Salut tout le monde ! Sans plus tarder, la suite et la fin de Remember me. Bonne lecture !
Quand John se réveilla ce matin-là, il n'ouvrit pas immédiatement les yeux. Il était enveloppé d'une chaleur apaisante et agréable, le nez enfoui dans l'odeur si caractéristique de son colocataire et il n'avait aucune envie de bouger – ni même de chercher à comprendre pourquoi il sentait si distinctement l'odeur dudit colocataire – et de simplement rester là à somnoler. Il sentait quelque chose de doux et ferme sous sa tête, mais une nouvelle fois, il ne se fatigua pas à essayer de trouver ce que c'était. Il se tourna dans l'optique de se rendormir – il n'était pas contre une nouvelle grasse matinée – et sa main rencontra une texture soyeuse qu'il n'identifia pas immédiatement. John ouvrit les yeux et tomba sur le visage à moitié endormi de Sherlock. Sa main avait échoué dans les cheveux de son colocataire. Et il était allongé contre ce dernier dans leur canapé, serrés l'un contre l'autre, si bien que seuls quelques centimètres séparaient leurs visages. Le cœur de John s'emballa, son souffle se fit court tandis que sa gorge s'asséchait et qu'il se sentait paralysé. Les yeux si irréels de Sherlock étaient posés sur lui et les lèvres roses s'incurvèrent doucement.
– Bonjour John.
Un frisson remonta le long de l'échine du susnommé qui se sentit défaillir. Sherlock avait une voix incroyablement rauque, grave. Et il sentait lentement son désir qui s'éveillait dans son bas-ventre.
– Bonjour Sherlock, murmura-t-il, l'impression d'avoir couru un marathon tant le souffle lui manquait.
Le détective lui sourit doucement et John ne put s'en empêcher. Il approcha son visage du sien et timidement, déposa ses lèvres sur celles de Sherlock. Dans l'esprit du détective, tout court-circuita à l'instant où la bouche de John effleurait la sienne et son corps prit le relais sur son cerveau, commandant à ses lèvres de se presser mieux contre celle de John. La main de l'ex-militaire, qui s'était perdue dans les cheveux du détective, descendit le long du visage, vint caresser la joue, déposant une myriade de frissons sur son passage. John rouvrit les yeux pour contempler Sherlock dont les joues avaient pris une délicate teinte rosée. Il ne savait pas combien de temps il avait rêvé de ça. Se réveiller entre les bras de son colocataire et simplement l'embrasser, chastement, tendrement, de toute l'ampleur de ses sentiments. Il avait l'impression que cela faisait des années. Mais il ne le connaissait que depuis quelques mois. Ça n'était pas possible.
Un peu plus sûr de lui que la première fois, John vint titiller la lèvre inférieure de Sherlock qui s'empressa de l'embrasser à son tour. John se redressa un peu pour avoir un meilleur angle, modifia légèrement sa position, se retrouva au-dessus de son colocataire qui se laissa faire, docile. Puis il envoya sa langue à l'assaut des lèvres roses qui s'entrouvrirent presque aussitôt, laissant le loisir à John de s'immiscer entre elles pour venir retrouver sa consœur. Sherlock gémit doucement, arrachant un sourire à John qui sentit son désir s'enflammer un peu plus.
Le détective avait définitivement perdu l'usage de son cerveau, complètement abandonné aux bons soins de John, guidé seulement par son corps et si lui laisser le contrôle lui aurait fait peur en temps normal, il n'en était rien avec John. Il avait enfin, par un miracle qu'il ne s'expliquait pas, ce qu'il désirait ardemment, secrètement depuis presque deux ans. Il embrassait John et c'était tout ce qui comptait. Pour la première fois depuis trop longtemps, il se sentait enfin entier et qu'importe que John ait oublié ce qu'il y'avait entre eux avant. Ils étaient en train de le recréer et cela dépassait toutes les espérances de Sherlock qui réalisa soudain quelque chose. Tu n'aurais jamais fait ça avant.
– Arrête de penser, assena John qui avait dû sentir qu'il commençait à analyser la situation.
Ses lèvres quittèrent les siennes et vinrent se poser tout près de son oreille, effleurèrent la peau.
– Laisse-toi aller, murmura l'ex-médecin. Fais-moi confiance.
Il replongea aussitôt à l'assaut du corps de son colocataire, posant ses lèvres dans la nuque que Sherlock étira presque aussitôt comme par réflexe en retenant un grondement de plaisir à mesure que John l'embrassait. Ses pensées s'envolèrent et il ne se laissa porter que par les sensations que lui offraient John, et cet abandon qu'il ne s'autorisait qu'en présence du médecin était beaucoup trop plaisant pour sa sécurité.
Quand John ramena finalement sa bouche contre son menton, il tourna la tête pour lui ravir un baiser. John lui accorda la victoire sans broncher, se contentant d'approfondir l'étreinte. Il laissa Sherlock l'enlacer, l'attirer plus près de lui et finalement, quand leurs lèvres se séparèrent, il reposait contre le torse de son colocataire. Il leva les yeux vers lui. Sherlock avait les lèvres rougies de baisers, les joues roses, le regard assombri par le désir et les cheveux en bataille et John ne l'avait jamais vu si désirable.
– Je t'aime, murmura-t-il parce qu'il ne pouvait penser à autre chose qu'à ce sentiment démesuré qui gonflait sa poitrine et dont il était persuadé, comme s'il portait cet amour en lui depuis trop longtemps.
Sherlock sourit, l'embrassa du bout des lèvres. Il n'avait pas vraiment besoin de le lui dire pour qu'il le comprenne. Et John savait que si la chose devait se produire, elle viendrait en temps venu.
– On devrait peut-être se lever, tu ne crois pas ? fit John lorsqu'ils se séparèrent.
Sherlock acquiesça. L'ex-médecin se redressa, s'assit à l'autre bout du canapé pour laisser son compagnon se lever à son tour. Ce dernier vint presque aussitôt l'enlacer. Le cœur de John rata un battement. Sherlock n'était pas tactile. Ni démonstratif. Et pourtant il l'enlaçait, l'entourait de ses bras comme s'il était le bien le plus précieux qu'il possédait. Il sourit doucement, le cœur serré d'une étrange émotion qu'il était incapable d'identifier.
