Hey !

Je passe par là en vitesse, pour poster cet énorme OS pondu durant les 24h du Fof, sur le thème "Maman a dit". Si vous voulez plus d'infos, envoyez-moi un message ! (Tout est de la faute de Milou)

Du coup, je profite des 24h du fof pour lancer ce recueil que je voulais faire depuis un moment. L'idée, c'est de faire des OS en lien avec SM (Sables mouvants), mais sur des points que j'ai pas pu développer dans la fanfic. Il n'y a pas forcément besoin d'avoir lu SM pour comprendre, mais ça peut aider à replacer les personnages.

Pour les gens qui viennent pour les 24h, cette fanfic est un UA, donc même sans connaitre l'œuvre originale, on peut à peu près comprendre l'histoire.

Dans cet OS, on se concentre sur les rapports familiaux. Aussi, c'est posté à l'arrache entre un verre de vin et un autre verre de vin, donc je dois encore relire. (EDIT : j'ai relu un peu. J'espère qu'il reste pas trop de fautes)

(Et il y a des TW a lire à la fin de l'OS, si vous avez des sujets sensibles !)

Bref ! Bonne lecture !


Maman n'a pas toujours raison

Yuffie – Sept ans

« Mais je veux le maillot en rouge ! »

La gamine attrape la jambe dudit maillot, motivée par le puissant désir qui l'habite. Ses gros doigts roses enserrent le morceau de tissu souple. Elle tend deux bras audacieux pour saisir le cintre plastique qui soutient l'objet de son attention, mais la paluche protectrice de sa mère attrape son poignet.

« Non Yuffie. On t'a déjà pris le maillot deux pièces.

- Mais je préfère celui-là !

- Celui-là, il n'est pas fait pour toi. »

L'enfant n'en démord pas. Elle couine alors qu'on l'éloigne de sa trouvaille, s'agite et fait lâcher la main qui la tient pour courir vers le rayon. Ses claquettes laissent derrière elle un bruit régulier qui anime les rayons du magasin.

« S'il te plaît ! Dis oui ! Dis oui !

- Yuffie ?

- Je le veux !

- Tu te souviens de ce qu'on a dit avec papa, hier soir ? »

Yuffie se souvient, oui. Papa n'était pas content, quand elle a fait une grande crise au milieu du salon pour avoir une deuxième part de crème de marron. Vilaine fille, il a dit. Et il l'a menacée de confisquer sa toute nouvelle Nintendo DS. De quoi la faire taire dans la minute qui a suivie. L'idée d'une soirée sans course sur Mario Kart avec son frère était définitivement plus effrayante que l'attrait d'un bol de crème.

« Qu'on devait pas faire des caprices quand est une grande fille.

- C'est ça. Alors on va laisser le maillot où on l'a trouvé, et on va aller payer les courses, d'accord ?

- Mais moi je veux celui-là, pas l'autre ! »

La petite regarde sa mère qui s'agenouille, posant son sac de courses pour se mettre à sa hauteur. Elle a de longs cheveux aussi noirs que les siens, tout lisses, qui lui tombent sur le dos comme une rivière de nuit. Son sourire est tout doux, comme sa paume chaude qui vient se poser sur la joue de son enfant.

« Tu ne peux pas mettre celui-là, Yuyu.

- Si ! Tseng il a le même et il le met tout le temps quand on est à la plage !

- Oui, mais Tseng est un garçon.

- Mais c'est pas grave, je rentre dedans quand même, j'ai essayé !

- Même si tu rentres dedans, ça n'est pas un maillot pour les petites filles. »

Yuffie ne comprend pas. Elle regarde le vêtement rouge, sa couleur vive qui lui a sauté aux yeux et qui l'attire comme une fleur qui perce la neige. Elle aime le tissu élastique, les deux cordons qui pendouillent et les poches – elle n'en a jamais, sur ses maillots de bain. Et puis, il est à sa taille. C'est marqué sur le petit morceau de plastique enroulé autour du cintre. Sept ans, comme elle. Elle sait lire. C'est même une des meilleures, à l'école.

« Mais pourquoi ça peut pas être une maillot pour les filles aussi ?

- Parce-ce qu'il a été fait pour les garçons.

- Mais pourquoi ?

-Parce que les filles et les garçons n'ont pas les mêmes maillots.

- Mais pourquoi ils peuvent pas mettre les mêmes maillots ?

