Bien le bonjour !
J'ai réalisé - et c'était un peu brutal - que mes premières fanfictions dataient de 2009, donc... D'il y a dix ans. Je reste cependant relativement cohérente puisqu'après des premiers écrits basés sur un manga (2009), je reviens dix ans plus tard avec une fiction basée sur un dessin animé. Vivement 2029 qui verra probablement l'arrivée de mes premières fanfictions sur Tchoupi.
Nota: cette fanfiction est basée sur le dessin-animé "Anastasia" de 1997. Evidemment, ni les personnages, ni la trame de l'histoire ne m'appartiennent. J'ai commencé par imaginer une scène qui aurait pu avoir lieu entre deux séquences du film, puis deux, puis trois, et puis à un moment il a bien fallu se rendre à l'évidence, j'allais faire tout le film. Le premier chapitre est le seul qui reprend intégralement une scène du film, les scènes "imaginées" arrivent à partir du chapitre II !
Nota #2 : l'histoire sur laquelle est basée cette fanfiction ne respecte pas la vérité historique. Anastasia n'a pas survécu à la Révolution de 1917 qui n'a de toute manière pas été initiée par un vieux mage antipathique dont l'acolyte principal est une chauve-souris qui parle.
Chapitre I - Première Rencontre
"Est-ce qu'il y a quelqu'un ?"
Pas de réponse. Bon.
Anya marchait lentement et précautionneusement sur le parquet ancien, résistant avec difficulté au besoin d'être la plus silencieuse possible, comme pour ne pas déranger par sa présence le silence dans lequel était plongé le palais depuis dix ans. Les fenêtres avaient été condamnées avec des planches, et une épaisse couche de poussière s'était déposée sur le sol. Etonnamment, et contrairement à ce qu'elle aurait cru, le lieu n'était pas silencieux. C'était comme s'il respirait. L'air qui s'engouffrait dans les salles immenses faisait craquer le bois ancien et les parois sculptées. Par moments, elle entendait comme le chuchotement du vent qui glissait le long des parois. Elle n'osait même pas respirer trop fort. Franchement, on avait connu lieu plus rassurant.
Pooka, qui trottait à ses pieds, n'avait pas ces arrière-pensées. Il trottinait autour d'elle et s'engouffrait dans le moindre recoin, ravi de profiter de cet immense terrain de jeu.
Elle était arrivée au pied d'un immense escalier double. Elle le remontât lentement, avec la même démarche silencieuse et précautionneuse. Une fois en haut, son regard fut attiré par un magnifique meuble sculpté, sur lequel différents objets se trouvaient encore. Des assiettes, des gobelets, un miroir... Dans le palais, le temps s'était suspendu. La poussière recouvrait les différents objets, c'est vrai, mais c'était comme si ceux qui les avaient placés là allaient revenir d'une minute à l'autre. Ici, la Grande Nuit avait arrêté le temps.
Anya s'approcha du meuble pendant que Pooka, qui avait décidément trouvé ici un terrain de jeu à sa mesure, se glissait sous la nappe poussiéreuse. La jeune fille saisit une assiette recouverte d'une épaisse pellicule de poussière. Elle souffla dessus, révélant la surface lisse et brillante de l'objet. Une infime fraction de seconde, il lui sembla voir des silhouettes se dessiner sur le revêtement argenté, mais à peine avait-elle cligné des yeux que l'image avait disparu. Décidément, il faut vraiment que je dorme.
Le long d'un autre mur, il y avait une petite commode sur laquelle étaient également posés plusieurs objets. Elle avisa parmi eux un vase, et il lui vint un étrange sentiment de déjà-vu. Elle put presque entendre, à cet instant, la voix grincheuse, nasillarde et moqueuse de la directrice de l'orphelinat. "Tu as toujours été comme ça, à croire à chaque nouvel endroit reconnaître un signe de ton passage. C'est ridicule". La grande caractéristique de cette femme est qu'elle avait toujours tout détesté, aussi loin que les souvenirs d'Anya remontent. Elle détestait l'orphelinat, elle détestait les gens, et elle détestait devoir s'occuper des enfants. Elle aurait dû faire gardien de cimetière, ça aurait résolu ses problèmes de voisinage. Mais elle n'avait pas tort : depuis qu'elle avait été retrouvée errant dans la campagne sans aucun souvenir de son enfance, Anya avait cherché des signes d'appartenance un peu partout, et cela lui avait parfois valu des moqueries de ses camarades. Ils étaient tous orphelins, tous sans avenir, mais au moins eux avaient un passé. N'empêche que cette femme était odieuse.
