas une menace. J'ai veillé ces derniers mois sur eux deux du mieux que j'ai pu. J'ai appris toute la vérité cette nuit et je ne pense pas qu'elle va vous plaire.

_ Yuri vous a dit qui était le père de son enfant et pourquoi il ne m'a rien dit ? Je l'aurais aidé de mon mieux si j'avais su.

_ Vraiment ? Pourtant, vous avez une vie à Almaty. Vous êtes en couple et si ce que je sais est exact vous projeté de vous lier.

_ Je vois bien quelqu'un mais le lien n'est pas d'actualité. C'est encore trop tôt.

_ Pourtant Yuri est persuadé que vous allez vous lier.

_ Il se trompe. Ecoutez, dites- moi comment il va et pourquoi je n'apprends que maintenant qu'il a eu un enfant.

_ Il a été très malheureux ces derniers mois. J'ai fait de mon mieux mais je n'ai jamais réussi à effacer cette tristesse de ses yeux. Il a voulu avorter mais n'a pas réussi à s'y résoudre savez-vous. Il a décidé de mener cette grossesse en essayant de se détacher le plus possible de l'enfant à venir. Je ne crois pas qu'il y soit parvenu. Il préférera nier mais il y a des gestes qui ne trompent pas. » Elle fit une pause et but un peu de thé avant de reprendre. « Le bébé est né avec deux mois d'avance. » Une nouvelle pause. Elle fixa intensément le jeune homme qui semblait réfléchir.

Deux mois d'avance… Il n'était pas un spécialiste des grossesses Omégas hommes mais il savait qu'elles duraient dix mois. Ce qui voulait dire que l'enfant avait été conçu au printemps dernier. Il fronça les sourcils ne voulant comprendre où l'ancienne Prima voulait en venir.

Voyant le désarroi se peindre sur le visage du jeune homme, Lilia tira de sa poche un morceau de tissu noir. Elle le déposa sur la table. Doucement, elle reprit.

« _ Il l'a gardé avec lui durant toute sa grossesse et son accouchement.

_ C'est mon… »

Sa voix se brisa et il fut incapable de poursuivre. Il reconnaissait son foulard. Il pensait l'avoir égaré des mois plus tôt. Alors un éclair de compréhension le frappa. Le vêtement avait disparu après la dernière visite de Yuri à Almaty, après leur nuit passionnée.

« _ Le bébé… Il est de qui ?

_ Vous le savez. Vous avez compris en voyant votre foulard.

_ Dites-le. Dites-le qu'il est de moi, que c'est mon enfant. »

Au supplice, Otabek n'ajouta rien. Bien sûr qu'il avait compris. Yuri n'aurait pas supporter les phéromones d'un Alpha qui n'était pas le père du bébé. Son corps l'aurait rejeté et fait souffrir le martyr.

« _ Votre petite fille s'appelle Anastasia.

_ C'est un joli prénom. Il lui a donné un joli prénom… Comment va-t'elle ?

_ Pas bien malheureusement. Elle n'arrive pas à respirer seule pour le moment. Elle est sous respirateur dans une couveuse. Ses poumons n'étaient pas prêts à fonctionner correctement. Elle gardera probablement des séquelles. Son poids est trop faible également. Espérons que Yuri pourra tirer son lait pour la nourrir. C'est ce qu'il y aura de mieux pour la petite.

_ Je veux les voir. Je veux les voir tous les deux.

_ Je vais dire à Yuri que vous êtes là. Il ne sait pas que je vous ai appelé.

_ Si ce n'est pas pour me voir pourquoi a-t'il demandé après moi ?! »

Lilia détourna un instant les yeux et les ferma. Yuri n'avait pas demandé après Otabek. Il lui avait juste livré son secret quand il avait cru qu'il ne survivrait pas.

« _ Il n'a pas demandé à vous voir. Il n'en a pas eu le temps.

_ Alors comment savez-vous que je suis le père de cette petite fille ?

