Des bruits de pas précipités se firent entendre depuis le couloir et trois coups furieux retentirent bientôt contre la porte.

Amilyn Holdo releva la tête du mail qu'elle était en train de rédiger sur son ordinateur et sans qu'elle ait même eu le temps de prononcer le mot « entrez », une petite brunette au visage poupin fit irruption dans la pièce et vint se planter, les poings sur les hanches, devant son bureau.

-Stop. Je jette l'éponge !

Amilyn remonta du bout de l'index, les lunettes qui avaient glissé sur son nez. On était lundi matin, et elle sentait déjà la migraine s'insinuer inexorablement le long de ses tempes jusqu'à son front.

- Ok, c'est un acteur célèbre, ok c'est le fils de votre amie Leia, mais là, j'en peux plus ! Je reviens de sa chambre pour le prévenir que sa séance de l'après-midi doit être décalée et là, il ne trouve rien de mieux à faire que de me hurler dessus ! Je vous préviens ! Il va devoir se calmer et je veux des excuses !

Amilyn laissa échapper un long soupir. Apparemment, cette fois, Ben était allé un peu trop loin.

-Rose, je ne sais pas quoi te dire... Je vais aller lui parler.

-Ce serait une bonne chose en effet! Snap a tenu trois jours, Kaydel cinq, et moi ça fait une semaine que je supporte sans rechigner la mauvaise humeur de Môssieur Solo ! Vous me connaissez, Amilyn, je suis quelqu'un de patient mais là, ça suffit. Il met de la mauvaise volonté à faire certains exercices, il est à peine aimable et en plus, je... je suis épuisée. Cela fait un mois que Dopheld est parti et que je m'occupe de la moitié de ses patients ! Vous aviez dit que lui trouver un remplaçant serait un jeu d'enfant !

Voilà, le mal de tête était là, bien installé à présent. Aussi, la quinquagénaire aux cheveux mauves et au tailleur impeccable grimaça.

-Rose, je le sais et je suis désolée. Je me suis trompée, trouver quelqu'un de vraiment compétent et fiable s'avère être plus compliqué que prévu.

La petite brune vint poser les deux mains à plat sur le bureau de sa supérieure. Amilyn aimait beaucoup Rose. C'était une jeune femme adorable, honnête et qui avait le cœur sur la main.

-Vous et moi savons très bien quelle serait la solution à notre problème, docteur Holdo. Vous devez essayer de convaincre Rey à nouveau.

-Ce n'est pas si facile, Rose.

-Oh si ça l'est. Allez la voir. Parlez-lui. C'est vous la psy après tout.

-Et vous êtes sa meilleure amie...

Ce fut à présent au tour de Rose de soupirer.

-Mais c'est vis-à-vis de vous qu'elle se sent coupable. Et malgré tout ce que Poe, Kaydel et moi avons pu lui dire, elle s'en veut, même si ce qui s'est passé n'est, en aucun cas, de sa faute.

-Bien sûr qu'elle n'y est pour rien ! Je le lui ai répété des centaines de fois. Nous devons lui laisser le temps de...

-Ça fait quatre mois, Amilyn ! Rey est la meilleure kinésithérapeute que je connaisse. Elle doit revenir travailler ici. Pour son bien et pour celui du service.

Rose avait raison. Holdo en était tout à fait consciente.

-OK, je vais retourner la voir.

La bouille ronde de la jeune asiatique se para enfin d'un grand sourire.

-Parfait ! Et pour Solo?

-Tu auras tes excuses Rose, je peux te le garantir.

OoooooO

La clinique privée Whitegrove était un des établissements de soins les plus prestigieux du Connecticut, avec un service de chirurgie esthétique et d'addictologie réputés. Le centre comprenait aussi un pôle de rééducation motrice et d'orthopédie. Amilyn Holdo, la fondatrice et psychologue de formation, avait utilisé la fortune familiale pour créer cet endroit fréquenté essentiellement par des patients au portefeuille bien garni. Stars de cinéma, politiciens, sportifs de haut-niveau, grands patrons, tout ce joli monde appréciait la discrétion et la qualité des soins prodigués dans les locaux high tech et sécurisés de la clinique. Les bâtiments ultra-modernes s'élevaient au milieu d'un parc arboré de cinq hectares à une dizaine de kilomètres de Greenwich. Et même si les liftings, les liposuccions et les rhinoplasties constituaient la majorité des interventions pratiquées sur les riches new-yorkaises – et donc les principales rentrées d'argent- , de nombreux donateurs et connaissances d'Amilyn avaient souscrit à son projet de proposer des consultations gratuites à des patients défavorisés. C'est pour cela qu'un tout nouveau dispensaire venait d'être créé au Brookdale Hospital Medical Center au cœur de la ville de New York, dans lequel se relayaient bénévolement les différents praticiens officiant à la clinique.

