Salut à tous, avant de vous laisser avec la suite de Liberté, je porte un petit disclaimer pour scènes de sexe sous-entendues. Pas de lemon dans ce recueil mais je préfère prévenir au cas où. Bonne lecture !


RAR :

Katymyny : Salut ! Effectivement, je me souviens que tu m'avais déjà dit que la guimauve n'est pas ta tasse de thé et ça n'est pas vraiment la mienne non plus quand c'est trop niais. Je suppose que c'est l'effet Noël qui m'a fait écrire ce texte. Et puis l'envie de parler de la liberté je suppose. Ne t'inquiète pas non plus, la suite ne sera pas toute rose bonbon. Contente que malgré tout, cela t'ait plu ! Merci encore pour ta fidélité et tes commentaires qui sont à chaque fois un plaisir à lire !

Guest : Contente que ça t'ait plu ! Merci à toi d'avoir laissé un petit mot.


Nu contre le corps de Sherlock, John caressait tendrement les cheveux de son compagnon qui gardait les yeux résolument fermés, enroulé autour du corps du jeune artiste qui ne s'en plaignait pas. Il se fondrait en Sherlock s'il en avait le pouvoir. Les doigts de son autre main effleuraient chaque parcelle du corps de son amant qui ne bougeait pas, tel une statue de marbre. Seuls les poils qui se hérissaient sous les caresses témoignaient du corps bien humain serré contre lui. John aurait voulu que cet instant ne se termine jamais.

–Te serais-tu pris d'une passion étrange pour mes cheveux, John ? murmura la voix de baryton de Sherlock.

–Non. Pour toi. Seulement pour toi.

Sherlock ouvrit les yeux et lui sourit. Ils se penchèrent simultanément l'un vers l'autre et s'embrassèrent du bout des lèvres. John enlaça doucement son amant avant de plonger son visage dans la nuque de ce dernier qui laissa échapper un gémissement. Le jeune artiste embrassa encore la peau nue qui lui était offerte, y déposant ses lèvres des dizaines de fois, comme une nuée de papillons.

–John…

Le susnommé releva la tête et lui sourit, se gorgeant de la vision qui lui était offerte. Sherlock en profita pour planter un baiser langoureux sur ses lèvres auquel John s'adonna avec passion. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Sherlock affichait une moue mélancolique.

–J'aimerai que cela dure pour l'éternité… souffla-t-il, ses doigts effleurant le visage de John qui ne put s'empêcher de frémir au contact.

–Moi aussi…

John l'embrassa une nouvelle fois.

–C'est peut-être possible.

–Non.

Sherlock secoua la tête.

–Je ne peux pas. Je ne peux pas laisser mon frère. Tu peux le comprendre ?

Il y'avait une telle crainte dans la voix de son compagnon qu'il s'empressa de le rassurer.

–Oui. Bien sûr que oui, Sherlock. Je ferai sans doute la même chose à ta place.

Il ne savait pas vraiment ce qu'entendait son amant mais il avait l'intuition que cela avait un rapport avec son agresseur et John comprenait parfaitement qu'il ne veuille pas abandonner son frère, la seule famille qu'il lui restait. Songer à leur très prochaine séparation lui faisait terriblement mal mais il ne pouvait pas exiger un tel sacrifice de Sherlock. Ce dernier baissa la tête, son front rencontrant la naissance du torse de John, puis doucement, il murmura, ses lèvres tout contre la peau du jeune homme :

–Pourtant si tu savais comme j'ai rêvé de m'échapper… si souvent, tant de fois… partir loin et fuir tout ça… disparaître, être libre, découvrir le monde…

–Je serais venu avec toi.

–Je ne t'aurais pas laissé le choix.

–Tu m'aurais kidnappé ?

–Oui. Sans hésitation.

John rit doucement, embrassa le crâne de Sherlock avec tendresse. Ça n'était pas normal d'aimer si fort. D'être prêt à tout abandonner pour une seule personne, pour quelqu'un qu'il ne connaissait que très peu finalement. Ses sentiments étaient démesurés, il le savait et pourtant, il ne les abandonnerait pour rien au monde.

–Tu mériterais d'être heureux, fit-il à voix basse.

–Le monde n'est pas juste, John.

–Je m'en suis rendu compte.

Sherlock releva la tête et embrassa la tempe de son amant. Il resta ainsi un long moment, ses lèvres goûtant au pouls de John, le jeune artiste le serrant contre lui. Il se sentait stupide et grisé. Ce qu'il ressentait était si puissant et pourtant ridicule – Comment pouvait-on tomber amoureux si vite et si fort ? – et c'était si doux, si bon. Entre les bras de John, Sherlock se sentait vivre pour la première fois de sa vie, entre ses bras il se sentait exister et il aimait ça. Plus que de raison. Mais pour une fois, il n'avait pas envie d'être raisonnable.

–Sherlock ?

La voix de John le tira de ses pensées. Il plongea son regard dans celui de son compagnon. John rougissait.

–Je… Est-ce que je peux faire ton portrait ? Je veux dire… si on est voués à se séparer… je veux garder quelque chose de toi… Je…

Il s'interrompit. Sherlock avait acquiescé. Il se détacha de l'étreinte du jeune homme et lui intima de s'installer tandis qu'il se rhabillait et se saisissait d'une feuille et d'un fusain. Sherlock s'était allongé, toujours nu, sur la paillasse, dans une position incroyablement aguicheuse, une main reposant sur sa hanche, l'autre au-dessus de son visage.

John commença à esquisser en silence, silence seulement rompu par le bruit caractéristique du crayon qui glissait sur le papier. D'abord le visage taillé à la serpe, les pommettes saillantes puis les yeux fixés sur lui si indescriptibles, le nez aquilin et les lèvres fines. Les boucles folles plus en désordre encore à cause de leurs récentes activités, puis le bras, en équilibre au-dessus de la tête et les longs doigts, les mains blanches, puis le torse glabre et noueux, les hanches et les jambes. Il rougit furieusement quand ses yeux s'attardèrent plus bas et ne manqua pas l'œillade amusée de son compagnon qui ne le lâchait pas du regard tandis que le sien ne cessait de faire des va-et-vient entre son modèle et sa feuille.

Pendant près d'une heure, il n'y eut aucun bruit dans la petite cave qui les abritait. Et puis finalement, John apporta la dernière touche à son dessin et se releva, les jambes endolories pour rejoindre son amant qui somnolait. Il le réveilla d'un baiser chaste au coin des lèvres et lui tendit le portrait. Sherlock le regarda un long moment. [1]

–Tu me vois ainsi ? interrogea-t-il finalement.

John acquiesça. Sherlock se redressa et l'embrassa avec fièvre.

–Ma sœur ne va pas tarder, murmura John quand ses lèvres furent libres.

Sherlock hocha la tête, lui vola un dernier baiser avant de se rhabiller à son tour.


–Il paraît que le prince a disparu, fit Harry alors qu'ils étaient tous les trois assis sur le sol de la cave à grignoter le peu de vivres qu'elle était parvenue à ramener.

C'était l'une des rares fois où sa sœur était rentrée sobre et avec quelque chose à se mettre sous la dent – ce qui arrangea John qui avait complètement oublié de le faire – et pourtant, elle ne posa aucune question quant à la présence de Sherlock chez eux, ne chercha pas à savoir autre chose que son nom. La chose étonna John. Sa sœur, quand elle n'était pas bourrée, était d'une nature curieuse. Le fait qu'elle ne pose aucune question était vraiment étrange, pourtant, le jeune homme ne le fit pas remarquer.

–Tous les soldats du royaume sont à sa recherche, ajouta-t-elle en enfournant un morceau de pain dans sa bouche.

Sherlock ne manqua pas le regard, si bref qu'il aurait pu l'avoir rêvé, qu'Harriet jeta dans sa direction. Il ne lui fallut pas beaucoup plus pour comprendre qu'elle savait parfaitement qui il était, que contrairement à son frère, elle l'avait reconnu. Il ne savait pas quel message elle essayait de lui faire passer mais il n'aimait vraiment pas ça du tout.

–Il a peut-être de bonnes raisons, observa-t-il sombrement.

Lui aussi savait se montrer magnanime et ne parler qu'avec des phrases sibyllines. Il avait grandi dans cet univers et cette façon de vivre. Ça n'était rien de moins qu'enfiler un costume avec l'attitude du comédien rompu par l'habitude.

