Salut tout le monde ! Aujourd'hui je vous présente une courte nouvelle Johnlock qui se déroule après le hiatus.
Mais avant de vous laisser avec la première partie de ce texte, je voulais rendre un petit hommage à Una Stubbs qui nous a quittés jeudi dernier des suites d'une maladie. Elle a été la logeuse que nous avons tous rêvé d'avoir et une actrice formidable. Son interprétation de Mrs Hudson reposera à jamais au 221B.
TITRE : Remember me
SITUATION : Post-Reichenbach Fall (SE2EP3)
PAIRING: Johnlock
DISCLAIMER : Tentative de suicide!
RESUME : Leurs enquêtes, leur colocation, leur amitié, leur complicité, leurs fou-rires. Tout, tout, tout, envolé.
«SHERLOCK!
Le corps bascula, chuta vers le vide, emporté par la gravité. Il était incapable de bouger. Il n'arrivait pas à y croire. Parmi toutes les personnes sur cette fichue planète, le détective serait bien le dernier à faire une chose pareille. La conversation avait été coupée mais il gardait son téléphone serré entre ses doigts, si fort que ses jointures en blanchissaient. Il-ne-pouvait-pas-le-croire. C'était impossible.
Et puis le corps chutait, chutait encore, prenant de la vitesse à mesure que l'attraction terrestre devenait plus forte et il sentit ses jambes qui s'activaient seules, se précipitant vers St Barts, sans même prêter attention au monde autour de lui. Il n'y avait rien que ce corps qui tombait, que cette voix murmurant ses derniers mots, ces derniers mots qui lui étaient adressés.
John secoua la tête. Ça ne pouvait pas être ses derniers.
Il courut, jouant des coudes dans la foule, se fit renverser par un vélo, reprit sa course, le souffle court. Son cœur s'était emballé dans sa poitrine mais il refusait d'écouter la voix qui lui murmurait que c'était terminé, qu'il avait aperçu son visage écrasé sur l'asphalte, il refusait de l'entendre et refusait de remarquer que son cœur se serrait, que le souffle lui manquait.
Ça-ne-pouvait-pas-être-vrai. Ça ne pouvait pas.
A nouveau, il dut jouer des coudes parmi la foule qui s'agglutinait devant le corps de Sherlock, qui l'empêchait de retrouver son ami. Dans un état second, il lança son passe-partout, son «je suis médecin» qui ouvrait littéralement des portes.
Et il sentit que son cœur cessait de battre. Même sans voir son visage, il ne pouvait s'y tromper. Sherlock était là, immobile dans une mare de sang. Encore plus pâle qu'à l'accoutumée, drapé dans son long manteau noir, ses mèches tombant sur son front, collées sur son front par le liquide poisseux.
Sherlock était mort. Il s'était suicidé. Il avait sauté du toit, il lui avait dit adieu. Il ne savait pas si les plaintes étouffées qui sortirent de sa bouche ressemblaient à des mots, il sentit juste ses jambes qui le lâchaient à l'instant où la réalisation le frappait.
Il était seul. Et à mesure que tous les instants qu'il avait passés en compagnie du détective défilaient devant ses yeux qui ne voyaient plus rien, que ses oreilles n'entendaient plus rien que le «Adieu, John.» qu'avait prononcé Sherlock avant de se laisser tomber, que ses autres sens le quittaient, John prit pleinement conscience de ce que cela signifiait, de ce qu'il perdait.
Et soudain, il comprit. Il comprit que Sherlock Holmes, son arrogance, son génie, son impertinence, ses manies, ses expériences ses enquêtes, son excentricité étaient devenus le centre de son univers. Que John s'était transformé en planète qui gravitait autour d'une supernova et qu'elle avait explosée. Qu'il avait perdu son orbite, sa raison de vivre, que la puissance de l'explosion avait soufflé son existence, l'avait réduite à néant.
Il comprit qu'il avait perdu la chose la plus importante de son existence. Et que c'était irrémédiable.
Il comprit, alors que ses yeux se posaient sur le regard vide, éteint, fixant le ciel, qu'on le tirait inutilement, qu'il avait perdu l'amour de sa vie. Et qu'ironiquement, il ne s'en rendait compte qu'au moment où il était trop tard.
John fixait sans vraiment le voir le plafond de sa chambre, dans le noir. Il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il n'y arrivait plus depuis la mort de Sherlock. Il savait que son meilleur ami avait été inhumé aujourd'hui. Il avait été incapable d'assister à l'enterrement. Il avait lâchement abandonné Mrs Hudson qui s'était rendue seule à la cérémonie, avait à peine réagi à ses sollicitations lorsqu'elle était revenue.
Il vivait dans un état second depuis une semaine, en pilote automatique, répondant quand il sentait que c'était nécessaire, se plongeant dans un travail acharné – d'où on essayait tant bien que mal de l'en tirer – qui le laissait épuisé. Et pourtant, il ne parvenait pas à dormir. Chaque fois que ses yeux se fermaient, l'image de son colocataire qui s'effondrait, s'écrasait sur l'asphalte envahissait sa rétine. Chaque fois qu'il s'endormait des cauchemars l'assaillaient.
C'était invivable. Et c'était sans compter sur la douleur permanente qui étreignait son cœur, celle de la certitude d'avoir perdu sa moitié, son tout, son âme-sœur sans jamais avoir pu lui dire, sans jamais avoir pu l'aimer pleinement.
Il en voulait au monde entier. A son père pour l'avoir forcé à nier chaque fois qu'on sous-entendait qu'il aurait pu être attiré par les hommes. A sa mère pour n'avoir rien fait contre ça. A sa sœur qui, malgré elle, était instigatrice de tout ça. A Mycroft pour ne pas avoir su protéger son frère. A Moriarty pour avoir détruit le génie qu'était son colocataire, aux journalistes pour ne cesser de répéter que Sherlock était un imposteur, à Sherlock pour avoir sauté, pour l'avoir abandonné. A lui-même pour s'être aveuglé, pour avoir rejeté ses sentiments, pour ne pas avoir vu que son meilleur ami allait mal, pour l'avoir laissé seul.
