Salut à tous, aujourd'hui une petite nouvelle très très guimauve et hurt/comfort que j'ai écrite si mes souvenirs sont bons à la période de Noël. Elle aborde un thème qui me tient beaucoup à cœur, la liberté et en particulier sa relation spéciale avec le devoir et les responsabilités. Je sais, ça fait très philosophique dit comme ça. En tout cas, je trouve que "l'exemple" de la royauté se porte très bien pour représenter ce thème. Je vous invite d'ailleurs grandement à aller jeter un œil si ce n'est pas déjà fait à la fic Liberté j'écris ton nom de Gargouilles qui est vraiment géniale et qui aborde, à mon sens, très bien ce thème. Revenons à nos moutons et voici donc la première partie de Liberté.
RAR :
Katymyny : Merci ! Heureuse que ça t'ait plu. Je suis vraiment contente que tu fasses la promo de Of Squib and Stones sur ma propre fic, je l'ai dévorée. C'est vraiment une vision différente et pourtant très réaliste du monde des sorciers et le traitement des personnages est tout aussi excellent. Un texte que je recommande à mon tour ! Je te souhaite une bonne lecture !
TITRE : Liberté
SITUATION : AU- Moyen-Âge
PAIRING : Johnlock
DISCLAIMER : Scène d'attouchements. J'hésite à classer ce texte en M pour certains des aspects qu'il traite, disons plutôt qu'il est destiné à un public averti.
Je ne suis pas historienne et n'ai pas vraiment fait de recherches pour écrire ce OS. Veuillez pardonner les erreurs qui pourraient se glisser dans cet écrit seulement guidé par mon inspiration du moment. Excès de guimauve et romantisme, personnages plus ou moins OOC
RESUME : John est un garçon des rues. Sherlock est un prince. Le premier se bat pour survivre. Le second se contente de subir. Une rencontre, un regard, va changer leurs vies.
Dernière chose : ce OS a été écrit après que j'ai revisionné Titanic et je crois que ça se ressent un peu dans l'intrigue. J'espère qu'il vous plaira !
John referma avec violence la petite porte de la cave, à bout de souffle mais son précieux butin entre les mains. Deux miches de pain chaudes et dorées qu'il avait subtilisées sur le marché aux nez et à la barbe du marchand avant de se faire poursuivre dans les rues qui bifurquaient tant qu'il avait souvent failli finir dans un mur. Mais il avait semé ses poursuivants et ce soir, même si les parts étaient maigres, Harry et lui auraient de quoi manger.
Ça n'était pas le cas tous les jours. Depuis la mort de leurs parents, le frère et la sœur étaient contraints de voler et de vivre du peu de choses que les gens du peuple comme eux étaient capables de faire. Pour John, il s'agissait de portraits au fusain qu'il proposait sur les marchés, souvent ignoré par les passants. Pour Harriet, c'était différent. La jeune fille qui n'avait pas le talent de son frère n'avait pas grand-chose à offrir et était contrainte de rendre des services auxquels John s'opposait. Il refusait de vendre le corps de sa sœur mais Harry ne voulait pas que son sort repose sur les épaules de son cadet, arguant face à la morgue de ce dernier à l'encontre de ses activités que son corps lui appartenait et qu'elle en ferait ce qu'elle voulait. John ne pouvait rien avoir à redire à cela. Elle faisait bonne figure devant lui mais il savait qu'elle noyait l'horreur de sa situation dans l'alcool et que l'argent qu'elle ramenait finissait bien souvent dans des bouteilles d'eau-de-vie.
Le jeune homme se demandait combien de temps durerait cette situation. Et si sa sœur ne serait pas à jamais détruite par cela. Il aurait fait n'importe quoi pour les sortir de là. N'importe quoi. Mais il n'en avait pas les moyens.
Et cela le tuait.
Sherlock, appuyé contre le mur de sa chambre, contemplait par la fenêtre sans vraiment les voir les enfants qui jouaient en bas sur la place centrale de la ville. Il y'avait bien longtemps que cette innocence l'avait quitté, la réalité de la vie le frappant de plein fouet quand ses parents avaient été exécutés devant ses yeux. Il se souvenait encore de ce jour de printemps où les défenses du château n'avaient pas tenu et que l'armée ennemie avait pénétré, saccageant, tuant tout sur son passage entre les murs de sa demeure. Il se souvenait avec précision des paroles de sa mère, lui intimant de se cacher, de se faire tout petit, de ne pas faire de bruit pour que personne ne le trouve. Il se souvenait de sa paralysie alors que les envahisseurs s'étaient précipités dans la salle du trône et avaient saisi la reine, l'avait pris lui aussi, jetant aux pieds de leur chef triomphant son père et son frère. Mycroft se battait déjà, même si ses classes n'étaient pas terminées, mais contrairement à Sherlock qui n'avait que sept ans, il avait pu participer à la guerre. Ils avaient lutté, longtemps. Mais l'ennemi avait fini par prendre la citadelle. Sherlock se souvenait de la sensation de la lame froide et menaçante contre son cou alors que les adultes parlementaient. Que le chef ennemi ordonnait à son père de se rendre. Que le roi, dans un dernier sursaut de courage, avait refusé. Le courage était stupide. Il se souvenait du sang qui avait giclé l'instant d'après à sa droite, du liquide rouge éclaboussant son visage, ses vêtements. Du bruit mat qui avait suivi la chute du corps inerte de sa mère. De la tache écarlate qui s'étalait sous son corps frêle, désarticulé, comme un pantin disloqué. Il se souvenait avoir hurlé d'horreur, sa vision se brouillant de larmes. Il se souvenait que son père avait hurlé à son tour et qu'il avait tenté de riposter. Qu'il n'avait récolté qu'une dague en pleine poitrine et un sourire torve, horrible sur le visage de son ennemi.
Qu'ensuite, l'homme s'était tourné vers son frère qui du haut de ses quatorze ans, avait sauvé le royaume. Pour mieux le condamner. Qu'il avait accepté un compromis. Celui d'offrir la main de son cadet à la fille unique du chef et ainsi, de garantir que le royaume serait leur au mariage.
Dans quelques jours. Quand Sherlock aurait vingt ans.
Il haïssait sa fiancée. Irène était belle, il le savait. Son opulente chevelure noire, sa peau de lait et ses lèvres de sang lui conférait une aura divine, envoûtante et bien des hommes se damneraient pour elle. Mais sous cette beauté de glace, de marbre, se cachait une personnalité mesquine, dangereuse et Sherlock savait que le jour où il serait uni à la jeune femme, son âme serait perdue.
Mycroft le savait aussi. Ça ne l'empêchait pas de sacrifier la vie de son cadet pour sauver le royaume. L'aîné était devenu roi très jeune et avait dû assumer des responsabilités qui l'avaient endurci, réduisant son cœur à un bloc de glace que même Sherlock – qu'il adorait et qui l'adorait – ne parvenait plus à briser.
« Sherlock.
Le jeune prince se tourna vers son frère qu'il avait depuis longtemps entendu arriver.
–Qu'est-ce que tu veux, Mycroft ?
C'était ainsi depuis si longtemps. La complicité qui avait un jour uni les deux frères avait disparu, remplacé par une froide cordialité agrémentée le plus souvent de disputes, d'insultes, parfois, et d'animosité. Jamais Sherlock n'avouerait que son frère lui manquait terriblement.
–Tu es censé assurer les préparatifs.
Sherlock ne répondit pas, se contentant de fixer obstinément l'horizon à travers la fenêtre. Il aurait bien répliqué qu'il s'en fichait mais considérait que gaspiller sa salive pour quelque chose que Mycroft savait déjà était inutile et vain.
–Tu dois t'investir, Sherlock.
–Ça a l'air de tellement te réjouir. Pourquoi tu ne t'en occupes pas dans ce cas ?
–J'ai d'autres responsabilités.