Tout en dressant mentalement la liste interminable des défauts de sa précédente tutrice, Anya pénétra dans une salle immense, bordée sur toute la longueur par de majestueuses fenêtres barrées de planches de bois. Cet immense espace vide et solennel était très intimidant.
Par habitude et presque sans y penser, Anya saisit le petit médaillon qu'elle avait toujours autour du cou. Peut-être aurait-elle dû écouter la directrice et se rendre à la poissonnerie où elle lui avait trouvé du travail. Quelle idée de venir ici, quand on n'a pas un sou en poche. Qu'espérait-elle ? Sur son petit médaillon, "Paris" était inscrit en lettres dorées. Depuis toute petite, ce seul indice sur son identité incarnait l'objectif ultime. Mais enfin, un nom de ville, ça ne veut rien dire. Il pouvait s'agir d'un souvenir qu'on lui avait rapporté, voire même - et elle s'efforçait toujours de rejeter avec force cette possibilité - un médaillon qui ne lui appartenait pas, qu'on avait trouvé sur le sol, ou qu'elle avait même dérobé elle-même. Quand on n'a aucun souvenir de ses dix premières années, comment être sûr qu'on n'a pas commis des exactions, comme par exemple un vol de bijoux ? Ça suffit, Anya, arrête de systématiquement envisager le pire scénario.
En traversant cette salle immense, elle songea que ce qu'elle ressentait en cet instant était indescriptible. Elle était, bien sûr, intimidée de se trouver dans cet endroit qui, il n'y a pas si longtemps, appartenait à une élite richissime, à des gens qui, bien sûr, ne lui ressemblaient pas, qui auraient même été désagréablement surpris qu'elle ose se trouver là. Bien qu'elle se raisonnât, elle n'arrivait pas à chasser totalement la crainte que le tsar lui-même ne surgisse de l'ombre et ne lui somme de quitter les lieux. Elle avait l'impression absurde d'entrer chez quelqu'un par effraction. Elle avait beau voir des traces de pas autour des siennes, preuve que d'autres qu'elle s'étaient aventurés ici depuis la Révolution ; elle avait beau savoir que cet endroit n'appartenait plus à personne ; elle gardait ce sentiment d'intrusion, prête à sursauter au moindre bruit.
Mais il y avait autre chose. Difficile de mettre des mots sur cette sensation. C'était la sérénité que l'on peut ressentir dans un endroit familier. Ce sentiment incongru était, bien sûr, à peine perceptible, comparé à cette autre sensation d'être une intruse en ces murs, mais il était là tout de même. Comme une impression très diffuse de déjà-vu.
Anya avait eu beaucoup de cauchemars, à l'orphelinat. Des visions très abstraites de violence, de flammes, de verre qu'on brise, de gens qui hurlent. Mais toujours ce sentiment d'urgence et cette terreur qui la tenaillait et qui la faisait hurler, se réveiller en sursaut, en nage et frissonnante. Stop. Ça suffit, ça ne sert à rien de penser à des choses pareilles, surtout quand on est toute seule dans un palais qui fait peur, franchement, raisonne-toi, Anya.
Concentre-toi sur quelque chose de positif. Levant les yeux, elle s'efforça de chasser les visions effrayantes et de distinguer les créatures peintes au plafond. Quelle splendeur ce palais avait dû être, avant ! Elle se pris au jeu et, fermant les yeux, chercha à imaginer le bal qu'avait dû abriter cet endroit. Elle imagina, avec une étonnante facilité d'ailleurs, des femmes en robes longues, des valses, même le tsar en tenue d'apparat...
Un cri la tira brusquement de sa rêverie, une voix d'homme qui résonnât dans l'immense espace où ils se trouvaient. Plongée dans ses pensées, elle n'avait même pas entendu de bruits de pas. Elle sursautât si fort qu'elle fit un pas de côté et son cœur manqua un battement.
"Qu'est ce que tu fais ici ?"