– Si tu continues comme ça, on ne va jamais sortir de ce canapé, Sherlock, murmura John alors que les lèvres de son colocataire se déposait sur sa tempe, là où il y'avait sa cicatrice.
– Peut-être que je n'ai pas envie qu'on en sorte…
John rougit, sentant la chaleur courir dans ses veines. Il tourna la tête et vola un baiser à Sherlock avant de se lever d'un bond.
– Peut-être, mais j'avais prévu d'aller faire des courses. Le frigo est vide et je ne suis pas sûr que tes orteils arrosés au formol soient comestibles.
Sherlock avait l'expression d'un enfant à qui on avait retiré son jouet préféré et John ricana. Le détective se renfrogna ce qui ne fit que redoubler l'hilarité de son compagnon.
– Allez, viens. On devrait bien trouver quelque chose dans les placards.
De mauvaise grâce, Sherlock obéit et regarda John qui ouvrait lesdits placards pour en sortir tasses et autres cuillères, et thé, ouvrit le frigo et prit une bouteille de lait avec un air suspicieux. Il attendit que son compagnon soit afféré devant la bouilloire pour se glisser silencieusement dans son dos et l'enlacer une nouvelle fois, ses mains entourant le ventre de l'ex-médecin qui frissonna.
– Sherlock… souffla-t-il tandis que la tête du détective se posait sur son épaule, celle où s'étalait une cicatrice en forme d'étoile.
Le susnommé sourit. Il n'avait jamais vraiment aimé les étreintes. Mais ce matin, il avait envie d'avoir John serré contre lui en permanence. Ce dernier se retourna doucement dans ses bras et se hissa sur la pointe des pieds. Sherlock se pencha aussitôt vers lui et lui offrit ses lèvres tandis que John crochetait ses bras autour de la nuque du détective. Leurs langues se rencontrèrent au beau milieu du baiser et tandis que Sherlock les pressait l'un contre l'autre, leurs torses s'imbriquant comme deux pièces de puzzle complémentaires, John laissa échapper un grognement de plaisir. Il sentit que Sherlock souriait contre ses lèvres et il sourit à son tour avant de mettre fin au baiser et appuyer son front contre la clavicule du détective qui soupira d'aise.
– J'ai attendu ça si longtemps… avoua-t-il à mi-voix.
John sourit tout contre lui, inspirant à pleins poumons l'odeur de son compagnon. Lui aussi avait attendu ça sans jamais croire que cela serait possible. Sherlock lui avait toujours semblé inaccessible. Il leva les yeux vers lui. Lui sourit. Puis Sherlock le relâcha, le laissant terminer de préparer le thé.
Il était ridiculement heureux. Heureux comme jamais il ne l'avait été auparavant et pour un peu, Sherlock en aurait presque chantonné. Le détective secoua la tête. John lui faisait perdre l'esprit. Chantonner, vraiment ?
Mais le fait était là, il nageait en plein bonheur et il aurait voulu exprimer sa joie à grand renfort d'exclamations et de gestes grandiloquents. Il n'espérait plus, depuis longtemps, que John puisse lui rendre ses sentiments. Il avait difficilement et douloureusement enterré l'idée, se contentant simplement de la présence de son ami près de lui. Il savait que c'était déjà un miracle en soi qu'il ait pu le supporter et l'accepter – pas une fois, mais deux – que John Watson était un miracle en soi. Le miracle de son existence. Sherlock n'y avait jamais cru mais il devait se rendre à l'évidence.
Le ciel, la vie où il ne savait quelle autre ineptie, lui avait accordé un troisième miracle. L'amour de John.
Et cela gonflait son cœur de joie d'une manière absolument ridicule qui l'aurait révulsé quelques années plus tôt. Avoir l'air d'une midinette n'était assurément pas dans ses plans premiers. Mais John avait, depuis toujours, fait basculer tous ses plans, ses convictions, ses croyances. Il avait chamboulé sa vie et pour rien au monde Sherlock n'aurait voulu qu'il en soit autrement.
La sonnerie de son téléphone le tira de ses pensées et il émit un claquement de langue agacé en voyant le nom qui s'affichait sur l'écran. Mycroft avait le don de gâcher ses journées depuis sa naissance. Malgré tout, le détective décrocha.
– Que me vaut l'honneur d'entendre ta voix douce et mélodieuse, Mycroft ? dit-il d'une voix suintant de sarcasme.
– J'ai une enquête pour toi.
Si Sherlock n'avait pas été tant distrait ce matin-là, il aurait sans doute entendu l'imperceptible inquiétude qui perçait de la voix de son aîné. Mais son cœur gonflé d'amour battait trop fort pour qu'il ne s'en rende compte.
– Occupé, décréta le détective, ce qui était complètement faux.
John et lui étaient rentrés de leur dernière enquête deux jours plus tôt et Sherlock – même s'il se targuait du contraire – avait besoin de repos comme tout être humain après avoir été sollicité si longtemps intellectuellement et physiquement. Et puis même s'il jouissait d'une forme physique assez inhabituelle, il n'avait plus vingt ans. Toujours était-il qu'il n'avait pas consulté sa boîte mail depuis deux jours et qu'il comptait bien prolonger son congé encore quelques temps, histoire de profiter de son médecin bien au chaud à Baker Street. Ce que son frère n'était pas censé savoir et ne voulait sans doute pas savoir.
Malheureusement pour lui, Mycroft devait être au courant du calme plat de sa vie professionnelle et se fit un devoir de lui faire remarquer.
– C'est important, ajouta-t-il finalement.
Sherlock roula des yeux. Il regrettait que son frère ne puisse le voir.
– Tu serais capable de me dire que l'Angleterre est prête à s'effondrer sur elle-même pour me faire venir, Mycroft, ce qui au demeurant est absolument impossible. Je suis occupé et indisponible pour une durée indéterminée. Envoie-moi un fax des documents liés à ton affaire et j'y réfléchirai. Au revoir, cher frère, passe le bonjour à la Corée de ma part.
Et sans plus de cérémonie, ne laissant pas le loisir à son aîné de répondre, il raccrocha, satisfait de faire tourner son frère en bourrique. Après les enquêtes, le violon et ses expériences, c'était son activité préférée. Mais tout ça était en passe de se faire supplanter par embrasser John. Serrer John contre lui. Un sourire béat étira ses lèvres sans même qu'il ne s'en rende compte.