L'aîné ne le précisa pas mais le « hautement plus importantes que ça » sous-jacent n'échappa à son cadet. Ce dernier sentit une brûlure étrange dans son cœur. L'indifférence de son frère ne devrait pas tant le toucher. Etre affecté n'est pas un avantage, se répéta-t-il mentalement mais il savait depuis longtemps que la diatribe préférée de son aîné n'avait pas de prise sur lui. Il ressentait bien trop fort, trop passionnément, sans filtre. Il était incapable de se comporter comme Mycroft. Il aurait aimé, pourtant. Son sort en serait moins difficile.
–Je te veux en bas dans cinq minutes, lâcha finalement le plus âgé des frères.
Sherlock entendit la cape glisser sur le sol alors que Mycroft se retournait.
–Cela t'arrange bien, au fond, d'avoir d'autres responsabilités, pas vrai ? Comme ça, tu es incapable de voir que tu m'enfermes définitivement dans une vie que je n'ai pas choisie auprès de quelqu'un qui me hait autant que je la hais, soumis à l'autorité de l'homme qui a tué nos parents sous nos yeux, Mycroft, sous nos yeux.
Sherlock se retourna, s'adressant à la silhouette immobile, de dos, de son frère.
–Comme ça, tu ne peux pas voir que tu nous condamnes tous en croyant nous avoir sauvés, en leur faisant croire que tu les as sauvés. Et tu me forces à fêter ça. Mais dis-moi, grand frère, qu'est-ce qu'on fête au juste ?
Il n'avait pas crié. N'avait pas haussé la voix. Tout son discours n'avait été que murmuré, à peine audible et pourtant, quand Mycroft se retourna pour lui faire face, quand il aperçut le regard de glace pour l'une des seules fois depuis des années, exprimer la plus profonde tristesse, la plus grande résignation, Sherlock sut que les mots avaient résonné aussi forts que s'ils avaient été hurlés.
Mycroft s'avança doucement vers lui, son regard plongé dans celui de son frère. Il esquissa un frêle sourire. Et d'une main tremblante, effleura les cheveux du plus jeune. Sherlock frémit. Depuis quand n'avait-il pas eu de contact physique avec son frère ?
–Je suis désolé, Sherlock. Tu n'imagines pas à quel point te contraindre à ça, toi, m'est difficile.
Et aussi soudainement qu'il avait ressenti tant de colère à l'encontre de son aîné, Sherlock lui tomba dans les bras, le serrant contre lui. Les vannes de ses yeux s'ouvrirent sans crier gare et il s'effondra, pleurant à chaudes larmes sur l'épaule de son frère. Il n'avait pas réalisé à quel point l'étreinte rassurante de Mycroft lui avait manqué avant.
–Je n'ai pas le choix, pourtant, continua ce dernier, son visage dans la nuque de son frère, caressant ses boucles noires. C'est le seul moyen pour éviter la guerre et les effusions de sang, la mort.
–Je sais, murmura Sherlock, la voix enrouée. Je sais.
Il releva la tête, plongea son regard gris, embué par les larmes dans celui de son frère.
–Et j'accomplirai mon devoir.
James Moriarty était un barbare cinglé. Sherlock en avait été persuadé dès l'instant où ses yeux s'étaient posés sur lui, il y'a treize ans de cela. Mais il était tout aussi sûr que son ennemi de toujours – qui était en passe de devenir son beau-père – était un homme d'une vive intelligence. Sans doute à la hauteur de la sienne, à la différence près que Moriarty, lui, était fou. La vue du sang et de la mort, de l'horreur et du macabre n'avait jamais rebuté Sherlock – sa propre expérience l'avait sans doute immunisé contre toute forme excessive de violence –, il s'était même découvert une certaine hâte à l'étudier, la comprendre sans passer par l'explication divine à laquelle il n'avait jamais vraiment cru mais Moriarty avait pour le concept une véritable obsession. Un désir, même. Sa fille, Irène, si elle n'était pas aussi détraquée que lui, était tout aussi malsaine.
C'était ce à quoi Sherlock songeait tandis qu'il suivait le père et la fille dans le château grouillant de serviteurs afférés aux préparatifs. Cela serait la plus grande fête jamais donnée depuis la mort du roi et de la reine et surtout la seule. Ni Mycroft, ni Sherlock n'avait un jour ressenti le besoin d'en donner en une décennie et Sherlock remerciait le ciel qu'une telle lubie n'ait un jour pris sa future belle-famille qui malgré tout, avait la mainmise sur la direction du royaume depuis bien longtemps. Si Mycroft dirigeait officiellement le pays, les nombreuses et subreptices menaces de Moriarty en faisaient le souverain officieux. Il ignorait si le peuple le savait. Il n'avait pas souvent l'occasion de descendre dans la ville. On le lui défendait la plupart du temps.
Le jeune homme sursauta quand une main froide se posa sur son épaule, resserrant des serres parfaitement manucurées sur sa peau. Irène, magnifique dans une robe de satin rouge, lui souriait d'un air qui ne disait rien qui vaille au prince. Il avait une furieuse envie de se dégager, ne supportant aucun contact physique avec tout le monde en général mais en particulier avec sa fiancée. Il ne le fit pas pourtant, il savait les yeux de serpent de Moriarty fixés sur sa nuque et il savait aussi que c'était dangereux de montrer toute la répulsion que lui inspirait la jeune femme.
–Qu'en pensez-vous ? répéta – du moins il le supposait – Irène.
Sherlock jeta un œil autour de lui, cherchant un indice sur le sujet de la question de sa promise. Il se demandait bien pourquoi elle prenait le temps de la lui poser étant donné que la réponse lui importait peu. S'il devait être présent pour préparer la fête, il n'avait aucun véritable pouvoir sur l'organisation qui était entièrement déléguée à sa future femme et à son père. Il se retint de révéler ses pensées à voix haute et chercha encore.
Son regard accrocha les yeux noirs, vils, vicieux de Moriarty qui avait un drôle de sourire aux lèvres. Il sut à l'instant où il capta ce regard que son futur beau-père avait quelque chose en tête. Quelque chose qui ne lui plairait pas à coup sûr.
–Irène, veux-tu bien nous laisser quelques instants ?
La jeune femme tourna un regard surpris vers son père qui n'avait pas cessé de fixer Sherlock. Le jeune homme était bizarrement incapable de détourner les yeux malgré le malaise que ce regard provoquait en lui et finalement, la main sur son épaule disparut et Irène quitta la pièce en roulant des hanches. L'instant d'après, ils étaient seuls dans la grande salle. Quand Moriarty avait-il eu le temps de congédier les gardes, Sherlock l'ignorait.
En revanche, il était impossible de douter de l'existence de la nausée qui s'emparait de l'estomac du jeune prince à mesure que son ennemi s'approchait de lui, sans se départir de ce sourire que Sherlock haïssait viscéralement.
Il ne bougea pas pourtant, se contenta d'observer son vis-à-vis qui lui tournait autour, tel un prédateur autour de sa proie.
–Que vouliez-vous me dire qui nécessite un entretien seul à seul ?
Le sourire de Moriarty s'agrandit comme s'il n'attendait que ce signal-là pour entreprendre ce qu'il avait en tête.
–Tu es un jeune homme fascinant, Sherlock, lâcha-t-il sans cesser de lui tourner autour.
Le tutoiement, inhabituel, n'augurait rien de bon. Sherlock se tendit, c'était plus fort que lui. Il savait parfaitement – il n'était pas stupide – que Moriarty cherchait activement et sans relâche à se retrouver seul avec lui et ce depuis un long moment. Chaque tentative avait échoué car Mycroft avait toujours été là pour sortir son cadet de la situation dans laquelle il ne pouvait que plonger. Aujourd'hui, son frère était afféré à Sherlock-ne-savait-quoi et ne pouvait donc pas empêcher Moriarty de faire ce qu'il voulait avec lui.
Sherlock avait compris qu'il n'était qu'un jouet de plus aux yeux de son futur beau-père, il ne comprenait seulement pas ce que l'autre attendait de lui, il était incapable de dire ce que ce regard lubrique, sombre, posé sur lui alors que la distance physique entre eux se réduisait signifiait. Il était aussi parfaitement incapable de bouger. L'emprise que son ennemi avait sur lui était inexplicable.
