1. Seuls ensemble


Je n'ai pas envie d'être présent à cette fête.

En revanche, je sais pourquoi je me suis forcé à venir.

Parce que nous devons honorer les coutûmes de Sanctum. Parce que nous devons nous intégrer. Parce que nous devons montrer que nous nous impliquons. Parce que nous devons leur faire comprendre quels genre de citoyens modèles nous serons.

Ce que je ne sais pas, par contre, c'est pourquoi je reste si longtemps.

La musique est trop forte, les lumières trop violentes, les gens trop bruyants et trop nombreux. Chaque endroit sur lesquels mes yeux se posent me rappelle une chose que je n'ai pas, que j'ai perdu, à laquelle j'ai renoncé.

Les gens sont trop bien habillés et je n'ai pas poussé l'effort jusqu'à enfiler une tenue décente. J'ai gardé sur moi les habits que j'ai enfilé en sortant de cryo trois jours plus tôt. Je n'ai même pas eu le temps de recoudre le trou dans ma cuisse gauche provoqué par la blessure au couteau infligée par Clarke.

Les boissons et la nourriture fusent en abondance, mais je n'ai ni faim, ni soif. Je sais quel effet à l'alcool sur moi, aussi n'en bois-je quasiment jamais, et mon appétit est coupé par ce que j'ai dû m'obliger à faire moins de 24h plus tôt.

Dans un coin de la grande salle de réception du château, un groupe de jeunes filles dansent, sautillent et sourient. Leurs silhouettes détendues et bondissantes me rappellent ma sœur au même âge. Leurs tourbillons me ramènent à cette autre fête, cette fête pendant laquelle tout a changé. Leurs rires me brisent le cœur tandis que celui d'une Octavia jeune et frêle résonne dans mes souvenirs.

Je me souviens de la dernière fois où j'ai assisté à un tel événement - à une fête officielle organisée dans les moindres détails et encadrée par des adultes, pas le genre de rave désordonnée et débauchée lancée par Jasper au bord de la fin du monde.

La dernière fois que j'étais à une telle fête, en l'espace d'une éruption solaire, toute ma vie avait basculé. J'avais tout perdu en une fraction de seconde. Mon poste de garde. Ma sœur. Ma mère. Tout.

N'est-ce pas d'ailleurs un de mes plus grands regrets ? Si je n'avais pas insisté pour emmener Octavia à la célébration, ma mère ne serait pas morte, ma sœur n'aurait jamais été envoyée en détention, ni choisie pour faire partie des 100. Je serai resté garde. Je n'aurai jamais tout tenté pour sauver une seule personne. Je n'aurai pas tiré sur le chancelier. Je n'aurai pas connu la guerre qui a valu à des dizaines de jeunes de périr aux mains des Grounders. Tout aurait été différent.

Aurai-je même survécu à atterrissage de l'Arche sur Terre ? Serai-je ici aujourd'hui ?

Je secoue la tête en sentant les larmes affluer à mes paupières. Je ne les laisserai pas couler. Je n'autoriserai personne à percer mes barrières et voir mes faiblesses, surtout pas quand je sais que les dirigeants de Sanctum et autres Primes se trouvent également à cette fête et nous observent sûrement.

Mon regard tombe finalement sur une vision plus légère, bien qu'elle aussi nimbée d'émotions, celle de Jordan et Delilah dansant langoureusement ensemble au milieu de la piste. La bulle autour d'eux paraît si solide. Rien ne semble pouvoir la briser. Ils se plaisent à se perdre l'un dans l'autre. Leurs regards ne se quittent jamais, sauf quand leurs lèvres se rencontrent et s'unissent avant de se séparer sur de grands sourires. Je sais que, où qu'ils soient, Monty et Harper doivent sourire eux-aussi, heureux du bonheur de leur fils.

Un léger frémissement étire mes lèvres et je me surprends à sourire, moi-aussi, je ne pensais pas en être encore capable. Je ne regrette pas ma décision d'avoir laissé Octavia livrée à elle-même dans les bois. Je sais que c'était le mieux à faire pour tout le monde. Elle représentait un danger pour elle-même, pour les autres, et pour nos chances de survie dans ce monde.

