Chapitre 2 : Une annonce bouleversante
Dire que Jack était surpris était un euphémisme. Il ne s'était pas douté une seule seconde de l'identité de cet inconnu, qui, finalement ne l'était pas tellement, puisqu'il s'agissait du fils ainé des meilleurs amis de ses parents. Cependant, Jack ne se rappelait pas de l'avoir déjà rencontré, ou alors il avait peut-être quelques souvenirs flous qui dataient de sa plus tendre enfance, enfouis quelque part dans sa mémoire.
Après ces quelques secondes de stupéfaction, il remarqua qu'Harry lui tendait toujours la main et s'empressa de tendre la sienne pour les salutations, tout en envoyant un sourire timide à son interlocuteur. Mais au lieu de lui serrer la main comme il s'y attendait, l'homme plus âgé porta la plus petite main à ses lèvres. Jack se sentit rougir de plusieurs teintes. Certes, ce n'était pas la première fois que quelqu'un le saluait de cette manière, il n'était pas étranger à cela, mais ce geste venant de cette personne lui fit… un drôle d'effet, il ne savait pas exactement quoi.
- Votre fils est un vrai gentleman, George. Déclara Marian Thayer, avec un sourire charmeur dont seulement elle avait le secret.
- Et le vôtre est adorable Marian, c'est déjà un charmant jeune homme. Répliqua Eleanor Widener.
Jack ne savait pas s'il devait la remercier ou non, mais il se trouva très gêné par l'attention reçue de ses parents et de la famille Widener. Il n'aurait pas eu le temps de dire grand-chose puisque Margaret « Molly » Brown fit son entrée fracassante, comme à son habitude. Ses parents ne l'appréciaient que peu, elle faisait partie des « nouveaux riches » avec son époux, cela ne plaisait pas aux anciennes familles aristocratiques. Néanmoins, Jack l'appréciait, en partie grâce son excentricité mais aussi pour les droits qu'elle défendait.
- Bonsoir messieurs, dames ! Lança-t-elle aux six personnages. Oh, bonsoir mon petit Jack !
Cela fit sourire Jack, elle s'en félicita intérieurement, il ressemblait tellement à son fils Lawrence, un peu plus âgé.
Molly était accompagné de J.J. et Madeleine Astor, qu'elle avait rencontré pendant la lune de miel du couple, en Egypte. Ces-derniers lui avaient parlé du Titanic, et le fait que son petit-fils, Lawrence Jr., était tombé malade, fit qu'elle embarqua avec eux pour rentrer aux Etats-Unis.
Les adultes du groupe saluèrent poliment la quarantenaire ainsi que le couple. Ces trois derniers se dirigèrent ensuite vers la grande salle à manger. Jack les regarda partir, il commençait à avoir faim. Il se retourna vers ses parents et leurs amis, ils avaient repris leur conversation comme si de rien n'était. Néanmoins, le fils Widener vit sa détresse.
- Peut-être devrions-nous nous diriger à table pour y continuer cette discussion ? Interrogea-t-il les deux couples. La journée fut assez éprouvante Ne tardons pas trop ce soir.
- Tout à fait. Vous avez raison Harry. Allons-y. Clama le père de Jack, en rejoignant son bras avec celui de son épouse.
Le couple engagea le chemin menant à la salle à manger, suivit des époux Widener et enfin, des fils des deux couples qui marchaient l'un à côté de l'autre, sans rien dire. Lorsqu'ils arrivèrent à la porte ouvrant sur la salle à manger, un steward les accompagna à leur table. Jack remarqua qu'il n'y avait pas grand monde, toute la bonne société qui était monté à Southampton avait dû manger beaucoup plus tôt, il n'y avait donc que les passagers ayant embarqués en France. Les six personnages arrivèrent à leur table assignée, elle se trouvait au centre de la salle. Les deux hommes mariés aidèrent leurs femmes à s'assoir par geste de galanterie. Jack allait tirer sa chaise quand Harry le fit avant lui, il ne pu s'empêcher de rougir à nouveau, il envoya un autre petit sourire à Harry pour le remercier.
Après que tout le monde eut pris place à table, les deux patriarches reprirent leur conversation sur leurs entreprises respectives. Un steward proposa des boissons alcoolisées aux adultes tandis qu'un autre prenait leurs commandes pour le dîner. Après cela, le steward rejoignit les cuisines pour annoncer les commandes. Il revint quelques minutes plus tard avec les hors d'œuvres. Chacun commença à manger, ce qui laissa la place au silence avec seulement les bruits des couverts dans l'assiette comme bruit de fond. A peine eurent-ils terminé la première entrée, que les plats s'enchainèrent très vite. Et il y en avait pour tous les goûts : du faux-filet de bœuf, au canard rôti avec sa sauce aux pommes, en passant par du turbot à la sauce au homard. Bien que tout cela était délicieux, Jack n'eut plus faim bien avant que le dessert ne soit servi. Il regarda autour de la table, sa mère discutait des derniers potins de la société philadelphienne avec Mrs. Widener, tandis qu'Harry était en pleine conversation sur des affaires d'argent avec son père et le sien. Néanmoins, malgré qu'il ne soit pas inclus dans les conversations, cela ne le dérangeait pas, il régnait tout de même une bonne ambiance à table. C'est au moment du dessert qu'une annonce allait chambouler le monde de Jack.