–Vraiment ? parvint-il finalement à répondre.
Moriarty s'arrêta de lui tourner autour pour plonger son regard noir dans le sien, un autre sourire aux lèvres.
–Fascinant… confirma Moriarty dans un souffle.
Et avant que Sherlock n'ait pu réagir, il l'avait saisi par la taille et violemment épinglé contre une des colonnes qui ornaient la pièce du sol au plafond. Sherlock sentit à peine le choc de son dos rencontrant le marbre blanc, trop concentré par la morsure froide, horrible de la main de son ennemi contre sa hanche. Le pire c'est qu'il était incapable de bouger, de détourner les yeux, de les fermer pour ne plus voir l'avidité qu'il y'avait dans ceux de Moriarty.
Ce dernier posa ses lèvres sur les siennes avec brusquerie, sauvagerie, forçant le passage de sa langue sans aucune douceur pour l'enfoncer dans la gorge de Sherlock qui crut que sa poitrine allait exploser tant les battements affolés, désordonnés de son cœur lui coupaient le souffle, tant ses poumons hurlaient pour obtenir de l'air, comme asphyxiés par cette bouche sur la sienne. Il fut incapable d'empêcher l'autre de lui retirer autoritairement sa veste, de frictionner sa chemise de lin, de s'appuyer de tout son poids contre lui.
Ce ne fut que lorsqu'il sentit une main se rapprocher dangereusement de son bas-ventre, effleurer une zone plus basse et plus intime encore qu'il trouva la force de se débattre. Il délogea sa bouche de celle de Moriarty, remonta un genou en flèche vers les parties intimes de son agresseur et le repoussa avec violence. Moriarty tomba à la renverse et sans un regard à son encontre, Sherlock s'enfuit à toutes jambes, ignorant les battements frénétiques de son cœur, ses poumons manquant encore d'oxygène. Il bouscula les serviteurs sur son passage, ignora les voix qui l'appelaient et dévala les marches quatre à quatre pour s'enfoncer dans la ville, mettre le plus de distance possible entre lui et Moriarty.
Il ne sut combien de temps il courut, récoltant d'étranges regards sur son passage, bousculant les passants, bifurquant à l'aveugle dans plusieurs rues avant d'atteindre un cul-de-sac, de s'effondrer contre le mur, ses jambes le lâchant subitement.
Il n'eut même pas besoin de fermer les yeux pour que les images viennent l'assaillir. Un gémissement échappa de ses lèvres tandis qu'il sentait les larmes rouler le long de ses joues. Il se recroquevilla sur lui-même, incapable de faire cesser ses pensées qui rejouaient la scène en boucle dans son esprit, brouillant sa vue tandis que son cœur s'agitait toujours plus dans sa poitrine.
John ne passait jamais par ici pour rentrer chez lui d'habitude. Il préférait gagner du temps et rejoindre rapidement la petite cave où lui et sa sœur vivaient clandestinement. Ce soir-là, pourtant, il n'était pas certain de vouloir rentrer chez lui. Il s'était disputé une énième fois avec Harriet et cette fois-ci, les mots avaient été plus virulents les uns que les autres et l'idée d'une nouvelle confrontation ce soir n'était pas pour encourager John. Alors il avait décidé de faire un long détour dans la ville avant de rejoindre Harry – qui au demeurant ne serait peut-être même pas chez eux. Il s'était laissé porter par ses pas un moment, son matériel de dessin coincé sous le bras quand il s'était rendu compte qu'il avait atterri dans une impasse.
Et que ladite impasse était occupée par un corps informe, recroquevillé au pied du mur de pierres.
John aurait pu passer son chemin, faire mine de n'avoir rien vu et disparaître, tout simplement. Mais John était quelqu'un de bien trop empathique, altruiste – et curieux, il fallait se l'avouer – pour son propre bien alors il s'était silencieusement approché de la personne qui s'était vraisemblablement endormie au beau milieu de la rue déserte et que personne d'autre que lui n'avait eu la bonté de réveiller. John s'agenouilla et posa une main sur l'épaule de l'inconnu dans l'optique de le réveiller mais il n'en eut pas le temps.
Avant d'avoir pu ne serait-ce que penser quoi que ce soit, John s'était retrouvé violemment projeté contre le sol pavé et immobilisé par deux bras puissants, surplombé par un regard mi-paniqué, mi-furieux.
–Du calme, du calme ! Je ne te veux aucun mal !
L'inconnu dut soudain se rendre compte de sa réaction excessive et relâcha John aussi subitement qu'il l'avait mis à terre avant de se reculer et de baisser les yeux. John se redressa, massant ses poignets endoloris – l'autre avait serré fort – avant de reporter son attention sur le jeune homme qu'il avait manifestement effrayé. Ce dernier ne bougeait pas, fixant obstinément le sol.
Il était grand, de ce que John pouvait en juger, la peau aussi blanche que l'ivoire, impression renforcée par les boucles brunes qui tombaient gracieusement autour de son visage aux traits fins.
–Hé. Je ne vais pas te faire de mal, c'est promis.
L'autre leva la tête, adressa un regard surpris à John.
Et John se sentit subitement défaillir, liquéfié sur place. Le visage de l'inconnu était irréel. Des traits secs et volontaires mais absolument pas dénués de grâce, des pommettes hautes et altières qui lui conféraient un air d'aristocratie et d'arrogance, des lèvres fines et roses, un nez aquilin mais le plus stupéfiant étaient ses yeux. D'une couleur indescriptible, changeante, dans des variantes de bleu, de vert et de brun qui se mélangeaient avec harmonie.
De tels yeux devraient être interdits, décréta aussitôt John tandis que son cœur s'affolait dans sa poitrine. L'artiste en lui aurait voulu se précipiter sur ses crayons pour croquer ce visage, ces yeux qui l'hypnotisaient.
Rien n'était banal chez cet inconnu. Et John avait bien du mal à calmer les battements frénétiques de son cœur, à retrouver un semblant de raison, à réfléchir rationnellement. Il lui fallut une concentration immense pour se décider à sourire au jeune homme qui ne devait pas être beaucoup plus jeune que lui et qui était vraiment magnifique.
John rougit mais fut incapable de détourner le regard. Et puis finalement, l'autre lui rendit son sourire, timide et John sentit son cœur rater un battement alors qu'il prenait une teinte pivoine. Ce sourire était ravageur.
Il savait qu'il n'était pas rationnel. Mais il était incapable de s'en empêcher.
Finalement, John rompit le contact visuel et se releva, tendant une main à l'inconnu dont il ignorait toujours le nom, trop distrait qu'il était par la beauté surnaturelle qui lui faisait face. Après une hésitation, l'autre se saisit de sa main tendue et John referma les doigts sur les siens pour l'aider à se relever. Il ne put s'empêcher de les garder un instant sa tâche terminée, avant de relâcher la main, une drôle sensation de froid remplaçant la chaleur de la paume.
–Désolé, fit finalement l'autre, d'une voix incroyablement grave et pleine qui fit remonter des frissons le long de l'échine de John. Vo… T'ai… Je ne t'ai pas blessé ?
John fit non de la tête et sourit de nouveau.
–Je m'appelle John. Et toi ?
Nouvelle hésitation. Qu'est-ce qui a bien pu lui arriver pour qu'il soit si méfiant ? songea fugacement John.
–Sherlock.
Le nom disait vaguement quelque chose à John mais il n'était pas en état de se souvenir où il l'avait déjà entendu. Et sourit de nouveau. Sherlock haussa un sourcil mais sourit à son tour et la poitrine de John chauffa agréablement.
–Je… Pourquoi tu…
–Je ne suis pas certain de vouloir en parler, le coupa sèchement Sherlock, comme s'il savait exactement ce que John allait lui demander.