–Tu vois mais tu n'observes pas.
A cette voix, à cette présence qui le hantait en chaque instant, cette création de son esprit désespéré peut-être plus vraie que nature mais qu'il savait irréelle et qui tordait son cœur de douleur. Parce que ce n'était pas Sherlock et ça ne serait jamais lui, parce qu'il était mort et que John ne faisait que lutter contre la solitude en le faisant vivre dans sa tête.
John se redressa et lança un regard noir en direction de la porte close, là où son esprit avait matérialisé la silhouette de son ex-colocataire. Ce jour-là, il portait une chemise prune, celle qui mettait si bien la peau du détective en valeur. John ne l'avait jamais remarqué. Ou plutôt si mais il avait préféré l'ignorer. Un sourire fleurissait sur les lèvres de Sherlock.
– Tu te rends compte de ce que tu as gâché? De ce que tu as perdu ?
– La ferme, murmura-t-il au silence.
Mais le Sherlock de son esprit n'écoutait pas plus que le réel. Il continua sur sa lancée.
– De ce que tu aurais pu avoir ?
– Tais-toi, Sherlock.
– Tu as tout perdu. Par pure lâcheté.
– Je ne suis pas lâche.
— C'est toi que tu contredis. Je suis seulement dans ta tête.
John ne répondit pas. Il savait qu'il avait raison.
– Tu aurais pu faire quelque chose.
Sherlock ricana.
– Moi ? Le sociopathe ?
– J'en sais rien, c'est toi le génie de nous deux ! Et puis personne n'a jamais cru à cette histoire de sociopathe, pas même toi.
John se laissa retomber sur le matelas en soupirant, se rendant compte qu'il s'énervait contre un fantôme. Il aperçut du coin de l'œil que ledit fantôme s'était assis sur son lit. Il n'était même pas capable de le faire disparaître quand bon lui semblait. Il plongea son regard dans celui de l'apparition.
– Tu me manques… Je ne peux plus vivre sans toi, Sherlock. Je vais devenir dingue.
Sherlock ne dit rien. Mais John savait ce qu'il pensait. Il l'était déjà. Le médecin le pensait aussi.
–Je t'aime. Je t'aime et tu ne le sais même pas et tu ne le sauras jamais parce que maintenant tu es dans cette putain de tombe, sous cette putain de terre et tu m'as laissé seul et je suis incapable de vivre sans toi.
– Je suis désolé.
Et l'apparition le semblait vraiment, désolée. Ses yeux semblaient même humides comme sur ce toit. Du moins, John l'avait imaginé. La voix tremblante de son meilleur ami tandis qu'il lui demandait de garder ses yeux fixés sur lui s'imposa à sa mémoire. Il sentit sa propre vue qui se brouillait.
– Pourquoi tu as fait ça, hein ?
Seul le silence lui répondit. John tourna la tête, contempla le tiroir de sa table de nuit. Son arme était à l'intérieur. Il la contemplait toutes les nuits, en se demandant s'il oserait la prendre et s'en servir. S'il oserait mettre fin à ses souffrances. Chaque fois, il renonçait, sans doute par lâcheté.
Ce soir-là, pourtant, il ne ressentit aucune peur. Il avait l'impression de ne plus rien ressentir, que plus rien n'avait d'importance. Il se redressa dans son lit, ouvrit le tiroir. Sortit le revolver. Le contempla. Une balle. Juste une balle et tout serait terminé. Juste une balle et puis la délivrance, l'absence, le néant. Rien qu'une balle. Ça n'avait rien de difficile. Il en avait tiré des centaines en Afghanistan. Ça n'était qu'une de plus.
– Ne fais pas ça, John, persifla l'apparition d'un ton horrifié .
– Tu l'as bien fait, toi.
Il n'aurait pas voulu être aussi sec, que son regard soit si dur. Que celui de Sherlock soit teinté de crainte, qu'il brille de larmes retenues. John avança une main vers la silhouette. Elle ne fit que traverser le vide. Il savait pourtant que Sherlock n'était pas vraiment là. Ça n'empêchait pas d'être affreusement douloureux. Son regard glissa un instant sur le revolver. Il n'hésita plus. Sa décision était prise. Il regrettait simplement que l'arme n'ait pas de silencieux. Il allait réveiller Mrs Hudson deux étages en dessous sans pouvoir lui laisser quelques heures de répit avant de le trouver.
– Ne fais pas ça, John, je t'en supplie.
Le médecin n'esquissa qu'un pauvre sourire.
– Je veux te rejoindre, maintenant. Et tu ne peux pas m'en empêcher. Tu es mort et je vais l'être aussi. Et on sera ensemble. Je ne veux pas d'une vie où tu n'es pas.
Il ne laissa pas le temps à l'apparition de répondre. Il désenclencha le cran de sûreté, arma son bras et posa le canon contre sa tempe. Le coup de feu résonna dans la nuit noire et John s'effondra, accueillant le néant avec félicité, un sourire aux lèvres.
Bip. Bip. Bip. Bip.
Ce fut la première chose qu'il remarqua en reprenant conscience. Le son régulier et strident d'un monitoring à travers la brume qui envahissait ses oreilles, rendant tous les sons indistincts. Malgré tout, il fut capable de deviner qu'il se trouvait dans un hôpital, allongé dans un lit et que le monitoring était rattaché à lui. Lentement, l'impression qu'elles pesaient chacune deux tonnes, il souleva les paupières, papillonna des yeux un instant, sa vision complètement floutée, la rétine agressée par la lumière blanche et crue de la chambre dans laquelle il se trouvait et les referma aussitôt, sentant poindre la douleur dans son crâne.
