PARTIE UNE


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Note de l'auteure : Cette histoire est inspirée d'un conte populaire japonais, et plus particulièrement d'une chanson faite en son honneur : 'Shikiori no Hane', ou 'Seasonal Feathers', de Hitoshizuku-P et Yama∆. Vous trouverez plus bas les liens d'une reprise (de Toriko, les chanteurs d'origine étant Rin et Len Kagamine) et de la version instrumentale. Je vous recommande de regarder la vidéo après avoir lu l'histoire pour éviter tout spoil !

Liens YouTube (retranscrivez sans virgules) :

- Version de Toriko : y,o,u,t,u,b,e.c,o,m,/,watch?v=WWAjnhNgc6Q

- Version instrumentale : y,o,u,t,u,b,e.c,o,m,/,watch?v=6LcqJ_OuYOo

En vous souhaitant une agréable lecture !

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Quelle calme journée d'hiver c'était.

Dans la grande maison traditionnelle, le silence était roi. Le bois craquait de temps en temps, le maître de maison déclenchait quelquefois ce bruit si doux et mat de shouji qui glisse sur le côté. Il faisait grand jour, et pourtant, un voile d'une blancheur éclatante couvrait le ciel, plongeant la maison dans une sombreur qui n'étonnait personne à cette période de l'année.

Quelle calme journée d'hiver c'était.

Une telle quiétude, le Représentant du peuple japonais – Japon, tout simplement – ne pouvait que l'apprécier. Se relevant en un mouvement lent et gracieux malgré l'âge avancé que supportait son corps éternellement jeune, il traversa quelques pièces, toutes baignant dans le plus grand et le plus respectueux des silences.

Parfois, peut-être, étaient-elles un peu trop calmes...

Japon ne formula même pas la pensée de ce regret, faisant le vide dans son esprit. Il se dirigea vers une pièce un peu particulière – mais qu'il affectionnait – où des meubles anciens s'élevaient, imposants, détenteurs des grands secrets de son Histoire. Il y en avait pour tous les sujets, dans ces livres, certains très anciens, d'autres bien plus modernes. Il se laissa porter par l'inspiration du moment, celle qui seyait le mieux à la solitude de la grande maison. Ses doigts pâles caressèrent la tranche d'un ouvrage, son regard aux iris sombres le couvrit de tendresse.

Les autres n'avaient pas pour habitude de voir Japon exprimer ouvertement ses émotions, mais quiconque observait attentivement ses yeux pouvait y discerner l'éclat d'une âme noble millénaire.

Japon prit l'ouvrage, le pressa contre sa poitrine avec précaution et retourna dans la pièce principale d'où il pourrait accéder à l'extérieur. Le bruit sourd de son pas sur le sol moelleux était le seul que le silence n'eût pas englouti. Il fit coulisser le shouji, faisant se dessiner un rectangle de lumière pâle sur le sol.

Dehors, tout était blanc.

Tout, tout était blanc. Son jardin, les arbres, l'herbe, les buissons, le petit pont, l'étang, tout était recouvert d'une délicate couverture blanche et glacée. Japon dut plisser les paupières, le temps d'adapter sa vue à la scène, avant de pousser un profond soupir. Son souffle, auparavant d'une transparence spectrale, se révéla en se teintant de blanc à son tour dans l'air froid.

Le Japonais s'agenouilla lentement et posa le livre à côté de lui. Il ferma les yeux, appréciant la sobre et divine beauté de l'ici et maintenant.

XXX

Il entrouvrit les yeux et cligna des paupières plusieurs fois, comme s'il venait de se réveiller d'un long rêve. Il se redressa et regarda à travers la fenêtre, non loin de son futon.

Il avait encore neigé.

Il se leva, réorganisant ses longs cheveux noirs et les nouant en un chignon lâche. Revêtant son kimono bleu nuit aux motifs azur et argent, il quitta la chambre et traversa le couloir silencieux jusqu'au salon. Là, dans la grande pièce, se trouvait la jeune femme. De longs cheveux de jais, des yeux liquides et sombres comme de la magnétite, une peau si pâle qu'elle en paraissait glacée, l'étrangère portait encore les vêtements miteux avec lesquels elle était arrivée. En l'apercevant, elle se tourna vers lui avec un grand sourire, se stabilisa sur ses genoux et s'inclina, les deux paumes au sol.

- Bonjour, Honda, salua-t-elle de sa voix chantante. Je vous remercie encore de m'avoir accueillie dans votre demeure hier.