Il avait détourné le regard. John était bien trop occupé à essayer de le capter à nouveau pour remarquer le bras tendu du jeune homme en face de lui. Il revint subitement à la réalité quand Sherlock agita devant lui son matériel de dessin. Par chance, rien n'avait été cassé dans la chute de son propriétaire et John, en remerciant l'autre à mi-voix, s'en saisit. Leurs doigts s'effleurèrent et un courant électrique traversa la main de John. Au vu du regard que lui adressa Sherlock, il n'avait pas été le seul à le ressentir. Ils ne dirent rien, pourtant, se contentant de se regarder, de se fixer.
Et puis Sherlock se dégagea et fit un mouvement pour partir. Le cœur de John s'affola à la simple idée qu'il ne le voie plus et avant d'avoir pu se retenir, il lança :
–Attends !
Sherlock s'arrêta. Se tourna. John baissa la tête, contemplant ses pieds, une main frottant ses cheveux blonds. Il se sentait ridicule.
–Tu as un endroit où aller ? Ce soir, je veux dire, je…
Il était ridicule à bafouiller ainsi, incapable de dire un mot sans buter dessus, rouge de gêne. Il bénissait la nuit qui tombait, masquant ses joues écarlates. Il jeta un œil à Sherlock qui semblait réfléchir. Il vit une expression d'horreur se peindre sur le beau visage du jeune homme avant qu'il ne secoue la tête.
–Suis-moi, lui dit John avant de le dépasser.
Quelques secondes plus tard, Sherlock lui emboîtait le pas.
–Où va-t-on ?
John haussa un sourcil, surpris de la formulation si peu courante dans les rues de la ville avant de répondre :
–Chez moi. Enfin… c'est pas vraiment chez moi mais… enfin, c'est là où je vis…
Il maudit ses joues qui s'empourpraient à chacune de ses phrases.
–C'est toujours mieux que chez moi, murmura Sherlock d'une voix sombre.
John ne posa pas de questions. Il sentait qu'elles seraient mal venues. Sherlock avait vécu quelque chose d'horrible, il le sentait, mais il était incapable de dire quoi et il savait qu'il fallait mieux se taire. Ils marchèrent un moment, silencieux. John luttait contre l'envie stupide et irrépressible de se rapprocher de Sherlock, de prendre sa main. Il ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait dans sa tête en cet instant, pourquoi son corps avait des réactions si vives face à ce garçon qu'il venait de rencontrer.
–Il… il y'aura sans doute ma sœur quand on rentrera. Ne fais pas attention à elle, parfois elle…
John s'interrompit, remarquant le sourire amusé qui fleurissait sur les lèvres de Sherlock. Il rougit de nouveau. Sherlock émit un son entre le rire et l'étranglement et bizarrement, cela dérida John qui finit par éclater de rire à son tour.
Leur hilarité ne fit que doubler, sans même qu'ils sachent vraiment ce qui l'avait provoquée de prime abord et ne se tarit que lorsque John aperçut la porte de la cave où lui et Harry vivaient. Il sentit son cœur s'emballer sans raison avant de lâcher, d'une voix faible :
–C'est ici.
Le sourire engageant que lui adressa Sherlock lui donna la force d'inviter le jeune homme à entrer.
Sherlock laissa son regard errer dans la petite cave, analysant chaque détail qu'il voyait. Il avait déjà plus ou moins déterminé à qui il avait affaire, un orphelin sans le sou, assez habile de ses mains, foncièrement gentil et facilement impressionnable – Sherlock n'avait jamais autant fait rougir qui que ce soit avant lui. Il pouvait ajouter à ses déductions que sa sœur était alcoolique, au vu du nombre de bouteilles qui jonchaient le sol et sans doute prostituée.
La simple pensée donna des frissons à Sherlock. N'y pense pas, se morigéna-t-il. N'y pense surtout pas. John était parvenu à chasser les images qui le hantaient de son esprit et il ne voulait pas les rappeler à sa mémoire.
–Tout va bien ? fit la voix de John, le tirant de ses pensées.
Son malaise n'avait duré qu'un instant et pourtant John avait eu le temps de le voir. Sherlock acquiesça, intrigué. John lui sourit, sa main eut un sursaut étrange, comme s'il voulait faire un mouvement vers Sherlock mais il sembla se contenir avant de le dépasser et d'aller fouiller quelque part au fond de la pièce.
–Tu as faim ?
L'estomac du jeune prince était bien trop noué pour qu'il puisse avaler quoi que ce soit mais il n'était pas certain que refuser l'hospitalité de son hôte soit très correct, non pas qu'il en ait quelque chose à faire mais il n'avait bizarrement pas envie de rebuter John. John qui se comportait avec lui avec une gentillesse que Sherlock n'avait plus connue depuis des années.
Alors il accepta la moitié de la miche de pain que John lui tendait avec un sourire.
–Merci.
John lui rendit son sourire et ils s'installèrent à même le sol, en silence. Sherlock grignota quelques miettes de pain sans grand appétit. C'était plus fort que lui. Il n'était pas certain de pouvoir avaler quoique ce soit avant un long moment. Il y'eut un moment de silence, qui, étrangement, n'était en rien gênant. John dévorait son pain.
Sherlock n'était pas aveugle, il savait parfaitement que son peuple n'était pas au mieux de sa forme et qu'il y'avait beaucoup de gens qui vivaient comme John. Il n'avait jamais vraiment ressenti une once de culpabilité pour vivre dans l'opulence et le luxe. Aujourd'hui, si. Et tout ça à cause de John. Il ne comprenait pas. Tout ceci était beaucoup trop bizarre et il n'était pas en état d'y réfléchir, trop concentré qu'il était à oublier les évènements désastreux de l'après-midi.
Il tendit le pain au jeune homme en face de lui qui avait déjà terminé sa part.
–Tu en as plus besoin que moi.
–Tu es plus maigre que moi, protesta John, ce qui en soi, n'était pas faux, Sherlock était longiligne et John plus râblé.
Il insista d'un mouvement de la main. John hésita un instant puis se saisit de la nourriture avec un dernier regard vers son invité. Un nouveau silence suivit l'échange, silence durant lequel Sherlock observa John, inconscient du trouble que son regard créait en John. Il avait l'impression d'être analysé, décortiqué par ces yeux irréels et pourtant, chaque fois que Sherlock les posait sur lui, une chaleur intense parcourait tout son corps.
Au bout d'un moment, John croisa le regard de son vis-à-vis et après une grande inspiration, il déclara :
–Je ne sais pas vraiment ce qu'il t'est arrivé, pourquoi tu es là mais… ça s'arrangera, tu sais. Ça finit toujours par s'arranger.
Sherlock émit un rire cynique tellement différent de celui qu'il avait poussé tout à l'heure, son beau visage se déformant dans une expression de dégoût, que John détesta aussitôt. Il aurait tout donné pour éliminer ce qui provoquait une telle réaction chez le jeune homme. C'était stupide. Il ne le connaissait que depuis quelques heures tout au plus.
–J'en doute fort.
Il faudrait que Moriarty disparaisse de la surface de la Terre ou remonter le temps pour que les choses changent, s'arrangent. Aucune des deux solutions n'était possible. Sherlock était quelqu'un de rationnel et il savait parfaitement qu'il était condamné. A moins de disparaître en faisant croire à sa mort mais il n'était pas certain d'être capable d'abandonner son frère aux mains de Moriarty. Le psychopathe pourrait très mal prendre la chose et s'en prendre à Mycroft et quoiqu'en disent les serviteurs, Sherlock avait une conscience et même s'il ne l'avouerait jamais, il aimait son frère et ne se pardonnerait jamais d'être responsable de sa mort.
Et pourtant, Dieu – en qui il ne croyait pas – seul savait à quel point il voulait s'éloigner de Moriarty, oublier ses mains baladeuses, ses lèvres sur les siennes…
Ce ne fut que lorsqu'il sentit un doigt, doux, timide sur sa joue, écrasant les larmes, qu'il se rendit compte qu'il pleurait. Il ne se déroba pas au contact pourtant et la chose lui parut étrange. Il était certain de ne plus jamais pouvoir tolérer qui que ce soit dans son périmètre d'intimité après ce qu'il s'était passé. Mais les mains de John sur son visage ne le révulsaient pas. Le contact l'apaisait même. Son cœur qui s'était emballé se calmait doucement, tandis que les doigts de John entravaient les siens, les serrant comme pour lui apporter de la force et du soutien. C'était irréel. John ne le connaissait pas, il ne savait pas pourquoi Sherlock avait brusquement fondu en larmes et pourtant, sans un mot, sans une parole, avec seulement sa présence, il parvenait à apaiser le cœur meurtri de Sherlock.
Le jeune prince laissa sa tête tomber sur l'épaule du jeune homme sans vraiment s'en rendre compte. L'odeur de John envahit ses narines et il respira à pleins poumons, plusieurs fois.
Au bout d'un moment, il releva la tête et contempla le jeune homme en face de lui. John lui souriait.
–Merci.
John serra un peu plus fort ses doigts pour toute réponse.
–Je ne sais pas pourquoi tu fais tout ça pour moi. Personne n'a jamais… Je…
Pourquoi était-il incapable de s'exprimer tout d'un coup, lui qui d'habitude était si loquace, lui dont la langue était si acérée ? Pourquoi lui dire sa gratitude était-il aussi difficile ?
–Alors tu n'as rencontré que des mauvaises personnes. Des idiots qui sont incapables de voir que tu…
John s'interrompit soudain, conscient qu'il allait dire quelque chose qu'il regretterait s'il continuait. Il rougit furieusement et baissa la tête. Sherlock allait le faire répéter quand la porte de la cave s'ouvrit. Ils sursautèrent de concert. Sherlock tourna la tête pour apercevoir une jeune femme, à peine plus âgé que John, possédant les mêmes cheveux blond sable que le jeune homme, entrer en titubant. Elle était manifestement bien alcoolisée et ne marchait pas droit. Son regard bleu océan, moins profond que celui de John, était vitreux. Il ne pouvait s'agir que de la sœur de ce dernier.
–Harry…
–Pas ce soir, John. S'il te plaît…
Et sans même adresser un regard à Sherlock qui n'était pas censé être là, elle alla se laisser tomber sur un drap sale et déchiré au fond de la pièce. L'instant d'après, elle dormait.
–On ferait mieux de faire pareil, murmura John au bout d'un moment.
Sherlock approuva, même s'il n'était pas certain de pouvoir fermer l'œil.
–Tu n'as qu'à prendre ma paillasse. Il ne fait pas très froid cette nuit.
–Tu n'es pas obligé de tout me céder, John.
Il haussa les épaules.
–Je dors pas beaucoup.
–Moi non plus.
Ils se contemplèrent un moment, attendant celui qui céderait en premier, puis finalement, John, détournant le regard, bafouillant et rougissant en même temps, proposa :
–Sinon, on peut… on peut toujours… tu sais… la partager ?
Sherlock eut un sourire amusé. Il aimait bien la teinte que prenait les joues de John quand il rougissait. Ses yeux ressortaient plus encore. Et puis cet air gêné, cette timidité qu'il ne s'expliquait pas était attendrissante. John était une véritable énigme.
–Sauf si tu… enfin… je…
–Avec plaisir, le coupa Sherlock, incapable de faire cesser ses lèvres de s'incurver.
John le fixa un instant, surpris avant de se fendre d'un large sourire. Puis il entraîna Sherlock vers sa paillasse, à même le sol. Ils s'installèrent chacun à une extrémité, silencieux. Ni l'un, ni l'autre ne parvenait à trouver le sommeil, le premier parce qu'il était bien trop conscient de la présence de Sherlock à seulement quelques pouces de lui, l'autre parce qu'il avait peur qu'en fermant les yeux, le visage de Moriarty ne s'impose à lui, que son cerveau, vicieux, cruel, ne décide de rejouer la scène. Il se tourna soudain, faisant face au dos de John. Il l'avait apaisé. Peut-être que si…
John l'avait entendu et s'était tourné à son tour. Leurs regards se croisèrent. Sherlock tendit timidement une main vers John, peu sûr que ce genre de choses se fassent avec un inconnu. Mais John, après avoir adressé une œillade perplexe à ses doigts, l'avait saisie. Ils ne dirent rien, pendant un temps, se contemplèrent seulement. Et puis la fatigue eut raison d'eux et ils s'endormirent, main dans la main.
Sherlock s'éveilla, la tête posée sur une surface douce et ferme à la fois. Il fronça les sourcils sans pour autant ouvrir les yeux, certain de s'être endormi sur le sol froid et dur de la cave où vivaient John et sa sœur. Il serra les doigts, sentant se plisser le tissu sous sa peau. Cette fois parfaitement éveillé, le jeune homme ouvrit les yeux. Son regard tomba sur le visage paisible de John qui dormait encore, tout contre lui. Sa main reposait sur les hanches de son hôte. Sherlock ne bougea pas, trop concentré à essayer de comprendre comment il s'était trouvé ainsi, enlaçant John, ayant mieux dormir qu'il ne l'avait jamais fait depuis tant de temps qu'il était incapable de s'en souvenir. A essayer de savoir pourquoi la paume de John sur sa taille répandait une si intense chaleur dans son corps, pourquoi il ne se dérobait pas, pourquoi son regard était incapable de se détacher du visage endormi du jeune homme serré contre lui. Sans même s'en rendre compte, il se mit à le détailler.
John était petit mais non moins dépossédé de muscles qui taillaient sa silhouette, lui donnant une aura d'autorité rassurante. Il avait des traits volontaires mais doux. Sa peau, tannée par le soleil prenait une délicate teinte dorée, chaleureuse. Ses cheveux blonds entouraient son visage comme un halo de lumière. Sherlock était presque certain que le jeune homme devait irradier lorsqu'il marchait dans les rues, faisant tourner les têtes sur son passage. John avait ce quelque chose d'attirant, de solaire qui faisait que sa présence était remarquée. Et lorsque ses lèvres rosées s'étiraient dans ce sourire qui disait que tout allait pour le mieux, Sherlock savait que plus d'un se damnerait pour lui. C'était sans compter sur les yeux d'un bleu profond, semblables à l'océan si lointain, si désiré par le jeune prince qui ne rêvait que d'évasion, qui se posaient sur lui.
Sherlock revint brusquement à la réalité, se rendant compte que John s'était éveillé et il détourna le regard, les joues en feu. John n'avait pas pu manquer son regard qui le détaillait sans aucune retenue.
–Bien dormi ? interrogea la voix de l'objet de ses pensées.
Sherlock acquiesça. Puis quand il fut certain d'avoir repris contenance – son statut lui avait au moins appris une chose, savoir dissimuler et mentir comme personne – il se tourna à nouveau vers John. Ce dernier avait les joues rouges. Ni l'un ni l'autre ne s'était dégagé alors qu'ils savaient tous deux qu'ils auraient dû le faire depuis longtemps maintenant.
–Je… je ne voulais pas te réveiller, se justifia soudain Sherlock, peu sûr d'être convainquant.
John acquiesça et finalement se retira avec douceur de l'étreinte de Sherlock qui ressentit aussitôt un froid polaire souffler sur sa peau. Le jeune prince s'assit, vite imité de son compagnon. Ils se contemplèrent un moment l'un l'autre, sans un mot, gênés mais incapables de détourner le regard. Ce fut John, qui à nouveau, mis fin à l'instant en se levant.
–Je dois y aller. Tu peux rester ici si tu veux.
