Chapitre 3 : Une matinée en bonne compagnie
Jeudi 11 avril
Le lendemain matin, un bruit vint tirer Jack de son sommeil. Sans même ouvrir les yeux, il comprit que c'était quelqu'un, sûrement Miss Fleming, qui frappait à la porte, attendant la permission d'entrée. Jack ne se leva pas, s'enfouissant plus profondément dans son lit.
- Entrez. Dit-il, la voix encore endormie et étouffée par la couverture qui le couvrait, mais assez fort pour qu'elle entende.
Quelques secondes plus tard, il entendit la porte s'ouvrir : c'était celle desservant les toilettes, la salle de bain ainsi que la cabine de ses parents. Il s'agissait donc soit de sa mère, soit de la gouvernante de cette-dernière. Il ne tarda pas à le découvrir.
- Bonjour Jack, levez-vous il est 8h.
C'était bien évidemment Miss Fleming. Il n'avait pas envie de se lever, il était si bien dans ce lit. Peut-être que s'il ne bougeait pas, elle penserait qu'il s'était rendormi.
- Jack, je sais que vous êtes réveillé. Ne faites pas l'enfant et me faites pas venir vous chercher. Menaça-t-elle.
Jack soupira. Ce n'était pas faute d'avoir essayé. Il retira lentement la couverture de son visage et vit Miss Fleming entrer dans sa garde-robe. Soudainement, il se rappela qu'il avait laissé ses vêtements par terre en se changeant, la veille. Voilà les ennuis qui arrivaient…
Jack attendit quelques secondes que Miss Fleming jure ou le gronde mais il entendit seulement un soupir agacé.
- Je… J'étais fatigué hier soir… Tenta-t-il de se justifier, tout en évitant le regard de la femme plus âgée quand elle revint dans la pièce, avec ses vêtements de la veille.
Elle s'arrêta dans sa marche.
- Ce n'est pas grave Jack, je comprends. Lui dit-elle avec un ton plus doux. Maintenant, habillez-vous.
Jack fut étonné. D'habitude, s'il laissait trainer ses affaires, il avait des ennuis à la clé. Se serait-elle adoucie pendant la nuit ?
Il sortit de sa stupeur et s'exécuta, allant en direction de la penderie. Comme d'habitude, ses vêtements pour la journée avaient été choisis pas la gouvernante. Même son costume du soir pendait sur le grand miroir de la pièce. Il ferma la porte de la pièce et se changea, tout en prenant soin de ne pas laisser son pyjama sur le sol. Elle n'allait pas laisser passer cela deux fois. Quand il fut enfin prêt il sortit de la garde-robe, Miss Fleming n'était nulle part en vue. Il se dirigea donc vers le lavabo qui était dans la pièce et se rinça le visage. Il se coiffa et, comme la veille, Miss Fleming arriva quand il reposa son peigne.
- Vos parents demandent si vous souhaitez les rejoindre pour le petit-déjeuner dans leur cabine.
Honnêtement, Jack ne voulait pas les voir, du moins pas encore. Mais il savait qu'il ne ferait que retarder l'inévitable s'il refusait l'invitation, ou plutôt la demande, de ses parents.
- Dites-leur que je les rejoins dans quelques minutes. Merci. Lui répondit-il, de manière tendue.
Elle acquiesça simplement, et retourna dans la cabine de ses parents pour les prévenir de l'arrivée de leur fils.
Jack resta une minute à fixer son reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Il ne savait pas comment allait se passer ce petit-déjeuner. Même si la conversation nocturne avec Harry l'avait rassuré, il ne voulait pas faire face à ses parents. Malheureusement, il n'avait pas vraiment le choix maintenant. Il se reprit et se dirigea dans le petit couloir et prit une profonde inspiration avant de frapper à la porte de la cabine de ses parents, sans hésitation.
Il entra, n'attendant pas une invitation pour entrer. A sa surprise, seul son père était dans la pièce, déjà assis à la petite table.
- Bonjour Jack. Le salua son père. Comment s'est passée ta première nuit à bord du navire le plus luxueux du monde ? Continua-t-il d'une voix très enjouée.
Jack se sentit soudain très timide face à son père.
- Bonjour père. Très bien, merci. Et vous ?
- On ne peut mieux, mon garçon. Maintenant, viens donc t'assoir et me tenir compagnie en attendant que ta mère finisse de se préparer.