–Vraiment ? Des serviteurs tout le tour du ventre, pas de famine, pas de maladie, pas de travail, le luxe, l'opulence, le pouvoir… Qui voudrait pas de ça ?

–C'est loin d'être seulement ça.

John, de son côté, observait silencieusement la joute verbale entre sa sœur et son amant, l'impression grandissante de rater quelque chose, d'avoir manqué une information primordiale. Il ne savait pas quoi mais il était certain que quelque chose n'allait pas.

–Les gens qui sont à la cour ne vivent que dans le mensonge, les faux-semblants, les trahisons. Ce n'est qu'un monde de paraître. C'est à celui qui sera le plus roublard. Vous ne savez pas ce que c'est.

John haussa un sourcil. Pourquoi ce ton cinglant, cette défensive qu'employait Sherlock ? Et pourquoi Harry et lui semblaient-ils avoir oublié qu'il existait ? Il s'éclaircit la gorge, ramenant les deux autres à la réalité. Il interrogea son amant du regard. Il n'obtint aucune réponse.

–Ils offrent une récompense de cent-cinquante pièces d'or à celui qui le retrouvera et le ramènera au château, ajouta finalement Harriet, l'air de rien, son regard dérivant vers son frère qui ne comprenait décidément rien à ce qu'il se passait sous ses yeux.

Sherlock se tendit. Il savait ce que cette phrase-là signifiait. Il savait que la jeune femme assise en face de lui essayait de faire passer un message à John. L'inciter à le vendre aux hommes de Moriarty – seul lui aurait pu ordonner une chose pareille, comme s'il était le grand prix d'une tombola. Et il ne pouvait décemment pas en vouloir à la jeune femme d'être prête à tout pour échapper à sa situation comme lui aimerait désespérément le faire. Alors il ne dit rien, se contentant de baisser les yeux sur sa part de pain. Il l'acheva en quelques minutes et en s'excusant, il sortit dans la nuit noire, s'adossa au mur de la cave, laissa échapper un soupir.

Il aurait dû partir, maintenant. Il savait que son destin le rattraperait tôt ou tard et en l'état actuel des choses, cela serait plus tôt que tard. Il avait encore une chance de s'enfuir et d'éviter la satisfaction à Moriarty d'être trahi et traîné jusqu'au château où il serait à jamais enfermé, de s'y rendre librement et de son plein gré.

Mais il y'avait John. Et malgré toute la volonté qu'il aurait pu y mettre, il était incapable de le quitter maintenant. Il avait goûté au bonheur et il ne voulait pas qu'on le lui arrache si vite, si brutalement. Il voulait le savourer jusqu'à la dernière seconde.

Jusqu'au prochain coucher de soleil. Ils n'auraient qu'à rester dans les rues toute la journée et Sherlock rentrerait ensuite, révélerait la vérité à John, lui demanderait pardon pour ses mensonges et disparaîtrait à jamais de sa vie.

Il voulait seulement quelques heures de répit.

La porte s'ouvrit derrière lui et il sursauta. John s'approcha doucement et s'adossa près de lui.

–Il y'a un problème.

Ça n'était même pas une question, juste une constatation. Mais il attendait des réponses. Et Sherlock était incapable de les lui donner parce qu'au fond de lui, il avait peur. Peur que John ne lui préfère la récompense et l'assurance d'une vie meilleure, celle d'accomplir ses rêves. Ils se connaissaient depuis si peu de temps… Cela serait tellement plus normal que de lui jurer de ne jamais le trahir. Il ferma les yeux, sentant des larmes traîtresses lui monter aux yeux. C'était stupide. Il ne devrait pas se sentir si affecté. Une main vint se poser sur son épaule.

–Sherlock, parle-moi.

Sherlock ouvrit les yeux et croisa le regard si bleu, si pur de John.

–Sherlock ?

Des dizaines de phrases toutes plus vides de sens les unes que les autres défilaient à une vitesse folle dans sa tête, se mélangeant pour ne former qu'un fouillis indistinct qui tempêtait sous son crâne comme autant de vagues qui s'écrasaient sur la roche. Une seule, pourtant, parvint à ses lèvres.

–Je t'aime, John.

Il tomba dans les bras du jeune homme qui le serra fermement entre les siens, sa main reposant dans ses cheveux, les caressant lentement comme pour le rassurer.

–C'est une si mauvaise chose ? interrogea doucement la voix de son amant, étouffée au creux de son torse.

Sherlock fronça les sourcils. Les doigts de John vinrent délicatement cueillir la larme qui roulait sur sa joue.

–Tu pleures, explicita-t-il.

–J'ai peur de te perdre… confessa Sherlock à voix basse, à peine audible.

John leva la tête et l'embrassa avec fougue, l'appuyant plus sûrement encore contre le mur, se serrant contre lui, sa main s'enroulant dans les mèches brunes, l'autre touchant la joue avec une douceur infinie.

–Tu ne me perdras pas. Je t'aime. Je suis tien pour toujours, Sherlock.

Le prince l'enlaça plus sûrement, ses bras l'entourant avec force, appuya son front contre le sien.

–Il y'a tant de choses que tu ne sais pas pourtant…

–Je m'en fiche. Tu es toi et c'est tout ce qui compte. Tu pourrais être un dangereux criminel que ça ne changerait rien. Je t'aime.

Le cœur de Sherlock rata un battement.

–Je t'aime, dit-il à son tour.

Et John l'embrassa, scellant de leurs lèvres toutes les paroles, les promesses, les serments qu'ils n'avaient pas prononcés.


John aurait voulu se réveiller dans les bras de Sherlock tous les matins du monde. Pourtant il savait que celui-ci serait le dernier. Ils n'en avaient pas parlé, mais il en était certain. Il le lisait dans le regard bleu fixé sur lui sans même avoir à prononcer un mot. Harry était déjà partie. Ils étaient seuls. Alors John s'autorisa à embrasser son amant, profitant une dernière fois de la chaleur de ce corps contre le sien. S'il n'avait pas abandonné l'idée d'un dieu quelque part qui veillait sur eux depuis longtemps, John aurait sans doute prié le ciel de leur accorder une chance.

Sherlock se serra contre lui, s'insinuant entre ses lèvres avec lenteur, faisant se languir le jeune artiste, n'attendant qu'une chose, que leurs langues se caressent. Finalement, son compagnon lui accorda ce qu'il désirait et lorsqu'enfin, ils reprirent leurs souffles, John laissa échapper un soupir de félicité. Sherlock lui sourit. Il était le plus bel homme que l'artiste avait vu de toute sa vie.

–Quand ? demanda-t-il soudain, sachant que son amant le comprendrait.

–Au coucher du soleil.

John sentit le besoin urgent de se saisir de sa main, de serrer ses doigts, de les entrelacer aux siens. Sherlock lui rendit la pareille. John plongea sa tête au creux de l'épaule du jeune homme, respirant son odeur à plein nez.

–Il y'a une fête au village aujourd'hui. Pour l'anniversaire du prince. J'aimerai t'y emmener. Je veux que mon dernier souvenir de toi soit ton sourire.

Il ne le vit pas mais sut que Sherlock avait acquiescé.

–Mais avant, je veux te faire l'amour. Jusqu'à ce que tu en oublies ton nom.

Il releva la tête et plongea son regard dans celui de son amant, assombri par le désir, la pupille dilatée. Sa propre envie grandissait lentement dans son bas-ventre, l'allumant d'une flamme immense, puissante, ravageuse. Sherlock l'embrassa avec fièvre, avec avidité et le fit basculer sur le dos, lui retirant sa chemise dans un même mouvement, s'attaquant déjà au pantalon. John fit de même sans lâcher ses lèvres, caressant la peau blanche, nue, offerte avec un amour indéfectible. De sauvage, l'étreinte devint plus douce, plus lente, plus mesurée, empreinte d'une affection immense, teintée d'un brin de mélancolie. John embrassait Sherlock, respirant à peine, le jeune homme étant devenu son oxygène personnel. Ils n'avaient encore rien fait et pourtant, il irradiait, nu contre le corps de son amant qu'il chérissait, embrassait et caressait. Ils roulèrent sur la paillasse étroite, lèvres toujours pendues l'une à l'autre.

Le reste se perdit en étreintes illicites.


