Chapitre 1 : L'hérédité

« L'hérédité : D'un point de vue chimique, ce n'est que la sauvegarde d'une série de données, le passage d'un corps non viable à un autre corps non viable. Lors de cette transmission, il y a une fusion avec une autre série de données et seul certains caractères survivent. Ainsi, un enfant ressemble à ses parents, à ses grands parents et à ses ancêtres. »

Le professeur ferma son livre avec un claquement sec, faisant sursauter ses élèves. Il le posa négligemment sur le bord de son bureau et s'appuya sur ce dernier, son regard parcourant l'amphithéâtre, il continua son cours magistral :

-Si nous suivons cette logique, chaque individu est unique, puisqu'il obtient des informations de chaque génération avant lui. Dans ce cas, comment expliquer l'existence de sosie ? Bien sûr, dans le jeu de 32 cartes et du hasard, il arrive parfois que deux cartes identiques sortent, mais là, nous parlons d'un code génétique, des milliards d'informations, reproduites à l'identique ! Une ou deux fois, pourquoi pas, mais à votre avis, en combien d'exemplaires sommes-nous clonés ?

L'homme s'était redressé et se baladait sur l'estrade, bougeant des mains pour expliquer plus intensément ses propos. Ses élèves, captivés, écoutaient religieusement ses paroles, oubliant même de les noter. M. Bertin faisait toujours cet effet-là. Ménageant son public, il répondit à sa propre question :

-Sept fois, nous existons en sept exemplaires. Certains diront, un pour un milliard, ce n'est pas grand-chose, mais la réalité est tout autre. Les scientifiques ont prouvé que les sosies vivaient dans les mêmes régions. Ce n'est donc plus un pour un milliard, mais un pour cent millions, environ. D'autres recherches, sur la généalogie, cette fois, ont montré que la plupart des sosies étudiés avaient un ancêtre commun. Ces chercheurs ont même fait une incroyable découverte. Sur un groupe de sosie, chaque personne était issue d'un homme. Cet individu était leur ancêtre commun. Et grâce à des tableaux de cet homme, ils ont découvert que tous les sosies étaient son sosie, autant physiquement que mentalement.

Des murmures traversèrent l'amphithéâtre. M. Bertin sourit avec indulgence. Il se rappelait encore, quand, une dizaine d'années plus tôt, il se trouvait assis sur ces mêmes chaises, à écouter ces incroyables découvertes. C'était ce jour-là qu'il avait découvert sa passion pour l'histoire génétique. Il jeta un regard à l'horloge accrochée au-dessus de la porte, vérifiant le temps qui lui restait. Très peu, il devait conclure :

-Pourquoi, parmi toutes les combinaisons possibles et imaginables, nous ressemblons à certaines personnes et non à d'autres ? Qu'est-ce qui justifie que notre ADN préfère retenir une série de code qu'une autre ? Nous n'en savons rien et c'est ce qui est magnifique, le plus grand secret de l'histoire. Nos gênes nous poussent à nous souvenir, nous donnant accès à des capacités que nos ancêtres possédaient. C'est cette transmission qui explique que chaque record soit battu. Une personne courre vite, son descendant courra plus vite encore. Mais qu'est-ce qui justifie qu'une capacité soit mémorisée et pas une autre ? Qui choisit ? Dieu, le hasard ? Je vous laisse le seul juge, pour l'instant. Imaginez que nous, les hommes, nous puissions choisir. Nous pourrions éliminer les maladies héréditaires, les malformations, le Sida. Cependant, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Nous contrôlerions le passé et l'avenir. Nous pourrions faire disparaitre la violence, la rancœur. Une utopie ? Non, une réalité future. Les hommes se battent car ils savent se battre. Ils tuent car ils savent tuer. Si nous leur enlevions cette capacité, si nous la faisions disparaitre, notre monde serait en paix. Pourquoi créer des armes si on ne sait pas s'en servir ? Comment apprendre si notre ADN nous le refuse ? Voilà ce que veut faire Abstergo. Créer un futur sans guerre. Et pour ça, nous avons besoin de vous. De chacun d'entre vous. Votre code génétique contient des fragments de la vie de vos ancêtres. Imaginez ! Ne plus besoin d'apprendre, d'aller à l'école, car nos parents, nos grands parents l'ont déjà appris ! Toutes ses choses, tout ce que vous imaginez, elles sont possibles, mais pour cela, il faut que vous rejoigniez le programme d'Abstergo.

La sonnerie, signalant la fin du cours retentit, ramenant l'amphithéâtre dans la réalité. Les élèves commencèrent à ranger leurs affaires, bavardant entre eux. M. Bertin tapa lourdement du poing sur son bureau, pour ramener un semblant de calme. Avant de lâcher les étudiants, il conclut :

-J'espère que ma présentation vous a convaincu. Pour ce que ça intéresse, je distribuerais des formulaires d'inscriptions en sortant de la salle. Pour les indécis, sachez qu'Abstergo à son propre système de bourse. En nous laissant examiner vos gênes, vous pourriez entrer dans l'université de votre choix. Je vous souhaite une bonne journée et je vous attends à la sortie !

Aussitôt, il commença à donner les formulaires à la pelle. Presque toutes les étudiantes et tous les étudiants le prirent et il ne doutait pas qu'une majorité viendrait au programme. Une fois la salle vide, il alla ranger ses affaires, quand une voix d'adolescent, légèrement moqueuse, le fit sursauter :

-C'était magistral !

-Louis ! Tu m'as fait peur ! Arrête de rire, tu sais très bien que je déteste ça !

-Allez, Eliot, c'est juste une blague. Franchement, si je ne t'avais pas aidé à le répéter pendant des heures, tu m'aurais presque convaincu.

Eliot Bertin sourit aux propos de son petit frère. Il était son exact opposé. Là où Eliot était blond aux yeux marron, Louis avait les cheveux noirs et yeux bleus. Si le premier mesurait 1m55 à l'âge adulte, le second atteignait les 1m70 et n'avait pas fini sa croissance. Quant à leurs centres d'intérêts, là aussi, les choses différaient. L'un était chercheur et passionné en génétique, tandis que l'autre avait arrêté ses études à 16 ans, sans diplôme, sans passé et sans futur prévu. Car Louis avait été adopté par les parents d'Eliot, ou plus exactement, était sous leur charge, car Louis refusait d'avoir de parents. Quand on lui demandait pourquoi, il répondait qu'il n'en avait pas besoin et c'était vrai.

L'enfance de Louis était floue. Abandonné sur le parvis d'une église à sa naissance, de parents inconnus. Transféré de familles d'accueils en familles d'accueils, en passant par divers orphelinats, il avait appris à survivre seul. Mensonge, fuite, violence, vol, il avait tout fait. Il ne semblait pas avoir de limite et pourtant, lorsqu'on apprenait à le connaitre, on découvrait qu'il possédait son propre crédo, sa propre ligne de conduite. Il ne s'attaquerait jamais à un miséreux et ne volerait pas quelqu'un dans le besoin. Et si mentir lui apportait quelque chose, il le ferait sans hésiter.