Jack alla rejoindre son père et s'assied à sa droite. Un silence maladroit s'installa, du moins c'est ce que Jack pensait. Une minute passa dans le silence, jusqu'à ce que des coups résonnèrent dans la pièce. Miss Fleming émergea de la garde-robe et alla ouvrir. C'était une stewardess apportant le petit déjeuner. Elle les salua et posa un petit chariot bien garni près de la table. Jack regarda toutes les denrées présentées : le petit-déjeuner allait être à l'image du dîner, bien riche. La stewardess installa quelques plats sur la table.
- Bien. Merci.
Son père congédia la stewardess. Miss Fleming était déjà de retour dans la garde-robe, au côté de sa mère.
Son père se servit un café tandis que Jack pris du jus d'orange fraichement pressé. Toutefois, ils attendaient que Marian Thayer sorte de la garde-robe pour commencer à manger. Cette-dernière ne tarda pas à sortir de la petite pièce, accompagnée de sa gouvernante.
- Bonjour mon fils, j'espère tu es moins troublé qu'hier soir. Le salua sa mère.
- Bonjour mère, je vais mieux, je vous remercie. Avez-vous bien dormi ? Lui répondit-il.
Sa mère acquiesça et s'installa à côté de son père. Il voulait évidemment changer de sujet, et si ses parents l'avaient remarqué, ils n'en dire pas un mot. Miss Fleming versa du thé dans une tasse pour Marian. Son père entama son saumon fumé accompagné de ses pommes de terre en robe des champs tandis que Jack s'attaqua à son omelette à la tomate. Le petit déjeuner dura une bonne demi-heure dans un silence un peu plus confortable, personne n'osait mentionner le diner de la veille, mais malheureusement pour Jack, il s'agissait d'un sujet qu'il fallait aborder. C'est pour cela qu'il se décida à parler.
- Je voudrais d'abord m'excuser de mon comportement ainsi que de vous avoir embarrassé hier soir. J'ai été… surpris. S'excusa-t-il, tout en regardant son omelette à peine entamée : le stress lui avait coupé l'appétit.
- Je pense que nous te devons aussi des excuses, mon fils. Nous n'aurions pas dû te cacher cela. Ta mère et moi ne voulons que ton bonheur avant tout. Harry est un jeune homme bien éduqué, doté d'une grande culture intellectuelle et très respectable, c'est pourquoi nous avons décidé cela, avec nos chers amis George et Eleanor, ainsi qu'Harry. Dit John. Par ailleurs, t'avait-t-il trouvé hier soir ?
Son père avait l'air très sincère dans ses propos, il n'en douta même pas une seule seconde.
- Je… Oui. Nous avons discuté sur le pont. Répondit-il, en se remémorant le presque monologue du jeune Widener.
- Bien. Nous avons une autre nouvelle pour toi. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas une nouvelle à la même échelle que celle d'hier soir. Rassura John.
- Nous avons appris que Ruth DeWitt-Bukater était à bord avec Rose, et son fiancé Caledon Hockley. Nous pensions que cela te ferait plaisir de revoir ton amie. Continua Marian.
Jack se sentait mieux qu'à son réveil : ses parents l'avaient rassuré quant à ce mariage et maintenant il apprenait qu'il allait pouvoir passer du temps avec Rose, une amie qu'il connait depuis l'enfance. Rose a son âge et apparemment elle, aussi, va se marier.
- Je vous remercie pour cette heureuse nouvelle. J'ai hâte de pouvoir la voir de nouveau, cela fait presque 6 mois que nous nous sommes vus, il me semble. Réfléchissait-il.
- Je demanderai à Ruth s'ils veulent se joindre à nous pour le déjeuner dans la salle à manger tout à l'heure. Ajouta sa mère.
Des coups à la porte retentirent une nouvelle fois dans la cabine, Miss Fleming alla de nouveau ouvrir. Il s'agissait de la même stewardess, venue récupérer les restes du petit-déjeuner. La conversation s'arrêta donc là. Chacun allait vaquer à ses occupations le reste de la matinée : Mr. Thayer allait profiter de la salle de réception ou peut-être du fumoir avec Mr. Widener et d'autres hommes d'affaires. Mrs. Thayer, quant à elle, allait sûrement faire un tour dans le petit salon, en espérant croiser la population mondaine philadelphienne. Jack allait donc se retrouver seul. Sa mère lui avait proposé de l'accompagner mais il refusa poliment, ne voulant pas se retrouve seul personnage masculin autour de toutes ces dames.
Il était convenu que les trois membres de la famille devaient se retrouver dans la cabine à 11h30 précise, ce qui laissa le temps à chacun de faire ce que bon lui semble.