Pris d'une soudaine lubie, Sherlock se saisit de son violon, le coinça sous son menton et commença à jouer. Une mélodie lui était venue à l'esprit et il devait la tester. Et puis il n'avait rien de mieux à faire, malgré ce qu'il avait dit à Mycroft. Alors que l'archet coulissait sur les cordes et que les notes se succédaient, Sherlock les notait sur une feuille. Il se rendit compte que ce qu'il jouait ressemblait beaucoup à la mélodie qu'il avait composée cinq ans auparavant pour John, pour apaiser ses nuits rythmées de cauchemars. Le médecin n'avait sans doute jamais su que Sherlock gardait précieusement la partition dans sa chambre, dissimulée sous des vêtements, et ne savait sûrement pas que la musique avait été créée spécialement pour lui. Le détective se demanda fugacement ce que penserait son John actuel de cette berceuse. S'il l'aimerait autant qu'elle l'apaisait avant. Si elle ne raviverait pas sa mémoire.
Une phrase qu'il avait pensée à peine plus d'une heure plus tôt revint brusquement à son esprit. Tu n'aurais jamais fait ça avant. Et c'était vrai. Jamais John ne l'aurait embrassé avant sa perte de mémoire. Le John qui niait systématiquement être gay n'aurait jamais accepté si facilement ses sentiments. Que s'était-il passé dans l'esprit du médecin pour qu'un tel changement opère,? Est-ce que Sherlock n'était plus exactement le même et c'était cela qui plaisait à John ? Est-ce que c'était le médecin qui avait changé? Leur relation ?
Sherlock posa son violon, victime d'un sentiment qu'il n'avait jamais expérimenté avant. La nostalgie. Ses jambes se mouvèrent sans son accord et avant qu'il n'ait pu formuler une pensée cohérente autre que «Tu n'aurais jamais fait ça avant.», ses pieds l'avaient mené droit à la chambre de John.
C'était stupide d'être nostalgique. Il avait tout ce dont il avait toujours rêvé. John l'aimait. Il l'aimait. Et pourtant, une petite voix ne cessait de siffler à ses oreilles, pernicieuse, vicieuse.
Tu l'aimes pour ce que vous avez vécu ensemble. Pour ce que vous avez traversé, pour vos souvenirs communs, pour tous ces souvenirs qu'il n'a pas. Tu l'aimes parce que tu as appris à aimer, à être humain à ses côtés. Mais lui, pourquoi t'aime-t-il ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pour…
Pourquoi, en effet ? Qu'est-ce qui avait changé pendant ces trois ans ? Sherlock n'aurait pas dû accorder tant d'importance à ça. Il avait John et cela devrait lui suffire. Mais pourtant, il aurait tant aimé que John se souvienne de leur amitié, de tout ce qu'ils avaient partagé avant. Il aimerait que la mémoire de son médecin ne commence pas dans le salon de Mrs Hudson. Il aimerait que John se souvienne de la véritable première fois où leurs regards se sont croisés. Du jour où Sherlock, sans même le savoir, était tombé amoureux.
C'était stupide, il le savait. Et pourtant cela lui faisait mal, mal d'être le seul à se souvenir. Il comprit soudain pourquoi ses jambes l'avaient mené ici et comme un automate, Sherlock s'avança, tomba à genoux devant le plancher et souleva la petite trappe après n'avoir tâtonné qu'une demi-seconde. Il en ressortit un carton intitulé sobrement «Souvenirs d'enquêtes». Il y'avait tout un tas d'objets amassés dans un joyeux bazar, tous issus d'une des enquêtes qu'ils avaient partagées ensemble et un nombre incalculable de feuilles recouvertes de l'écriture de John plus ou moins appliquée. Sherlock comprit qu'il s'agissait des brouillons du blog de John. Il se demandait ce qu'il se serait passé si son ami était tombé sur le carton. Il ne pouvait en vouloir à Mycroft, Molly, Greg ou Mrs Hudsvon, pourtant. Aucun d'eux ne connaissait l'existence de ce carton à part lui et John. Il ne savait pas, par contre, que le médecin y avait ajouté ses écrits.
Sherlock souleva une feuille au hasard et la parcourut en filigrane, soudain fasciné. Il avait vtoujours critiqué la prose de son meilleur ami, arguant que son stupide romantisme était exécrable, la vérité, c'est qu'il ne comprenait pas vraiment pourquoi John s'attachait autant à rendre les récits attirants, à le rendre, lui, moins insipide. Il n'aimait pas beaucoup que son blogueur personnel fasse de lui un personnage édulcoré pour entrer dans les normes de «personnage appréciable par une audience limitée» parce qu'au fond, il avait peur que John ne l'apprécie pas pleinement tel qu'il était. Qu'il le dépeigne autrement parce qu'il aurait aimé que son colocataire soit différent. Et c'était sans doute ça qui l'avait poussé à monter ici, dans l'espoir de trouver une infime preuve que l'amnésie de John n'était pas en cause de ses soudains sentiments pour lui.
Et il n'aurait jamais cru avoir été si aveugle avant. Chacun des mots de John transpirait de son admiration, son affection pour le détective malgré les versions adoucies – et souvent tronquées, Sherlock avait bonne mémoire et s'il ne pouvait vérifier qu'effectivement, John avait coupé certains passages qu'il avait dû juger trop explicites, il était certain qu'une bonne partie des mots de son colocataire avaient disparu de la version publiée – qu'il proposait à son public. Et Sherlock comprit tous les sous-entendus à leur propos avant, alors qu'eux-mêmes ne se rendaient pas compte de ce qu'ils dégageaient lorsqu'ils étaient ensemble – John peut-être plus que lui et c'était pour cela qu'il s'évertuait à clamer haut et fort son hétérosexualité – il comprit que rien n'avait changé. Tout s'était simplement répété.
Il comprit qu'à travers ses récits, John voulait montrer au monde entier que lui, Sherlock Holmes, était bel et bien l'être exceptionnel que le médecin semblait le seul à voir et tant pis s'il le transformait en stupide héros digne d'un des mauvais polars qu'il lisait. John voulait simplement que les gens voient à travers ses yeux lorsqu'ils posaient son regard sur lui. Il ne voulait pas le changer, simplement permettre aux autres de ne plus voir, mais observer.