Cependant, ne pas regretter ne signifie pas que je ne ressens rien. Il me faudra encore plusieurs jours, voire semaines, pour me remettre. Si je m'en remets un jour. Ce qui est sûr, c'est que je ne suis pas encore capable d'affronter la tempête de ressentiments qui gronde à l'intérieur de moi. Je ne suis pas encore capable de faire amende honorable.

Soudain, j'observe Delilah sourire à quelque chose derrière l'épaule de Jordan, puis détourner l'attention de son amant vers quelqu'un qui vient d'arriver. Je suis tellement perdu dans la facilité et la candeur de leurs interactions, qu'il me faut plusieurs instants pour moi-aussi lever les yeux vers ce qu'ils regardent maintenant tous deux avec admiration.

Clarke...

Cependant, je n'ai qu'une seconde pour saisir le reflet doré de ses cheveux, qu'une seconde pour apercevoir l'éclat saphir de ses iris et la surprise mêlée d'admiration de son expression tandis qu'elle embrasse la salle du regard, que déjà, elle disparait, tirée en avant par un homme que je reconnais comme le docteur qui, avec son serpent, avait guéri Murphy.

Cillian

Je ne veux pas me souvenir de son prénom, mais c'est ainsi. Tant que je ne me sentirai pas en sécurité dans ce soi-disant "sanctuaire", je ne pourrai m'empêcher de retenir leurs noms, de compter leurs gardes, de visualiser les sorties de secours à peine entré dans une pièce.

Je m'efforce au calme, je sais à quel point Clarke a besoin que nos relations avec les habitants de Sanctum se passe bien, mais ça ne m'empêche pas de vouloir garder un oeil sur elle pour m'assurer qu'elle est en sécurité.

Le prémisse du sourire qui se dessinait sur mes lèvres une minute auparavant s'agrandit un peu lorsque je distingue son propre sourire à travers la foule. Sa robe bleue met en valeur chacune de ses courbes, celles que je m'efforce justement de ne pas regarder. Elle rayonne et me voilà subjugué. Si une personne mérite bien un peu de bonheur, il s'agit de Clarke. Je ne peux imaginer ce qu'elle a traversé durant 6 ans sur Terre avec Madi, mais je ne pense pas que cela ait été toujours une partie de plaisir.

Mon sourire se fane aussitôt lorsque j'aperçois ses mains se lier à celles du docteur avant que ses bras ne vienne entourer sa nuque. Le regard qu'elle lui réserve alors ôte toute chaleur de mon corps tandis que les braises de ses prunelles bleues enflamment celle de son compagnon.

Et soudain, ses mains à lui sont partout, dans son dos d'abord, puis sur ses hanches. Elle rit lorsqu'il la fait tournoyer, puis ferme les yeux lorsqu'il la plaque contre son torse, son avant-bras la collant tout contre lui. Il applique son autre paume contre son ventre, possessif et soudain, l'air disparaît de mes poumons et je frissonne dans cette atmosphère glaciale, incapable du moindre geste, de la moindre parole, ni de reprendre le souffle qu'on ma volé.

J'observe Cillian lorsqu'il penche son visage dans les cheveux blonds de Clarke, puis dans le creux de sa nuque tandis qu'elle ondule tout contre lui dans sa robe bleue comme la nuit et je sens mon coeur palpiter soudain dans ma poitrine et résonner à mes tympans. La chaleur revient, brutale et étouffante, fait vibrer mon être tout entier, fait trembler jusqu'à mes mains que je serre en poings déterminés.

Je sais que je n'ai aucun droit de me sentir ainsi. D'ailleurs, je ne veux pas nommer les sentiments qui tentent de s'emparer de moi alors que je suis au plus bas. Pour survivre, je dois penser avec ma tête, pas avec mon coeur. C'est le mantra que je me répète depuis ces six années (à plus où moins 125 ans), il a fonctionné jusqu'ici, alors pourquoi ai-je l'impression qu'il s'effrite et m'échappe depuis notre retour sur Terre ?

Prisonnier de la tempête qui s'agite à l'intérieur de moi, je garde mes yeux fixés sur Clarke et Cillian qui dansent au milieu de la foule. Le monde extérieur s'efface durant ces secondes qui paraissent des heures et mon coeur continue de battre la chamade, mes mains continuent de trembler, le temps continue de s'arrêter jusqu'à ce que...