Jack retourna dans sa cabine, tout en passant aux toilettes avant. Après cela, il récupéra ses clés laissées sur la table la veille et se dirigea vers la porte menant au grand corridor bâbord du pont C. Il sortit de la pièce et referma la porte à double tour puis rangea soigneusement ses clés. Il regarda brièvement du côté où il a vu Harry disparaitre la veille, avant de regarder sa montre à gousset, il était un peu plus de 9h, puis il entreprit son chemin dans la direction du Grand Escalier avant : il partait en exploration !
Quand il atteignit le magnifique escalier, il regarda autour de lui, se demandant s'il allait d'abord monter ou descendre. Après quelques secondes d'hésitations, il se décida à monter sur le pont des embarcations, il avait entendu parler du gymnase par son père, peut-être pourra-t-il voir des gens en plein effort physique. Alors qu'il atteignait le pont B et qu'il allait rejoindre le pont A, une voix féminine se fit entendre.
- Jack ? Dit-elle.
Le concerné se retourna. Un grand sourire apparut sur son visage : cette voix appartenait à sa chère amie Rose. Cette dernière eut le même sourire lorsqu'elle comprit qu'elle ne s'était pas trompée de personne. Elle était accompagnée de sa mère, Ruth.
- Bonjour mesdames. C'est un plaisir de vous revoir, comme à chaque fois. Dit-il, toujours le visage souriant.
Jack leur fit à chacune un baise-main, ce qui fit sourire les deux femmes.
- Oh Jack, pas besoin de ses formalités entre nous. Dit Rose, qui gagna un regard désapprobateur de sa mère, qu'elle ignora.
- Rose ! C'est un jeune homme bien éduqué, bien entendu qu'il se doit de bien saluer une dame. Réprimanda-t-elle sa fille. Je m'excuse, Jack. A cause de tous ces préparatifs de mariage, ma fille en oublie ses bonnes manières. S'excusa-t-elle auprès du jeune homme.
Jack se sentit un peu gêné et eut un petit rire nerveux, il ne voulait pas se trouver au milieu d'une dispute mère-fille. Il tenta alors de changer de sujet.
- Oh, j'allais presque oublier : mes parents souhaitent que vous vous joigniez à nous pour le déjeuner, si vous le désirez. Dit-il, tentant de dissiper la tension naissante entre les deux femmes.
- Cela sera avec grand plaisir. Nous préviendrons Caledon. Où puis-je trouver Marian, mon garçon ? Demanda la femme plus âgée.
- Elle s'est rendue dans le petit salon, sur le pont A. Je crois qu'elle est en compagnie de Mrs. Widener. Lui répondit poliment le jeune homme.
- Très bien, je te remercie. Elle se tourna vers sa fille. Viens-tu, Rose ?
Cela ressemblait plus à une demande plutôt qu'à une question, et clairement, la jeune fille ne voulait pas s'y rendre.
- Je pourrai rester avec Jack, mère. Cela fait si longtemps que nous nous sommes vus. Osa-t-elle franchement.
- Peut-être que Jack doit se rendre quelque part. Ne t'impose pas à lui comme cela. Répondit-elle, sèchement, à sa fille.
- Je n'ai rien de prévu, madame. Cela me ferait grandement plaisir que Rose m'accompagne pour une balade sur le pont supérieur. Répondit le jeune homme, avec honnêteté.
Il fit un beau sourire à Mrs. DeWitt-Bukater. Celle-ci finit par céder.
- Bien, alors. Mais, Rose, je veux que tu reviennes pour te préparer à 11h15. A tout à l'heure, Jack.
Et sans un mot de plus, la femme plus âgée se dirigea dans la direction du salon, laissant les deux adolescents en bas de l'escalier.
- Ta mère semble différente, par rapport aux autres occasions où j'ai pu la voir. Déclara Jack.
- Depuis le décès de mon père, elle a beaucoup changé. Ce mariage n'arrange rien entre nous, non plus. Répondit la jeune femme.
Elle a dit le mot « mariage » avec tellement de véhémence que cela surpris Jack momentanément, mais il n'en dit rien car, après tout, cela ne le regardait pas. Si Rose voulait lui en parler, elle le ferait d'elle-même.
Rose lui tendit alors son bras pour qu'il le prenne, ce qu'il fit.
- Viens. Tu m'as promis une balade sur le pont, je compte sur toi pour tenir parole. Dit-elle en riant.
C'est ainsi que les deux adolescents, presque jeunes adultes, se dirigèrent deux ponts plus haut, sur le pont des embarcations.
Lorsqu'ils sortirent à l'extérieur, il n'y avait pas énormément de monde. Jack remarqua un photographe prendre en photo un père en train de jouer à la toupie avec son fils. Cela fit sourire Jack car cela lui rappelait son enfance dans la banlieue philadelphienne.