- Parce que c'est comme ça. »

C'est comme ça. Yuffie déteste cette phrase. Cette réponse bateau que ses parents lui offrent toujours, quand elle les assaille de questions. Quatre pauvres mots qui lui laissent une trogne dépitée, une ignorance frustrante et un arrière goût d'inachevé sur la langue. Une saveur acre. Comme celle du café, quand elle trempe sa cuillère dedans pour goûter.

Elle déteste, aussi, cette petite chose qui pointe en elle, qui éclot. Cette envie de pleurer qu'elle a du mal à comprendre, mais qu'elle sait ne pas être un caprice. C'est sous sa poitrine, ça gonfle et ça lui serre la gorge comme quand on se moque d'elle et de ses yeux en amandes, à l'école. Comme quand elle casse un jouet qu'elle aime. Cette petite douleur. Ce sentiment qui n'a pas de nom, pas encore, mais qu'elle appellera bientôt l'injustice.

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Ienzo - quatorze ans

« Je te paie des cours particuliers, j'te rappelle ! »

La porte de la chambre claque sans se fermer. Un choc. Puis un long couinement. Ça grince. Le battant s'entrouvre. La lumière du couloir filtre. Vive et blanche, contre celle de sa lampe de chevet. Ce pauvre filet jaunâtre qui recouvre le mur. Une ligne droite. Une intrusion.

Ienzo inspire Comme il peut. Il serre les poings, enfonce ses ongles sales dans sa paume jusqu'à ce que le tremblement qui monte dans sa gorge ne se calme. Sa respiration folle s'active dans son thorax. Il déglutit. Essaie. Se mord la lèvre. Les yeux grands ouverts pour ne pas laisser couler l'amas salé qui se tasse au coin de ses yeux, il fixe le mur face à lui. Les photos. Les dessins. Son seul soutient.

Il ne craquera pas. Elle peut bien hurler comme elle veut, à s'en faire le visage écarlate, il ne va pas céder. Il ne va pas pleurer. Pas trop. Au moins, pas devant elle.

D'un geste bref, le gamin essuie le liquide alors qu'il commence à déborder, perler le long de ses cils noirs. Il tamponne. Maudit intérieurement la peau qu'il sent rouge autour des globes, si chaude. La preuve. Merde.

Dans le couloir, des pas. Des escaliers qu'on monte et qu'on descend. Qui s'éloignent. Son cœur se calme. Ça tambourine moins. Moins fort. Ça va aller. A moitié convaincu, il laisse ses mirettes retomber sur le devoir qu'il doit terminer. Une liste de chiffres, de nombres qui se chevauchent les uns les autres. Des clans séparés par une ligne. Des fractions malades pleines de lettres, qu'il ne comprend pas et qui lui font juste mal à la tête. Des maths. Il n'a jamais aimé ça, les maths. Trop dur. Trop stricte. Ienzo est bon en français, en langue, en musique, même. Il se débrouille en science. Mais les maths, non. C'est pas son truc.

Enfin, cette année, rien n'est vraiment son truc.

Cette année, le collège se termine. Le brevet approche. Et ses notes de petit élève modèle s'écrasent brusquement.

Cette année, ça coince à l'intérieur. Ça casse. Ça ne va pas. Mais il ne sait pas, lui même, pourquoi son humeur se désagrège au fil des jours.

Il attrape son stylo. Écrit. Résout un calcule. Un autre. Maladroitement. Observe le résultat d'un œil incertain.

Du bruit dans l'escalier. Le chat, peut-être ? Non. C'est trop fort. Un pas sec. Un pas de colère. Il se crispe tout entier. La porte dans son dos n'est toujours pas fermée. Serre son crayon. Arrête d'écrire. Inspire. Prie.

Qu'elle passe à côté. Pitié, qu'elle passe à côté.

Il retient sa respiration.

Tap. Tap. Tap.

Elle avance.

Elle dépasse la porte.

Le bruit glisse vers la salle de jeu. Le bureau de sa mère, aussi. En fait, le débarra de la maison. La pièce qui n'a pas vraiment de nom. La pièce qu'il n'appelle pas, qu'on ne nomme jamais pareil. La pièce qui, surtout, n'est pas sa chambre. Le soulagement est immense. Une vague. Il en a les yeux humides. Humides de soulagement. Ou de peur, peut-être.

Il baisse à nouveau ses prunelles d'eau verte sur sa feuille. Les carreaux coupés en lignes bleues. La marge où il griffonne, au crayon à papier, les calculs qu'il effacera après. Les multiplications qu'il doit poser, faute de pouvoir les faire de tête. Il cherche la dernière, celle qu'il vient de résoudre. Celle qui doit lui donner la réponse à la consigne en gras. La consigne du DM.

Soudain, dossier qu'on sort à côté. Qui s'écrase sur la table.

« Putain ! »

Ienzo sursaute.

« Mais où est-ce qu'elle est encore passée ! »

Il inspire. Secoue la tête. Regarde sa feuille. Ses lignes noircies. Ses chiffres. Cherche à nouveau son calcul.

Ça bouge à coté. Ça grouille. Ça remue. Des feuilles qu'on éparpille. Une chaise qu'on tire. Le bois qui grince. Ça gratte. Un classeur qu'on déplace. Des anneaux qui claquent. Des pas. Forts. Comme des coups contre le sol. Le carrelage qu'on frappe du pied à chaque pas. Des soupirs. La colère. Dans chaque geste, la colère.

Merde. Il a perdu le fil. 6X7, c'est combien, déjà ?

Des vas et viens incessants.

35 ? Non, ça c'est 5x7. Merde. 42, alors ? Oui, 42. C'est ça. 42 … Mais qu'est-ce qu'il calculait, déjà ?

La porte qu'on ouvre grand, à côté. Les pas qui se rapprochent.

Il se tend.

Les escaliers. Ça redescend.

Puis le silence. Il reprend sa fraction, cherche la valeur de X. Le nombre de X, plutôt. 3X. Et Y. Merde. S'il y a un Y, il ne peut pas trouver ni la valeur de X, ni celle du Y. Ou si, peut-être ? Non. Il ne sait plus. Non. Non, il ne peut pas. Deux inconnues, il ne peut pas calculer.

A nouveau des pas dans le couloir. Le long des marches. Son ventre se tort. Ça s'approche. Ça s'approche. C'est presque là. Le silence.

Non.

Sa gorge se noue.

Ses doigts se serrent autour du stylo.

La porte que sa mère n'a pas fermée s'ouvre pour la laisser passer.

« Alors, t'as avancé ? »

Une aiguille plantée brusquement dans son thorax. C'est froid, chaud, en même temps, c'est désagréable, ça brule. Un vent froid le traverse. Une vague. Une force brusque qui le frappe et le quitte d'un même coup. Ienzo n'a plus que du coton dans les bras.

Qu'elle ne reste pas. S'il y a un dieu, n'importe lequel, perdu dans cet univers, alors qu'elle ne reste pas Qu'elle ne parle pas. Qu'elle sorte juste.

« Oui.

- T'en es où ?

- J'ai fini les deux premiers calculs.

- Et t'en as combien à faire ?

- Douze.

- Encore ?"

Il a ouvert les portes de l'enfer.

"Mais t'as vu quelle heure il est ?

- Je viens de commencer.

- Et t'as foutu quoi jusque-là ? »

Jusque là, il essayait de ne pas pleurer.

« Je te préviens, t'iras pas manger tant que t'auras pas fini ton devoir. T'y resteras jusqu'à deux heures du matin s'il faut, mais je peux pas que le collège m'appelle encore parce que t'as pas fait ton travail !

- Oui.

- Alors tu te sors les doigts du cul ! »

Il hoche la tête.

« T'entends ce que je te dis ? »

Encore.

« Eh ! Tu réponds quand je te parle ?

- Oui.

- Regarde moi ! »

Non. Il ne veut pas parler. Il ne veut pas la regarder. Il veut juste qu'elle sorte et qu'elle arrête de crier. Il veut qu'elle se taise. Qu'elle lui laisse le silence.

Il veut qu'elle s'en aille avant qu'il ne commence à pleurer.

Il lève les yeux vers elle.

« Tu crois quoi ? Que tout va te tomber tout cuit dans le bec ? Qu'y aura toujours quelqu'un pour te pousser au cul ? »

Non. Il ne croit rien. Il veut juste qu'on le laisse. Qu'on le laisse seul avec son année ratée, ses sales notes, son statut de petit intello déchu qui regarde patiemment s'effondrer un à un les bulletins qu'on lui envoie.

« Tu vas faire l'assisté toute ta vie ? »

Non, non, il ne demande à personne de l'assister, à personne de l'aider, de regarder derrière lui, de le pousser, de le surveiller. Et si ça l'emmerde, elle n'a qu'à sortir et lui foutre la paix.

« Réponds quand on te parle !

- Non.

- Alors quand est-ce que tu vas te bouger ? »

Trop tard. Il sent ses yeux gorgés d'eau qui débordent. Ses joue qu'une trace humide chatouille, ses cils lourds du poids des gouttes qui viennent y perler. Il sent comme ses yeux sont rouges, comme sa gorge gonfle, ne laisse plus passer qu'un mince filet de salive qu'il tente de ravaler. Il sait ses paupières rouges, moles, pitoyables. Il se sait minable.

« C'est pas la peine de chialer ! C'est moi qui devrait pleurer, là ! Tu sais combien ça m'a couté, les cours de maths que je t'ai payés ? »

Il s'en fout, des cours de maths. De la prof qui vient tous les samedis pour l'aider à remonter le niveau. De la classe qui l'ennuie chaque fois un peu plus, de l'école qui, pour la première fois, l'angoisse plus qu'elle ne l'émerveille.

« Je me tue au travail pour m'occuper de toi, pour te payer à bouffer, je claque mille balles dans ces putains de cours et t'es toujours pas capable d'avoir la moyenne au contrôle ! T'as vu les notes que t'as cette année ? Tu crois que tu vas passer avec ça ? Qu'ils vont t'accepter au lycée ? T'as le brevet à la fin de l'année, je te rappelle ! Faut se réveiller, là ! »

Des larmes partout, un sanglot minable qui lui crispe la bouche. Il s'essuie avec sa manche, cherche d'un œil désespéré un mouchoir qui trainerait par là. De la morve le long de son nez. Il sent que ça coule, mais il ne peut rien faire. Pas de Sopalin, rien. Impossible de se lever pour l'instant. Impossible de bouger.

« Alors dépêches toi de finir ! J'te préviens, t'iras pas te coucher tant que t'auras pas terminé tes exercices ! Je vais pas les faire à ta place ! »

Il ne lui a jamais demandé ça.

« J'en peux plus d'être toujours derrière toi ! J'ai autre chose à foutre ! »

Alors qu'elle sorte. Qu'elle aille faire cet autre chose.

« J'ai encore un repas à préparer et ton dossier de réinscription à terminer ! »

Les ongles enfoncés dans les phalanges du pouce, il subit.

« Tu te feras à bouffer tout seul quand t'auras fini ! Je vais pas non plus y passer la soirée, merde ! »

Il appuie, il appuie jusqu'à ce que ça fasse mal, trop mal, mais ça ne fait jamais trop mal. La douleur est ridicule, face au tambour qui cogne dans son ventre. Insipide. Fade. Il griffe la peau. Pleure. Mord sa lèvre. Envahit par la honte de sa propre faiblesse. De cette fragilité risible qui le fait pleurer chaque fois que sa mère hausse le ton contre lui.

« T'as compris ? »

Sa tête est pleine.

«Eh, je te parle là !

- Oui.

- Alors bouge-toi et termine ton devoir ! »

Bah dégage, si tu veux que je termine, il pense. Dégage. Casse-toi. Sors de ma chambre. Fous-moi la paix. J't'ai rien demandé.

« Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir une gosse pareille. »

Elle sort. Elle sort, toujours sans fermer la porte. Encore le mince filet de lumière trop propre. Le bruit dans les escaliers. Elle descend. Elle s'éloigne. Il croit qu'elle jure encore dans la cuisine, mais il n'est pas sûr. Il essaie de ne pas y penser. D'oublier. De se concentrer sur la feuille sous ses yeux, qui n'a plus aucun sens. Il essuie ses yeux, son nez, sa manche pleine de liquides écœurants qui font des trainées gluantes sur le tissu noir. Sur ce sweat trop grand que Rude lui a donné, et qu'il aime tant. Rude.

Il pourrait peut-être lui envoyer un message. Lui demander de l'aide, pour les maths. Il l'aidait, quand il était petit. Avant de quitter la maison avec Elena.

Ienzo se lève, va pour chercher du papier toilette.

Mais sa mère est à nouveau dans les escaliers. Un pas rapide. Il s'assoit en vitesse.

« Et je veux plus te voir sur ton téléphone ! »

Elle regarde la table, l'œil aiguisé.

« Où est-ce que tu l'as mis ? »

Il hausse les épaules. Qu'elle se démerde elle-même, si elle le veut.

« Il est où ? ».

Le ton lui traverse le dos comme une lame. Le courage l'abandonne. Ses ongles dessinent des demi lunes rouges de colère sur le dos de sa main.