Et stupidement, les yeux du détective s'embuèrent de larmes. Il se sentait idiot à pleurer ainsi sur des feuilles à l'encre desséchée, décolorée, assis à même le sol parmi ses souvenirs. Il ne pouvait s'en empêcher.
Lentement, Sherlock reposa la feuille à sa droite et fouilla dans le carton en essayant d'ignorer ses traîtres d'yeux mouillés. Sa main rencontra du papier glacé et, fronçant les sourcils, le détective en ressortit deux clichés. Le premier le représentait, lui, près de la fenêtre de l'appartement, figé dans sa position de musicien, les yeux fermés, dans un costume noir. La lumière de l'extérieur nimbait d'un halo clair-obscur ses cheveux noirs. Le détective, pourtant attentif habituellement, n'avait aucun souvenir d'avoir été pris en photo un jour, et pourtant John avait réussi l'exploit de le capturer à son insu. Il sourit, amusé. Puis passa au second cliché. Cette fois, ils étaient tous les deux et Sherlock se souvenait d'où avait été pris ce cliché. A Scotland Yard, quelques mois avant Reichenbach quand les journalistes passaient leur temps à lui courir après, enchaînant les articles sur ses enquêtes. Tous les membres de la police londonienne s'étaient cotisés pour lui offrir cette stupide casquette – que John avait dit s'appeler deerstalker – et les journalistes s'étaient empressés de le mitrailler de leurs appareils photos. Sherlock contempla son sourire forcé et celui dissimulé de John à sa droite tandis que ses yeux brillaient d'amusement. Il posa un doigt sur le visage de son compagnon, un sourire aux lèvres.
Des bruits de pas dans l'escalier le tirèrent aussitôt de sa rêverie et le cœur de Sherlock fit une embardée. Il fourgua tout précipitamment dans le carton, le referma, le jeta presque dans la trappe qu'il rabattit sans un regard avant de descendre les marches avec empressement. Si John le voyait fouiller dans sa chambre, il ne manquerait pas de se poser des questions et le détective n'avait que trop peur des conséquences que pourraient avoir ces interrogations sur son médecin.
Sauf qu'il ne fut pas assez rapide et John le contemplait, visiblement surpris, des sacs de courses aux pieds. Sherlock grimaça. Comment allait-il se sortir de cette situation maintenant? Il savait que le sentimentalisme ne lui apporterait rien de bon, pourtant!
– Qu'est-ce que tu faisais là-haut ? interrogea John, perplexe.
– Je, hem…
John fronça les sourcils. Sherlock ne bafouillait jamais en temps normal. Il n'avait pas l'air aussi peu sûr de lui. Sherlock Holmes était l'arrogance et le self-control incarnés, ce genre de comportements étaient très inhabituels chez lui.
Sherlock, de son côté, farfouillait à toute vitesse dans son esprit pour trouver une excuse valable justifiant sa présence dans la chambre de son compagnon. Il savait que prétendre vouloir faire les lessives était exclu, puisqu'il n'avait jamais touché une seule fois un bouton de machine à laver et que John était loin de l'ignorer.
– Je… ne pensais pas que tu rentrerais si tôt… fit-il, ce qui en soi, était possiblement un bon début et lui laisserait le temps de se trouver une véritable excuse.
John haussa un sourcil et soudain, la lumière se fit dans l'esprit de Sherlock qui rougit aussitôt de sa pensée. Ce que John trouva encore plus anormal que tout le reste. Il allait poser la question de l'état de santé du détective mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps et reprit, bafouillant, butant sur les mots, un peu plus rouge à chaque seconde – mais il n'avait rien de mieux pour se justifier et qui plus est, il voulait réellement tenter sa chance sur ce terrain-là :
– En fait… je… je voulais te faire une surprise… c'est sans doute stupide mais je… je pensais que… si tu es d'accord… qu'étant donné que les choses… ce n'est plus pareil… que nous… je m'étais dit que… éventuellement, on pourrait…
Sherlock avait des allures d'écrevisse à cet instant et John, qui ne l'avait jamais vu aussi gêné, sourit. Mais pas seulement parce que la vision d'un Sherlock embarrassé, hésitant, était la chose la plus attendrissante qu'il avait vue depuis très longtemps. Il s'approcha doucement de son compagnon qui baissa la tête, toujours aussi rouge de gêne. John essaya de capter son regard sans trop de succès alors il s'approcha encore et se pressa doucement contre le corps du détective qui cette fois, le regarda.
– Partager plus qu'un appartement ? hasarda John à voix basse, sans se départir de son sourire.
Sherlock acquiesça doucement et John se hissa sur la pointe des pieds pour lui donner un baiser chaste. Le détective ne l'entendit cependant pas de cette oreille et se pressa un peu plus contre le corps de John, approfondissant l'étreinte. John crocheta la nuque de Sherlock qui l'enlaça. Quand ses lèvres furent libres, l'ex-médecin murmura avec un sourire :
– Je pense que c'est un bon début.»
Lorsqu'il s'éveilla le lendemain matin, il serrait fermement un corps contre lui. Sherlock papillonna doucement des paupières et ne put empêcher ses lèvres de sourire lorsqu'il contempla le visage endormi et paisible de John tout contre son épaule, son nez effleurant à peine la peau nue. Lentement, il détacha l'un de ses bras du dos de son compagnon et vint caresser du bout des doigts le visage de John, en dessinant les contours, parcourant les aspérités, les traits saillants, s'emmêlant dans les cheveux blonds cendrés un instant, esquissant les lèvres d'un courant d'air.
John se réveilla à la fin de ses caresses et lui sourit, braquant son regard couleur de l'océan dans le sien. Et sans un mot, vint cueillir ses lèvres des siennes. Le détective s'abandonna au baiser, entrouvrit les lèvres pour laisser John introduire sa langue et venir chercher la sienne tandis que ses doigts repartaient à l'assaut des cheveux du médecin. Lorsqu'ils se séparèrent finalement, John avait enfoui son visage dans la nuque de Sherlock et y déposait des baisers langoureux. Sherlock, pantelant, le laissa faire alors qu'il s'aventurait sur son torse nu, se redressant doucement pour le surplomber. Il gémit lorsque les lèvres de John vinrent titiller un téton et le médecin se redressa un sourire fier aux lèvres avant de lui ravir un nouveau baiser.
– Bonjour, mon amour.