Il effectua une seconde tentative et cette fois, put ouvrir les yeux, stabiliser sa vision et poser son regard sur une silhouette dans le fond de la pièce. Il fronça les sourcils afin de mieux la distinguer. C'était un homme drapé dans un costume trois-pièces qui lui donnaient des airs d'arrogance et de suffisance mais aussi d'une certaine puissance, des cheveux brun-roux encadrant un visage ovale percé de deux yeux bleu sombre, des yeux qui auraient toute leur place au beau milieu des glaciers. L'homme, que John ne connaissait pas – et qui pourtant était ici, dans sa chambre d'hôpital, ce qui nécessairement signifiait que lui savait qui il était – s'appuyait avec négligence sur un parapluie noir.
«Bon…jour ? soir ? tenta John parce qu'il n'avait aucune idée du jour qu'on était et du temps qu'il avait passé sans doute dans le coma ou simplement inconscient, s'étranglant à moitié dans sa voix rauque. Il hoqueta la gorge affreusement sèche.
L'inconnu s'approcha, le toisant de toute sa hauteur sans répondre et à la place, se saisit d'un verre d'eau qu'il tendit à John sans aucune forme de douceur ou de sollicitude. L'intéressé s'en saisit, heureux de remarquer que ses mains et ses doigts lui obéissaient avant de vider le contenu du verre dans sa gorge qui avait présentement des allures de déserts arides. Tout en buvant, John fouillait frénétiquement dans sa mémoire pour essayer de trouver qui était cet homme mais la chose était vaine, il était certain de ne pas le connaître.
Il reposa le verre sur la tablette près de lui et braqua son regard sur l'homme qui le contemplait toujours, silencieux.
– Je suis désolé, mais je ne sais pas qui vous êtes, dit-il au bout d'un moment.
Pendant un instant, John crut voir passer une expression surprise sur le visage fermé et neutre de son interlocuteur mais ce fut trop bref pour qu'il en soit certain.
– Savez-vous quel jour nous sommes ?
John ouvrit la bouche, la referma, complètement perdu. Il n'en avait aucune idée.
– Aux dernières nouvelles… je dirai que nous sommes quelque part entre juillet et août… 2009 ?
Sa voix s'était faite résolument interrogative. Ces derniers temps, il lui avait été difficile d'évaluer le défilement des jours. Cette fois, John fut certain que le mystérieux inconnu qui lui faisait face avait hésité. Il se recomposa d'ailleurs aussitôt un masque d'indifférence avant de demander.
– Puis-je vous demander votre nom ?
John n'était pas stupide. Il savait pourquoi on lui posait cette question.
– John Hamish Watson. Je suis né le 6 avril 1980 [1], je suis médecin militaire, formé à l'hôpital St Barts de Londres, Capitaine des Cinquième Fusiliers de Northumberland. J'étais en mission en Afghanistan et j'ai sans doute été blessé, raison pour laquelle je suis ici en train de vous parler.
Il ne savait même pas pourquoi il défiait son interlocuteur. C'était stupide, surtout qu'il ne le connaissait pas.
Jusqu'à présent, John ne s'était pas intéressé à son corps et à la possibilité qu'il pourrait lui manquer au hasard une jambe, un pied ou une oreille. Mais à présent qu'il avait émis l'hypothèse de la blessure de guerre, il sentait parfaitement l'étau dans lequel sa tête était retenue prisonnière et il ne lui fallut pas plus pour comprendre qu'il avait dû recevoir une balle en plein dans le crâne. Et que les questions de l'inconnu étaient parfaitement légitimes.
– Amnésie rétrograde ? demanda-t-il finalement.
Si ses hypothèses se révélaient exactes, il n'était pas assez sérieusement atteint pour avoir oublié les bases de son métier.
– On doit vous faire passer un scanner. Mais il semblerait que oui. Nous sommes le 21 mai 2012, Dr Watson.
John se figea dans son lit – aussi franchement que cela était possible de se figer lorsqu'on était allongé dans un lit d'hôpital – incapable de formuler une parole, une pensée cohérente. Il devait avoir mal entendu. Trois ans de sa vie ne pouvaient pas s'être évaporés d'un claquement de doigts.
Et pourtant, il n'avait aucun autre souvenir que celui d'avoir embarqué dans un avion pour l'Afghanistan et, depuis ce jour-là, de se battre, donner des ordres à ses hommes, soigner, recoudre, opérer, sous une pluie de balles, soldats et civils. Et puis plus rien.
Par pur réflexe, le médecin décida de repasser sa vie dans sa tête. Son enfance, l'amour indicible qui unissait sa famille, les sorties au parc, les Noël, sa vocation, les années rugby; puis l'adolescence et les premières copines d'Harriet, son père qui devenait dingue et lui au milieu de tout ça qui s'interrogeait sur sa propre orientation sexuelle mais qui tentait de plaire à son paternel et taisait sa bisexualité, sa mère qui perdait les pédales et puis les premières beuveries et l'accident qui le rendit orphelin, les disputes avec Harry et finalement son engagement dans l'armée, ses années de médecine et puis son service en Afghanistan. Tout était là, exceptés les trois dernières années.
Durant tout le temps qu'il fallut à John pour faire défiler ses souvenirs, l'inconnu resta silencieux. Cette fois, John était certain de ne l'avoir jamais rencontré. A moins qu'il ne soit apparu dans ce trou de trente-trois mois ?
– Je suis Mycroft Holmes, déclara-t-il, comme lisant les pensées du militaire.
– Est-ce qu'on se connaît ?
– Plus ou moins.
Ça n'était pas une réponse et l'autre semblait parfaitement s'en rendre compte.
– Est-ce que vous savez ce qu'il m'est arrivé ?
– Vous avez vraisemblablement pris une balle dans la tête qui a sans doute touché l'hippocampe et effacé une partie de votre mémoire. Mais ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre, n'est-ce pas ?
John fronça le nez, sentant l'antipathie poindre au plus profond de lui-même. Il n'aimait pas vraiment que l'on se moque de lui. Surtout qu'il savait parfaitement ce que son amnésie signifiait. On lui retirerait le droit d'exercer en tant que médecin, peu importe qu'il n'ait pas oublié ce qui concernait son métier. Il n'aurait aucun droit, aucun moyen de reprendre sa profession, encore moins de retourner au front surtout si la balle avait touché d'autres parties de son cerveau et endommagé ses capacités locomotrices.
