Vème siècle - Royaume de Logres, Ile de Bretagne
La cavalière chevauchait à vive allure. Elle traversa le village et la forêt sans halte. L'hiver touchait à sa fin. La neige avait fondu, ainsi que la glace des rivières. Par un détour, elle emprunta un pont avant de passer par un cours d'eau. Ses ennemis ne devaient pas arriver avant elle à la maisonnette ; dans le cas contraire, cela serait un massacre. Bien qu'elle fît confiance au druide, rien n'arrêterait la magie du sorcier et de sa sorcière, et le Roi ne reculerait plus désormais. Il ne désirait qu'une seule chose : éliminer l'héritière. Il jurait de ramener sa tête au château et de l'accrocher au bout d'une pique. Il la traquait depuis près de cinq ans. En mer comme sur la terre ; sur l'île comme sur le continent. Elle s'était avérée douée pour se cacher et lui échapper, mais son périple s'achèverait ici et maintenant.
L'arrivée fracassante de la femme rousse fit sursauter l'habitant des lieux. La porte en bois craqua à l'ouverture et le sol grinça. Un feu chassait le froid de saison. Le regard gris de Viviane se posa sur Merlin. Ses cheveux blancs étaient tressés, tandis que sa barbe était taillée avec finesse. Il abandonna sa mixture magique et se précipita vers elle. Son inquiétude était poignante. Ses yeux reflétaient sa peur face au sort funeste qui était réservée à son amie. Elle la soutenait depuis le début. Elle lui donnait sa force et la relevait. Elle l'encourageait et l'incitait à continuer. Malheureusement, elle sentait son épuisement.
— Il arrive avec ses hommes. Vous savez ce qu'il lui fera s'il la trouve. Le Pays de Galle n'est pas loin…
— Elle ne tiendra pas, informa Merlin, il ne la tuera pas. Sans elle, il ne retrouvera pas l'enfant.
Viviane vérifia par la fenêtre avant de répondre :
— Elle préférera mourir plutôt que de lui révéler sa localisation.
Elle passa sa main dans sa chevelure attachée en natte et tourna dans la pièce. Une diversion. Le plan de secours. L'idée de dernière minute afin de la sauver des griffes du Roi de Logres. Viviane et Merlin étaient prêts à affronter leurs ennemis si cela pouvait permettre à leur protégée de s'échapper, et de se réfugier au Pays de Galle. En cet instant, c'était l'unique solution. Tandis que l'enchanteur prépara des potions, la déesse déchue pénétra dans l'unique chambre.
Là, une jeune femme se reposait. Épuisée par sa fuite sans relâche, ses forces commençaient à l'abandonner. Le rude hiver ne l'avait pas aidée à garder de l'énergie pour mieux se relever. La fièvre la faisait transpirer et sa toux était de mauvais augure. Merlin ne parvenait pas à la soigner, car — psychologiquement — elle lâchait prise. Chassée de ses terres natales, chassée de ses terres alliées, Lancelot la poursuivait dans le but de l'exténuer et de la briser au point à ce qu'elle cessât elle-même la lutte. Il l'avait débusqué jusqu'en Carmélide l'année précédente. Eirian avait pris la fuite, encore une fois, après un violent affrontement entre l'armée du Roi Lancelot et celle du Roi Léodagan.
— Eirian, appela avec douceur la Dame du lac, Eirian, il faut partir.
Les paupières de la fugitive s'ouvrirent. Son regard était vide et elle refusa de bouger.
— La frontière est toute proche, insista Viviane.
Contre sa volonté, Eirian fut redressée par son amie. Sa tête tournait et elle voyait floue. Elle prit une dernière fois quelques gorgées du breuvage de Merlin. Par la suite, elle enfila sa cape et saisit son épée qu'elle accrocha à sa ceinture. À l'extérieur, le druide terminait de préparer la monture de la jeune femme. Le temps leur était compté. Toutefois, à la vue d'un seul cheval, Eirian se tourna vers ses amis.
— Nous le retiendrons le temps nécessaire, informa Merlin, traversez la frontière. En galopant à vive allure, vous y serez en moins d'une heure.
C'était long, beaucoup trop long. De plus, comment y parviendrait-elle sans eux ? Seule, elle n'était rien. Elle n'était qu'une femme faible et désœuvrée. Elle angoissait à l'idée de les abandonner en arrière et de continuer en solitaire. Leur présence à ses côtés était nécessaire. Jamais Eirian ne s'en sortirait sans le soutien inébranlable de Viviane et de Merlin. Sa terreur était palpable et des larmes noyèrent son regard.