Sherlock se figea, complètement abasourdi, incapable de réagir. La partie rationnelle de son esprit – qui fonctionnait mal depuis que son colocataire s'évertuait à le transformer en pantin gémissant – lui affirmait d'un ton catégorique que c'était le corps saturé d'hormones de John qui lui faisait dire des choses pareilles parce qu'une relation aussi récente ne pouvait conduire à des paroles aussi puissantes, l'autre, celle qui gonflait son cœur d'espoir, ne faisait que certifier d'une voix blasée que ce n'était qu'une chose parfaitement normale étant donné le temps depuis lequel ils nourrissaient des sentiments l'un pour l'autre.
Sauf que John ne s'en souvenait pas.
– Sherlock ?
La voix de l'objet de ses pensées le tira de son stoïcisme et il darda son regard sur ce dernier, toujours au-dessus de lui.
– Je n'aurais peut-être pas dû dire ça… C'est tellement récent mais je…
John s'interrompit en sentant les doigts de son compagnon qui prenait son visage en coupe, un drôle de sourire aux lèvres, ses yeux brillants d'émotion contenue.
– Non. Non. Tu en as tout le droit. Si tu le veux.
John sourit à son tour et acquiesça avant d'embrasser le détective du bout des lèvres. Les bras de Sherlock se refermèrent autour de lui et quand leurs lèvres se quittèrent, il enfouit sa tête dans sa nuque. John sentait son souffle contre sa peau et la sensation était divine.
– Tu sais… Ce jour où je t'ai aperçu pour la première fois… je… je suis incapable de décrire l'effet que tu m'as fait. C'était trop intense. Je t'ai aimé dès le premier regard et mon Dieu, Sherlock, je sais que c'est étrange de dire ça mais je suis persuadé que tu es l'amour de ma vie.
Seul le silence lui répondit mais il sentit que le détective était tremblant entre ses bras, que ses paroles avaient été entendues et qu'il fallait du temps à son compagnon pour les intégrer. Alors il accepta le silence, se contentant de serrer ce corps tant chéri dans ses bras.
– Je n'ai jamais aimé avant toi, John, confessa soudain Sherlock. C'était un sentiment étranger et inconnu pour moi, j'en avais expérimenté d'autres avant mais celui-là, jamais. Et je ne pense pas pouvoir l'expérimenter à nouveau avec quelqu'un d'autre que toi.
Il releva la tête, doucement, plongeant son regard dans le sien. Il se savait maladroit et tellement moins profond que John, il savait ses mots pâles par rapport à la déclaration qu'il avait reçue. Pourtant, les yeux de John brillaient, comme les siens.
– Je t'aime, murmura-t-il, à peine audible.
Et c'était la chose la plus sincère qu'il ait jamais dite depuis longtemps. Ils restèrent longtemps enlacés, silencieux, au bord des larmes, se sentant parfaitement idiots mais conscients que cet instant était d'une importance immense pour leur avenir à tous les deux.
Et pourtant, quelques coups frappés à la porte vinrent le rompre, les faisant sursauter tous les deux.
– Sherlock, votre ami policier est là !
Mrs Hudson n'eut pas besoin de préciser que ledit policier ne venait pas avec des bonnes nouvelles, alors il embrassa John tendrement et se leva, se saisit d'une robe de chambre qu'il noua à sa taille et avec un dernier regard vers son compagnon, sortit de la pièce.
Lorsqu'il aperçut la mine préoccupée de Lestrade, il se figea et devint livide.
– Dis-moi que ce n'est pas ça… murmura-t-il, sentant la tête lui tourner, lentement.
Greg fut incapable de lui répondre, n'en menant pas plus large que lui et souhaitant plus que tout se tromper. Sherlock prit sa tête à deux mains, sentant la panique se frayer un chemin jusqu'à son cœur et il commença à faire les cent pas dans son salon :
– C'est impossible, il s'est tiré une balle dans la tête, je l'ai vu, j'étais là, je ne suis pas fou, c'est impossible, il est mort, mort, mort, ça ne peut pas être lui, ça ne peut pas !
Sherlock était incapable de penser rationnellement. Pas une seconde fois, pas maintenant qu'il avait John et qu'il l'aimait, Moriarty ne pouvait pas tout gâcher une seconde fois, il n'en avait pas le droit.
John choisit cet instant pour entrer dans la pièce et aperçut son compagnon en proie à une grande panique et le visage livide de Lestrade. Il fronça les sourcils. Il en fallait beaucoup pour mettre Sherlock dans un tel état. Il n'aimait pas ça du tout. Un mauvais pressentiment, comme une impression de déjà-vu s'empara de lui et il s'approcha doucement du détective, ne sachant quelle réaction il pourrait avoir.
– Qu'est-ce qu'il se passe ? chuchota-t-il.
Sherlock sembla l'apercevoir seulement maintenant et il l'attira à lui, l'étreignit comme jamais il l'avait étreint, comme s'il avait peur que John disparaisse soudain et, oublieux du fait qu'ils n'étaient pas seuls, il embrassa l'ex-médecin à pleine bouche. John se sentit rougir mais ne put lui refuser le baiser, sentant la détresse dans laquelle il était, alors il posa simplement ses mains sur les joues de Sherlock et lui rendit son baiser enfiévré. Puis le détective approcha ses lèvres de l'oreille de John et lui murmura, comme une litanie:
– Je te jure que je ne laisserai pas ça arriver une seconde fois. Je te le jure.
John, encore un peu perdu dans les brumes qu'avait provoquées le baiser, fronça les sourcils. Ça n'avait aucun sens. Ce que Sherlock lui disait n'avait aucun sens. Qu'est-ce qu'il ne laisserait pas se reproduire qui aurait un lien avec lui ?
John n'eut cependant pas le temps de lui poser la question car le détective s'était déjà détaché de lui et saisissait un tas de feuilles qui traînait depuis la veille sur leur imprimante, se laissait tomber dans le canapé et parcourait des yeux les pages à toute vitesse. Greg ne fit aucun commentaire sur la scène dont il venait d'être témoin, comme si la chose lui paraissait parfaitement normale.
– Un cadavre et une petite étiquette «Je vous ai manqué ?» accrochée au corps avec un poignard, je suppose ? demanda-t-il à Lestrade qui le contempla un instant, bouche bée.
–Ou… oui. Mais…
– Ce n'est pas le premier. Quelqu'un d'autre a été tué. Mycroft m'avait envoyé le dossier. Un politicien qui travaille au MI6, comme mon frère. Je ne sais pas ce que cela signifie.