Sherlock contemplait, émerveillé, la ville en liesse, animée de partout de musique, d'étal, de tentures, pour fêter son vingtième anniversaire. L'endroit respirait la vie, la joie. De toute son existence, il n'avait jamais vu une telle chose et c'était merveilleux. Il n'avait pas d'autre mot. Parce que ces gens ne le connaissaient pas et pourtant ils s'amusaient en son honneur.

Il n'avait jamais eu l'occasion d'assister à une fête populaire et il aima cela aussitôt. C'était tellement plus spontané, tellement meilleur que toutes les cérémonies qui se succédaient dans les châteaux, trop guindées, trop maniérées, trop fausses. Ici cela n'avait rien à voir. Il tourna la tête vers John qui lui souriait, resplendissant.

Le jeune artiste aurait voulu que Sherlock soit à jamais figé dans cette expression d'extase. Il était magnifique, plus beau que jamais quand ce sourire ébloui s'étirait sur ses lèvres et John aurait voulu le cueillir des siennes mais ils étaient en public et ce genre de choses leur était interdit. Sherlock dut le comprendre car il effleura quelques secondes la main de John, comme pour lui signifier qu'il l'aurait fait lui aussi.

Ils achetèrent et volèrent parfois quelques douceurs parmi les étals, John se joignit à une séance de peinture en pleine rue, décorant du blason de la famille royale le parvis d'une large place, Sherlock rejoignit un orchestre où il fit une démonstration stupéfiante de ses talents de musicien, récoltant un sourire ébahi de son amant et une ovation, ils assistèrent à un spectacle de marionnettes abracadabrantesque à propos d'exploits de chevalerie qu'aurait accomplis le jeune prince, se promenèrent au port, Sherlock parlant de ses rêves d'évasion et de terres lointaines qu'il découvrirait à bord d'un bateau, accompagné de John, montèrent sur les toits pour admirer la vue et s'embrasser sous l'œil bienveillant du soleil.

Ils se joignirent à une danse endiablée sur un rythme entraînant, tournoyant parmi les autres villageois. Au-dessus d'eux, le soleil entamait sa course vers la mer mais ils n'en avaient cure. Sherlock tournoyait gracieux malgré son manque de connaissances de ces danses-là, John, quelques pieds plus loin faisait de même. Ils se lançaient régulièrement des regards, essayant de se rapprocher subrepticement l'un de l'autre. Ce ne fut que lorsque la musique se termina qu'ils se retrouvèrent face à face, à bout de souffle. [2]

John avait la furieuse envie d'embrasser Sherlock, là maintenant, devant tous les villageois. Il se retint pourtant et se contenta d'entraîner son amant dans les rues, cherchant à rejoindre le couvert de la cave où il habitait. Il le sentit se tendre à mesure qu'il s'en rapprochait.

–Sherlock ?

–Il ne faut pas retourner là-bas, John.

–Pourquoi ?

Sherlock resta muet un instant, incapable de répondre. Le soleil se couchait et il n'était pas rentré.

–Il faut que je te dise quelque chose.

–Je t'écoute.

–Je…

–Plus un geste !

Sherlock et John se tournèrent d'un bond vers les soldats qui s'avançaient vers eux. Instinctivement, le jeune artiste recula. Sherlock, lui, ne bougea pas. Il reconnaissait celui qui ouvrait la marche. Sebastian Moran. Le plus dévoué à Moriarty de leurs soldats et derrière lui, venait Harriet, la sœur de John. Ce dernier ouvrit la bouche dans un cri muet d'exclamation quand il la remarqua.

–Eh bien vous aurez votre récompense, miss Watson. C'est bien lui.

John recula une nouvelle fois, buta sur du vide aussitôt que la réalisation le frappa. Ce nom qu'il connaissait, ces airs d'aristocratie, ce parler distingué, soutenu qui revenait quand Sherlock était trop spontané…

C'était parce qu'il était le prince. Enfui, disparu. Et si sa sœur était là, c'est parce qu'elle s'en était rendu compte avant lui et l'avait dénoncé. Vendu.

–Pourquoi ? lança-t-il à l'intéressée.

–Nous avons besoin d'argent, John.

–Pas comme ça.

Son ton était glacial. Il ne remarqua pas qu'on s'approchait de lui. Des bras le saisirent soudain et il voulut se débattre, mais sans succès. Les soldats étaient entraînés et bien plus forts que lui.

–Eh ! Mais que faites-vous ? Relâchez-le, c'est un ordre !

–Je regrette, votre Altesse, mais nous avons des ordres du roi.

–C'est ridicule, Mycroft n'aurait jamais ordonné une chose pareille ! Relâchez-le, je vous suivrai sans faire de résistance.

Personne ne daigna l'écouter. Moran, devant eux, souriait, jubilant.

–Qu'allez-vous lui faire ? interrogea Harriet d'une voix blanche, essayant de rejoindre son frère malgré l'entrave que constituaient les autres soldats qui entouraient Moran.

–Ne t'en fais pas, ma douce. Mon maître saura quoi faire de lui. Emmenez-le !

Avant même qu'elle n'ait pu protester, les soldats emportaient John qui se laissait faire, résigné tandis que la garde royale s'organisait autour de Sherlock qui suivait le mouvement, impuissant.

Les choses n'auraient pas pu plus mal tourner.


John fut jeté dans une cellule sans ménagement. Il ne protesta pas, n'essaya pas de s'enfuir. Il ne savait pas ce qu'on ferait de lui et il s'en fichait. La trahison d'Harriet prenait beaucoup trop de place dans son esprit et dans son cœur pour qu'il ne songe à son sort. Il s'assit contre le mur de la prison froide et regarda ses geôliers partir d'un air absent. Pourquoi avait-elle fait ça ? Pourquoi avait-elle livré Sherlock ? Pourquoi l'avait-elle livré lui ?

John avait passé l'une des plus belles journées de sa vie. Comment les choses avaient-elles pu tourner aussi mal ? Il plongea la tête dans ses mains, ramena ses genoux contre sa poitrine. Le monde était injuste, il le savait.

Mais il ne l'avait jamais vu si cruel.

–LAISSEZ-MOI SORTIR ! hurla Sherlock en tambourinant sur la porte de sa chambre où on l'avait enfermé.

Il ne lui avait fallu guère de temps pour comprendre que Moriarty avait pris le pouvoir en son absence, faisant il-ne-savait-quoi de son frère et qu'il était maintenant libre d'agir comme bon lui semblait. Ils étaient tous perdus. Mais il refusait d'abandonner. Il ne savait pas vraiment d'où lui venait cette soudaine force, mais tant qu'il lui resterait un souffle d'air, il continuerait de se battre.

–LAISSEZ-MOI SORTIR ! s'époumona-t-il de nouveau, conscient d'être puéril.

Il ne le laisserait pas gagner. Moriarty avait une longueur d'avance mais la partie était loin d'être perdue. Sherlock avait fait l'erreur d'oublier le danger, l'ultimatum suspendus au-dessus de ses épaules, comme une épée de Damoclès. Mais pas deux fois.

Il cessa de tambouriner à la porte et fulminant, s'assit sur son lit. Il devait se calmer et réfléchir. Il y'avait bien un moyen de sortir d'ici et d'arranger les choses. Il devait trouver un plan et arrêter Moriarty avant qu'il ne soit trop tard.

Les sentiments ne sont pas un avantage, retentit la voix de Mycroft à ses oreilles et pour une fois dans sa vie, Sherlock décida de l'écouter.

D'abord, il devait sortir d'ici. Ensuite, il devait négocier la libération de John. A n'importe quel prix, n'importe quelle soumission à Moriarty, lui laisser entendre qu'il aurait gagné s'il laissait John en liberté. Puis il devrait faire preuve de ruse pour se débarrasser du psychopathe. Il aurait besoin d'aide. Mais pour ça, il devrait trouver Mycroft si tant est qu'il soit encore en état de l'aider. Il sentit son cœur s'emballer à l'idée qu'il puisse être responsable de la mort de son frère.

S'attacher n'est pas un avantage, se répéta-t-il en respirant lentement, calmement. Il devait se détacher de lui-même. Oublier qu'il ressentait et laisser place à une froide logique, comme Mycroft le faisait. Il serait capable de tout ainsi.

Une idée traversa son esprit et il se leva avec empressement, fouillant dans tous les tiroirs, les mettant sens dessus dessous. C'était un sentimentalisme idiot qui l'avait poussé à la garder et pourtant, elle pourrait lui être utile aujourd'hui. Les objets s'amoncelaient sur le sol à mesure que Sherlock vidait les tiroirs. Finalement, il la trouva, la fine épingle à cheveux qui avait appartenu à sa mère. Un sourire se dessina sur ses lèvres.