Elle partit instinctivement en courant, comme elle avait imaginé le faire si le tsar lui-même l'avait surprise là. Elle l'entendit l'appeler, la prier de s'arrêter, mais elle monta en trombe les escaliers et... Se trompa de direction. Elle se retrouva au pied d'un immense tableau, mais certainement pas devant une issue potentielle. Bien joué, Anya. Un point pour cet excellent sens de l'orientation. Pooka, du haut de ses vingt centimètres, se dressa en aboyant entre elle et ses adversaires.
"Arrête, j't'en prie, ne pars pas comme ça, attends !"
Pas comme si elle pouvait partir, de toute manière. Dos au mur, elle faisait face eux deux hommes qui venaient vers elle. Avec un peu de chance, l'un d'eux était celui qu'elle cherchait. Il ne devait pas non plus y avoir une foule de personnes dans ce vieux palais poussiéreux.
"Mais comment as-tu réussi à... Entrer..."
Un homme brun, assez grand, les cheveux en bataille, s'était arrêté à quelques mètres d'elle, et la fixait de ses grands yeux noirs. Elle avait du mal à reprendre son souffle, et essayait de se donner une contenance malgré ses joues rouges et sa respiration saccadée. Il dégageait une assurance qui l'intimidait, et elle ne voulait surtout pas qu'il s'en aperçoive.
Elle le défia du regard tout en haussant les épaules. Comment j'ai réussi à entrer ? Tu parles d'une question idiote. Comme toi, je ne suis visiblement pas passée par la porte d'entrée.
L'homme ne disait rien. Il continuait de la fixer avec ce que la jeune fille pensait être un très grand étonnement qu'elle ne comprenait pas vraiment. Elle n'était pas la première à s'être introduite ici, comment pouvait-il avoir l'air aussi surpris de la voir ?
En réalité, Dimitri était abasourdi par la ressemblance entre la jeune fille rousse a l'air revanchard qu'il avait sous les yeux, et les portraits des enfants royaux peints finement sur le tableau juste derrière elle. Il s'obligeait à ne pas s'emballer : cela faisait des mois qu'il rencontrait des actrices susceptibles de l'aider à monter sa supercherie, et il en était arrivé à un tel stade de découragement qu'il était certainement capable de se monter la tête sans raison. Mais tout de même, la ressemblance était incroyable. La couleur des cheveux caractéristiques des enfants de la famille royale – il le savait pour les avoir vus si souvent dans son enfance – et les yeux verts de la jeune fille. L'âge pouvait correspondre, et la morphologie aussi, sans doute. Elle pouvait être le rouage qui lui manquait pour son plan. A condition de jouer finement.
Anya allait rompre le silence, mais l'homme s'était déjà détourné d'elle pour regarder son compagnon. Brun, lui aussi, bedonnant, il arrivait à peine à son niveau, ahanant sous l'effort de cette course impromptue.
"- Vlad, tu vois ce que je vois, là ?"
- Non."
Le premier homme, d'un geste, abaissa les lunettes de Vlad qui, sans elles, était myope comme une taupe.
"Oui ! Oui !" s'écria-t-il, au comble de l'excitation.
"Assis, le chien." dit le second à Pooka.
Anya n'y comprenait rien. Elle était partiellement rassurée par la bonhommie de Vlad, qui ne semblait pas sur le point de lui sauter dessus pour lui faire quitter les lieux, mais elle n'était pas plus avancée. Et le deuxième, se pourrait-il que...
"C'est toi Dimitri ?
- ça se pourrait, ça dépend de qui demande à le voir.
- Eh bien, je m'appelle Anya, et j'ai besoin d'un sauf-conduit. On m'a dit que tu pouvais arranger ça, mais ne m'demande surtout pas qui m'a dit que—Mais, quoi, pourquoi est-ce que tu tournes autour de moi ?"
Dimitri marchait autour d'elle en la regardant de haut en bas avec un air appréciateur, ce qui était extrêmement désagréable. A l'orphelinat, elle s'était parfois bagarrée pour moins que ça.
"Est-ce que tu aurais été un vautour dans une autre vie ?"
"Je te demande pardon Anaya", dit-il sans la regarder.
"Anaya" ? Grossier et sourd ? Ça fait beaucoup de défauts pour un seul homme.
"Je m'appelle Anya" siffla la jeune fille entre ses dents.
"Désolé, mais tu ressembles tellement à..."