Avec Rose, ils marchèrent calmement, en faisant des aller-retours sur le pont, échangèrent des banalités. Jusqu'à ce qu'il décide de s'installer sur des transats, c'est à partir de ce moment que la conversation devint plus sérieuse.
- Tu sais, je t'envie Jack. Dit Rose, avec un air mélancolique.
- Pourquoi donc ? S'empressa de demander le jeune homme.
- Toi, tu auras la chance de choisir la personne avec qui tu voudras te marier. Répondit-elle.
Jack resta abasourdi face à ces mots. Puis, il se rappela qu'elle n'était pas au courant de ses récentes fiançailles.
- Eh bien, tu as torts. Moi aussi, mes parents ont décidé de me marier. Dit-il, avec une légère pointe d'amertume dans sa voix.
Cette fois, c'était Rose qui resta sans voix.
- Qui est l'heureuse personne ? Demanda-t-elle d'une voix plus petite et hésitante.
- Tu le connais sans aucun doute. Il s'agit d'Harry Widener. Mes parents et ses parents ont convenu cela récemment, je ne l'ai su qu'hier soir pour ma part.
Jack avait un air légèrement maussade, bien qu'il sût qu'Harry était un brave homme, il ne s'était pas encore tout à fait mis en tête qu'il allait bientôt se marier.
- Je vois. Répondit-elle.
Son visage ne trahissait rien. Il ne savait pas à quoi elle était en train de penser.
- Je ne pense pas que je dois me plaindre. Répondit franchement Jack. Il semble être un homme très distingué. De plus, il est même venu me trouver et s'excuser hier soir alors que ce fut moi qui aurais dû m'excuser après avoir quitté la table en m'enfuyant. Je pense que… Je pourrais apprendre à l'aimer.
Cette dernière phrase fut dite plus doucement, comme s'il réalisait quelque chose.
Rose souriait, c'était un vrai sourire cette fois, mais il fut vite remplacé par un sourire triste.
- Cal est… Enfin, je pense que tu comprendras pendant le déjeuner. Elle se leva. Quelle heure est-il ?
Jack regarda sa montre, il était déjà un peu plus de 11h.
- Il est l'heure pour que je te raccompagne à ta cabine. Lui répondit-il.
Il regarda l'horizon, la terre était toute proche. Ils approchaient des côtes irlandaises.
Les deux jeunes gens se dirigèrent vers la porte conduisant au Grand Escalier. Une fois à l'intérieur, ils se dirigèrent vers le pont B, là où se trouvait la fameuse « suite des millionnaires » qu'occupait la jeune fille, sa mère et son fiancé. Quand ils se trouvaient au niveau du pont A, Jack vit une figure très familière émerger du couloir menant au salon et à la salle de lecture. Il s'agissait d'Harry, un livre à la main. Jack rougit et baissa des yeux, faisant comme s'il ne l'avait pas vu. Il espérait également que ce-dernier ne l'avait pas vu.
Rose ne sembla pas avoir remarqué le changement de comportement de son ami.
Cependant, il sut qu'Harry les avait remarqués quand Rose s'arrêta. Il leva les yeux et se retrouva nez-à-nez avec la personne qui troublait ses pensées depuis la veille.
- Bonjour Jack, mademoiselle. Salua le nouvel arrivant.
- Bonjour Harry. Salua timidement Jack, en retour.
Il embrassa la main de Rose, qui lui fit un grand sourire, puis il fit de même avec Jack, ce-dernier ne put s'empêcher de rougir.
- Je m'excuse, je vais devoir vous laisser, j'ai plusieurs choses à traiter avant le déjeuner. Dit Harry, en s'adressant aux deux adolescents. Jack, mon invitation est toujours valable pour cet après-midi, si tu le souhaites.
Sans dire un mot de plus, le jeune homme leur fit un signe de la main avant de se diriger en direction des ascenseurs. Rose brisa le silence.
- Alors… Est-ce lui ton fameux fiancé ? Il est bel homme.
- Je… Oui, je suppose. Répondit Jack, le visage toujours rouge. Viens, nous devrions nous diriger vers ta cabine. Ta mère serait fâchée si tu n'étais pas à l'heure.
Il avança dans les escaliers, ne regardant pas si elle suivait. Cependant, il entendit ses talons sur les marches de l'escalier. Le reste du voyage jusqu'à la suite de Rose fut très bref. Ils se saluèrent, sachant qu'ils se retrouvaient dans moins d'une heure. Il attendit qu'elle soit dans sa cabine pour se diriger vers la sienne, un pont en-dessous, en continuant à penser à un certain jeune bibliophile. Il soupira, espérant qu'il ne recroiserait pas l'homme plus âgé pour le déjeuner.