Lorsqu'il reporta son attention sur le dénommé Mycroft Holmes, il aperçut l'ombre d'un sourire contrit sur ses lèvres.
– Je devrais sans doute appeler votre médecin référent.
John ne répondit pas, l'air sombre. Qu'allait-il faire à présent ?
Lorsque Mycroft referma la porte de la chambre 221 – triste ironie, il devait le reconnaître – trois corps, dans une synchronisation digne des plus grands ballets classiques se redressèrent pour lui faire face. Seule une voix pourtant, posa la question qui brûlaient toutes les lèvres:
– Alors ?
– Il n'a aucun souvenir des trois dernières années.
Un long silence suivit ses paroles mais pas parce que Mycroft avait annoncé les choses comme il aurait déclamé la météo mais parce que Molly, Greg et Mrs Hudson étaient bien trop abasourdis pour répondre, partagés entre le soulagement et la confusion.
– Il ne se souvient de… vraiment rien ? reprit finalement Lestrade après avoir échangé un regard avec les deux femmes.
– Non. Il pense être de retour d'Afghanistan. Il sait quel jour nous sommes, cependant et je ne l'ai pas contredit.
Le visage de Molly se peignit d'indignation. Elle était médecin – légiste certes – mais elle savait que révéler à un amnésique qu'il avait oublié une partie de sa vie après quelques jours dans le coma était très peu recommandé, surtout avec le tact légendaire dont les frères Holmes faisaient preuve.
– Et Sherlock ? demanda-t-elle à la place.
– Il a vraisemblablement oublié son existence.
A nouveau, un long silence suivit ses paroles. Mycroft les laissa digérer l'information avant d'attaquer:
– Et au vu de ce qu'il s'est récemment produit, il vaut mieux que les choses restent ainsi. John a été effectivement blessé au front et rapatrié en Angleterre, il est réformé et bénéficiera d'une somme d'argent – que je me chargerai de lui verser en guise de pension militaire. Nous bannirons toute chose pouvant lui faire recouvrer la mémoire et ne mentionnerons jamais Sherlock, ni son blog que je ferai supprimer, ni les enquêtes. Je m'arrangerai pour qu'il reste assez longtemps dans cet hôpital pour que le monde oublie le suicide de mon frère et qu'on ne risque un afflux de souvenirs.
Ses trois interlocuteurs acquiescèrent vigoureusement.
– Et Baker Street ? demanda Mrs Hudson d'une voix basse.
Elle n'était pas certaine de vouloir remettre les pieds dans l'appartement si John n'y était plus. L'endroit n'était pas synonyme de très bons souvenirs.
– Je préférerai qu'il y retourne. Il nous sera plus facile de le surveiller.
– Et s'il se rappelle ?
– Je suppose que nous pourrons l'arranger de manière à ce qu'il ne le reconnaisse pas.
Personne ne dit rien mais tous entendirent qu'il coûtait à Mycroft de déplacer les affaires de son cadet.
– Très bien. On peut aller le voir ? quémanda Molly.
– Je dois d'abord prévenir ses médecins. Nous avons assez attendu.
Il s'avéra qu'effectivement, John ne reconnut pas Baker Street et crut sans problème qu'il s'agissait d'un appartement gracieusement cédé par l'armée en guise de compensation – même s'il trouvât le loyer ridiculement faible pour la localisation (Mycroft était là pour s'assurer qu'il y habiterait). Il n'essaya bizarrement pas de retrouver ses souvenirs. A quoi bon se remémorer des mois de sang, de sable, de guerre, de coups de feu ? A quoi bon essayer de récupérer ce qui lui avait arraché sa vocation? On lui proposa bien de devenir une sorte de consultant pour l'hôpital mais jamais de redevenir un médecin à part entière et John ne voulait pas n'être qu'une sorte de stagiaire à qui on ne laissait rien toucher. Il préférait encore ne rien faire. Il avait réalisé des opérations à cœur ouvert en plein milieu d'un champ de bataille, avait vu plus de blessures, de morts violentes au cours des quelques mois dont il se souvenait encore, que tous ces médecins réunis. Il n'avait pas sa place dans ce rôle-là.
La balle qui avait laissé une marque à peine visible sous ses cheveux – John avait d'ailleurs trouvé la cicatrice assez étrange pour une cartouche qui l'aurait percuté depuis plusieurs mètres de distance – n'avait pas affecté que sa mémoire. Il avait désormais une claudication permanente et devait s'appuyer sur une canne que Greg lui avait apportée chaque fois qu'il se déplaçait. Au début, elle l'avait gêné, puis il s'était habitué à la douleur ou elle avait tout simplement disparu, et à présent, il n'y avait que sa jambe raide qu'il traînait derrière lui.
Greg vint d'ailleurs souvent lui rendre visite à l'hôpital et après sa sortie bien que John n'ait aucun souvenir de sa rencontre avec le DI de Scotland Yard – qui lui avait raconté un truc pas clair à propos de rugby et de soirées, John n'avait pas posé de questions et s'était contenté d'acquiescer – et malgré tout, John avait fini par bien l'apprécier. Molly aussi, qu'il avait croisée à St Barts pendant sa rééducation et Mrs Hudson qui le couvait comme un enfant de cinq ans mais qu'il ne reprenait pas. Il n'y avait que Mycroft qu'il voyait peu et restait toujours froid et cordial avec lui. Il ne se doutait pas une seconde que tout ce petit monde s'inquiétait pour lui, craignant qu'il n'explose d'une seconde à l'autre.
Le reste du temps, l'ex-militaire et médecin s'ennuyait dans son salon, tournait en rond à chercher ce qu'il pourrait faire de sa vie, à s'abîmer dans des romans, ses préférés restants les polars où il tentait souvent de deviner la fin.