D'un geste évasif, il désigna quelque chose derrière elle. Elle avisa un grand tableau, qui représentait sans doute la famille impériale. Ressembler à qui, mais de quoi il me parle ?
"Peu importe !" reprit-il, "tu as dit avoir besoin d'un sauf-conduit ?"
"Oui. Je souhaite me rentre à Paris."
La lueur d'intérêt soudain et de surprise qu'elle lut dans son regard l'effraya presque. Elle ne connaissait pas cet homme, mais il ne lui inspirait aucune confiance. L'avidité qu'elle croyait voir dans son regard quand il la regardait n'arrangeait rien.
"Tu veux te rendre à Paris ?"
"Oh le gentil petit chien, regarde, on est déjà copains !"
Vlad s'était totalement désintéressé de cette conversation, très absorbé par Pooka qu'il tenait dans ses bras et qui, ravi de cette attention soudaine, lui léchait le visage en jappant. Décidément, Anya aimait bien ce gros bonhomme.
Dimitri reprit : "Une simple question si tu permets... Anya, je suppose que tu as un nom de famille ?"
Aïe. Difficile d'être rassurante si elle se lançait sur ce sujet.
"Eh bien, c'est pas si simple... Je sais que ça va te sembler étrange, mais je ne connais pas mon nom de famille. On m'a trouvé perdue en pleine campagne à huit ans.
- Oui je vois, mais avant ça ? Avant tes huit ans ?
- Bon, je sais que c'est étrange," dit-elle avec impatience, "mais je ne me rappelle pas ! J'ai très peu de souvenirs de mon enfance. Je sais seulement que je dois me rendre à Paris."
Elle espérait ne pas avoir à expliquer pourquoi elle souhaitait se rendre à Paris, tant son raisonnement, même à elle, lui paraissait absurde. Elle était motivée par un espoir stupide de trouver des réponses à ses questions à l'autre bout d'un monde qu'elle n'avait connu, pendant dix ans, qu'à travers l'obscure fenêtre d'un dortoir. Mais ce genre d'aventure était de toute manière plus enthousiasmante que la perspective de travailler pour un salaire de misère pendant des années dans une banlieue obscure de Saint-Pétersbourg. Dimitri la prendrait pour une folle, et il n'avait pas l'air d'être le genre d'homme à agir par simple altruisme. Mieux valait en dire le moins possible pour l'instant.
"Oui, bon, est-ce que vous pouvez m'aider ou pas ?"
"Bien sûr que nous t'aiderons ! Crois-le ou non, nous allons nous aussi à Paris. Et... J'ai ici trois billets de train." dit-il en exhibant devant trois petits billets jaunes.
Elle tendit instinctivement les mains mais il s'écarta et poursuivit : "Malheureusement, le troisième est pour elle : Anastasia." dit-il en désignant d'un geste le tableau.
Anya était confuse, mais surtout sceptique. Anastasia ? Il espérait trouver Anastasia ? Elle avait entendu, comme tout le monde, les rumeurs sur la survie potentielle de la Grande Duchesse. Sa grand-mère l'impératrice, exilée à Paris, ne cessait, à ce qu'on disait, de rencontrer des femmes dans l'espoir de retrouver sa petite-fille. La plupart des gens s'accordaient cependant à dire que si un des enfants royaux avait survécu à la Grande Nuit, il se serait fait connaître. Or, on n'avait plus rien entendu au sujet du tsar et de sa famille depuis la révolution. Et que voulait-il à Anastasia, de toute façon ?
Elle voyait son rêve parisien s'éloigner sans comprendre où il voulait en venir, ce qui était très frustrant.
C'est à ce moment-là que Vlad lui attrapa le bras.
"Nous allons bientôt réunir la Grande Duchesse Anastasia et sa chère grand-mère."
Qu'est-ce que c'est que cette idée absurde ? Pourquoi me dit-il ça comme s'il savait où elle est ?
"Et tu sais que tu lui ressembles un peu ?
- Tu as les yeux aussi bleus qu'elle.
- Les yeux des Romanov !
- Le sourire de Nicolas !
- Le menton d'Alexandra !"
Effrayée et étourdie par ce flot ininterrompu de paroles, la jeune fille voulu se dégager mais Vlad lui attrapa doucement les mains.
"Regarde, cette petite a même les mains de sa grand-mère.