Mais il n'aimait pas ça du tout. Et au vu du regard que lui adressait Greg, il était de son avis.
– Mycroft ? Comme Mycroft Holmes ? fit soudain John, absolument perdu.
–Oui. Pourquoi ?
– C'est ton frère ?
–Oui. Tu le connais ? demanda Sherlock dans sa plus belle imitation de l'innocence.
– Il était là lorsque je… lorsque je me suis éveillé après mon coma il y'a deux ans.
Et cela faisait vraiment beaucoup trop de coïncidences pour John. Qu'il ait été en contact avec le frère de Sherlock deux ans auparavant, qu'il connaisse tous les deux les mêmes personnes sans s'être jamais rencontrés. Tout ça était beaucoup trop bizarre et même si cela lui faisait mal rien que d'y penser, pour la première fois depuis des mois, John soupçonna que Sherlock lui cachait quelque chose. Quelque chose d'important.
Il crut surprendre un regard de connivence entre son compagnon et Lestrade mais ce fut trop bref pour qu'il en soit certain.
– Sherlock ?
– Laisse-moi deux minutes.
Le détective s'enfuit presque aussitôt dans sa chambre pour revêtir quelques vêtements – chose que John avait déjà faite dans l'espoir de ne pas clamer haut et fort qu'il avait passé la nuit dans le même lit que son colocataire – et en ressortit quelques instants plus tard.
– Allons-y.
John allait leur emboîter le pas quand Sherlock l'empêcha de les suivre.
– Je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée.
Si l'ex-militaire devait retrouver ses souvenirs, il ne préférait pas que ça soit de la sorte.
– C'est toi et moi ou rien du tout, Sherlock, j'espère que c'est clair.
Le ton était si catégorique que Sherlock ne protesta pas. Il échangea néanmoins un regard anxieux avec Lestrade que John ne manqua pas, maintenant qu'il soupçonnait quelque chose. Et cela lui fit mal. Quelque chose lui échappait et il craignait de découvrir ce que c'était.
Quand ils arrivèrent sur la scène de crime, Scotland Yard y était déjà et l'endroit était banalisé. Sherlock s'approcha aussitôt du corps, imité de John et se mit à l'analyser. Son cœur eut un raté lorsqu'il aperçut le message planté dans la poitrine de l'homme. John s'agenouilla près de lui, plus près qu'ils ne l'étaient habituellement.
– Qu'est-ce que c'est sensé signifier ?
– Une vieille affaire qui vient nous hanter, John.
Le médecin sourcilla à l'emploi du pronom commun. Quand Sherlock était en transe, il laissait souvent échapper des phrases qui lui semblaient dénuées de sens mais cette fois, elle ne fit qu'accentuer son mauvais pressentiment.
– Cause de la mort ? demanda le détective, le tirant de ses sombres pensées.
– Empoisonnement. Je dirais qu'elle remonte à sept heures grand maximum. Cette dague n'est là que pour faire tenir le message on dirait.
Message que Sherlock arracha et retourna pour contempler une succession de dessins représentant des hommes qui dansaient. Certains revenaient régulièrement et il ne fallut pas beaucoup de temps au détective pour craquer le code [2]. Il le connaissait de toute manière. Vendredi. 19h. Piccadilly Theatre.
– Qu'est-ce que ça signifie ? demanda Lestrade.
– Aucune idée, mentit Sherlock. Il me faudra un peu de temps pour le déchiffrer.
Il ne ferait pas deux fois la même erreur. Il ne mettrait pas une nouvelle fois ses proches en danger.
John avait la tête posée contre l'épaule de Sherlock et il contemplait sans le voir l'écran de la télévision. Il voyait que son compagnon était perturbé par cette affaire et il n'aimait pas vraiment ça. D'autant plus que l'impression qu'il ne lui disait pas tout persistait.
– C'était quoi cette affaire ? murmura-t-il finalement, n'y tenant plus.
Sherlock ne répondit pas immédiatement. Il brûlait d'envie de lui dire la vérité. Mais il avait peur des conséquences. De ce que ses mots pourraient faire.
– Sherlock ?
Il soupira.
– Un génie du mal. Un brillant cerveau du crime. Il se disait criminel consultant, mon Némésis en quelques sortes. Il est à l'origine d'un grand nombre d'affaires que j'ai résolues. Il avait une fascination malsaine pour la mort et…
Sherlock s'interrompit, se mordit la lèvre.
– Pour toi ? hasarda John.
– Oui. Le jour où il a compris qu'il avait été battu, il s'est fait sauter la cervelle devant mes yeux, me forçant à… à faire quelque chose de mal que je regretterai toute ma vie. Mais je n'avais pas le choix. C'était pour détruire ce qu'il avait construit que je suis parti pendant deux ans… Je… J'étais en Europe de l'Est. C'est de là que proviennent toutes les cicatrices que tu as vues.
John resta silencieux, prit la main de Sherlock et la serra fort dans la sienne.
– Il est mort, j'en suis certain. Quelqu'un essaye d'user de son souvenir pour me tourmenter.
– Et on l'arrêtera. Ensemble.
Il ne vit pas le sourire triste qu'esquissa le détective.
Sherlock était parti voir son frère, visiblement pressé après avoir laissé tomber le message codé sur la table du salon. John sourit en secouant la tête. C'était tellement lui de partir en coup de vent sur une déduction.
Mais présentement, le médecin se trouvait désemparé, ne sachant trop quoi faire. Avant de se souvenir que Sherlock avait eu l'intention de déplacer ses affaires dans leur désormais chambre et qu'il n'avait pas pris l'initiative d'aller au bout de son idée. L'ex-médecin gravit les marches qui menaient à son ancienne chambre – dans laquelle il n'avait remis les pieds que pour attraper à la va-vite quelques vêtements – et y entra.
Cette fois, il la vit. La trappe à demi-refermée près de son lit. Il fronça les sourcils, surpris. En deux ans, il ne l'avait jamais remarquée. Il s'approcha et la souleva, révélant la forme d'un carton surchargé qu'il souleva et sortit en s'installant à même le sol. Au marqueur indélébile, s'étalaient les mots en lettres noires «Souvenirs d'enquête».