Une fois, John s'était intéressé à une affaire dont Greg avait la charge et lui avait posé de nombreuses questions auxquelles le DI avait répondu anxieusement, de peur de ne raviver des souvenirs et puis John avait émis une hypothèse que Greg avait trouvé absolument brillante. Il s'était avéré que l'ex-médecin avait vu juste et c'est ainsi que le policier commença à venir narrer ses enquêtes à son ami jusqu'à ce que ce dernier ne finisse par le suivre sur les scènes de crime sans que jamais personne ne pose de questions. Son expertise médicale et un étrange talent pour deviner des choses – talent que le principal concerné ne s'expliquait pas – étaient d'un grand soutien pour Scotland Yard.
Même si Greg avait un pincement au cœur dès que son ami s'essayait aux déductions, avec un succès moindre que l'ancien consultant du Yard, sans même savoir qu'il marchait dans les pas de son meilleur ami.
Parfois, cela lui faisait encore plus mal parce qu'un soir, il y'a plusieurs mois, il avait retrouvé John dans un bar, à moitié saoul parce qu'il s'était véhément disputé avec Sherlock, et le médecin avait commencé à divaguer à propos de son ex-colocataire et de ses nombreuses qualités, de sa beauté, de son arrogance et de «bordel-mais-qu'est-ce-qu-il-est-chiant-et-désirable-et-que-j'hésite-toujours-entre-l'embrasser-et-lui-foutre-la-tarte-de-sa-vie» avant de finalement s'effondrer endormi sur le canapé du policier. John ne se souvenait sans doute pas de ça avant sa tentative de suicide mais Greg trouvait incroyablement triste que l'ex-médecin ait oublié ses sentiments pour le détective alors que son inconscient, lui, s'en souvenait parfaitement.
John avait finalement remonté la pente, doucement, sûrement et il ne se doutait pas une seconde qu'à des kilomètres de là, son seul souvenir parvenait à garder en vie un homme à bout de forces.
2 ans plus tard…
– Les écoutes le confirment: il va y avoir un attentat à Londres. Un gros.
Impassible, Sherlock passa la veste qu'on lui tendait, appréciant la douceur du tissu sur sa peau. Il avait l'impression de revivre enfin. Mais pas entièrement. Il lui manquait encore quelque chose pour pleinement redevenir lui-même et n'en déplaise à l'agent qui était mort pour prévenir les services secrets de l'attentat prochain, Sherlock avait des priorités autrement plus urgentes qu'arrêter ce terroriste.
Son visage l'avait hanté pendant deux ans. A chaque seconde, chaque minute, sa voix l'avait accompagné et sans lui, Sherlock n'aurait jamais tenu. C'était ironique qu'il se soit rendu compte de l'importance qu'il avait pris dans sa vie seulement quand ils allaient être séparés. Parce qu'assurément, il était devenu son monde. Pour Sherlock, la Terre n'avait jamais tourné autour du Soleil – ou du moins, il n'en avait jamais eu quelque chose à faire – en tout cas, il était certain d'une chose, lui gravitait autour de John Watson depuis la seconde où il l'avait aperçu.
S'il était parvenu au bout de sa mission, c'était parce que John lui avait enjoint de continuer dans son Palais Mental. Il aurait depuis longtemps abandonné si le médecin ne l'avait pas persuadé du contraire.
Il ne pouvait plus attendre pour le revoir, peu importe à quel point John lui en voudrait de lui avoir menti.
– Et John Watson ?
Un long silence suivit ses paroles. Le temps s'était comme arrêté, figé. Sherlock se tourna vers son frère. Pour la première fois de sa vie, le détective vit son aîné pâlir.
– Quoi ? Qu'y a-t-il ?
Seul le silence menaçant, oppressant, lui répondit. Pendant tout le temps que Sherlock avait passé à démanteler le réseau de Moriarty, il n'avait pas pu prendre une seule nouvelle de John. Il ne savait pas ce qu'était devenu son meilleur ami. Il aurait pu se passer des tas de choses en deux ans sans qu'il ne le sache et il sentit l'angoisse monter en flèche tandis que son cerveau élaborait des centaines d'hypothèses à toute vitesse.
– Mycroft.
Son frère dut entendre la tension dans sa voix car il chassa d'un geste de la main son assistante, lui demanda de fermer la porte et tira son frère jusqu'à la chaise en face de son bureau. Puis il s'installa de l'autre côté, sans un mot. Sherlock, lui, était incapable d'en prononcer un seul depuis que l'idée que John soit mort pendant son absence avait franchi la barrière de ses pensées et qu'il voyait son monde s'effondrer quand son frère lui annoncerait qu'il avait vu juste.
Il ne pouvait pas perdre John. Sherlock n'avait jamais versé dans le sentimentalisme ou le romantisme mais il était persuadé que le médecin était comme une moitié de lui-même, que sans lui, il n'était plus Sherlock Holmes. Il avait besoin de John. De sa présence, de sa gentillesse, de son sourire. De l'aimer.
–Mycroft. Que-se-passe-t-il ?
Son frère soupira, passa une main dans ses cheveux et finalement, sans regarder Sherlock, lâcha:
– John n'a pas supporté ta mort. Il s'est tiré une balle dans la tête et…
A partir de l'instant où la sentence tomba, Sherlock n'écouta plus son aîné, en proie à une violente crise de panique qui lui tordit l'estomac. Sa vision se brouilla, les sons se noyèrent dans l'entêtant battement de son cœur qui s'affolait tandis qu'il avait l'impression de perdre pied, que la tête lui tournait. Il sentit à peine que deux bras le saisissaient fermement alors qu'il essayait de calmer le séisme qui secouait dangereusement son Palais Mental, incapable de voir devant lui, entendant vaguement qu'on l'appelait, qu'on essayait de le ramener sur Terre.
– … pas mort, Sherlock ! Il n'est pas mort, écoute-moi, je t'en prie !