- Elle a le même âge, la même morphologie..." poursuivit Dimitri, qui se parlait à lui-même.
Anya se sentit obligée de l'énoncer à haute voix tant cela lui paraissait absurde.
"Vous voulez dire que vous pensez que je suis la véritable Anastasia ?"
Dimitri dût percevoir le sarcasme dans sa voix car il se tourna vers elle avec fougue.
"Ce que je veux dire, c'est que j'ai vu des milliers de jeunes filles dans tout le pays, et qu'il n'y en a pas une qui ressemble autant que toi à la Grande Duchesse. Regarde son portrait !"
Elle le fixa quelques instants, à la recherche du rictus qui trahirait forcément cette vaste farce, puis se détourna, se refusant de regarder le tableau.
"Dès le début je vous ai trouvés bizarres, je sais maintenant que vous avez perdu la tête !"
"Pourquoi ? La poursuivit Dimitri, tu ne sais même pas d'où tu viens !"
"Personne ne sait ce qu'est devenue Anastasia." renchérit Vlad.
Il s'agissait d'une légende qui ne servait plus aujourd'hui qu'à faire rêver les enfants durant les longues soirées d'hiver. Pourquoi Anastasia aurait-elle survécu ? Comment aurait-elle survécu ? Une petite fille, seule rescapée d'une famille massacrée, qui aurait miraculeusement réussi à survivre tout en dissimulant son identité ? Elle devait avoir une dizaine d'années à l'époque de la Révolution, et aucune compétence pour survivre après le drame de la Grande Nuit. Ce qu'ils disaient n'avait strictement aucun sens.
"Tu espères retrouver ta famille à Paris... commença Dimitri.
- On sait seulement que sa famille l'attend à Paris", termina Vlad.
Elle les regardait tour à tour, interdite. Ils tiraient des conclusions très sérieuses à partir de lambeaux d'informations qu'elle leur avait donné, et paraissaient y croire sincèrement.
"N'as-tu jamais pensé à cette possibilité ?
- Que je fasse partie de la famille impériale ?"
Elle s'était tournée vers le tableau. Ce qu'ils lui faisaient entrevoir était vertigineux. Et ridicule. Et impossible. Dix ans à avoir faim et à dormir dans un dortoir sinistre, et tu serais une princesse perdue ? Ils veulent simplement te monter la tête pour une raison obscure, et il faut découvrir laquelle.
"J'en sais rien, moi !" finit-elle par dire, exaspérée. "Vous croyez que c'est facile de se prendre pour une Duchesse quand on passe toutes ses nuits sur un parquet humide ?"
C'était absurde. Mais... "Je pense que toutes les orphelines rêvent d'être princesse."
"Et quelque part, dit Vlad doucement, c'est le cas pour l'une d'entre elle. Après tout, le nom même d'Anastasia, signifie Celle qui doit renaître."
Dimitri attrapa Vlad par le col. Dès qu'on le lançait sur le sujet de la famille impériale, il s'emportait et devenait intarissable.
"On souhaiterait t'aider, mais le troisième billet est réservé à la Grande Duchesse."
Elle commençait à assembler les pièces du puzzle. Si les rumeurs au sujet de la quête de la vieille impératrice étaient parvenues jusqu'à l'orphelinat, celles mentionnant la récompense qui attendrait celui qui retrouverait la princesse avait fait rêver plus d'un enfant solitaire. Dimitri voyait sans doute en elle la possibilité de jouer sa propre carte dans cette quête improbable.
Anya n'avait aucun doute sur le fait qu'elle n'était pas Anastasia, quoi que les deux hommes soient prêts à croire pour rêver de la récompense. Mais elle avait besoin d'aller à Paris, et c'était sa chance. Pouvait-elle battre Dimitri à son propre jeu ? Prétendre adhérer à son histoire pour servir ses propres intérêts ? Elle détestait cette idée. Mais elle ne possédait rien, elle n'avait aucune chance de réussir à effectuer un voyage de plusieurs semaines sans un sou et sans contact.
Non, il fallait aller à Paris, coûte que coûte.
"Dimitri ! Dimitri, attends !"
Il se retourna immédiatement. "Tu m'as appelé ?"
"Puisque je ne sais pas qui je suis, pourquoi je ne serais pas une princesse, ou une duchesse, ou bien n'importe quoi, je ne sais pas..."