_ Vous êtes le père d'Anastasia. Ca il me l'a dit avant de s'évanouir. Je crois qu'il a eu peur de mourir et il ne voulait pas emporter avec lui ce secret. Ecoutez jeune homme. Je crois comprendre ce qui a poussé Yuri à vous cacher sa grossesse. Il a voulu protéger votre bonheur au détriment du sien. Il va lui falloir du temps pour admettre qu'il s'est trompé et faire un pas vers vous. Ne le brusquer pas.

_Je veux lui parler. Je veux entendre tout ça de sa bouche. Je veux savoir pourquoi il a fait ça et je veux voir ma fille. Elle est à moi autant qu'elle est à lui.

_ Pour le moment c'est uniquement sa fille pas la vôtre.

_ Vous dites cela comme si je n'avais pas mon mot à dire.

_ Effectivement vous n'avez rien à dire. Je ne vous laisserai pas vous mettre entre eux. Vous connaissez la vérité mais êtes-vous prêt à assumer les conséquences ?

_ Je les assumerai.

_ En étant à des kilomètres d'eux auprès d'un autre ?

_ Je vais venir m'installer ici et je trouverai un appartement pour nous trois. Je vais rompre avec Dimitri et je parlerai à Yura.

_ Vraiment ? » Le ton sarcastique de Lilia le fit voir rouge.

« _ Oui, vraiment. Je vais prendre soin d'eux. De toute façon ce n'est pas avec vous dont je dois parler de ça mais avec lui.

_ Avant promettez-moi de ne pas lui faire de mal de quelque façon que ce soit.

_ Je vous le promets.

_ Même si les révélations qu'il vous fait vous déplaisent ?

_ Oui. »

Le ton ferme d'Otabek fit légèrement frissonner Lilia. Elle savait que le jeune Alpha pensait sincèrement ce qu'il disait et pourtant elle craignait que Yuri ne le poussa à bout. Il avait un don particulier pour faire sortir même la plus patiente des personnes de ses gonds.

« _ Attendez-moi ici. Je vous appellerai pour vous indiquer le numéro de sa chambre quand je lui aurai parlé. Mieux vaut le préparer à votre visite.

_ Non je monte avec vous. J'attendrai dans le couloir s'il le faut vraiment.

_ Comme vous voulez mais je ne pense pas que ce soit la meilleure idée. »

Extérieurement elle soupira mais à l'intérieur elle sourit. Otabek connaissait bien le jeune Oméga. Il savait que parfois la meilleure approche avec Yuri était la surprise. Ainsi, le jeune homme ne pouvait trop réfléchir était plus spontané ne prenant pas le temps de se réfugier dans un silence buté ou boudeur. Ils prirent la direction de la chambre de Yuri dans le plus grand des silences. Lilia gardait un œil sur le jeune homme alors que celui-ci s'interrogeait sur sa réaction quand il verrait enfin Yuri. Il était soulagé de le savoir en vie mais il était aussi en colère contre son ami qui lui avait caché sa grossesse. Il aurait dû lui dire. Cet enfant, ils l'avaient fait à deux. Il n'était pas juste qu'il ne lui ait rien dit.

Arrivés devant la chambre, Lilia s'arrêta un instant puis s'écarta pour laisser passer Otabek. Tout en lâchant la poignée, elle le fixa et lui adressa un petit sourire d'encouragement.

« _ Je sais que vous êtes en colère et c'est légitime mais ménagez-le. Rien n'a été facile pour lui et il ne voulait pas vous faire souffrir.

_ J'essaierai de rester calme.

_ Vous devez rester calme. Pour Anastasia. Faites-le au moins pour cette petite fille qui a besoin de ses parents. »

Elle s'écarta tout à fait et laissa entrer Otabek priant intérieurement d'avoir fait le bon choix.