Viviane prit les mains de sa fidèle amie dans les siennes.
— Nous nous retrouverons. Le combat n'est pas terminé. Vous êtes forte. N'oubliez pas qui vous êtes, ce que vous êtes. Lancelot a peur de ce que vous pourriez devenir, alors servez-vous-en, conseilla-t-elle.
Comment pouvait-elle être aussi confiante ? Viviane avait été déchue par les siens. De Dame du Lac, elle n'était désormais qu'une simple mortelle sur la terre. Loin de s'effondrer sur son sort, elle avait pris les armes quand les temps sombres s'étaient abattus sur le royaume de Bretagne. Elle ne cherchait plus à retrouver sa place et son immortalité. Viviane avait trouvé un nouveau but dans son existence et elle n'abandonnerait jamais.
Les deux amies s'étreignirent et Merlin donna les rênes à la jeune femme. Eirian monta sur Bucéphale et le lança au galop. La cavalière fonça droit sur la frontière avec le Pays de Galle, l'un des royaumes qui avaient refusé de se soumettre au nouveau Roi. La plupart s'étaient inclinés dans le but de protéger leurs terres, mais leur résistance n'était pas moins puissante. Au loin, elle entendait des explosions sans doute provoquées par les sorts de Merlin et du couple de sorciers. Eirian ne s'arrêta pas. Elle continua et s'écarta de la route pour éviter les mauvaises rencontres.
Puis, alors qu'elle se pensait en sécurité, elle ralentit l'allure afin de laisser son étalon se désaltérer. La jeune femme guettait les alentours. Les arbres se dressaient et une butte se trouvait derrière elle. Un bruit la fit se retourner. Personne. La main sur son épée, elle était prête à dégainer et à se battre. Un oiseau s'envola. Un écureuil passa. Sans se soucier de la présence de l'humaine, ils continuèrent leur vie le plus naturellement du monde. Sur le qui-vive depuis trop longtemps, Eirian méconnaissait la quiétude et la joie de vivre. Pourtant — par le passé, elle se souvenait être une petite fille pleine d'espoir et de vitalité. Sa vie, loin d'être idéale malgré tout, avait été construite dans la chaleur d'un foyer. Choyée et protégée, elle s'était toujours sentie aimée et en sécurité. Comment son monde avait-il pu sombrer de la sorte ? Comment son existence avait-elle pu tourner en un cauchemar sans fin ?
Des larmes coulèrent sur son visage. Sa famille et ses amis lui manquaient. L'absence de son père était une torture, une plaie ouverte qui ne se refermerait jamais. Elle lui en voulait. Elle le détestait de l'avoir abandonné. La douleur de l'avoir perdu était intolérable. Comment avait-il pu ?
Eirian sécha ses joues du revers de manche. S'attarder sur le passé ne changerait pas le présent et ne modèlerait pas l'avenir. Elle userait dans ses dernières forces pour rejoindre le Pays de Galle. Elle respira profondément avant de se tourner vers son cheval ; il venait de s'écrouler.
— Bucéphale ? Non ! Non !
Elle se rua vers lui. Il bavait et haletait. Il n'était pas blessé ni vieux, et les symptômes semblaient être ceux d'un empoisonnement. Eirian observa la petite rivière et remarqua des poissons morts. Ils étaient ici. Malgré sa faiblesse et ses jambes qui la soutenaient avec difficulté, elle courut. Elle ne se retourna pas et se précipita en avant. Comme l'avait dit Viviane, elle ne devait pas oublier ses origines ni son héritage. Elle combattrait pour défendre son royaume. Le sang de Pendragon coulait dans ses veines et elle ferait honneur à sa lignée.
Toutefois, elle se stoppa nette quand il apparut face à elle. Il descendit de sa monture grise et s'avança. Son habit royal était blanc, couleur bien indigne étant donné le sang qui s'écoulait sur ces terres depuis sa prise de pouvoir. Imposant, effrayant, il écrasait autrui rien qu'avec sa présence. Eirian lui avait été soumise et elle refusait d'être à nouveau entre ses mains. Elle préférait se donner la mort que d'être à ses côtés.
— Où est-il ? Où est l'enfant ? exigea-t-il.
Sans un mot, elle saisit son épée et la dégaina. Excalibur flamboyait entre ses mains ; Eirian n'aurait plus peur de lui.