Au même instant, la clef dans la porte tourna et Irène entra dans la pièce. Il dissimula l'objet dans sa poche et se tourna vers sa fiancée qui avançait vers lui d'une démarche féline, un sourire mauvais aux lèvres.

–Vous êtes sanguin, constata-t-elle, interprétant sans doute le bazar comme une manifestation de l'ire de Sherlock.

–Dans ce cas, vous devriez avoir peur.

Irène éclata d'un rire glacial, rejetant la tête en arrière.

–Peur ? Ce n'est pas moi qui suis en position de faiblesse.

–Je suis peut-être en position de faiblesse mais vous restez une femme et je suis un homme entraîné régulièrement au combat. Je suis redoutable même à mains nues.

–Vous êtes incapable de me tuer.

–Vous le croyez ? fit Sherlock en esquissant un sourire dément.

Le sourire s'effaça sur les lèvres de sang, remplacé par une expression de colère sourde, de haine viscérale.

–Vous n'êtes pas en état de résister, Sherlock. Vous avez tout à perdre.

–C'est justement parce que j'ai tout à perdre que je suis prêt à tout.

Elle le contempla un long moment, comme si elle le découvrait sous un jour nouveau et en un sens, c'était vrai. Sherlock n'était plus le même. Il avait compris qu'il n'avait d'autre choix que de se battre car s'il ne se sauvait pas lui-même, personne ne le ferait à sa place. Et si la situation était désespérée, elle ne pourrait être pire que ce qui lui arriverait s'il ne faisait rien. Alors foutu pour foutu, il préférait se battre.

Et tout cela grâce à John.

–Que vous est-il arrivé ?

–Vous êtes incapable de le comprendre. Et je vous plains, Irène. Plus que je ne vous hais.

Elle le regarda encore, impassible. Pourtant Sherlock sut qu'il avait fait mouche quand elle se détourna et partit sans un mot, l'enfermant à nouveau à double-tour. Il attendit qu'elle fût partie depuis plusieurs minutes pour introduire la petite barrette dans la serrure. Il ne lui fallut que quelques instants pour désenclencher le mécanisme et se glisser à travers l'interstice de la porte. Il s'enfuit en silence dans les couloirs et entra dans son laboratoire, celui où il conduisait des expériences – au grand damne de son frère – pour tromper l'ennui. Il ne mit que peu de temps à se retrouver dans le bazar intersidéral qu'était la pièce, se saisit d'un linge au hasard avant de vider dessus le contenu de la bouteille du somnifère qu'il avait créé puis il repartit aussi sec dans les couloirs, descendit jusqu'aux cachots. Arrivé en bas, il avança lentement jusqu'au garde qui ne le remarqua que lorsque ce fut trop tard, c'est-à-dire quand la main de Sherlock s'était abattue sur sa bouche, le nez en plein dans le tissu imbibé du produit. Il tomba presque aussitôt endormi et Sherlock se précipita vers les cellules.

Il aurait pu libérer John maintenant. Mais il savait la chose trop risquée. Il avait un bien meilleur plan. Il passa devant les cellules, cherchant son amant derrière les barreaux. Lorsqu'il l'aperçut enfin, il se précipita sur la porte. John le repéra à son tour et il se leva d'un bond pour le rejoindre, posa ses mains sur les siennes qui entouraient les barreaux.

–Je n'ai pas beaucoup de temps. Est-ce que tu me fais confiance ?

John acquiesça vigoureusement. Sherlock avait une furieuse envie de l'embrasser mais les barreaux qui les séparaient l'en empêchait.

–Je te confierai ma vie sans hésitation, Sherlock.

–Je vais te libérer, je te le promets. Je ne les laisserai pas ne serait-ce que te toucher.

John avança une main vers son visage et Sherlock posa sa tête contre les barreaux pour qu'il puisse le toucher.

–Je suis désolé de t'avoir menti, John.

Le jeune artiste sourit tristement, le caressa encore.

–Je ne t'en veux pas.

Il y'eut un instant de silence. Sherlock baissa la tête, dégagea sa main pour mieux l'enrouler autour de celle de John.

–Je t'aime.

John leva les yeux vers lui, plongea son regard dans le sien.

–Va, Sherlock Holmes. Sauve ce royaume.

Sherlock acquiesça et se recula à regret. Il adressa un dernier regard à son amant et amorça un mouvement pour s'enfuir.

–Sherlock ?

–Oui ?

–Ne fais rien d'insensé.

Il ne répondit pas, se contenta de lui sourire puis il se détourna et s'enfuit en courant. Le garde se réveillait lentement mais il ne le vit pas passer. Sherlock fonça jusqu'aux appartements de son frère. Il voulait libérer John mais il devait d'abord informer Mycroft de ses intentions. Il devait aussi établir leur plan d'attaque car il savait que lorsqu'il aurait adressé sa requête, il n'aurait plus l'occasion d'être seul avec son frère. Il devait profiter de l'occasion que la chose ne soit pas connue pour le faire. Il entra sans frapper. Mycroft se tourna vivement vers lui, imité de Lestrade qui était avec lui.

L'aîné des frères se leva et vint prendre son cadet proprement abasourdi dans ses bras. Sherlock mit un certain temps avant de lui rendre son étreinte. Ils restèrent un moment ainsi, dans les bras l'un de l'autre.

–Tu ne devrais pas être ici, Sherlock.

–Je veux me battre. Et j'ai besoin de toi.

Il se recula afin de capter le regard de son aîné. Mycroft lui adressait une œillade surprise.

–Nous n'avons que très peu de chances de l'emporter.

–Je sais.

Mycroft sembla comprendre.

–Très bien. Que veux-tu faire ?

Sherlock esquissa un sourire. Lorsque les deux frères s'unissaient, peu de choses leur résistait.


Sherlock entra dans la salle du trône avec assurance, sous les regards abasourdis de Moriarty et d'Irène qui occupaient respectivement le trône de Mycroft et le sien. Le barbare esquissait un sourire mauvais et Sherlock ne put s'empêcher de frissonner. Les souvenirs de son agression restaient frais dans son esprit. Le jeune prince s'avança jusqu'aux marches qui menaient aux trônes et s'agenouilla.

–Que fais-tu ? interrogea Moriarty, l'air réellement perplexe.

–Faites de moi ce que vous voulez. Tuez-moi, gardez-moi, enfermez-moi, peu importe. Je n'ai qu'une requête. Laissez John partir.

Il releva la tête et affronta pour la première fois depuis trois jours le regard noir de son ennemi, son Némésis.

–Je vous fais le serment d'être vôtre pour toujours si vous le laissez partir. Je ne me déroberai pas. Je vous obéirai. Mais de grâce, laissez-le vivre.

–Pourquoi te sacrifierais-tu pour ce roturier ?

Sherlock soutint son regard mais ne répondit pas. Il savait que ses yeux parlaient pour lui même s'il doutait que Moriarty ne comprenne ce que cela impliquait. A sa grande satisfaction, il vit un sourire avide étirer les lèvres du barbare.

–Tu me jures de ne rien me refuser ? De ne jamais fuir ?

Sherlock acquiesça.

–Je ne vous demande qu'une chose en retour.

Il y'eut un instant de silence.

–Gardes ! Libérez le roturier et assurez-vous qu'il ne remette jamais un pied ici.

Moriarty n'ajouta rien mais personne n'ignora la menace sous-jacente. Si John remettait effectivement un pied au château, il serait exécuté immédiatement sans aucune forme de procès. Les soldats s'inclinèrent et disparurent aussitôt dans les couloirs. Moriarty se leva et rejoignit Sherlock, lui intima de se relever.

–Maintenant tu es mien.

–Vôtre, confirma Sherlock.


Leur plan était risqué. Mais le jeu en valait la chandelle. Sherlock s'en repassait chacune des étapes dans son esprit, allongé dans son lit, incapable de trouver le sommeil quand de discrets coups retentirent aux carreaux. Il rejeta les draps et se précipita vers la fenêtre, intrigué, qu'il ouvrit presque aussitôt qu'il reconnût la silhouette qui s'y pressait.

John entra silencieusement et Sherlock le prit dans ses bras, l'enlaçant avec force, son nez dans les cheveux blonds du jeune homme.