John ouvrit le carton et en sortit de nombreuses pages parcourues d'une écriture presque illisible, dont l'encre avait séchée avec le temps. Il se figea soudain.
C'était son écriture.
Ce qui était hautement improbable parce qu'il n'avait aucune idée de l'existence de cette trappe quelques instants plus tôt. Il posa les yeux sur les lignes et soudainement, comme un flash lumineux, il vit des images impossibles à figer défiler à toute vitesse devant ses yeux. Le mal de tête choisit cet instant pour se manifester et il dut laisser tomber les pages, pantelant.
Quand ses yeux se reposèrent sur le carton, il se sentit défaillir. Il saisit le cendrier dans la boîte et cette fois, le souvenir défila à vitesse normale.
– Tu portes un slip ?
– Non.
Un regard. Et puis leur fou rire. Leur complicité.
– Buckingham Palace… Je me retiens sérieusement de voler un cendrier. Qu'est-ce qu'on fout là ? Sérieusement, Sherlock ?
– Je ne sais pas.
– On est là pour voir la reine ?
Mycroft qui entrait à cet instant précis dans la pièce.
– Apparemment oui.
Et l'hilarité qui revenait.
L'air lui manquait. Il refusait d'y croire. Ça n'était pas possible. Pourquoi lui aurait-il menti ? Pourquoi aurait-il omis de lui révéler qu'ils se connaissaient ? Qu'ils avaient été proches ? Jusqu'à quel point ? Que s'était-il réellement passé deux ans auparavant ?
Pourquoi ?
Le crâne.
– Un ami à moi. Quand je dis un ami…
Le chat porte-bonheur quand ils avaient découvert ce que signifiait les signes peints en jaune, quand la vendeuse avait suggéré que c'était une bonne idée de cadeau pour une compagne.
Le pass de Mycroft pour Baskerville.
Et puis le cliché où ils se trouvaient tous les deux. Sherlock portant le deerstalker, lui retenant son hilarité.
Et la chute, brusque, déchirante, revint à la surface aussi puissante et dévastatrice qu'un tsunami.
– SHERLOCK ! s'entendit-il hurler.
Le corps qui basculait, chutait vers le vide, emporté par la gravité, chutait, chutait encore, prenant de la vitesse à mesure que l'attraction terrestre devenait plus forte. Sherlock immobile dans une mare de sang, son sang, ses mèches tombant sur son front, collées sur son front par le liquide poisseux. Le regard qui fixait le ciel sans le voir.
John se sentit chanceler et il dut se rattraper au lit pour ne pas tomber tandis que tout lui revenait, leur rencontre, leurs enquêtes, leur colocation et Moriarty, la première fois dans la piscine, la deuxième, les mensonges, la déchéance du meilleur et seul détective consultant au monde et puis le suicide. L'horrible suicide.
La solitude. L'insupportable pensée d'avoir perdu la seule personne qui comptait vraiment, la seule qu'il avait réellement aimée de toute sa vie.
Et sa propre tentative d'attenter à sa vie. Son sourire quand il se sentait partir, le visage de Sherlock, dernière chose qu'il vit avant de sombrer.
John tremblait. Du choc que récupérer tous ses souvenirs lui provoquaient, de colère, celle d'avoir été abusé, trompé par Sherlock, par Mycroft, Greg, Molly, Mrs Hudson, celle plus puissante encore liée au mensonge sur ce toit, ce mensonge qui avait provoqué la perte de mémoire, qui l'avait tué à petit feu. Oh, il lui en voulait tellement, tellement et cela faisait encore plus mal parce qu'il l'aimait à en mourir et que Sherlock avait été capable de lui mentir. Il aurait pu lui mentir encore. Tout cela ne pourrait être qu'une mascarade, ses sentiments…
Ou pire, une création de l'esprit malade et dérangé de John qui s'imaginait aux côtés de son détective pour éviter de mourir de douleur.
John tremblait encore plus. Et il ne savait plus trop pourquoi. Il se remit debout, tituba tant ses jambes lui paraissaient faibles, dévala les escaliers plus qu'il ne les descendit et s'approcha de la table du salon. L'étiquette où était écrit le message codé était là, preuve tangible que John n'avait pas tout imaginé.
– Le jour où il a compris qu'il avait été battu, il s'est fait sauter la cervelle devant mes yeux, me forçant à… à faire quelque chose de mal que je regretterai que toute ma vie. Mais je n'avais pas le choix. C'était pour détruire ce qu'il avait construit que je suis parti pendant deux ans… Je… J'étais en Europe de l'Est.
La phrase lui revint soudainement, comme sortie de nulle part et John hoqueta. Sherlock avait essayé de lui dire, de lui faire comprendre qu'il lui avait menti parce que c'était nécessaire… Qu'il le regrettait. C'était de cela qu'il parlait ce soir-là.
Le médecin reporta son attention sur le message. Et son sang se glaça dans ses veines.
Ce code, c'était lui et Sherlock qui l'avaient inventé pour communiquer sans être compris en cas de nécessité. Et il savait parfaitement ce que les dessins tracés sur le papier signifiaient.
– Je te jure que je ne laisserai pas ça arriver une seconde fois.
Lui non plus ne laisserait pas ça arriver une seconde fois. Il lâcha la feuille, remonta en flèche dans sa chambre et saisit son arme de service, cachée comme avant dans le tiroir de la table de nuit et s'enfuit de l'appartement sans prendre la peine de refermer derrière lui. Une étrange impression de déjà-vu lui étreignant le cœur, il arrêta un taxi en hurlant qu'il était «de la police en quelques sortes» et lui demanda de foncer jusqu'au Piccadilly Theatre.
Il envoya des billets au hasard quand le véhicule s'immobilisa et entra en trombe dans le bâtiment désert, se jetant à l'aveuglette, le cœur battant à se rompre, cherchant frénétiquement son compagnon, sa moitié.
Il ne pouvait pas se permettre de le perdre une nouvelle fois. Il n'y survivrait pas, pas cette fois.
– SHERLOCK !
Un coup de feu lui répondit. John sentit son sang se figer dans ses veines mais se précipita néanmoins vers le bruit, entrant dans la salle de spectacle vide à cause des travaux qui y étaient effectués.
– JOHN BAISSE-TOI ! lui hurla une voix.