La chose serait plus raisonnable. Sa disparition avait été remarquée, ça n'était même pas une hypothèse et la moitié des soldats du royaume devait déjà être à sa recherche. Il serait plus en sécurité à l'intérieur de cette cave que partout ailleurs. Il pouvait tout aussi bien rentrer au château. Mais la simple idée de revoir Moriarty lui donnait des sueurs froides. Il avait encore du temps. Il savait qu'il devrait se résoudre à repartir là-bas, à embrasser son destin, à s'enfermer volontairement dans cette cage qu'il exécrait mais qui était inévitable. Mais pas tout de suite. Il voulait s'accorder quelques derniers instants de liberté avant de définitivement la perdre, comme il se perdrait à coup sûr. Il connaissait assez Moriarty pour savoir qu'il menacerait Mycroft pour le faire revenir, qu'il mettrait tout de même un ultimatum pour le simple plaisir de savoir Sherlock en plein dilemme, sa liberté contre son frère. Il ignorait si son ennemi savait qu'il s'était déjà décidé. Alors oui, il pourrait tout simplement rester là et attendre le retour de John.
Mais il n'avait pas envie de rester seul. Aussi étrange que cela pouvait paraître, il voulait partager les derniers instants qui restaient à son libre arbitre aux côtés de ce jeune homme qui lui avait tendu la main sans rien attendre en retour.
Il avait entendu, malgré le talent de John à la cacher, la résignation dans le ton du jeune homme, le « ou tu peux partir » implicite et il n'avait aucune envie de le faire, de voir à nouveau s'éteindre cette lueur qu'il aimait dans le regard de John. Alors il se leva tout simplement et avec un sourire, déclara :
–Je viens avec toi. Sauf si tu ne le veux pas.
John ne dit rien mais son sourire réchauffa instantanément l'entièreté de la cave, Sherlock en était certain. John attrapa son matériel de dessin et ils se dirigèrent d'un même mouvement vers la porte.
Sherlock observait d'un œil expert les dessins et portraits de John alors qu'assis au bord de la fontaine ornant la place centrale de la cité, ils attendaient de potentiels clients pour le jeune artiste.
–Tu es doué, fit finalement le prince.
Et c'était vrai. Ce que John était capable de faire de ses mains était empli d'une grande poésie, d'une étrange émotion que Sherlock ne s'expliquait pas. Les nombreuses peintures qui ornaient les murs du château ne lui avait jamais fait cet effet-là.
John avait rougi du compliment.
–Tu trouves ?
–Oui. Vraiment.
Il tourna la tête vers son compagnon qui passa une main dans ses mèches blondes. Il faisait souvent ça quand il était gêné. Pourtant Sherlock était certain qu'il n'avait pas à rougir de ses œuvres. Son cerveau avait déjà élaboré un étrange scénario dans lequel il rentrait au château avec John et le nommait officiellement comme peintre du royaume, le gardant ainsi près de lui. C'était étrange comme la présence du jeune homme lui était devenue essentielle tout d'un coup.
–Ce n'était pas la carrière à laquelle je me destinais pourtant… fit John, songeur, en grattant de son fusain le papier.
Il n'arrivait pas à trouver l'inspiration pour sa toile, une idée fixe tournant en boucle dans son esprit, celle que Sherlock serait un modèle parfait. Il avait tant envie de croquer chacune des courbes de son corps, ses boucles brunes, son regard si indescriptible, son visage si parfait comme taillé dans le marbre. Il jeta un œil au jeune homme en face de lui, appuyé avec grâce au bord de la fontaine, attendant qu'il clarifie sa pensée.
–Je rêvai de devenir médecin, comme mon père. Il m'avait dit qu'il m'apprendrait quand je serai plus grand. Il n'en a pas eu le temps… Mes parents ont tous les deux été emportés par la maladie. La vie est cynique, pas vrai ? Aujourd'hui, c'est impossible. Je ne sais même pas lire.
Il y'eut un moment de silence. Sherlock n'avait rien dit, son regard perdu dans le vague, dans la foule qui se pressait devant eux sans leur prêter une seule miette d'attention.
–Je pourrai t'apprendre.
–Tu ferais ça ?
Sherlock acquiesça. Le silence s'installa à nouveau sur le duo, seulement rompu par le bruissement du crayon de John sur la feuille.
–Ça nous fait un point commun.
Le jeune artiste releva la tête de son ouvrage, fronçant les sourcils.
–Mes parents sont morts il y'a longtemps, explicita Sherlock. Assassinés sous mes yeux.
L'horreur qui se peignit sur le visage de John qui lui fit briser sa mine arracha un sourire triste au jeune prince.
–Sherlock, je…
–Ne dis rien. C'est comme ça.
Il se tut à nouveau, se mordit la lèvre. Pouvait-il le lui dire ? Sherlock n'avait jamais été du genre à se confier, à déballer ses pensées les plus profondes au reste du monde, plus doué pour dissimuler ou exposer leurs quatre vérités aux autres. Pourtant, il brûlait de tout dire à John, de son statut, de ce qui l'avait amené à lui, de son sentiment d'étouffer…
Mais il savait aussi qu'il n'avait jamais été apprécié. Que jusqu'à aujourd'hui, si les gens avaient toujours fait en sorte de lui donner l'illusion qu'ils ne le détestaient pas, c'était parce qu'il était l'un des héritiers du royaume. Personne ne l'avait jamais aimé pour ce qu'il était et aujourd'hui, près de John, il avait l'impression d'exister en tant que Sherlock et non en tant que prince. Il avait l'impression d'être apprécié pour qui il était non pour le rôle qu'il était censé remplir. Et aussi stupide que cela lui paraissait, il craignait que les choses ne changent si John savait la vérité.
Il ne voulait pas le perdre.
Alors il se contenterait d'une demi-vérité. Parce qu'il voulait aussi faire confiance à John.
–Celui qui… celui qui les a tués, c'est aussi celui qui est à l'origine de ma fuite. Jusqu'à toi.
Cette fois, John cessa de dessiner, se tournant brusquement vers Sherlock. Il n'aurait pas pensé que le jeune homme lui parlerait si tôt. Ils ne se connaissaient que depuis moins d'une journée et pourtant, ils avaient partagé plus de choses en ce peu de temps que John avait pu le faire avec quiconque. Avec Sherlock, il avait l'impression que tout était naturel, que cette étrange amitié qui naissait entre eux était imputable à la destinée. Qu'ils devaient et s'étaient rencontrés.
Comme si Sherlock était celui que John avait attendu toute sa vie.
–Il a une emprise sur toute ma vie depuis. Mon frère me protégeait jusqu'à présent mais cette fois-là, il n'a pas pu et…
Sherlock n'avait pas voulu que sa voix se brise ainsi. Il n'avait pas voulu être incapable de continuer à parler, sa gorge s'asséchant, ses yeux se remplissant de larmes qu'il retenait à grand-peine. John se rapprocha de lui, prit doucement sa main dans la sienne. Il avait compris. Il n'avait pas besoin de plus de mots. Sherlock s'effondra sur son épaule, comme il l'avait fait la veille et John le laissa pleurer en serrant ses doigts dans les siens. La foule autour d'eux avait disparu. Il n'y avait qu'eux deux et leurs mains liées.
–Je pourrais le tuer de mes mains nues, murmura soudain John, la rage le saisissant contre cet homme qui avait osé faire du mal à Sherlock, contre tous ceux qui déshabillaient chaque soir sa sœur et la brisaient, comme celui qui brisait le jeune homme merveilleux qui pleurait sur son épaule.
Sherlock émit un rire sans joie.
–Tu ne peux pas. Pas lui. Et si tu le connaissais, tu le saurais.
John ne releva pas. Sherlock se détacha de lui, doucement et lui sourit à travers les dernières larmes qui brillaient dans ses yeux. Ils se fixèrent un moment puis finalement, Sherlock se redressa et toute trace du trouble qu'il avait ressenti jusqu'alors avait disparu.
–Toujours partant pour une séance de lecture ?
–Quoi, maintenant ?
Il hocha la tête. John acquiesça.
–Suis-moi.
Et sans un mot de plus, il l'entraîna à sa suite dans les rues de la ville. Sherlock courrait vite, John sur ses talons.
C'était l'idée la plus stupide qu'il avait eu de toute sa vie. Retourner là-bas alors qu'il était très certainement recherché, qu'il pourrait tomber sur lui, risquer de se faire repérer. C'était inconscient et pourtant, Sherlock n'hésita pas une seconde quand il atteignit enfin la porte arrière du château, il l'ouvrit après avoir vérifié qu'ils étaient seuls. C'était grisant et l'adrénaline courrait dans ses veines à une vitesse folle.