–Mais qu'est-ce que tu fais là ?

–Je voulais te voir

–John, c'est inconscient. Ils te tueront s'ils te voient !

L'intéressé lui cloua le bec d'un baiser et Sherlock rendit les armes. Il se laissa happer par l'étreinte, pressant sa bouche contre celle de John, lui transmettant l'ampleur de ses sentiments par son geste.

–Comment tu as trouvé la bonne fenêtre ?

–C'est ton ami Greg qui me l'a indiquée.

Sherlock serra plus fort contre lui le corps tant aimé et tant chéri de John. S'il était tombé sur quelqu'un d'autre que Gregory… il ne préférait pas y penser. Alors il embrassa son amant. John crocheta ses bras derrière la nuque de Sherlock et accentua le baiser.

–Je ne peux plus vivre sans toi. Je vais devenir dingue, murmura John.

–Je vais trouver une solution, je te l'ai promis. Je le ferai.

–Je sais. Je crois en toi, Sherlock.

Ils s'embrassèrent encore. Sherlock tira son compagnon vers le lit, les fit s'y allonger, John tout contre son torse.

–Comment tu as négocié ma liberté ?

–Je lui ai offert ma vie.

John lui adressa un regard indigné.

–Je refuse que ça soit à ce prix-là.

–J'ai un plan, John. Il tombera. Ou je tomberai avec lui.

–Je ne veux pas te perdre, Sherlock…

Le jeune prince embrassa tendrement la tempe de son amant.

–Je ne peux pas te promettre de ne pas mourir. Ni te dire que ce que je prévois n'est pas dangereux.

–Je sais.

Ils ne dirent plus rien. Sherlock savait que John aurait dû repartir pour ne pas risquer d'être vu le lendemain. Il n'avait aucune envie de le laisser s'en aller. Et le jeune artiste ne semblait pas décidé à s'éclipser non plus. Sherlock se blottit contre lui, ses lèvres toujours appuyées contre le front du jeune homme. John l'enlaça.

Ils s'endormirent ainsi, un long moment plus tard.


John partit au petit matin en réveillant Sherlock qui l'embrassa passionnément, avant de le laisser s'enfuir par la fenêtre. Le jeune homme se laissa glisser le long des murs, s'accrochant tant bien que mal aux aspérités qui lui servaient de prises. A peine ses pieds eurent-ils touché le sol que John s'enfuit à toutes jambes hors du château. S'il croisa un seul garde, aucun n'essaya de le rattraper et il retourna dans le village, se mêlant aux quelques personnes déjà debout dans les rues.

Il ne savait pas vraiment où aller. Il aurait dû aller chercher son matériel de dessin pour reprendre son activité – à défaut d'être d'une quelconque utilité à Sherlock – mais cela signifiait retourner chez lui, dans la cave et revoir sa sœur. Il n'était pas certain d'en être capable, ni même de pouvoir lui pardonner. Il avait échappé de peu à la mort grâce à Sherlock. Elle l'avait dénoncé et condamné Sherlock à une vie où il ne s'épanouirait jamais, où l'étincelle de vie, d'intelligence, cette fièvre, cette fougue que John aimait tant s'éteindraient à jamais. Il était certain, pourtant, qu'Harry avait compris à quel point il était fou du jeune prince. A quel point ses sentiments étaient forts, indéfectibles. Et pour une somme – conséquente, il ne pouvait le nier – de pièces d'or, elle était prête à détruire son bonheur ? C'était une trahison et rien que d'y penser, le cœur de John se serrait de douleur.

Harriet et lui ne s'étaient jamais pleinement entendus mais la vie les avait forcés à se serrer les coudes et ils étaient relativement proches bien que souvent en désaccord. John aimait sa sœur et il savait que la chose était réciproque. Et pourtant elle l'avait trahi. Comme si leur famille déjà en miettes avait besoin de ça.

D'un autre côté, s'il ne récupérait pas son bien, il ne pourrait pas dessiner et il ne survivrait pas longtemps dans les rues. D'autant plus que voler devenait exclu, il n'était pas stupide, il savait qu'il serait étroitement surveillé. Moriarty n'attendrait qu'un faux-pas de sa part pour se débarrasser définitivement de lui.

Alors John soupira et prit le chemin qui menait à la cave où lui et Harriet vivaient clandestinement. Avec un peu de chance, sa sœur serait sortie et il n'aurait pas à la confronter. Il accéléra le pas et tourna au coin de la rue. Arrivé devant la porte, il hésita, la main immobilisée au-dessus de la poignée. Il pouvait encore chercher autre chose pour subsister. Il ne risquerait pas de recroiser sa sœur. Mais il était réaliste et savait aussi qu'il n'avait pas d'autre talent que le dessin à exercer pour gagner son pain.

Prenant une grande inspiration, le jeune artiste actionna la poignée et entra. Harriet était allongée dans un coin de la pièce, une bouteille vide près de sa main, immobile. Malgré lui, le cœur de John s'emballa et ce fut presque par automatisme qu'il se précipita vers elle et passa un doigt sous son nez pour vérifier qu'elle respirait. Lorsqu'il sentit le souffle sur sa peau, il laissa échapper un discret soupir de soulagement et s'apprêtait à se retourner, récupérer son matériel et filer aussi sec quand la voix éraillée d'Harry le fit s'immobiliser :

–C'toi, John ? T'es r'tré final'ment ?

Il hésita à ne pas répondre et à s'enfuir. Harry aurait cru à une hallucination due à sa beuverie. Il en fut incapable et se composant un masque de neutralité, se tourna vers sa sœur :

–Je fais que passer. Récupérer ce qui m'appartient.

–'suis d'sléé… L'avait pas dit… qu'ils t'arr't'raient…

John ne répondit pas. Il ne lui facilitait pas les choses, il le savait. Mais il avait du mal à lui pardonner, aussi pathétique sa sœur avait-elle l'air en cet instant.

–Peu importe. Ça n'est pas le pire. J'aurais été mort et ça aurait été rapide. Tu as condamné Sherlock à une vie de misère.

Harry émit un drôle de rire. Manifestement, même ivre morte elle était persuadée que la vie de Sherlock était cent fois préférable à la sienne et n'en démordrait pas.

–Mais qu'ce'ça peut t'faire ?

–Tu n'as pas une petite idée ?

–'comprends pas pou'quoi ç't'affecte autant. C'un prince. Y'a pas de p'oblèmes quand t'vis dans un château. Il en a rien à fout'e de toi ou de moi, du peup'e. Tu l'as d'jà vu s'enquérir de not' état ? Alors pou'quoi t'l'as aidé, John ?

Elle avait levé un regard vitreux sur lui. John bouillonnait, incapable de répondre. Parce qu'elle avait tort mais elle n'était pas non plus totalement dans le faux. Parce que oui, Sherlock n'avait jamais prêté attention au peuple, en témoignait sa réaction lors de la fête la veille, parce que oui, il faisait mieux vivre dans un château que dans la rue en se prostituant mais si John était sûr d'une chose, c'était que Sherlock n'en avait pas rien à faire de lui. Harry se trompait et il fulminait de l'entendre seulement dire que le contraire pourrait être vrai.

–Si je suis ici, c'est parce qu'il m'a libéré.

–T'l'as aidé. C'la moind' des choses.

–Au prix de sa vie, continua tranquillement John.

Harry écarquilla les yeux, se redressa, fit face à son frère avec l'expression d'une chouette éblouie par le soleil, mais l'air parfaitement réveillée pour la première fois depuis le début de leur conversation.

– Il a offert sa vie pour sauver la mienne. Et maintenant il est prisonnier de ce serpent et tout aurait pu être évité si tu ne l'avais pas vendu !

John n'avait pas crié mais il savait que son visage reflétait l'ampleur de sa colère, que ses poings serrés qui tremblaient montraient l'étendue de sa rancœur. Il pouvait maîtriser sa voix mais pas son corps. Harry ouvrit les yeux plus grands encore.

–Mais ma parole… tu l'aimes ?

C'était la première phrase complète qu'elle formait depuis le début de leur pseudo-dispute et cela montrait à quel point elle était étonnée. John ne fit qu'acquiescer.

–J'suis désolée, John…

Il savait ce qu'elle pensait. Que prince ou pas, cette relation aurait été impossible. Mais les excuses étaient sincères. Alors il se contenta de presser l'épaule de sa sœur, de récupérer son matériel et de disparaître dans les rues.