Le détective revint brusquement à la réalité quand la voix de son frère qui le secouait avec brusquerie le tira de son état second. Sa vision redevint brusquement nette et il grimaça de douleur. Ses blessures n'étaient pas encore complètement cicatrisées et le secouer comme un prunier n'était franchement pas recommandé. Mycroft le relâcha lorsqu'il vit qu'il avait repris ses esprits et revint s'asseoir face à lui.
– John n'est pas mort, répéta l'aîné des frères d'une voix douce que Sherlock n'avait plus entendue depuis son enfance.
– Alors qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? demanda-t-il, le souffle lui manquant.
– La balle a touché l'hippocampe. Il est amnésique, Sherlock. Il ne se souvient de rien entre son rapatriement d'Afghanistan et ton suicide.
Sherlock eut l'étrange impression qu'une bombe avait explosé dans sa tête. John était amnésique. Envolés les trois ans qu'il avait partagé à ses côtés. Leurs enquêtes, leur colocation, leur amitié, leur complicité, leurs fou-rires, leurs sorties au restaurant, leurs courses-poursuites dans Londres, toutes les fois où ils avaient frôlé la mort côté à côte, les soirées en planques, serrés l'un contre l'autre, ou celles qu'ils avaient passées à Baker Street…
Tout, tout, tout, envolé.
Et cela faisait terriblement mal. C'était pire que toutes les douleurs que Sherlock avait pu expérimentées en Serbie. Pire que tout. Savoir que John, pour qui il avait tout supporté, pour qui il avait survécu ne se souvenait pas de lui était pire que l'enfer, il en était certain.
– Non.
Il ne vit pas le regard triste que son aîné posa sur lui, trop choqué pour le remarquer.
– Il ne peut pas avoir tout oublié.
– Je suis désolé, petit frère.
Sherlock releva la tête, darda un regard noir sur son aîné. Il avait besoin d'évacuer et Mycroft se trouvait être un très bon réceptacle à sa colère. Il avait même une excuse toute trouvée pour le blâmer.
– Et tu n'as rien fait pour qu'il les retrouve ? Tu savais que je reviendrai ! Ça t'amuse, pas vrai ? De me torturer, comme ça ? Tu ne supportes pas qu'il ait pris ta place dans ma vie et tu as pensé que c'était l'occasion rêvée pour la récupérer. Alors tu n'as rien fait.
Mycroft ne répondit rien, se contentant de contempler son cadet tristement. Il comprenait sa douleur et sa colère. Mais il ne pouvait rien y faire.
– S'il avait recouvré la mémoire, il aurait recommencé Sherlock. Et cette fois, il n'en aurait pas réchappé. C'était mieux ainsi.
Sherlock ne trouva rien à redire. Son frère avait raison. Aussi douloureuse la réalité fut-elle, il préférait un John bien vivant qui ne se souvenait pas de lui qu'un John mort, six pieds sous terre qu'il ne reverrait jamais.
– Qu'est-il devenu ? demanda timidement le détective.
Il connaissait assez son ami pour savoir qu'il avait sans doute refait sa vie depuis. Encore plus s'il ne se souvenait plus de lui.
– Il vit à Baker Street. Seul. Il ne tient qu'à toi de lui réapprendre à te connaître.
Sherlock releva un regard plein d'espoir vers son frère et saisit le dossier qu'il lui tendait. Et sans un mot, il se leva, l'ouvrit et tout en marchant, se mit à lire les informations collectées par Monsieur le Gouvernement Britannique à propos de John.
Mrs Hudson avait hurlé en le voyant puis elle lui avait préparé du thé tout naturellement en babillant sur à quel point il était extraordinaire qu'il soit de retour, que ses deux garçons allaient de nouveau être réunis et que c'était sans doute le plus beau jour de sa vie depuis que son mari avait été exécuté. Sherlock la laissa parler, un vague sourire aux lèvres, l'estomac serré d'expectation. Il savait qu'il reverrait bientôt John, c'était d'ailleurs plus pour lui que pour sa logeuse qu'il était ici. Mais il avait peur. Parce que lorsqu'il reverrait son colocataire – il refusait de penser qu'il ne l'était plus – ses souvenirs ne manqueront pas d'affluer mais John ne le reconnaîtra pas. Il ne sera rien de plus qu'un inconnu – l'ancien locataire de Mrs Hudson, c'était ce sur quoi ils s'étaient accordés un peu plus tôt, quand la vieille dame l'avait laissé en placer une – et rien de plus. Pas son meilleur ami. Pas celui qui avait partagé sa vie – même si leur relation n'avait jamais évolué plus loin que l'amitié – quelques années plus tôt.
Et il avait peur de ne pouvoir le supporter.
Sherlock n'eut cependant pas le loisir de réfléchir plus longtemps à la question que la porte d'entrée s'ouvrit et malgré la claudication, Sherlock aurait reconnu ce pas entre mille. Mrs Hudson n'avait visiblement rien entendu car elle continuait de babiller joyeusement tout en resservant du thé – passablement mauvais, selon le détective car seul celui de John était acceptable – à son ex-locataire. Les pas se rapprochaient et l'estomac de Sherlock se nouait un peu plus. John allait rentrer, saluer sa logeuse avant de monter à l'étage et lui serait là, pantois, à regarder l'homme dont il avait rêvé deux ans durant sans pouvoir l'approcher, le serrer dans ses bras pour s'assurer qu'il était là, pour regarder cette cicatrice sur sa tempe là où la balle était entrée.
Cette fois, Mrs Hudson s'était tue et c'est dans le silence que John entra dans la pièce. Le cœur de Sherlock rata un battement tandis qu'il observait son ami, détaillait les traits volontaires de son visage, sa peau qui avait depuis longtemps repris sa teinte naturelle, ses cheveux blonds, ses yeux d'un bleu pur, sa canne et son sourire, ce sourire qui avait tant manqué à Sherlock.
Le regard de John accrocha le sien. Le temps s'arrêta un instant, le cœur du détective aussi. Et puis John lui sourit doucement, poliment et Sherlock sentit un poids tomber dans son estomac. C'était le sourire que John réservait aux inconnus, à ses patients souvent, pas celui qui fleurissait sur ses lèvres quand il voyait Sherlock. Pendant un bref instant, le détective avait espéré que Mycroft lui ait raconté des inepties.