–Sherlock… Où tu m'emmènes ?
–Me fais-tu confiance ?
Il y'eut une seconde à peine de silence.
–Oui. Oui, je te fais confiance.
–Alors viens.
Il tendit sa main à John qui la saisit sans aucune hésitation et ils s'élancèrent tous deux dans les couloirs du château. Sherlock savait parfaitement où aller, connaissait sur le bout des doigts les allers et venues de chacun, les lieux qui à cette heure de la journée étaient déserts, il était dans son élément, sur son territoire.
Il s'engagea dans un couloir adjacent sans y réfléchir à deux fois, la main de John toujours dans la sienne. Le jeune artiste avait d'ailleurs les yeux levés vers les colonnades, les tableaux et les riches tentures qui ornaient les murs, l'air émerveillé.
Soudain, Sherlock le plaqua contre un angle de mur et lui intima d'un geste de ne pas souffler un mot. Le cœur de John battait la chamade tandis qu'il sentait le souffle de son compagnon sur sa peau, son corps contre le sien. Cette proximité l'enivrait, lui donnait le tournis, aussi sûrement qu'un alcool millésimé.
Finalement, Sherlock se détacha de lui et sans lâcher sa main reprit la course folle qu'ils avaient entamée. Au bout d'une dizaine de bifurcations, le jeune homme s'arrêta face à une porte immense en bois massif, ornée de sculptures somptueuses. Sherlock l'ouvrit dans le plus grand silence et invita John à entrer.
Face à eux, des centaines et des centaines de livres, tous consignés sur des bibliothèques toutes plus immenses, plus remplies les unes que les autres. John aurait été incapable de se repérer dans ce labyrinthe de connaissances, d'histoires, pourtant alors qu'il jetait un œil émerveillé sur chacun des coins de la pièce, Sherlock avait lâché sa main et filé dans quelques rayonnages. Lorsqu'il revint, les bras chargés de livres, John était en train de se demander comment il pouvait connaître si bien le château et la bibliothèque royale.
–C'est magnifique, dit-il à la place parce qu'il était certain d'obtenir ses réponses en temps voulu.
Le jeune homme approuva et d'un signe de tête, l'invita à nouveau à le suivre. Ils s'installèrent dans un coin reclus de l'immense bibliothèque, à même le sol. John remarqua que son compagnon s'était aussi saisi d'une feuille, d'une plume et d'un encrier.
–On va commencer par l'alphabet, dit-il en tirant les objets à lui.
John s'approcha de lui afin de regarder par-dessus son épaule. Il traçait chacune des lettres avec application et pas une seule fois la plume ne bava, créant de plus en plus de questions dans l'esprit de John. Qui était réellement Sherlock ? Qui fuyait-il ? De quel milieu venait-il ? Assurément pas du sien. Mais d'où alors ?
La voix du jeune homme le tira de ses pensées et John se reconcentra sur la leçon qu'il recevait tandis que Sherlock lui désignait chacune des lettres qu'il avait écrites sur le papier. Ses explications étaient claires et concises et John progressa vite jusqu'à ce que les portes de la bibliothèque s'ouvrent avec force de bruit. Les deux jeunes hommes se redressèrent aussitôt, John fourgua la feuille dans sa poche et lança un regard à Sherlock. Ce dernier lui saisit de nouveau la main, autoritaire et l'entraîna plus loin dans la bibliothèque. Il actionna la poignée d'une porte que John n'avait pas remarquée jusqu'alors et s'enfuit à toutes jambes, la main de John dans la sienne. Leur passage serait assurément remarqué mais le jeune artiste faisait confiance à Sherlock pour leur permettre de fuir sans trop d'accrocs.
A nouveau, il bifurqua à l'angle d'un couloir, John dans son sillage et ouvrit une autre porte qui donnait sur des escaliers en colimaçon. Sherlock n'hésita pas et John le suivit sans se poser de questions. Etrangement, sa confiance en ce garçon mystérieux et brisé qui était entré dans sa vie seulement la veille était entière et totale. Il le suivrait aveuglément sur un fil tendu au-dessus du vide s'il lui disait qu'ils s'en sortiraient.
Ils débouchèrent finalement sur les toits du château et Sherlock s'arrêta enfin, hors d'haleine, mais ils n'étaient pas tirés d'affaire. Il se tourna vers John, plongea son regard dans le sien et lança :
–Tu me fais confiance ?
Pour la deuxième fois ce matin-là, John acquiesça sans aucune hésitation. Sherlock lui désigna le toit d'en-face, plus bas et à plusieurs pieds de celui où ils se tenaient et d'où ils avaient une vue imprenable sur la ville. John en profita un instant, le vent s'engouffrant dans ses cheveux, la mer au loin, la ville sous ses pieds, il se sentait étrangement puissant, comme un roi. Il se gorgea de la sensation, grisé par la vue face à lui.
–On va devoir sauter, le rappela à la réalité Sherlock.
Sherlock qui, un instant, n'avait pu détourner les yeux de John qui semblait tant apprécier la hauteur et la sensation qu'elle provoquait – combien de fois lui-même s'était-il installé ici, rêvant d'évasion et de voyage ? – John qui en cet instant, était magnifique. Le cœur du jeune prince avait loupé un battement, puis deux lorsqu'il s'en était rendu compte avant d'entamer une brusque course dans sa poitrine. Il lui avait fallu beaucoup de concentration pour s'arracher à cette vue et désigner le toit à John.
Le jeune homme le contempla, il savait que c'était risqué. Mais il avait une confiance aveugle en Sherlock et s'il lui disait que c'était possible alors il ne doutait pas que cela le fût. Alors il rejoignit Sherlock face au toit et le regarda sauter, se rattraper sans difficulté puis l'imita. Des bras fermes vinrent l'entourer pour le stabiliser sur ses pieds et il sentit sa peau s'embraser au contact. Il leva les yeux vers Sherlock qui le tenait toujours fermement. Son souffle se fit plus court encore, il sentit ses lèvres s'assécher, son cœur s'affoler dans sa poitrine. Il détourna les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce regard sans que cela ne devienne dangereux pour lui et jeta un œil au toit qu'ils venaient de quitter.
–C'est la chose… la plus ridicule… que j'ai faite… de toute ma vie, haleta-t-il.
Sherlock l'avait finalement relâché et se tourna vers lui, un sourire aux lèvres.
–Tu m'as fait confiance.
John éclata de rire soudainement, tourna sur lui-même, complètement grisé par l'instant, par la présence de Sherlock à ses côtés, par l'adrénaline qui battait furieusement ses veines. Son hilarité se propagea à son compagnon et avant d'avoir pu se retenir, John l'embrassa à pleine bouche.
Sherlock se tendit aussitôt, faillit reculer, en proie à une panique sourde mais quelque chose l'empêcha de se retirer. Les lèvres qui effleuraient les siennes étaient douces, avides, mais tendres, la main qui se posait sur sa joue n'était pas menaçante mais simplement caressante, le corps qui se pressait contre le sien n'était pas étouffant, mais empli de tendresse. Ce baiser n'avait rien avoir avec celui de Moriarty alors Sherlock s'y adonna, embrassant à son tour John avec passion, avec fougue.
Il ne savait pas vraiment ce que qu'il ressentait à l'égard de John. Il ne comprenait pas la montagne d'émotions qui l'assaillaient alors que leurs lèvres se muaient dans un ballet langoureux. Il savait simplement que quelque chose était en train de se passer, qu'une étrange magie était à l'œuvre et qu'il voulait que jamais cela ne se termine.
Il savait aussi que c'était dangereux, qu'ils n'en avaient pas le droit et pourtant, il se savait incapable d'arrêter.