Rien qu'à son visage, elle savait qu'il mordait à l'hameçon, et aussi mal à l'aise qu'elle puisse être, elle continua.
"Oui, et si je ne suis pas Anastasia," ce qui est tout de même très probable, "l'impératrice s'en apercevra tout de suite et je lui dirai que je m'étais trompée."
Faux. Elle leur fausserait compagnie avant d'avoir torturé cette pauvre femme avec des histoires absurdes. Trahir Dimitri ne lui coûterait pas grand-chose : il était détestable. Mais cette partie du plan resterait sous silence.
"Ça serait plausible, dit Dimitri qui faisait mine de réfléchir.
- Mais si au contraire, tu es la princesse, tu sauras une fois pour toute qui tu es, et tu auras enfin une famille !"
La chaleur dans la voix de Vlad lui donnait presque envie de le croire.
"Dans les deux cas, tu seras à Paris." conclut Dimitri.
"Ça marche !" dit-elle en lui serrant la main.
Dimitri dansait intérieurement. Des mois passés à chercher la perle rare pour la trouver sur un fabuleux coup de chance. Que la jeune fille rousse ne fût pas Anastasia, il n'en avait pas le moindre doute. Il sentait aussi qu'elle comptait sans doute l'utiliser, et qu'elle était trop méfiante pour lui faire pleinement confiance. Mais ça n'était pas ça qui comptait. Ce qu'il devait parvenir à faire, c'était de la convaincre, lui faire accepter une identité qui l'arrangeait. Elle était orpheline, elle cherchait avidement son passé. Elle ne rejetterait pas toujours cette origine prestigieuse, en tout cas pas s'il faisait son travail correctement. A force de conversations et d'informations, il parviendrait à la convaincre et à lui inventer une vie et une histoire. Il fallait qu'elle croie elle-même à son histoire pour convaincre la vieille impératrice. Elle avait déjà rencontré des dizaines d'affabulatrices : elle ne serait pas aisée à tromper.
Dimitri la regardait tout en marchant à ses côtés, tandis qu'elle parlait avec Vlad. Son apparence lui faciliterait la tâche. Elle avait le bon âge, la finesse de traits qu'avait la tsarine à l'époque, et elle avait ce visage enfantin et gracile qui incitait à la confiance. L'impératrice était une vieille femme épuisée, traquant sans relâche et depuis des années la piste de sa petite-fille. A elle aussi, il ferait accepter l'impossible. Il avait suffisamment travaillé au palais pour connaître des éléments susceptibles de renforcer la véracité de son conte.
En plus elle était jolie à regarder, ce qui ne gâtait rien.
Non. Pense travail, objectif, stratégie.
Et le travail de fond commençait immédiatement.
"Permettez-moi de vous présenter son altesse impériale, la Grande Duchesse Anastasia !"
Anya s'efforçait de ne pas laisser paraître son trouble et sa méfiance. Elle devait obtenir son laisser-passer vers Paris. Ensuite, tout serait plus simple.
"- Pooka, nous partons pour Paris !
- Le chien reste ici, dit Dimitri.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Répondit-elle avec vivacité, je l'emmène !"
Oh mon Dieu, qu'elle va être pénible.
"Non, tu ne l'emmènes pas, non. Je suis allergique aux chiens.
- La Grande Duchesse ne partira pas sans son chien. Bonne chance pour présenter à l'impératrice la Grande Duchesse sans la Grande Duchesse."
Dimitri serra les dents. Elle était têtue. Sale môme.
Vladimir ne disait rien, mais le dialogue l'amusait beaucoup. Il avait pris Dimitri sous son aile après la Grande Nuit, et il avait vu quantité de jeunes femmes se laisser manœuvrer avec habileté par lui. Il sentait qu'Anya était d'un naturel têtu et méfiant. Il faudrait davantage que de belles paroles et des yeux de velours pour la mener par le bout du nez. Ça ne pourrait faire que du bien à Dimitri d'être remis à sa place.
Ils continuèrent de se disputer sur la pertinence ou pas d'emmener Pooka à Paris et, évidemment, Anya eut le dernier mot. A l'issue de ce premier échange, les deux jeunes gens étaient tombés d'accords sur une seule chose : ils ne se supportaient pas.