Kiku sourit doucement et fit coulisser la porte derrière lui. Il s'approcha timidement de son invitée. Aussi étrange que lui parût cette pensée qui l'avait indéniablement embarrassé, l'étrangère était d'une beauté saisissante et pure en dépit des vêtements peu flatteurs qu'elle portait.

- Ah... Je vous en prie. Je ne pouvais pas vous laisser seule et dehors par ce temps.

- Vous le pouviez, rectifia la jeune femme. Mais vous ne l'avez point fait. C'est pourquoi je vous remercie.

Kiku inclina la tête sur le côté. Non, jamais il n'aurait pu laisser sur le seuil une personne qui avait besoin d'un toit. Et le sourire si doux de cette jeune femme... avait été une raison supplémentaire de le faire accepter.

- Pouvez-vous me rappeler votre nom ?

- Je m'appelle Itoe.

Le Japonais cligna des yeux, peinant à cacher sa surprise. Pour la seconde fois, elle ne lui donnait pas la réponse qu'il attendait.

- Je n'ai connaissance que de mon prénom, sourit-elle avec légèreté.

Il décida de ne pas insister et s'occupa de préparer quelque chose pour la jeune femme. Pendant tout le temps qu'il lui tourna le dos, elle resta là, à genoux, le regard posé sur la petite table basse en bois ou bien sur les portes. Kiku servit son invitée et prépara du thé pour eux deux.

Itoe s'inclina encore. Elle avait un visage si rayonnant... Qu'est-ce qui pouvait bien lui donner autant de joie ? Était-ce le thé ? La chaleur de la maison ? Kiku l'ignorait, mais lorsqu'il réalisa qu'il fixait son invitée, il détourna le regard, se sermonnant intérieurement. Quelle impolitesse... et pourtant, quelle n'était pas sa difficulté à ignorer les battements vigoureux de son cœur dès qu'il la regardait. Il se sentait aussi démuni et confus, nerveux et fasciné, que ne l'aurait été un jeune adolescent innocent.

- Merci infiniment, murmura-t-elle en prenant de ses doigts délicats la tasse offerte par son hôte.

Kiku prit la sienne et s'installa face à elle.

- Quelle senteur délicieuse, commenta Itoe. Qu'est-ce ?

Le Japonais put difficilement contenir sa surprise et éloigna la tasse de ses lèvres.

- Vous voulez dire que vous n'en avez jamais bu ?

- Je connais ce parfum, mais non, je n'en ai jamais bu.

- C'est un thé vert, expliqua son hôte en caressant du regard le précieux breuvage dont il parlait. Je pourrai vous expliquer comment en faire, s'il vous plaît tant.

- Avec joie !

Les yeux chocolat de Kiku scintillèrent.

- J'ai tant de chance de vous avoir rencontré, soupira Itoe. Les dieux sont si généreux...

Il sourit et ses joues se teintèrent d'un rose léger.

- Vous devez avoir été envoyée par eux, laissa-t-il échapper.

Itoe l'observa de ses yeux noirs brillants. Ils étaient remplis de quelque chose que Kiku ne comprenait pas. Décidément, il n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce qu'il voyait de plus dans les yeux de l'étrangère.

- Je pensais, je pense et je penserai toujours que vous l'êtes, dit-elle doucement.

Ses mots dissimulaient une force, une conviction, que le Japonais comprit dans le silence. Il haussa les sourcils, de plus en plus intrigué.

- Laissez-moi vous remercier comme il se doit, reprit Itoe en posant sa tasse. Honda, laissez-moi vous aider, de quelque manière que ce fût.

Kiku ne sut quelle pensée formuler en premier. Elle ? L'aider ? À quoi ? Pourquoi ? Comment ? Sa bonté le touchait, et venait le bousculer jusque dans son usage de la parole.

- C-Ce n'est que peu de chose, réussit-il finalement à balbutier en levant une main. Ne vous donnez pas tant de peine pour moi.

Il ne put résister lorsque le plus doux des sourires vint décorer le visage de la jeune invitée.

- Je vous en prie...