-OK, Charlie, tu peux assurer la garde de Kaydel à l'hôpital demain, tu es sûr ?

Amilyn roulait au pas sur l'allée parsemée d'ornières menant à la propriété de Maz Kanata. Au bout de deux heures et demi de trajet, elle était passée devant un panneau rouge et blanc à la sortie de la petite ville de Delmar indiquant que le haras n'était plus qu'à un kilomètre sur la gauche.

-Super, merci beaucoup Charlie, tu es un amour. Embrasse Marjory et les enfants pour moi. A bientôt, conclut-elle avant de couper la communication sur l'oreillette de son kit main-libres.

Le ciel était gris et menaçant. Il avait cessé de pleuvoir mais Amilyn sentait que l'accalmie n'allait pas durer. Elle gara son SUV devant la maison et aperçut Maz qui s'avançait déjà sous le porche.

-Eh merde ! jura-t-elle alors qu'en descendant de voiture, son talon s'enfonçait de cinq bons centimètres dans le sol boueux.

Quelle idée de quitter la clinique et de venir ici sans même repasser par son appartement pour se changer ! Sa paire de Louboutin toute neuve était maintenant en piteux état. Qu'importe. Récupérer Rey était plus important que toutes les paires d'escarpins de luxe de la Terre.

Elle progressa péniblement jusqu'à la maison en évitant les flaques et la gadoue et parvint tant bien que mal à rejoindre Maz sous la véranda.

-Joli tailleur, se moqua la petite femme derrière ses immenses lunettes.

-Ravie de te revoir aussi, Maz, répondit Amilyn en tentant désespérément de se débarrasser de la boue collée à ses semelles. Désolée pour ton plancher...

-Oh t'inquiète ! lâcha la grand-mère en tendant à présent les bras vers la nouvelle venue.

Les deux amies s'étreignirent et Maz proposa à Amilyn de troquer ses talons-hauts contre une paire de bottes en caoutchouc.

-Tu viens encore pour tenter de convaincre Rey, n'est-ce pas ? demanda-t-elle tandis que la psychologue finissait d'enfiler le pied gauche.

-Elle est là ?

-Aux écuries. Elle examine notre nouvelle acquisition.

Amilyn baissa les yeux, soudain hésitante, et Maz s'empressa d'ajouter:

-Son travail à la clinique lui manque. Elle dit qu'elle est parfaitement heureuse de rester ici au haras pour s'occuper des chevaux mais elle ne trompe personne et surtout pas moi.

-Tu penses qu'elle est prête à m'écouter aujourd'hui ?

-Quand tu es venue il y a trois mois de cela, tout était encore trop frais. Elle va un peu mieux maintenant. Ça peut marcher.

Amilyn se releva en lissant sa jupe crayon et en affichant désormais une mine résolue. Maz ne put réprimer un petit gloussement face à la dégaine improbable de son amie en tailleur Chanel et bottes de pluie. Cette dernière réussit par miracle à descendre l'escalier de la maison sans trébucher et emprunta sans attendre le chemin vers la grange principale.

La psychologue salua un des ouvriers en train de balayer l'entrée du bâtiment et ce dernier lui indiqua que Rey se trouvait dans le dernier boxe sur la droite. Elle se dirigea donc au fond du hangar et découvrit la jeune femme accroupie dans la paille en train d'examiner le genou d'une splendide pouliche alezane. Elle arborait, comme à son habitude, ses trois petits chignons à l'arrière de la tête et Amilyn s'appuya contre le chambranle pour la regarder faire d'un air attendri.

Rey palpait les muscles de l'animal en lui murmurant doucement « ça va aller, BB, ça va aller... ». Puis la jeune femme s'aperçut enfin que quelqu'un l'observait.