Il n'en était rien.
John, de son côté, tentait vainement de reprendre contenance. L'homme qui lui faisait face, qui le contemplait avec une intensité telle que l'ex-médecin se sentait s'embraser sous ce regard, était… Il n'y avait aucun mot pour décrire ce qu'il voyait. Les boucles noires, la peau pâle, les yeux irréels, les pommettes saillantes, les traits taillés à la serpe, la silhouette élancée drapée dans un costume impeccable, l'air d'avoir été taillé sur mesures pour lui, tout ça ne pouvait être qu'un mirage. Un être aussi beau ne pouvait pas exister.
John ne sut pas comment il parvint à ne pas rougir et à simplement sourire à cet inconnu qui lui faisait tourner la tête quand Mrs Hudson les présenta:
– John, je vous présente Sherlock Holmes, mon ancien locataire. Sherlock, voici John Watson.
Le dénommé Sherlock se leva et tendit une main que John aurait presque crue hésitante si le mouvement n'avait pas été si sûr de lui et il la saisit, sa main se refermant sur les longs doigts blancs tandis que leurs regards se rencontraient, de nouveau.
Et quelque part au fond de lui, John eut l'intime conviction qu'il connaissait ce regard.
– Afghanistan ou Iraq ? fit soudain son interlocuteur avec l'ombre d'un sourire et John se figea sur place, abasourdi.
– Par… pardon ?
–Où c'était, en Afghanistan ou en Iraq ?
– Je… Afghanistan, mais…
Tout cela lui semblait étrangement familier et déroutant. Il avait besoin de s'asseoir. Comment ce parfait inconnu – dont le regard lui disait quelque chose – pouvait-il savoir qu'il avait fait la guerre ? Le sourire qui fleurit sur les lèvres du dénommé parfait inconnu fit valser toutes les questions de John. Il se damnerait pour ce sourire. Mon Dieu… Une telle chaleur se répandit dans son corps qu'il avait l'intime conviction que son sang s'était transformé en lave en fusion. Il se rendit compte qu'il tenait toujours la main de Holmes dans la sienne et en baissant les yeux, il la relâcha.
– Comment… Comment est-ce que vous…?
– C'est mon métier.
– Qu'est-ce que vous faites exactement ? demanda John, réellement curieux.
L'autre ne fit qu'esquisser un sourire.
– Je suis si contente de vous revoir, Sherlock ! s'exclama Mrs Hudson, ramenant les deux hommes sur Terre.
Ils l'avaient complètement oubliée. Sherlock n'eut pas le temps de déduire le sourire étrange qui étirait les lèvres de sa logeuse qu'elle déclarait:
– Mais je crains de ne pouvoir vous reprendre… Je ne pensais pas que vous reviendrez.
John fit le va-et-vient entre sa logeuse et Holmes qui la contemplait, une expression indescriptible sur le visage. Il savait qu'il y'avait deux chambres dans l'appartement, qu'il avait, inexplicablement, toujours occupé celle du haut alors que sa jambe raide aurait dû le convaincre de prendre celle du bas, qu'il avait du mal depuis que sa pension de retraité militaire baissait à payer le loyer, même aussi ridiculement bas. Il savait surtout qu'il avait la chance de garder près de lui l'énergumène étrange qui habitait dans son appartement avant lui et qui le fascinait déjà.
Sherlock lui essayait tant bien que mal d'envoyer des signaux d'alerte à sa logeuse qui les ignorait royalement. Il ne pouvait pas revenir à Baker Street, comme ça, peu importe à quel point il en avait envie. Il devait protéger John de lui-même et de ses souvenirs. Revenir vivre au 221b, c'était tenter le diable.
– Je suppose que vous savez qu'il y'a deux chambres dans l'appartement… tenta John à voix basse, peu sûr de lui.
Il était certain que sa gêne et son soudain béguin pour Sherlock Holmes étaient aussi voyants qu'un phare en pleine nuit. Mais il se refusait à le laisser partir, inexplicablement. Il avait l'impression qu'il ne le supporterait pas et il ne comprenait pas pourquoi.
–J'ai un peu de mal à payer le loyer et je n'ai pas envie de partir… Et puisqu'il semble que vous voudriez revenir… si vous êtes d'accord, on peut toujours envisager une colocation ?
Sherlock contempla John qui bafouillait, interdit. Le spectacle était hautement attendrissant et il ne pouvait y résister. Il tenterait le diable et tant pis. Il avait déjà survécu à l'enfer. Alors il sourit et répondit:
– Rien ne me ferait plus plaisir.
Le sourire que John lui rendit illumina la pièce, il en était certain.
Leur colocation trouva vite un rythme naturel, presque comme si de vieilles habitudes reprenaient leurs droits. John avait l'impression d'avoir toujours connu Sherlock et une amitié étrange naquit si vite entre eux qu'il se demanda souvent comment c'était possible. Comment il pouvait lire si facilement en quelqu'un qu'il avait rencontré seulement quelques semaines plus tôt ? Comment cette même personne pouvait savoir tout de lui avec autant de facilité – même si Sherlock semblait avoir ce don avec tout le monde – comment leur relation pouvait-elle être une telle évidence ? Comment il avait pu devenir aussi vite dépendant de l'arrogance, le génie, l'impertinence, les manies, les expériences, l'excentricité de Sherlock ? Comme un accro à sa drogue. Ça lui faisait peur.
Sa fascination pour Sherlock Holmes s'était accompagnée d'un désir grandissant, d'une attirance dévorante pour son colocataire. Il était d'ailleurs certain que Greg, quand il venait les voir – visiblement, il connaissait Sherlock et avait même travaillé un temps avec lui – s'en était rendu compte. Les regards qu'il lui lançait régulièrement ne pouvaient être anodins.