Yuri dormait dans son lit quand Otabek entra silencieusement dans la chambre. Le Kazakh s'assit et attendit patiemment que le dormeur se réveilla. Il profita de ce moment de solitude pour l'observer soigneusement. Il avait le teint très pâle, seuls de profonds cernes bleus en rompaient l'harmonie. Une main aux ongles rongés jusqu'au sang reposait à côté de sa joue. En la voyant, Otabek fronça des sourcils. Le jeune homme ne se rongeait pas les ongles dans son souvenir. Il détestait même les gens qui le faisaient. Yuri s'agita dans son lit semblant en proie à un cauchemar. Instinctivement, Otabek relâcha des phéromones pour l'apaiser. L'effet fut immédiat et Yuri se calma un sourire fleurissant sur ses lèvres. Apaisé, il dormit encore une heure sous le regard tranquille d'Otabek.

Quand Yuri se réveilla, une sensation étrange s'empara de lui. Une odeur boisée aimée entre toute lui fit monter les larmes aux yeux. Il devait rêver. Ce ne pouvait être qu'un rêve. Son ami ne pouvait être ici à Saint-Pétersbourg et encore moins dans cette chambre. Il ignorait toute la vérité sur son état, sur son enfant. C'était un rêve et il allait prendre fin le replongeant dans son abysse de problèmes. Il caressa d'une main lasse son ventre et immédiatement il pensa à sa fille. Allait-il aller la voir ? La ferait-il adopter comme il l'avait prévu ? La garderait-il finalement avec lui et l'élèverait ? S'il choisissait de la garder comment expliquerait-il ses mensonges ? Comment ferait-il pour qu'Otabek ne sache rien ? Il devait réfléchir à tout ça même si au fond de lui il savait qu'une fois qu'il aurait vu son enfant, il ne pourrait s'en séparer. Alors, que faire ? Un mouvement sur sa gauche attira son attention et le fit se figer quand il rencontra le regard de son visiteur.

« _ Bonjour Yura. »

Il ne répondit rien blêmissant devant cette apparition. Il s'attendait à voir Lilia, un médecin ou une infirmière mais pas Otabek Altin. Il ne pouvait être ici avec lui. Il était à Almaty avec son Oméga et sa famille.

« _ Comment te sens-tu ?

_ Bordel qu'est-ce que tu fous là ?!

_ Lilia m'a appelé hier. Tu venais de mettre notre fille au monde et vous étiez tous les deux au plus mal. »

Pourquoi était-il étonné de voir Otabek ici alors qu'il savait qu'en révélant son secret Lilia ne resterait pas les bras croisés ? Pendant toute sa grossesse elle avait cherché des indices sur l'identité du père de l'enfant. Elle lui avait à de maintes reprises dit qu'il devait avertir l'Alpha responsable de son état. Que peut-être celui-ci reviendrait vers lui pour leur enfant. Il n'avait pas voulu écouter, persuadé de prendre la bonne décision.

« _ Elle t'a dit quoi ?

_ Juste ce qu'elle savait.

_ A savoir ?

_ Que je suis devenu père hier d'une petite Anastasia. Une petite fille que j'ai eue avec toi et née prématurément. Rien de plus. »

Yuri se détendit un peu. Au moins, la Prima n'avait pas parlé de ses projets d'adoption. Si elle n'avait pas parlé de ça peut-être n'avait-elle pas parlé du fait qu'il avait failli avorter ou des raisons de son mensonge.

« _ Ouais, elle était pas censée venir si vite.

_ Je sais. Elle me l'a dit.

_ Elle est mal en point et c'est parce que je n'ai pas pris soin d'elle.

_ Je suppose que tu étais trop occupé à mentir, à me mentir. »

Yuri détourna précipitamment les yeux sous le coup de l'accusation. Pourtant, il savait qu'il ne méritait pas qu'Otabek le ménagea. Il lui avait bel et bien mentit pendant des mois. Il avait prétendu être malade, blessé, occupé alors qu'en fait il passait ses journées à réfléchir et à mentir.