Sherlock était tenté de rester cloué au fond de son lit et de simuler sa mort. Ne plus en sortir et ne pas avoir à affronter Moriarty ou Irène ou qui que ce soit. Si la veille, il avait été emporté par la fougue et l'étrange – mais stupide – conviction que rien ne pourrait l'arrêter, maintenant qu'il devait mettre son plan à exécution, sa motivation faiblissait. Il était toujours déterminé à éliminer définitivement Moriarty, le faire disparaître de sa vie, se défaire et défaire son peuple et son frère de l'emprise du barbare mais les choses étaient bien plus complexes que ce qu'il y paraissait.

Il s'était offert, entièrement et pleinement à son Némésis. Il lui avait juré obéissance peu importe ce qu'il lui demanderait. Et justement, si Moriarty était si dangereux, c'était avant tout parce qu'il était imprévisible. Il pourrait lui demander n'importe quoi et Sherlock n'aurait d'autre choix que de s'exécuter. Et il avait à présent une bonne idée de ce que son ennemi recherchait en lui. Il n'était pas sûr d'être capable de le lui donner.

Alors pourquoi ne pas faire semblant d'être mort, laisser un message à Mycroft et à John et changer leur ligne d'action ?

Moriarty serait furieux. Il deviendrait fou et les choses seraient pires encore. Il ne pouvait pas faire ça, risquer la liberté de tous parce qu'il avait peur d'affronter son destin. Il ne savait pas quand lui était venu son altruisme. En revanche, il savait sa détermination inatteignable lorsqu'il y mettait du sien. Restait à la trouver.

Le visage de John s'imposa à son esprit. Sherlock ne put retenir un sourire de fleurir sur ses lèvres tandis que la voix de son amant lui intimant de sauver le royaume retentissait à ses oreilles. Il se redressa et se dirigea vers sa penderie.

Sherlock n'avait jamais eu de domestiques et refusait d'en avoir un. Il ne supportait pas d'être touché par qui que ce soit – c'était avant John mais il n'était pas certain qu'hormis le jeune artiste, les choses puissent changer – et préférait donc se débrouiller seul plutôt que de laisser quelqu'un envahir son périmètre d'intimité. Il sélectionna une tenue au hasard – ou presque, le bleu qu'il décida de porter lui rappelait la couleur des yeux de John – et se dirigea vers la porte, hésita un bref instant avant de soupirer.

–Allons-y. Au combat.


Sherlock regardait défiler sans grande conviction leurs invités pour le mariage qui aurait lieu le lendemain. Irène, resplendissante à ses côtés, saluait chacun des convives comme s'ils étaient tous des amis intimes. Le jeune prince triturait machinalement le morceau de papier dans sa poche, sentant le regard de Moriarty glisser régulièrement sur lui. Mycroft, un peu plus loin, remerciait d'un ton mielleux – qui n'avait rien d'authentique pour qui savait l'entendre – à savoir Sherlock – leurs invités d'être venus.

L'heure sembla durer des semaines au jeune prince qui parvenait de plus en plus mal à cacher son agacement – et sa nervosité, Moriarty ne le quittait plus des yeux à présent – et s'il n'avait rien dit jusqu'alors, il avait une furieuse envie d'envoyer balader le prochain qui lui souhaiterait « tous ses vœux de bonheur ».

Cinq minutes plus tard, il n'en pouvait plus, remonté à bloc, plus tendu qu'un arc bandé, alors il se leva, saisit la main d'Irène et y glissa subrepticement le morceau de papier en la priant de l'excuser, déposa sur la main de la jeune femme un baiser galant et s'enfuit, sentant le regard de Moriarty dans son dos, celui de sa fiancée qui semblait intriguée et ceux de tous ses invités.

Il courut longtemps avant de s'effondrer contre un mur, sa tête rencontrant la pierre froide, respirant à grandes goulées l'air qui semblait lui avoir manqué ces dernières minutes. Il n'allait pas être capable de tenir le choc. Moriarty exerçait une pression bien trop forte sur lui et ce défilé interminable de gens qu'il ne connaissait même pas l'achèverait. Il n'était pas à la hauteur. Comment pourrait-il convaincre Irène dans cet état ? Leur plan allait échouer parce qu'il n'avait pas les épaules pour le soutenir. A quoi pensait-il la veille ? Il avait été aveuglé par ses sentiments, galvanisé par eux et il ne s'était pas rendu compte de l'ampleur de la tâche.

La panique l'envahit soudain, accélérant sensiblement son rythme cardiaque, coupant le souffle qu'il avait à peine retrouvé. Ses mains tremblaient et une douleur étrange étreignait sa poitrine sans qu'il ne puisse faire quoique ce se soit pour l'empêcher de croître, refermer ses griffes un peu plus sur lui. Il ne se sentit même pas tomber au sol tandis qu'un voile noir se déposait sur ses paupières.

L'instant d'après, il n'y avait plus rien.


Sherlock se réveilla dans un lit, quelque chose de frais posé sur son front, la sensation d'une main dans ses boucles brunes. Il papillonna des yeux, encore perdu dans les brumes du sommeil et murmura :

–John ?

–Je crains que non, mon garçon, lui répondit une voix féminine.

Son regard se posa sur le visage avenant de Mrs Hudson, l'une des cuisinières qui travaillait au château et qui, à l'époque où Mycroft avait dû endosser son rôle de roi et délaisser son cadet, s'était occupée d'un jeune Sherlock renfermé et capricieux, encore sous le choc de ce qui était arrivé à ses parents. Lorsque l'enfant était devenu adolescent, il l'avait chassée, arguant qu'il n'avait plus vraiment besoin d'elle.

–Vous avez fait un malaise. J'ai demandé à vous faire porter dans vos appartements et on m'a chargée de s'occuper de vous. Vous vous sentez mieux ?

–Je ne comprends pas vraiment ce qu'il s'est passé…

Il se dégagea doucement de la main qui s'était posée dans ses cheveux et appuya le linge humide un peu sur son front. Il avait l'impression qu'une colonie de pic verts avaient élu domicile dans son crâne. Le froid l'apaisait.

–Je dirais que vous avez fait une crise de panique, fit la vieille dame avec un sourire. Votre rythme cardiaque bien trop élevé couplé à votre anthropophobie en sont un bon indice.

Parfois, Sherlock oubliait que Mrs Hudson était l'une des femmes les plus intelligentes du royaume et qu'elle le connaissait assez bien pour savoir ce qui avait provoqué son malaise. Il tourna la tête, se demandant combien de temps il avait pu rester inconscient. Le soleil se couchait à travers la fenêtre.

–Le roi vous a fait porter pâle. Vous n'êtes pas forcé de rejoindre la fête de ce soir.

Sherlock retint le soupir de soulagement qui menaçait de franchir la barrière de ses lèvres et se contenta de se détendre. Il n'essaya pas non plus de se redresser, sachant pertinemment que Mrs Hudson l'en empêcherait et tempêterait s'il essayait de faire un seul mouvement.

–J'ai conscience de m'être mal comporté avec vous, fit le jeune prince au bout d'un moment.

–C'est le moins que l'on puisse dire.

Sherlock ne s'excusa pas, se contentant de lui adresser un simple regard désolé.

–Je suppose que c'est un peu ma faute. Je vous ai accordé bien trop de concessions et vous êtes devenu un enfant gâté.

Cette fois, le jeune prince lui lança un regard indigné. Mrs Hudson sourit et rit doucement. Sherlock lui rendit son sourire avant de laisser échapper un soupir.

–Ce mariage ne vous réjouit pas, pas vrai ?

C'était un euphémisme que de le dire.

–Ne me dites pas qu'il y'a une autre solution, s'il vous plaît.

–Je n'allais pas le faire.

A nouveau, Sherlock regarda par la fenêtre. Il aurait donné n'importe quoi pour y voir surgir John à cet instant. Il avait besoin du soutien de son amant pour mettre leur plan à exécution comme de l'air pour respirer.

–Mais j'allais vous dire que vous pourriez finir par l'aimer.

–Ça, c'est impossible.

–Qu'en savez-vous ?

Sherlock se tut. Mais il fut certain que son regard parlait pour lui. Il ne se voyait pas aimant quelqu'un d'autre que John. Il était tombé pleinement et irrémédiablement amoureux du jeune artiste et avait la certitude qu'il serait le seul et l'unique dans sa vie.

–Je vais vous faire porter de quoi manger. Vous êtes encore plus maigre que dans mes souvenirs.

Sur ce, Mrs Hudson se leva et disparut dans les couloirs.


Sherlock se glissa dans les couloirs, rasant les murs pour rejoindre les escaliers qui menaient tout en haut du château, jetant fréquemment des regards par-dessus son épaule. Cela ne l'étonnerait pas s'il était surveillé. Encore plus si Irène n'avait pas cherché à comprendre et l'avait dénoncé. Il ne croisa pourtant aucun garde et gravit les hautes marches de pierre sans aucune difficulté.

La jeune femme l'attendait en haut des remparts, ses cheveux noirs se soulevant au gré du vent, la lumière de la lune se reflétant sur sa peau pâle. Sherlock devait admettre qu'Irène était une très belle femme. D'aucun aurait dit qu'il avait une chance inouïe. Beaucoup disait déjà qu'ils formaient un très beau couple. Sherlock n'en avait rien à faire et même s'il s'accordait parfaitement avec la jeune femme, il savait qu'ils ne seraient jamais vraiment sur la même longueur d'onde.

–Drôle de choix, ces remparts, fit-elle sans se retourner, contemplant fixement l'horizon.

–Je veux vous laisser l'opportunité de me tuer si vous refusez ma proposition. C'était simplement un moyen de vous faciliter la tâche.

Ça n'était même pas un mensonge. Sherlock avait longtemps considéré l'idée et le cynisme dont il faisait preuve n'était même pas forcé. Il ne se débattrait pas si Irène décidait de l'éliminer avant le mariage. Il savait aussi qu'elle n'avait aucun intérêt à le faire.

–N'est-ce pas plutôt pour vous la faciliter à vous ? souligna-t-elle, confirmant ce que Sherlock pensait déjà.

Sherlock ne répondit pas. Finalement, Irène se tourna vers lui, s'assit au bord du vide. Pour une fois, aucun sourire n'étirait ses lèvres mais une lueur d'intérêt s'était allumée dans son regard.

–Je suis curieuse de savoir ce que vous allez me proposer, Sherlock Holmes.

–Une porte de sortie. Un moyen de vous échapper de cette vie que vous n'avez pas choisie. De vous libérer de vos chaînes.

–De quelles chaînes parlez-vous ?

–Ne faites pas semblant, Irène. Vous savez parfaitement de quoi je parle. Il ne tient qu'à vous de le remarquer, enfin. Vous n'êtes qu'un jouet aux yeux de votre père, un moyen comme un autre d'accéder au trône qu'il convoite, d'obtenir ce qu'il désire par votre biais. Il ne s'est jamais réellement intéressé à vous jusqu'à ce que vous représentiez l'opportunité de réaliser ses désirs. Vous n'étiez rien à ses yeux jusqu'à cette invasion, quatorze ans plus tôt, jusqu'à qu'il décide de vous façonner à son image. Une belle poupée prête à répondre à ses ordres, rien de plus. Il a éteint le feu qui brûle en vous, Irène. Il vous a rendue silencieuse et obéissante, comme n'importe quelle jeune femme que vous n'êtes pas. Ce feu ne demande qu'à reprendre. Je ne peux pas le rallumer pour vous, mais je peux vous y aider. Cela ne dépend que de vous. Ou vous choisissez de rester la petite fille sage et obéissante ou vous vous libérez enfin.

Dans le regard d'Irène brûlait une rage intense, contrebalancée par autre chose que Sherlock ne sut identifier. Il savait qu'il avait vu juste, il savait qu'Irène luttait contre l'envie de le frapper, celle de lui demander d'expliciter ses propos. Leur plan reposait en cet instant, seulement cet instant. Ou Irène choisissait de le jeter par-dessus le rempart ou elle l'écoutait jusqu'au bout. Sa vie ne tenait qu'à un fil et bizarrement, l'adrénaline pulsait dans ses veines et il se sentait bien. Mieux qu'il ne l'avait jamais été depuis longtemps.

–Qu'est-ce que vous proposez ? demanda finalement la jeune femme d'une voix froide.

–Vous lui laissez croire qu'il a gagné et au dernier moment, vous lui plantez un couteau dans le dos. Littéralement.

Irène ouvrit de grands yeux et ne put s'empêcher de se jeter sur lui, de l'acculer contre les remparts. Sherlock sentait le vide dans son dos. Il n'avait pas peur. C'était étrangement grisant cette mise en danger, en abîme, de se savoir sur le point de mourir. De ne pas vraiment connaître l'issue de la confrontation, incapable de lire dans les yeux de sa fiancée.

–Et qu'est-ce qui me dit que vous ne m'enfermerez pas dans une nouvelle cage ensuite ?

Sherlock émit un rire étranglé.

–Soyez réaliste, Irène. Ni vous ni moi ne saurions nous épanouir dans ce mariage. Il n'y aura jamais rien entre nous, nous ne sommes pas faits pour ça. Cependant, tant que vous serez sous la tutelle de votre père, vous serez prisonnière. Pas avec moi. Vous serez libre de faire ce qu'il vous chante, je m'en fiche. Vous n'aurez aucune contrainte, je vous en fais le serment, tant que vous me laissez ma propre liberté.

Ils s'observèrent un moment, sous la lumière tamisée, presque irréelle de la lune.

–Vous ne vous seriez pas battu comme cela avant. Pourquoi ?

–J'ai trouvé une raison de le faire. Et cela vaut tous les risques que je prends.

Une lueur de compréhension s'alluma dans les yeux d'Irène. Sherlock sembla apercevoir un éclair de tristesse dans les yeux de la jeune femme mais ce fut trop bref pour qu'il en soit certain. Elle fut vite remplacée par une détermination qui aurait pu effrayer Sherlock s'il ne connaissait pas un minimum sa fiancée.

–Je vous fais confiance.


La silhouette sur son lit lorsqu'il rentra dans la chambre le fit se figer sur place avant qu'il ne reconnaisse John. Il se jeta dans les bras de son amant qui le serra contre lui avec force, enfouissant son visage dans sa nuque, son souffle hérissant doucement les poils de son cou.

–Tu ne devrais pas être là.

John releva la tête, plongea son regard dans le sien. Il avait le regard étrangement grave, mais déterminé aussi.

–Je te voulais entièrement mien une dernière fois. Avant ton mariage.

Sherlock posa une main sur la joue de John, caressant du bout des doigts la peau douce et chaude.

–Je serai toujours tien, John. Peu importe à qui je suis lié demain. Je t'appartiens.

Le jeune artiste se hissa sur la pointe des pieds et déposa ses lèvres sur les siennes. Sherlock se laissa embrasser, entrouvrit les lèvres, laissa John fouiller tendrement sa bouche, trouver sa langue et la faire valser avec la sienne langoureusement, amoureusement. Les mains du jeune artiste effleuraient sa peau à travers le tissu des vêtements et Sherlock sentait se réveiller le désir dans son bas-ventre.

–Je t'aime, murmura-t-il tout contre les lèvres de son amant qui les dirigeait lentement vers le lit, sans jamais le lâcher des yeux.

–Je t'aime, répondit doucement John. Pour toujours.

Sherlock pressa de nouveau ses lèvres sur les siennes. Ils s'effondrèrent sur le lit, se déshabillèrent mutuellement sans jamais désolidariser leurs bouches, à peine quelques secondes pour reprendre leurs souffles. Les mains caressaient les peaux nues qui se pressaient l'une contre l'autre, le silence régnait, rompu seulement par leurs respirations erratiques, leurs gémissements étouffés par les oreillers, par leurs lèvres.

Ils ne s'endormirent que bien plus tard, repus du corps de l'autre, enlacés, emmêlés, se fondant presque l'un dans l'autre.


Sherlock achevait de se préparer pour la cérémonie quand la porte de sa chambre s'ouvrit dans un léger grincement. L'instant d'après, il voyait apparaître son frère dans le miroir, drapé dans ses plus beaux atours, ceux qui avait appartenus à leur père. Sherlock, lui, portait une chemise d'un blanc immaculé, brodée de fil d'or, tout comme la veste ajustée d'un noir plus profond que ses cheveux. Une épée pendait à son flanc et la lourde couronne qu'il ne portait jamais ceignait son crâne.