- Bien. Maintenant que nous avons bien diné, nous devons à présent discuter d'une chose très importante. Annonça John Thayer, en regardant son fils.
Celui-ci venait de porter une cuillérée de crème glacée à sa bouche. Tout le monde avait les yeux rivés sur lui, ce qui lui fit reposer sa cuillère.
- Je suppose… que cela me concerne ? Osa-t-il, en regardant les personnes attablées, une à une.
Il trouva cela étrange que ses parents veulent lui parler de quelque chose d'important devant d'autres personnes, qui d'autant plus étaient extérieures à la famille.
- En effet. Continua son père. Nous avons discuté longuement avec nos amis ici présents, et nous avons décidés que nos deux familles devaient s'unir pour renforcer et sceller notre amitié.
Jack se figea à ces mots. Que voulait-il dire ? Non, plutôt avait-il compris ce que son père était en train de dire ?
C'est sa mère, Marian, qui continua ce que son père disait et confirma ce que Jack craignait.
- Mon fils, je pense que tu as compris de quoi il en retournait. Ton père, George, Eleanor et moi avons donc décider d'une union entre Harry, et toi. Déclara-t-elle, le plus sereinement possible.
Pour Jack, c'est comme si le temps s'était arrêté subitement. Il se sentit soudainement faiblir. Et sans qu'il puisse réellement se contrôler, il se leva.
- Je… Excusez-moi. J'ai besoin de prendre l'air.
Et sans attendre une réponse de quiconque, il se retourna et accéléra le pas pour sortir de cette pièce. A la table, tout le monde resta silencieux, jusqu'à ce que Marian parle.
- Cela ne s'est pas trop mal passé…
Harry se leva à son tour.
- Je vais aller lui parler, peut-être qu'il vaudrait mieux que l'on discute, lui et moi.
Ce fut à présent le tour du fils Widener de quitter la pièce, laissant les quatre parents dans un silence consternant pendant de nouvelles secondes.
- Laissons-les faire connaissance, Jack va finir par reprendre ses esprits. Demain matin, Marian et moi en rediscuterons avec lui, à tête reposée. Déclara John Thayer.
Puis il continua, se tournant vers Mr. Widener.
- George, vous me rejoindrez bien pour un brandy dans le fumoir, afin de fêter cela ?
- Bien entendu, John. Répondit le principal concerné.
Et c'est ainsi que les deux hommes saluèrent leurs femmes respectives pour se rendre quelques ponts plus haut, tandis que leurs épouses allaient, quant à elles, se retirer dans leurs cabines.
Du côté de Jack, celui-ci était monté jusqu'au pont A par le biais du Grand Escalier, il avait finalement trouvé une sortie qui menait au pont promenade. Quand il sortit dehors, il n'y avait personne. L'air frais le frappa de plein fouet, c'est sûrement ce qui a découragé certains passagers de faire une balade nocturne. En effet, bien que ce fut le printemps, il faisait encore très froid en ce début d'avril, et les températures étaient encore bien souvent négatives la nuit, surtout en pleine mer. Jack frissonna légèrement, il se demanda alors s'il ne devrait pas plutôt retourner dans sa cabine, mais il y renonça : il n'avait pas envie de croiser ses parents, pas ce soir. Il se dirigea en direction de la proue, au bout du pont promenade et appuya ses coudes sur la rambarde, et se mit à admirer la mer sombre et calme. Il aimerait être comme ces petites vagues, libres d'aller où elles le voulaient, il souhaiterait tellement en faire de même. Il se sentait trahi. Il était si heureux de partir visiter une partie de l'Europe avec ses parents, enfin quitter, pour quelques semaines, le pays qui l'a vu grandir, avant de commencer l'université. L'université. Il ne savait même pas s'il allait pouvoir y aller à présent. Il commença à maudire sa « capacité spéciale » comme sa mère aimait l'appeler. Jack soupira longuement, il l'avait beaucoup fait aujourd'hui.
Soudain, une voix retentit dans le bruit calme de la nuit.
- Puis-je me joindre à vous ? Demanda une voix familière.
Jack sursauta. Il prit une profonde inspiration avant de se retourner. Il se retrouva face avec Harry.
- Oui, faites. Répondit le plus jeune.
Jack reprit sa position initiale face à la mer, Harry le rejoignit et pris une position similaire.
Ils regardèrent la mer, à peine éclaircie par les étoiles.