D'instinct, le médecin obéit et se dissimula derrière un fauteuil avant de tirer à l'aveugle dans la salle. Il ignorait où se trouvait Sherlock mais si le détective lui avait demandé de se cacher, c'est qu'il l'était aussi. Il ne risquait donc pas de le blesser.
De son côté, Sherlock cherchait à rejoindre son compagnon tout en surveillant Moran, le chien fidèle de Moriarty à l'origine de la situation dans laquelle il se trouvait, du coin de l'œil. Son cœur battait la chamade. Si John était là, c'était parce qu'il avait décrypté le code et s'il l'avait décrypté, c'est qu'il se souvenait.
Il se laissa glisser parmi les strapontins et rejoignit son compagnon qui déchargeait son pistolet à l'aveugle. Il s'arrêta lorsqu'il remarqua que Sherlock était à ses côtés.
– Sniper. Très doué.
Il y'eut un instant de silence.
– Tu n'aurais pas dû venir.
– Je ne te laisserai pas mourir, Sherlock. Pas deux fois la même erreur. Arrête de m'écarter. Je ne suis pas une chose fragile que tu dois protéger.
Sherlock acquiesça, la gorge nouée. Le ton était froid, presque insensible. Qu'avait-il fait ? Un autre coup de feu retentit, coupant court à ses questionnements. Moran tirait lui aussi à l'aveugle, les cherchant parmi les sièges vides. Il se redressa lentement, faisant face à son ennemi qui le mit aussitôt en joue. John l'imita, armant son pistolet. Lui aussi était bon tireur.
– Je pensais avoir été clair quant au fait que vous devriez être seul, Mr Holmes, fit Moran. Vos talents s'amenuisent on dirait.
– Et vous n'avez rien compris, répondit John avant que Sherlock ait pu prononcer un mot. Ça a toujours été Sherlock Holmes et John Watson. Ensemble.
Et il tira. Moran n'eut pas le temps de riposter. La balle l'atteignit en plein cœur, il tituba et s'effondra mais ni Sherlock, ni John ne lui prêtèrent attention. Le détective se tourna vers son compagnon qui baissait son arme. Puis tourna un regard dur vers lui. Sherlock baissa les yeux, son cœur se serrant. John lui en voulait et c'était légitime. Il savait ce qui allait suivre et il ne voulait pas avoir à l'entendre.
– Quand comptais-tu me le dire ?
– Il valait mieux que tu… que tu ne te souviennes pas. C'était mieux pour toi.
Il avait du mal à garder une voix neutre qui ne tremblait pas.
– Pour toi ou pour moi ? Pour ma santé mentale ou pour protéger tes mensonges ?
John fulminait. Et Sherlock n'avait rien à répondre.
– Pour protéger tes putains de mensonges, ton faux suicide et toute cette histoire d'Europe de l'Est, tout ce temps où tu m'as été arraché et où je te croyais mort ! Mort, Sherlock, bordel ! Six pieds sous terre, enterré ! Je me suis tiré une balle dans la tête pour te rejoindre ! J'ai voulu mourir ! Est-ce que tu comptais un jour me dire que tout ça n'était qu'une mascarade ?
John hurlait. Et les larmes creusaient des sillons sur les joues de Sherlock.
– Est-ce que tu comptais me dire que tu étais vivant, est-ce que tu comptais me dire que tu allais risquer ta vie pour démanteler le réseau de Moriarty ? Tu imagines l'enfer que c'était de te croire mort ? De te voir à chaque minute, de devenir fou, complètement fou, désespéré ? De te voir tomber encore toutes les nuits dans mes cauchemars, de te voir peupler mes rêves d'Afghanistan, chaque fois que ton visage remplaçait celui d'un camarade que je n'ai pas pu sauver ? Bon sang, Sherlock, mais est-ce que tu as une seule seconde pensé à ce que tu m'as fait ?
John pleurait aussi.
– Et le pire, le pire dans tout ça, c'était que tu étais prêt à recommencer !
Pour la première fois depuis que John vociférait, Sherlock releva la tête, son regard brillant de larmes se fixant sur John.
– Je… tout ce que je voulais… c'était te protéger… t'éloigner de lui… parce… parce qu'il t'aurait tué… et je ne l'aurais pas supporté… je… je…
Il tomba à genoux, ses épaules secouées de sanglots contenus. John le regardait, presque impassible. Sa colère n'était pas retombée.
– Je pensais… que c'était mieux si tu… si tu ne savais pas… Si… s'ils avaient eu… ne serait-ce… qu'une… qu'une idée… un indice… sur le fait que je… que j'étais en vie… ils t'auraient tué…
Sherlock leva les yeux. Ses sanglots s'étaient soudainement calmés.
– Je ne pouvais pas les laisser. Je t'aime. Et une vie sans toi ne vaut pas le coup d'être vécue.
Il y'eut un long moment de silence. John ne faisait que regarder Sherlock, le détective ne le quittait pas des yeux. Et puis doucement, John prit la main de Sherlock, le força à se relever. Sans le lâcher du regard, il approcha une main tremblotante du visage du détective. C'était la première fois qu'ils étaient si proches pour John qui avait récupéré ses souvenirs.
– Te voir mourir était la chose la plus douloureuse de mon existence, murmura-t-il en enfouissant son visage dans le torse du détective tandis que ce dernier posait sa main à l'arrière de son crâne.
– Je sais. Je suis désolé, John.
Il toucha du bout du doigt la cicatrice sur la tempe du médecin. Ce dernier retint son souffle, soudain court. Sherlock l'avait touché quelques jours plus tôt. Mais c'était différent. Cette fois, il y'avait quelque chose en plus. Quelque chose qui était encore bloqué quelques heures plus tôt.
– Je t'aime, Sherlock…
Il releva la tête.
– Ça ne veut pas dire qu'à l'occasion, ma colère ne reviendra pas. Que je ne suis plus en colère contre toi. Mais tu es vivant et je t'aime et je ne veux pas laisser passer cette deuxième chance.
Doucement, il posa ses lèvres sur celles du détective, l'enlaçant fermement, tandis que Sherlock s'insinuait dans sa bouche, se pressait fermement contre lui. Ils s'occuperaient du cadavre plus tard. A présent, ils avaient tout le temps du monde.
[2] Petite référence à la nouvelle Les hommes dansants, issue du canon d'ACD que vous pouvez trouver dans le recueil Le Retour de Sherlock Holmes.
A la semaine prochaine pour un nouvel OS !