Le détective avait d'ailleurs repris son activité auprès de Scotland Yard et John, qui depuis deux ans consultait lui aussi pour la police, n'avait pas cessé de le faire. Sauf que maintenant, ils étaient deux et tout avançait beaucoup plus vite. Leur complémentarité était presque effrayante. Il semblait à John que Sherlock et lui avaient été destinés à se rencontrer. Il se savait niais lorsque de telles pensées le traversaient.
Pour beaucoup, la vie avait repris son court normal à Baker Street. Pour ceux qui observaient bien, les choses étaient différentes. Greg faisait partie de ceux-là. Il voyait que John ne cachait plus son admiration, son attirance, ses sentiments pour le détective. Il voyait que Sherlock faisait tout pour inhiber les siens, pour ne pas gâcher la seconde chance qui lui était donnée. Il voyait que son ami souffrait de l'amnésie de John. Et il voyait, comme tout le monde cette fois, que ces deux idiots étaient complètement aveugles, incapables de remarquer que l'amour qu'ils se portaient l'un l'autre était réciproque. Malgré son envie de les aider, Greg ne préférait pas s'en mêler.
Il espérait simplement pour ses amis qu'ils ouvriraient les yeux d'eux-mêmes.
John n'était plus du tout habitué à ça. Ne pas dormir pendant plus de vingt-quatre heures – trente-trois pour être exact – courir Londres de long en large. Il n'avait plus vingt ans. Et si Sherlock, qui n'avait que trois ans de moins que lui, ne semblait pas affecté par la fatigue, John ne rêvait qu'à quelques jours de procrastination, tranquille, engoncé dans le canapé à regarder les émissions les plus débiles de la télévision. Et s'il pouvait avoir son colocataire près de lui, ça serait encore mieux. Restait à le convaincre.
C'était ce à quoi il s'appliquait le lendemain d'une grasse matinée suivant la fameuse enquête des «trente-trois heures».
– Non, John, je ne m'abaisserai pas à regarder de telles sottises.
–Oh allez… On peut trouver un film policier et tu vas encore deviner la fin en cinq minutes.
L'ex-médecin avait depuis longtemps abandonné l'idée de savourer un bon polar depuis que son colocataire avait trouvé amusant de glisser des post-it divulguant allégrement la fin du roman au bout des quinze premières pages.
– Deux minutes, le corrigea le détective. Et quel sera alors l'intérêt de continuer à le regarder ?
– Ne rien faire et profiter ? hasarda John.
– Perte de temps.
Le médecin laissa échapper un long soupir.
– Est-ce qu'il y'a une chose, mises à part tes enquêtes et tes expériences, que tu ne considères pas comme une perte de temps ?
Sherlock se garda bien de lui répondre. Il n'était pas certain que John ait envie de savoir. Il y'eut un moment de silence.
– C'est parce que tu as peur de ne pas réussir à deviner la fin que tu ne veux pas.
Sherlock se retourna vers John, un air faussement indigné et blessé sur le visage tandis que son colocataire affichait un sourire goguenard. Si l'ex-médecin avait bien compris quelque chose à propos de son ami, c'était qu'il ne fallait pas lui lancer un défi. Sherlock était bien capable de décrocher la lune si on lui disait qu'il n'y arriverait pas. Sauf si on voulait précisément qu'il fasse la chose impossible.
–Ton estime de moi me touche, John, ironisa Sherlock, arrachant un sourire au médecin.
– Allez… Pour me faire plaisir ?
Sherlock soupira. Il ne savait pas si John était au courant qu'il ne pouvait pas résister à ce regard qu'il lui lançait, toujours est-il que quand John le regardait comme ça, il ne pouvait rien lui refuser. Alors avec force de soupirs et de marmonnements, le détective vint rejoindre son colocataire sur le canapé. Ledit colocataire avait un sourire jusqu'aux oreilles, fier de sa victoire. Sherlock se laissa tomber près de John qui se retint de se serrer contre lui. Il avait réussi à le convaincre de passer la soirée avec lui et pas avec ses tubes à essais. Il n'allait pas tenter le diable non plus. Il se saisit de la télécommande et zappa, cherchant, comme promis, un film policier.
– C'est le frère, décréta Sherlock au bout d'exactement une minute et vingt-trois secondes.
John, qui connaissait le film, soupira, un sourire aux lèvres et zappa encore. A chaque fois, policier ou pas, Sherlock démêlait l'intrigue sans aucun problème, critiquant le jeu des acteurs qu'il trouvait déplorable ou les réponses stupides des candidats aux jeux télévisés. Ils changèrent si souvent de chaînes qu'ils finirent par tomber sur une émission de zapping au grand damne du détective parce que «sérieusement-John-qu'est-ce-qu'il-y'a-de-si-drôle-dans-des-vidéos-de-chats-stupides ?». John fut pris d'un fou-rire quand il remarqua l'air scandalisé de son colocataire qui se renfrogna, vexé, avant que l'ex-médecin ne change de nouveau de chaîne et tombe sur un reportage à propos des abeilles. Sherlock fut fasciné, ce qui ne fit que redoubler l'hilarité de John. Qui aurait cru que le grand Sherlock Holmes ait une passion inavouée pour les insectes? Le documentaire eut d'ailleurs raison du pauvre John qui finit par s'assoupir, sa tête reposant sur l'épaule de Sherlock. Le détective sursauta en sentant le poids contre son épaule mais ne bougea pas, un sourire attendri naissant sur ses lèvres. Finalement, ça n'était pas une si mauvaise idée, cette soirée télé.
Apaisé, il finit par s'endormir à son tour tandis que sur l'écran, les abeilles continuaient de butiner.
[1] D'après le site , John serait né en avril quant au 6, c'est apparemment le jour de naissance de Sherlock d'après le même site (6 janvier 1983) et il n'y a sans doute que moi que ça amuse de leur donner le même jour de naissance. Quant à l'année, j'ai simplement rajouté 3 ans car c'est à peu près la différence d'âge entre Holmes et Watson dans le canon d'ACD.
La suite la semaine prochaine, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !