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Aussi délicate eût-elle pu paraître, la jeune femme se montra dévouée à son dur travail. Kiku Honda avait des difficultés aux champs et gagnait sa vie juste assez bien pour pouvoir vivre sans souffrir du manque. La présence d'Itoe et ses efforts soutinrent le paysan dans sa rude tâche. Chaque jour, elle l'aida. Chaque matin, ils se trouvèrent dans la pièce principale de la petite maison. Chaque soir, ils s'y retrouvèrent. Itoe travaillait sans relâche, elle semblait peu se fatiguer. D'où qu'elle pût venir, Kiku était désormais convaincu qu'elle lui avait été envoyée par les dieux, qu'elle était le plus beau des kami et... qu'il redoutait son départ. Il se sentait si infiniment reconnaissant. Maintenant, tout allait bien pour lui : sa vie était bien moins désagréable, mais elle redeviendrait misérable lorsque la jeune femme partirait, rejoindrait le monde d'où un être comme elle semblait provenir. Non, sa vie n'était pas belle seulement parce qu'il la gagnait mieux. Elle l'était surtout parce que, depuis le jour où cette étrangère était apparue dans sa vie, il avait changé. L'amitié sincère qu'il avait pour elle grandissait de jour en jour, son respect pour elle s'approfondissait davantage. Une force nouvelle l'avait ragaillardi. Il se sentait prêt à tout supporter à nouveau. Si seulement elle restait près de lui... Il la comblerait. Il lui offrirait tout, à la mesure de ses capacités, répondrait à ses besoins, exaucerait ses vœux, le plus volontiers du monde. Il serait le plus heureux de tous les hommes, et il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'Itoe soit plus heureuse encore que lui. Elle avait illuminé son existence. Désormais, il se levait avec la réjouissance de retrouver Itoe, se couchait avec la hâte de la revoir le lendemain.

Il se trouvait chanceux de pouvoir prétendre ressentir de la joie tous les jours, retrouvait l'envie de se battre pour quelqu'un... Toutes ces années de solitude s'écroulaient, purement et simplement, remplacées par la simple pensée que dans l'ici et maintenant, Itoe le rendait heureux.

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- Honda, que lisez-vous ? Appela Itoe lorsqu'elle retrouva enfin son ami.

Kiku sursauta discrètement et un sourire apparut sur son visage. La jeune femme s'agenouilla à son tour sur le bois frais, juste à côté de lui, et promena son regard sur les quelques flocons qui valsaient gracieusement dans l'air.

- Il fait froid, commenta-t-elle. Ne vous rendez point malade.

- Tout ira bien, la rassura Kiku de sa voix grave et douce. J'ai l'habitude. Vous, en revanche...

Itoe répondit si vite qu'il en fut désarçonné.

- Vous savez bien que le froid ne me dérange aucunement. Ne vous tracassez pas tant pour moi.

- Mais...

Kiku observa à son tour le jardin devant lui, poussant un silencieux soupir.

- Vous voir malade est la dernière chose que je souhaiterais. Je sais que je m'inquiète et que je vous pose souvent la question...

Il fronça légèrement les sourcils, réalisant subitement que ce qui était au départ une bonne intention affectueuse avait pu être reçue de la mauvaise façon. Il détourna la regard.

- Excusez-moi, peut-être que je vous ennuie...

Il y eut un silence pendant quelques instants. Alors, était-ce vrai ? Kiku ne put s'empêcher de tourner la tête vers son invitée, effrayé qu'elle n'ait pas eu le courage de répondre à l'affirmative.

Itoe lui offrait un nouveau sourire. Ils avaient le don de l'apaiser instantanément...

- Vous ne m'ennuyez jamais. (Elle battit des cils en reportant son regard sur le parchemin qu'il tenait toujours en main.) Alors, que lisez-vous ?

Les yeux sombres du Japonais retombèrent sur ses mains et ce qu'elles tenaient précieusement. Il se redressa légèrement pour se tourner un peu plus vers son invitée.

- J'avais envie de relire quelques poèmes, ce matin, expliqua-t-il. Est-ce que... vous...

- Je ne sais point lire.

Kiku écarquilla les yeux, geste qui trahit son choc. Devant la confusion de ses traits et la rougeur qui lui monta aux joues, la jeune femme ne put s'empêcher de rire. Comment avait-il pu laisser transparaître ainsi sa surprise ? En réalité, il se demandait surtout comment un homme pauvre comme lui pouvait lire et décrypter les poèmes, alors qu'une femme comme Itoe, dont la grâce et la délicatesse allaient certainement de pair avec la royauté, en ignorait tout. Décidément, son esprit avait établi une conclusion bien trop rapide et erronée.

- P-Pardon... Je...

- Ne faites donc pas cette tête, Honda, il n'y a aucun mal.

Il baissa les yeux, mais Itoe ne lui laissa guère le temps de ressasser sa honte.

- Quel est votre poème préféré ?