Ils ne dirent rien. Mycroft se contenta de se tenir près de son cadet, le contemplant par le biais du miroir. Ils savaient tous deux que tout se jouerait dans les prochaines minutes. Leur liberté, leur bonheur, leur futur. Mycroft posa une main sur l'épaule de Sherlock.

–Prêt ?

L'instant suivant, Sherlock engageait une étreinte puissante avec son aîné. Il ne savait pas pourquoi il avait ressenti le besoin subit de serrer son frère dans ses bras. Peut-être parce qu'il voulait se donner de la force ? Mycroft lui rendit son embrassade, bizarrement ému. Il n'y avait aucune raison. Pourtant, son petit frère dans ses bras remuait quelque chose en lui. Sherlock dut finalement y mettre fin et se recula.

–Allons-y.

Il avança doucement, la main de Mycroft reposant dans son dos, comme un soutien invisible.


Tous les regards étaient rivés sur l'entrée de l'église d'où devrait surgir Irène. Tout le village s'était rassemblé à la sortie de la chapelle déjà occupée par les invités de la famille royale. Sherlock attendait sur l'autel, près de Mycroft et du cardinal qui devait célébrer son union. En entrant, il avait aperçu John dans la foule. Ils avaient échangé un regard, songeant tous deux à la dernière nuit qu'ils avaient passée ensemble.

Et puis la musique avait retenti et les murmures s'étaient tus tandis qu'Irène, magnifique dans une robe d'un blanc si brillant qu'il aurait pu éblouir quiconque y regardait de trop près, entra au bras de son père. Elle chercha le regard de Sherlock tout en s'avançant vers l'autel, le trouva. Il la vit plonger la main dans un pli de sa robe, hésiter un bref instant, le regarder de nouveau. Ils s'approchaient toujours plus de l'autel, de leur destin. Sherlock hocha imperceptiblement la tête, comme pour l'inviter à exécuter leur plan. Elle avait encore le choix.

Son bras surgit à une vitesse folle de sa robe et l'instant d'après, le poignard habilement dissimulé dans sa robe se plantait dans la poitrine de Moriarty qui poussa un hurlement de douleur. Son sang éclaboussa la robe immaculée de sa fille, la teinta de rouge.

Les musiciens s'étaient arrêtés de jouer. Le monde s'était tu, comme suspendant l'instant tandis que James Moriarty tombait à genoux sur le sol de l'église, le souffle coupé, le poignard en plein cœur. Irène regardait son œuvre sans broncher, pas le moins du monde émue par les questions qui surgissaient dans le regard dans son père.

Le cardinal s'était évanoui. Sherlock et Mycroft se contentaient de regarder mourir leur ennemi. Le premier échangea un regard avec sa fiancée. Moriarty eut un râle, tandis inutilement une main vers celle qui l'avait poignardé, main qui retomba presque aussitôt.

Il était mort.

Tout était toujours silencieux. Et puis soudainement, un cri de rage rompit la quiétude presque solennelle de l'église et Sherlock eut à peine le temps de sentir la présence dans son dos. Il s'attendait à recevoir le coup sans pouvoir se dérober, sa dernière pensée fut pour John et pourtant, il ne ressentit rien. Au lieu de ça, il entendit le son mat d'un corps qui s'effondrait. Il se tourna brusquement et vit Mycroft, sur le sol de l'autel, une tache rouge qui grandissait sous son corps.

–Non…

Il tomba à genoux près de son frère, ignorant Sebastian Moran près d'eux qui venait lui aussi de tomber sur le sol et retourna le corps de Mycroft. Son frère avait déjà le regard vitreux. Il n'entendit même pas les cris d'horreur de l'assistance, ni celui qui hurlait son nom, il n'entendait plus rien, ne voyait rien d'autre que la tache de sang qui rougissait les vêtements de son frère.

–Non…

Les doigts de Mycroft se serrèrent sur les siens.

–Tu ne peux pas m'abandonner, Mycroft.

–Tu… tu t'en sortiras très bien sans moi.

–Tu sais très bien que non. Je t'en supplie, reste avec moi…

L'autre main de l'aîné des frères vint se poser délicatement sur la joue du cadet. Sherlock se rendit à peine compte qu'il pleurait, que sa vision se troublait de larmes. Mycroft ne pouvait pas partir, pas comme ça. Il n'avait pas le droit. Pourquoi avait-il été assez stupide pour s'interposer ? Mycroft avait toujours été le plus logique, le plus pragmatique, le plus intelligent d'eux deux. Alors pourquoi, pourquoi avait-il agi aussi stupidement ? Il n'avait pas le droit, pas le droit de le laisser comme ça. Il devait connaître le bonheur, la liberté, il le méritait. Il ne pouvait pas.

–Sois heureux, petit frère.

La main tomba de la joue, s'effondra sur le tapis rouge. Les yeux se vidèrent. La tête bascula vers l'arrière. La bouche rendit son dernier souffle. Le cœur cessa de battre. Et Sherlock explosa en sanglots, posant sa tête contre la poitrine ensanglantée de son aîné, ne cessant de répéter une litanie de non, de suppliques, d'injures à l'encontre de son frère.

–J'ai besoin de toi…

Mais Mycroft ne répondait pas, son regard obstinément fixé vers le ciel, vide de vie. Une main vint se poser sur son épaule. Sherlock ne bougea pas. Il ne voulait plus jamais bouger. Son frère était mort et c'était de sa faute. Il aurait dû être là, étendu sur le sol. A la place de Mycroft. Il voulait qu'on le laisse. Il voulait pleurer jusqu'à n'avoir plus de larmes, jusqu'à mourir à son tour de déshydratation.

–Sherlock…

John. Sherlock releva doucement la tête, la tourna vers son amant, agenouillé devant lui, sa main sur son épaule, un sourire contrit, désolé aux lèvres. Il savait qu'il avait le sang de son frère étalé sur le visage.

Ils étaient seuls. Seuls restaient dans la salle Lestrade, Irène, le corps de Moriarty et celui de Moran, celui de Mycroft, Sherlock et John. Les portes avaient été refermées. Alors Sherlock se jeta dans les bras de son amant, étouffant ses sanglots dans son cou. John le serra contre lui, lui murmurant des paroles vides de sens comme quoi tout était fini, que tout irait bien, que ça allait aller.

–Non, ça ne va pas, souffla Sherlock entre deux pleurs.

–Non. Mais c'est comme ça.

Le jeune prince releva la tête et embrassa John. Le jeune homme lui rendit son baiser, doux, compréhensif et Sherlock, en embrassant passionnément John se jura soudain une chose.

Il réaliserait les dernières volontés de son frère. Il serait heureux.


[1] Que James Cameron me pardonne ce petit emprunt, je n'ai pas pu m'en empêcher.

[2] Certains auront peut-être reconnu où a été puisée l'inspiration pour cette scène : le film d'animation Raiponce des studios Disney.


Note d'autrice : J'ai hésité à écrire la suite que j'avais en tête depuis un bon moment mais quand cette phrase m'est venue à l'esprit, j'ai décidé de conclure cet OS sur celle-ci. Du coup, voici ce que j'avais plus ou moins prévu pour la suite. Sherlock endosse son rôle de roi et rend la vie meilleure à ses sujets, aidé d'Irène avec qui, bizarrement, il se lie d'amitié. Il nomme John peintre officiel du royaume, officiellement pour son talent, officieusement pour pouvoir vivre leur passion en toute impunité. Il apprendra à John à lire, à écrire, à compter et ce dernier suivra quelques leçons auprès du médecin du royaume jusqu'à l'assister et le remplacer à la retraite de ce dernier. Il invitera également Harriet à vivre au château en tant que dame de compagnie de la reine et les deux jeunes femmes tomberont amoureuses l'une de l'autre. Greg reste le Premier Chevalier du royaume et se lie d'amitié avec John, sans jamais oublier Mycroft, son premier et seul amour (parce que si je n'écrirai pas de Mystrade où la romance est centrale, en avoir en fond d'OS ne m'est pas interdit !). Mrs Hudson surveillera de loin son petit protégé. Une fois les choses revenues dans l'ordre, Sherlock confiera le royaume à Irène et simulera sa mort pour disparaître, John avec lui et ensemble, ils iront explorer le monde, comme ils l'avaient rêvé.


Voilà, sur ce, la parenthèse guimauve et refermée, j'espère que ça vous aura plu. La semaine prochaine, nous nous retrouvons avec un nouveau Johnlock BBC plus "classique" !