John mit fin à l'étreinte quelques secondes plus tard, à bout de souffle, le cœur battant, les joues rougies. Il ne revenait pas de ce qu'il avait osé faire, il ne savait pas quand son cerveau avait cessé de fonctionner, quand son cœur lui avait dicté sa conduite. Tout avait cessé d'être opérationnel dans sa tête et ne restait que Sherlock, seulement lui qui le contemplait, le souffle aussi court que le sien, leurs lèvres scellées dans un même baiser et le désir de John pour ce jeune homme incroyable, ce désir qui grandissait, grandissait dans sa poitrine. Les doigts de John se glissèrent dans les mèches noires de son compagnon tandis que leurs regards restaient rivés l'un dans l'autre.
–Sherlock, je… je sais que c'est fou et qu'on se connaît pas mais… mon Dieu, je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne et je comprends pas encore comment c'est possible mais j'en suis certain, je… Je t'aime.
Sherlock ne dit rien pendant un instant, trop abasourdi pour réagir. C'était irréel. Personne n'aurait jamais dû lui dire cela et pourtant, John, ce garçon qui vivait de rien, ce jeune homme qui l'avait sauvé, cet être incroyable que jamais Sherlock n'aurait seulement osé rêver rencontrer venait de lui faire la plus belle déclaration d'amour qu'il aurait pu entendre de toute sa vie. Et il ne savait pas quoi répondre à cela parce que les choses étaient bien trop compliquées, parce que lui-même ne savait pas vraiment ce qu'il ressentait, parce qu'il y'avait ses responsabilités et parce qu'il savait que les choses étaient sans lendemain, peu importe à quel point ils s'aimaient.
–Tu ne devrais pas… murmura-t-il tout bas, son ventre se tordant de douleur.
–Pourquoi ? fit John en saisissant son visage à deux mains.
–Parce que je vais te faire du mal, John. C'est inévitable.
–Qu'est-ce que tu racontes ? Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée depuis des années.
Sherlock sourit.
–Tu l'es aussi. Tu es un miracle dans mon existence. Mais je suis dangereux, John. Je vais te briser et je ne me le pardonnerai jamais.
John ne répondit pas immédiatement, confus, le cœur battant de ce qu'il entendait, perdu au milieu de ce torrent de sentiments et d'émotions, de cette situation si compliquée qu'il ne comprenait et de cette certitude qu'avait Sherlock qu'il le blesserait. Il voulait lui demander pourquoi mais il avait peur de rendre les choses plus difficiles encore.
–Tu devrais fuir, loin de moi, John. Tant que tu le peux encore.
John caressa tendrement la joue de son compagnon, dessinant du bout des doigts les traits qu'il chérissait tant.
–Tu n'as pas compris, hein ? Si tu dois me briser, tu le feras, je suis déjà condamné. Depuis la première seconde où je t'ai vu, Sherlock. Mais je n'ai pas peur. Et je m'en fiche. Je t'aime.
Il y'eut un instant de silence. Sherlock avait vrillé son regard dans le sien, il semblait perdu, indécis et John ne cessait de le trouver beau, magnifique.
–Alors embrasse-moi, quémanda à mi-voix le jeune prince, rendant les armes.
John ne se fit pas prier et posa ses lèvres sur les siennes avec douceur. Sherlock l'enlaça, les collant plus sûrement l'un à l'autre, entrouvrit les lèvres, laissant John s'infiltrer dans la brèche offerte et cela n'avait rien avoir avec l'agression de Moriarty. Cette fois, la langue de John s'enroula amoureusement autour de la sienne, la caressant avec une douceur infinie. Sherlock avait l'impression que son cœur se liquéfiait d'amour.
Et soudain, il en fut certain, il était tombé amoureux de John, il ne savait pas quand, ni comment, les sentiments étaient justes là, indéfectibles, irrémédiables, puissants.
Leurs lèvres se désolidarisèrent finalement et Sherlock appuya son front contre celui de John. Ce dernier avait posé ses paumes à plat sur sa poitrine. Sherlock frémit.
–Et si… et si on rentrait ? proposa le jeune artiste d'une voix basse, presque inaudible.
–Oui.
Il se saisit de la main de John et lui montra les meilleures prises pour descendre du toit. Ils furent en bas en quelques minutes et durent lâcher la main de l'autre à regret, se contentant de marcher épaule contre épaule. Au détour d'une rue déserte, Sherlock vola un baiser à John et alors qu'ils marchaient, leurs rires rasaient les murs.
Et puis Sherlock l'aperçut et il cessa de rire, s'arrêta de marcher. Il savait qu'il l'avait vu. En revanche, John avait continué d'avancer sans rien remarquer.
–John. Attends-moi là deux minutes.
–Qu'est-ce qu'il se passe ?
–Rien de grave. Juste quelque chose à régler.
Avant que John n'ait pu répliquer, Sherlock s'était engagé dans la rue et l'avait rejoint.
–Ton frère est mort d'inquiétude.
–Je suis désolé.
Gregory lui lança un drôle de regard que Sherlock ne sut interpréter.
–Tu es au courant que la moitié des soldats du royaume sont à ta recherche ? Le seigneur Moriarty est furieux que tu aies disparu comme ça. Bon sang, Sherlock, à quoi tu joues ?
–Je sais ! répondit sèchement le jeune prince. Je sais.
Greg haussa un sourcil. Il était peu habitué à entendre tant de résignation dans la voix du jeune prince. Plus étonnant encore alors qu'il riait il y'a seulement quelques minutes.
–Que s'est-il passé ? interrogea le soldat.
–Ce que Mycroft craignait qu'il n'arrive.
Gregory Lestrade était le Premier Chevalier du Royaume et à ce titre, la personne, hormis Sherlock, la plus proche du roi. Le jeune prince soupçonnait d'ailleurs que l'amitié qui liait son frère et le soldat était bien plus forte que ce qu'autorisait les convenances, c'était donc normal que Gregory soit au courant des craintes de son souverain. Il était souvent chargé de surveiller et de protéger Sherlock. Ce jour-là, il n'avait pas été là.
Il ne dit rien pourtant, se contentant de serrer doucement l'épaule du jeune prince en guise de soutien.
–Tu comptes revenir ? fit-il finalement. Avant que tu ne me répondes, sache que je ne ferai rien contre toi. Tu as droit au bonheur, à la liberté. Mycroft m'a chargé de te dire ça si je te trouvais. Et même si ça n'était pas le cas… je ne peux pas te forcer à retourner auprès de cet enfoiré.
–Merci, Greg. Mais je reviendrai. C'est promis. Je l'ai promis à Mycroft. Laisse-moi seulement… seulement un dernier jour de liberté. Je serai là demain au coucher du soleil, je le jure. Dis-le à mon frère.
Greg acquiesça et lui sourit.
–Tu es quelqu'un de bien, Sherlock Holmes.
Il y'eut un instant de silence.
–Qui est ce jeune homme avec qui tu étais ?
–John.
Sherlock n'ajouta rien. Mais Greg sembla avoir compris. Et il ébouriffa doucement les cheveux de Sherlock.
–Va.
Il le regarda partir avec un sourire triste, admiratif de ce jeune homme qui était prêt à sacrifier son bonheur, son amour pour sauver son frère et son royaume, ce gamin qui se jetait dans la gueule du loup sans y réfléchir à deux fois. Il était soldat et il savait reconnaître le courage. Mais l'abnégation de Sherlock transcendait tout ce qu'il avait connu jusqu'alors.
Il se surprit à prier le ciel de leur accorder un dernier miracle. Pour Sherlock, pour Mycroft et pour le royaume.
Il ne remarqua pas la silhouette dissimulée dans l'ombre, un sourire torve aux lèvres.
Fin de la première partie
Suite et fin la semaine prochaine !
J'en profite pour dire quelques mots : même si c'est difficile, même si on a honte, la parole est la meilleure arme contre toutes formes de harcèlement et d'agression. Ceux qui en subissent ne sont en aucun cas responsables de ce qui leur arrive et c'est pourquoi, lorsqu'on s'en sent prêt, il ne faut pas hésiter à en parler.
Prenez tous bien soin de vous.