« _ Je voulais pas que tu saches pour le bébé. C'était mon problème. Pas le tien.

_ Ton problème ? Notre fille un problème ? Mais elle est autant mon enfant que la tienne. J'aurai dû savoir et être près de toi. C'est là qu'était ma place. Te rends-tu seulement compte du choc que ça a été ? A dix-sept heures tout allait bien et cinq minutes plus tard j'apprenais que non seulement tu avais accouché d'un enfant mais qu'en plus je risquais de te prendre, de vous perdre tous les deux. Et la prochaine révélation c'est quoi ? Que tu comptais la faire adopter et me cacher à jamais son existence ? Ou alors que tu allais l'élever avec un autre ?

_ Je l'aurai pas élevée sans toi.

_ L'adoption ?

_ J'y ai songé mais…

_ Pas question Yuri ! »

Le cri d'Otabek le fit se tasser sur lui-même. Il avait soudain peur et instinctivement il ramena ses jambes sur sa poitrine lui arrachant un cri de douleur. Otabek, malgré sa colère, se maîtrisa. Crier ne ferait que se renfermer Yuri et il lui serait alors impossible d'avoir une discussion avec lui. Il inspira et se leva pour leur servir à chacun un verre d'eau. Il tendit son verre à Yuri qui le saisit après une brève hésitation. Ils burent en silence et ne se regardèrent pas. Ce fut Yuri qui le rompit d'une petite voix.

« _ Je voulais pas t'embêter avec un bébé. Surtout que… Tu vas te lier, si c'est pas déjà fait, et j'imagine mal Dimitri accepter l'enfant d'un autre. Alors j'ai voulu avorter mais j'ai pas réussi à aller au rendez-vous. Et puis quand Lilia a tout découvert, elle m'a aidé. Je savais pas quoi faire. J'ai voulu t'en parler des dizaines de fois mais j'ai pas pu. Et plus le temps passait et plus ça devenait difficile.

_ J'aurai aimé savoir Yuri. Si tu avais voulu avorter je ne t'en aurais pas empêché mais j'aurai aimé que tu me dises dès le début la vérité.

_ Je sais. Je sais pas quoi faire maintenant Otabek.

_ As-tu fais les papiers pour l'adoption ?

_ Non ! »

A ce cri du cœur, instinctif, animal, Yuri sut ce qu'il voulait. Il voulait gardait sa fille prêt de lui avec ou sans Alpha pour l'aider. Peu importe qu'après ses mensonges tous lui tourna le dos. Il aurait au moins sa toute petite et il ferait tout pour son bonheur. A cette réalisation aussi soudaine que violente, les larmes se mirent à couler et il sanglota comme un enfant. Il ne s'attendait pas à ce qu'Otabek vint le consoler. Il était en colère et s'était légitime. Il avait trahi sa confiance. Pourtant, il sentit deux bras l'attirer contre un corps puissant et rassurant et le bercer pour le calmer. Entre deux sanglots, il parvint à lui demander ce que l'Alpha comptait faire.

« _ Tu vas me la prendre ? Tu vas l'emmener à Almaty pour l'élever avec ton Oméga ? »

Surpris, Otabek se détacha doucement de Yuri et passa un doigt sous son menton pour lui faire le ver la tête.

« _ Je ne vais pas te la prendre. Je suis en colère parce que tu m'as menti mais je ne vais pas te faire souffrir en t'enlevant la petite.

_ Mais… Comment on va faire ?

_ Le plus important pour le moment c'est qu'elle prenne des forces. On va s'occuper d'elle ensemble et nous prendrons une décision ensuite. Déjà, nous allons aller la voir dès que possible. Ensuite, nous la déclarerons à l'Etat Civil. »

Yuri acquiesça doucement. Otabek avait raison. Le plus important était qu'Anastasia aille bien. Pour cela, ils devaient être ensemble. Elle aurait besoin de ses deux parents.