-Amilyn ? s'exclama-t-elle, surprise, en se retournant. Puis elle se releva, épousseta son pantalon et alla rejoindre la psychologue qui attendait sur le seuil.

-Bonjour ma belle, répondit la doctoresse en l'entourant de ses bras pour la serrer contre elle.

-Désolée, fit Rey en s'écartant vite et en désignant ensuite sa tenue de travail, je suis un peu crado.

-Pas de soucis, au point où j'en suis...

Rey la détailla alors de la tête aux pieds, remarqua les bottes en caoutchouc vertes et se mordit la lèvre pour ne pas rire.

-Dis donc, je trouve cette paire de Jimmy Choo très...tendance.

-C'est bon, c'est bon, fit Amilyn en levant les yeux au ciel, ta grand-mère s'est déjà bien fichue de moi à mon arrivée.

-Oh, je n'en doute pas une seconde.

-Alors dis-moi, comment tu vas ?

-Bien, bien... répondit Rey en refermant la porte du boxe.

Elle se dirigea ensuite vers une petite armoire, l'ouvrit et y déposa ses gants.

La psychologue ne devait pas laisser le silence s'installer. Il fallait entrer dans le vif du sujet et vite, mais sans brusquer ni braquer la jeune femme. Elle allait finalement se lancer quand, contre toute attente, Rey la devança :

-Rose m'a dit que la clinique marchait bien en ce moment ?

Amilyn sourit intérieurement. Maz avait raison au sujet de sa petite-fille. Le ton se voulait détaché mais la question n'avait pas été posée par pure politesse: le boulot lui manquait.

-En fait nous sommes totalement débordés, répondit la psychologue. Kaydel a démarré son congé maternité la semaine dernière, Dopheld est retourné vivre au Canada et du coup, avec deux kinés en moins, Rose et Snap se retrouvent avec le double de travail à faire.

Rey se contenta de hocher la tête sans dire un mot. Elle évitait toujours de croiser le regard de son amie et s'était mise à déplier et replier des couvertures qui étaient parfaitement rangées au départ sur une des étagères de l'armoire.

-Et j'ai beaucoup de mal à trouver des remplaçants, s'empressa d'ajouter Amilyn.

-Je vois.

-Le dispensaire fonctionne bien lui aussi. Nous avons énormément de patients et l'hôpital va peut-être nous permettre de nous agrandir. Là aussi il va falloir trouver des gens pour assurer les gardes.

Les doigts de Rey se crispèrent soudain sur un tartan bleu et vert.

-Amilyn...

-Oh et Ethan a essayé sa nouvelle prothèse hier. Cet enfant est fantastique. Il a fait des progrès remarquables mais il continue à te réclamer tous les jours.

-Amilyn...soupira à nouveau la jeune femme.

-Rey, j'ai besoin de toi, lâcha enfin la psychologue. S'il te plaît. Il faut que tu reviennes. On a TOUS besoin de toi. Tu es une kinésithérapeute merveilleuse. Tu fais des miracles. Je ne doute pas une seule seconde que les chevaux de ta grand-mère sont extrêmement chanceux de t'avoir, mais tu sais très bien que ta place n'est pas ici.

Rey daigna enfin relever la tête. Elle avait les yeux humides et ses lèvres tremblaient imperceptiblement.

-Je vais passer un diplôme de physiothérapie équine. Je suis en train de préparer l'examen.

Elle avait beau faire tous les efforts du monde pour paraître convaincante, ses mots sonnaient creux. Il n'y avait aucun enthousiasme dans sa voix et Amilyn ne put retenir un sourire triste.

-Rey...tu as toujours voulu travailler avec les gens, pas les chevaux.

La jeune femme essuya alors la traînée d'eau salée qui venait de couler sur sa joue d'un revers de la main.

-On va parler un peu toutes les deux d'accord ? murmura Amilyn, qui s'était avancée vers elle et caressait à présent son bras pour la réconforter. J'ai toute la soirée devant moi, je commence à trouver ces bottes très confortables et je meurs d'envie que ta grand-mère me prépare son fameux chili. Tu crois que je peux rester dîner ?

Rey lâcha un hoquet amusé et hocha la tête en reniflant. Amilyn passa un bras autour de ses épaules et les deux femmes se dirigèrent ensemble vers la maison.

OooooO