- Je… Je voulais m'excuser. Déclara Harry, avec un peu d'hésitation.
- Pourquoi ? Osa Jack. Ce n'est pas vous qui m'avez gardé dans l'ignorance et caché cela de moi pendant plusieurs semaines, ou mois.
- N'êtes-vous pas fâchés à cause de cette annonce de mariage ? Demanda Harry, ne cachant pas la surprise dans sa voix.
- Bien sûr que oui, je le suis. Mais, je suppose que vous n'aviez pas votre mot à dire à ce sujet non plus. Lui répondit à nouveau le jeune Thayer.
Harry hésita un peu, avant de continuer.
- Je ne suis pas tout à fait innocent dans cette affaire.
Cela fit porter le regard de Jack sur l'homme plus âgé, qui continua de parler.
- Ce sont mes parents qui ont songé à cela. Vous savez, j'ai 27 ans à présent. Mes parents s'impatientent sur le fait que je n'ai jamais été intéressé par autres choses que mes livres Bien qu'ils admirent ma passion et mon travail, ils souhaitent me voir me marier et avoir des enfants, des héritiers de la plus grande fortune de Philadelphie. Alors, quand ils m'ont parlés de cette affaire dont ils avaient discuté préalablement avec votre père, j'ai accepté, sans me poser de questions. Je pense que je souhaitais juste qu'ils me laissent en paix avec ces histoires de mariages.
Il fit une pause pour prendre une profonde inspiration, regardant toujours le vaste étendu d'eau devant eux, avant de continuer.
- Mais maintenant, je me rends compte de ma bêtise. Nous en souffrons tous les deux, et j'en suis navré. Je ne veux pas vous faire de faux espoirs, en vous promettant que je puisse annuler toute cette histoire car, connaissant nos pères, ils ne reviendront pas sur leur parole. Mais si vous le souhaitez, j'aimerai que nous apprenions à nous connaitre l'un et l'autre. Je pense que nous méritons tout deux d'être heureux.
Il s'arrêta et se retourna vers Jack, qui le regardait toujours.
- Je veux également que tu saches, que même si cette aventure commence sans amour, je sais que j'apprendrai à t'aimer très vite. Je… Tu es un très beau jeune homme, Jack.
Cela ne se voyait pas dans l'obscurité mais Jack rougissait. D'une part, Harry avait commencé à le tutoyer, c'était très intime mais pas désagréable et d'autre part, il le complimentait. Avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche pour lui répondre, Harry reprit.
- J'espère que tu arriveras à m'aimer aussi, Jack.
C'était presque un murmure. Le plus âgé continua son monologue.
- Tu n'as pas à me répondre tout de suite. Nous avons une semaine avant d'arriver à New-York, nous avons tout le temps du monde pour apprendre l'un de l'autre.
Il y eut un courant d'air qui fit frissonner Jack, involontairement.
- Mais pour le moment, nous devrions rentrer et aller nous reposer. Viens, je te ramène à ta cabine.
Et sans aucune hésitation, Jack s'éloigna du bastingage et marcha à côté d'Harry pour rejoindre leurs cabines. Le voyage se fit dans le silence, ils croisèrent quelques passagers noctambules dans le Grand Escalier, mais personne dans les couloirs du pont C. Lorsque qu'ils atteignirent la cabine C-70, celle de Jack, Harry attendit que ce-dernier déverrouille et ouvre la porte. Quand Jack se retourna vers lui pour lui souhaiter une bonne nuit, c'est encore Harry qui le devança.
- Si jamais tu souhaites me rencontrer demain, j'ai entendu dire qu'il y avait un salon de lecture sur le navire, alors… Tu sauras où me trouver. Je te souhaite une très bonne nuit.
N'attendant même pas une réponse du plus jeune, Harry se retourna et s'éloigna.
- Bonne nuit Harry, et… Merci. Lui dit Jack, juste assez fort pour qu'il l'entende mais pas assez pour gêner les passagers endormis.
Cela fit sourire Harry, ce que Jack ne vit pas. Ce-dernier regarda l'autre s'éloigner jusqu'à sa cabine, se trouvant un peu plus loin, puis il entra dans sa cabine et en ferma la porte. Il resta accolé contre elle pendant quelques minutes, en réfléchissant à cette soirée qui avait si mal commencé. Peut-être que ce mariage n'allait pas être si mauvais après tout, et puis, il devait avouer qu'Harry était un homme charmant. Il espérait qu'ils allaient bien s'entendre.
Il se dirigea vers sa garde-robe pour récupérer un de ses pyjamas. Il se changea assez rapidement, laissant ses affaires sur le sol de la pièce, il s'en préoccuperait le matin venu. Il éteignit la lumière et s'allongea sur son lit, se recouvrit des couvertures chaudes, qui sentaient le neuf, et ne tarda pas à s'endormir, en pensant au futur.