« Dans mon sac. »

Il l'entend qui fouille. Les poches qu'elle ouvre, jusqu'à le trouver. Lui, il fixe sa feuille. Comme s'il s'en moquait. Comme si ça n'avait pas d'importance, de perdre le dernier moyen qu'il a de parler avec son frère. Son ultime réconfort.

« Tu vois ça ? »

Ienzo ravale l'humiliation, tourne la tête et regarde le précieux cellulaire que sa mère agite.

« C'est fini. Tu le reverras quand t'auras commencé à te sortir les doigts du cul ! »

Son cœur se brise. Il regarde l'objet, les précieux messages dedans. Les souvenirs qu'il retrouve, quand son humeur descend au plus profond des abysses qu'il découvre cette année. Il pense à Rude, qu'il ne pourra plus appeler. A Elena. Les larmes remontent d'un coup.

« C'est compris ? »

Il pince sa peau, cherche la douleur qui lui fera ravaler ses sanglots. Mais rien. Il n'a pas mal. Ou si peu. Un détail noyé dans la tempête qui lui fracasse le crâne.

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Vanitas – Vingt-et-un ans

« C'est beaucoup trop tôt. »

Vanitas soupire. S'il n'est pas surpris, la colère n'en gronde pas moins fort entre ses tempes.

« Vous devriez réfléchir, avant de-

- On a déjà réfléchi. On est pas débiles.

- Mais quand même, Van ! Ça fait à peine un an que vous vous connaissez ! »

D'entendre la réaction de sa mère, il est incroyablement heureux d'avoir choisi de lui annoncer la nouvelle par téléphone. En face, il aurait dû la supporter tout le long du séjour passé chez ses parents – et dieu sait comme le temps est long, quand ils sont en désaccord. Il lui aurait fallu affronter son regard d'encre noire, si sombre qu'on en devine pas la couleur. L'inquiétude qu'elle lui voue, mêlée à la colère qui les anime tous les deux dès que le ton monte. Cette froideur furieuse qu'ils partagent ensemble, qui leur creuse le flanc et leur laisse des blessures indélébiles.

« Bah un an ça nous suffit. On va pas attendre un demi siècle juste pour vous faire plaisir, c'est bon.

- On parle pas d'un appartement entre deux étudiants, là. Vous partez sur Clermont-Ferrand et t'as même pas fini tes études.

- J'trouverai du boulot.

- Sans diplômes ?

- J'en ai déjà du taf, là. C'est bon, j'trouverai bien un truc pour payer le loyer.

- C'est pas sérieux ça. Finis au moins ta licence avant de commencer à envisager d'emménager avec Axel.

- Nan mais c'est pas envisagé ou quoi, ça va s'faire, c'est tout. J'te préviens juste.

- Mais t'as même pas fini ton année, Van !

- J'ai pas envie. Ça m'saoul la fac, j'apprends rien. J'préfère bosser.

- Et tu comptes bosser comment, sans études ?

- Y a la masse de tafs qui demandent pas de qualification.

- Tu veux passer ta vie derrière une caisse de super marché ? »

Non. Ou si, peut-être, il ne sait pas. Van y a jamais pensé, à ça. Il sait juste qu'il en a marre de la fac, des études qui n'en finisse pas, que ça le gave. Les bancs de université lui font mal au cul. Il a besoin de faire un truc concret. Une activité qui rapporte. Qui lui donne l'impression de faire quelque chose de ses journées. Et puis qu'Axel a trouvé du travail sur Clermont, alors autant bouger.

« C'est mon problème, au pire.

- C'est Axel qui te dit ça ? »

Le noiraud serre les dents. Bien sûr, il faut qu'elle ramène tout à son gars. Pire que son père, là-dessus.

« J'suis capable de faire mes propres choix tout seul.

- Tu fais n'importe quoi depuis que tu es avec lui, Van.

-Nan mais j'fais c'que je veux, c'est tout, il a rien à voir avec ça.

- Tu t'en sortais bien à la fac, avant de-

- J'me faisais chier à la fac, j'me serais cassé quand même.

- Et là tu pars avec lui sans diplômes, sans travail et sans soutient financier ! Comment tu vas faire, si ça se passe mal ?

- Nan mais c'est bon là, si ça s'passe mal j'entre et c'est tout ! Et c'est nickel pour l'instant, y a pas de raisons que ça foire. »

Il l'entend soupirer. Cette conversation ne mènera à rien, ils le savent tous les deux. Ses parents ne peuvent pas saquer Axel. Peu importe comme son petit ami se plie en quatre pour s'attirer leurs faveurs, ils trouvent toujours un reproche à lui faire, une remarque à glisser dans le dos du rouquin, à l'oreille de leur fils. Égocentrique, beau parleur, et il en passe. Les langues de putes.

La vérité, Van, il la connait. Ça les emmerde toujours, de savoir qu'il suce des queues. Qu'il préfère se taper des mecs. Des années qu'ils savent, et ils ont toujours pas changé.

« C'est pas prudent.

- Vous diriez pas la même, si c'était une meuf. »

Gros silence. Il a fait mal, il le sait. Et ça n'est même pas satisfaisant.

« C'est pas le problème. C'est juste trop tôt pour-

- Si c'est l'problème, et tu l'sais très bien. Mais c'est la même que vous soyez ok ou non. Là j'appelle juste pour vous prévenir, tant pis si ça vous fait chier. Fais passer l'message à papa. »

Elle essaie peut-être de lui répondre. Ça, il n'en sait rien. Il ne veut pas savoir, même. Il raccroche, balance le téléphone sur son lit et jure entre ses dents. Forcément, fallait encore qu'ils fasse chier. Comme toujours. Toute sa vie ils vont l'emmerder avec ça, à faire la grimace chaque fois qu'il ramène un mec. Pas foutu d'forcer un sourire, pour une fois qu'il est heureux dans sa vie. Merde.

Ça ne devrait pas le surprendre, sans doute. Depuis le temps.

Mais, pour une fois, il aurait aimé que sa mère lui montre un peu de soutient.

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Ienzo – dix-huit ans

« J'espère que ça va repousser. »

Ienzo serre les dents. Trop fier pour laisser voir la colère, il ignore la remarque et tourne la page du bouquin glissé entre ses mains.

« T'aurais du aller chez le coiffeur, il le aurait mieux coupé.

-Ça me va très bien comme c'est. »

Pour fêter le bac qu'il vient d'empocher, le jeune comme a définitivement coupé les trente centimètres de cheveux qui lui pesaient sur le dos. Ou plutôt, il a demandé à Rude de le faire. Un coup de ciseau, le ronron d'une tondeuse contre sa nuque, et le voilà qui peut enfin contempler son reflet dans le miroir sans grimacer. Oui, c'est assez original ce drôle de carré qui par au dessus de sa nuque pour tomber juste sous son visage. Cette large mèche qui lui fait de l'ombre. Mais il aime le rendu. C'est beau.

Surtout, c'est lui.

« Ils sont trop courts sur ta nuque.

- C'est ce que je voulais.

- Quand même. Ça fait bizarre.

- Pas spécialement. »

Elle soupire. Bien fort, histoire qu'il l'entende.

« Je préférais comme tu les avais avant.

- C'est mes cheveux, pas les tiens. »

Trois jours qu'elle revient à la charge. Il commence à s'y faire.

« Et comment tu vas faire pour trouver du boulot cet été ?

- Ça m'empêchera pas d'en trouver.

- Ça t'en sait rien. Les employeurs font attention au physique, y en a qui vont te refuser pour ça.

- Je chercherai ailleurs. »

Ou je bosserai pas. Il le pense sans le dire, bien sûr. Pas envie de partir sur une énième dispute qui ne leur apportera rien. Pour une fois dans sa vie, il se sent bien. Bien avec lui même, bien avec les autres.

« Et si tu veux bosser pendant l'année ? Ça coûte cher un appartement. Je vais pas pouvoir tout payer.

- Je me débrouillerai avec l'argent de cet été.

- Et tu penses que ça va suffire ?

- Je trouverai un truc à côté des cours, si c'est pas assez.

- Avec cette coupe ?

- Y a des tas de gens qui travaillent et qui ont des coupes du genre, ça empêche rien.

- Tu verras bien. »

Ienzo hausse les épaules. Il jette un coup d'œil vers la télé éteinte, qui lui renvoie l'image de sa trogne neuve. Encore trop fine à son goût. La poitrine qu'on devine à peine sous son vieux sweat lui déplait. Mais, pour la première fois depuis longtemps, il aime le reflet qui lui sourit discrètement dans l'écran noir.

Il verra oui. Mais c'est son problème. Pas celui de sa mère.


[TW : Abus parentaux, langage vulgaire]

Voilà voilà ! Ça vous a plu ?

(Je précise, mais pour le personnage de Ienzo, si sa mère parle de lui au féminin, c'est parce que c'est un garçon trans et qu'elle ne le sait pas encore. Voilà.)