Kiku inspira profondément. Ses yeux chocolat se mirent à étinceler. Son poème préféré...

Il se pencha un peu en avant pour poser quelques doigts pâles sur le parchemin devant lui.

- C'est celui-ci, j'étais en train de me délecter de ses mots lorsque vous êtes arrivée, avoua-t-il.

- Ah ! Ai-je interrompu quelque chose d'important ? J'aurais dû vous laisser en paix.

- Non, ne p-

Ne partez pas.

Les doigts de Kiku se crispèrent. Non, ce sujet ne devait pas être évoqué, pas maintenant.

- Ne... parlez pas ainsi, j'apprécie votre présence.

Il ignora le grand sourire soulagé d'Itoe pour ne pas perdre encore ses moyens.

- Honda...

Il sentit son cœur accélérer son rythme. Lorsqu'elle appelait son nom, il y avait toujours tellement de douceur et de naturel... Kiku n'avait pas vraiment d'amis, mais ce devait être à cela que ressemblait une relation sincère.

- Est-ce que... j'ose vous demander de me raconter de quoi parle votre poème ?

Kiku cligna des yeux. Il réfléchit un instant. Il le ferait bien sûr avec plaisir, mais une autre idée germa dans son esprit. Il y avait un poème, tout différent de son préféré... Ce poème ne lui avait que peu parlé pendant longtemps, mais depuis quelques temps, il n'avait attendu que de le relire et de s'imprégner de ses mots, certain de pouvoir mieux le comprendre. À présent, ce poème faisait sens. Il semblait que l'auteur-e, dont le nom avait été perdu, avait rédigé ces mots pour lui, comme si il ou elle savait exactement ce qui se passait dans le silence du cœur de Kiku. Aurait-il le courage de lire ces mots pour Itoe ?...

- Honda ? Appela-t-elle face à son hésitation.

- Il y a un autre... (Il s'éclaircit la gorge.) Il y a un autre poème que j'aimerais vous faire entendre.

Il pivota son buste, le cœur battant, pour prendre délicatement l'un des parchemins qu'il avait amenés avec lui. Itoe se frotta doucement les mains pour les réchauffer.

- Celui qu'il vous plaira, consentit-elle avec bonne humeur. Je vous écoute.

Il prit le parchemin à deux mains. Inspira profondément. Deux fois. Et commença sa lecture à voix haute.

C'est tout un monde qui se déroula autour d'eux et qui les emporta loin, très loin... loin d'eux-mêmes et pourtant plus près que jamais... Car au fur-et-à-mesure qu'il lisait, Kiku avait l'impression de lire des secrets. Il (re-)découvrait, en même temps que son auditrice, la beauté de ce poème anonyme, dont les mots faisaient écho en lui avec une puissance déstabilisante, et... réconfortante. Enfin, il comprenait.

Lorsqu'il eut terminé, il remarqua que ses mains tremblaient et que son cœur s'était emballé. Quant à Itoe, elle avait l'air si sérieuse, si songeuse, que Kiku s'en inquiéta presque. Il n'osa pas tout de suite lui demander si la lecture lui avait plu et se contenta, comme elle, d'accueillir les mots qui venaient d'être prononcés en méditant silencieusement, quoiqu'il était difficile de se concentrer pleinement suite à ce qu'il venait de faire. Et comment Itoe pouvait-elle se sentir ? Il l'ignorait.

La jeune femme regarda en silence le manuscrit et déposa délicatement ses doigts sur le papier. Kiku devina sa pensée et la laissa le prendre sur ses genoux. Elle l'observa attentivement, concentrée, comme si elle cherchait quelque chose. Le Japonais n'avait jamais vu cet air sur son visage.

- C'est magnifique, murmura-t-elle finalement. Les sentiments humains... peuvent être d'une pureté admirable.

Kiku tentait de calmer sa respiration discrètement. Avait-elle compris, Itoe, comme les sentiments du personnage principal pour sa muse rejoignaient les siens à lui ?

L'avait-elle entendu ?

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/!\ Notes de l'auteure /!\

- Les références et les clichés sont voulus, afin de respecter au mieux le caractère des personnages.

[!] La trame de cette histoire ainsi que la protagoniste viennent de mon imagination. Le reste provient de l'imagination de Hidekaz Himaruya, auteur du manga Hetalia.

[!] Aucune image, aucune chanson, aucune vidéo ne m'appartiennent, seul le collage de la couverture a été fait par mes soins.

[!] TOUS DROITS RÉSERVÉS.