"Hey."

Echo.

Les quelques pas qui m'éloignent de la piste de danse et me rapprochent d'elle sont à la fois une torture et un immense soulagement. J'ai même du mal à détourner mon regard lorsqu'elle me demande, soudain inquiète :

"Qu'est-ce qui ne va pas ?"

Ce n'est que lorsqu'elle prononce les mots que je me rends compte des larmes qui coulent silencieusement sur mes joues depuis sûrement plusieurs minutes.

"La dernière fois que j'étais à une fête, ma soeur s'est faite arrêter."

Ce n'est pas un mensonge, mais ce n'est pas non plus l'entière vérité et je déteste ça. Je déteste ne pas me montrer honnête envers elle. Pourtant, que pourrais-je lui dire de plus et comment lui expliquer mon tourment intérieur quand moi-même suis incapable de mettre des mots dessus ?

"Bellamy, si tu dois t'effriter en morceaux, alors allons simplement la chercher."

Elle ne saura jamais à quel point cette phrase résonne en moi. À quel point je peux associer ces mots aux deux situations qui font que justement, je m'effrite en morceaux. Mais ce n'est pas si simple et soudain, devant cette injustice que je ne peux plus supporter, la colère l'emporte.

"Non, je ne m'effrite pas en morceaux, je suis juste humain. Je ressens des choses quand les gens que j'aime sont en difficulté, ou meurent. La Echo que je connaissais sur l'Anneau faisait ça également. Pourquoi ne le fais-tu pas, toi ?"

Son visage reste impassible malgré les mots durs que je lui envoie au visage et ma colère n'en grandit que davantage.

"Ce n'est pas à propos de moi", répond-elle.

Elle a raison, mais elle a tort. Ce n'est pas à propos d'elle, c'est à propos de moi. Ça concerne les gens que la vie ne cesse de m'enlever. Mes amis, ma famille, Octavia, Clarke... Clarke qui danse avec Cillian. Cillian qui appose ses mains et ses lèvres là où j'ai si longtemps rêvé d'apposer les miennes, même quand je croyais l'avoir perdue, même quand la fin du monde menaçait, aussi loin que remontent mes souvenirs. Clarke, qui sait et a toujours su quelles paroles dire, quels gestes avoir envers moi pour que je me sente immédiatement rassuré, réconforté, soutenu... Clarke dont les émotions sont toujours si pures, si vraies, si brutes lorsqu'elle s'adresse à moi et se livre sans jamais une arrière pensée. Echo a raison, mais elle a également tort. C'est à propos d'elle aussi, d'une certaine manière.

"Non ? Nous avons perdu Harper et Monty il y a trois jours ! Qu'est-ce que ça te fait ressentir ? Parce que je n'en ai pas la moindre idée."

Son silence est la seule réponse dont j'ai besoin.

"J'ai perdu ma soeur hier. Il va me falloir un peu de temps pour ne rien ressentir...Comme un bon espion d'Azgeda. Mais je continuerai d'essayer."

Je ne regarde pas quel impact ont eu mes derniers mots sur elle. Je sais déjà quelle sera son expression : froide et impassible, comme si rien ne l'atteignait et rien ne la blessait. Peut-être suis-je au fond jaloux de cette capacité à compartimenter ? Jaloux de ce pouvoir qu'elle a sur ses propres émotions tandis que les miennes tournoient et s'agitent au fond de moi, incontrôlables sous la surface apparemment lisse et calme du visage que je présente chaque jour au reste du monde.

Du coin de l'oeil, je la vois déglutir avant d'hocher péniblement la tête. Je la vois me tourner le dos et se diriger lentement, abattue, vers la sortie de la salle de bal et déjà, le remord me ronge et je sais que dans quelques minutes ou quelques heures, j'irai la retrouver, j'irai la chercher et lui demander pardon, car elle ne mérite pas d'être la cible de ma colère.

Sur la piste de danse que je continue d'observer, Clarke et Cillian ont disparu et je m'efforce de ne pas penser à où ils sont, ou ce qu'ils font. Je m'efforce de ne pas penser, de ne pas ressentir.

Et même si je ne fais qu'échouer encore et encore, je continuerai d'essayer.