Salut tout le monde ! Aujourd'hui un petit Parentlock en deux parties qui fait partie de mes textes préférés dans ce recueil ! J'espère qu'il vous plaira ! Bonne lecture.


TITRE: Love for healing

SITUATION: AU Parentlock

PAIRING: Johnlock

RESUME: John et Sherlock ont tous deux des vies brisées. Des enfants qui leur ont permis de survivre. Mais ils n'attendent que de vivre. Et c'est parfois une personne inattendue qui vous offre le souffle qui vous manquait.


«Papa ?

Triturant entre ses doigts le tissu de son pyjama, Hamish risqua un regard vers son père, engoncé dans le fauteuil dans une position qui semblait inconfortable au jeune garçon.

– Tu ne devrais pas être en train de dormir ?

Son père n'avait même pas levé la tête de sa lecture, se contentant de lui répondre d'une voix basse, à peine audible.

– Je n'y arrive pas.

Avec un soupir, il releva la tête et tourna son regard acier vers son fils. Hamish faillit baisser les yeux. Il oscillait souvent entre une profonde admiration et une crainte latente quand il s'agissait de son géniteur. Il était si imprévisible, pouvant être aussi mielleux et agréable qu'exécrable et coupant, et malgré lui, Hamish avait parfois peur de ces sautes d'humeur. Mais c'était son père et il l'aimait. Plus qu'il ne le montrait. C'était l'une des règles tacites qui régnaient au 221B et plus généralement dans la famille Holmes. L'affection existait et ils le savaient tous, seulement, ils se gardaient d'en montrer une once. Et pour un jeune garçon de onze ans, c'était parfois difficile.

Hamish attendit patiemment que son père l'analyse, le décortique, déduise sans un mot tout ce qu'il n'osait pas dire. Il s'attendait à se faire renvoyer aussi sec dans sa chambre pour sa stupidité – parce qu'être affecté n'était pas un avantage – mais son père laissa simplement tomber son livre sur la table du salon et d'un signe de la main, l'invita à le rejoindre. Hamish obéit, surpris, et vint se planter devant son père.

On lui disait souvent qu'il lui ressemblait. Les mêmes boucles noires, le même regard perçant – lui l'avait d'un bleu tirant sur le vert et non gris comme son géniteur – indescriptible, la même silhouette altière. Hamish n'en était pas certain. Son père était bien plus intelligent, fort et confiant que lui. Il passa une main dans les mèches brunes de son fils et lui sourit. Hamish n'avait pas besoin de mots pour comprendre qu'il lui disait que l'entrée au collège ne serait pas facile, qu'elle ne l'avait pas été pour lui et qu'il en serait de même pour Hamish. Mais qu'il avait confiance en lui et qu'il s'en sortirait.

Alors Hamish se risqua à se jeter dans les bras de son père et à le serrer contre lui. Sherlock l'enlaça plus fermement.

– Merci papa, murmura-t-il dans la nuque de l'adulte.

Il ne le vit pas, mais Sherlock esquissa un sourire.


Hamish s'était dit que s'il ignorait le monde, le monde l'ignorerait et lui s'en porterait beaucoup mieux. C'était la résolution qu'il avait prise le matin-même en se préparant pour son premier jour au collège. C'était facile. Il était d'un naturel discret et savait parfaitement comment se faire oublier. Et puis si quelqu'un se décidait à venir le déranger dans sa rassurante et complaisante solitude, il n'aurait qu'à imiter brillamment les regards noirs et menaçants de son père. Il n'était pas aussi doué pour faire fuir la majorité des gens que ce dernier, mais il avait avec le temps développé la capacité de le faire, au moins avec les enfants de son âge.

Hamish n'avait jamais eu d'amis, de véritables amis. Il avait toujours plus ou moins été le gamin trop intelligent qu'il fallait éviter au risque que réciter le tableau périodique de Mendeleïev en primaire soit contagieux, ou celui à embêter. Ça n'était jamais grand-chose, des croche-pieds ou des bousculades qui avaient l'air accidentelles, ça n'allait jamais plus loin. Hamish ne réagissait pas et les autres se lassaient vite. Ne pas avoir d'amis lui convenait parfaitement. Il avait toujours vécu avec son père et son oncle, ce petit microcosme chaleureux à sa façon et rassurant et il n'avait besoin de rien de plus. Avec un peu de chance, on ne ferait que l'ignorer.

Et puis il ne connaissait personne ici. Il vivait dans un petit village de campagne avant, dans la grande maison familiale, allait à l'école du coin. Mais dès sa scolarité à l'école primaire terminée, son père avait recherché un appartement sur Londres, l'avait trouvé et entraîné son fils avec lui, le condamnant à rejoindre un collège où il ne verrait aucune tête connue. Il ne savait pas vraiment si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Son père, en revanche, semblait plus heureux que jamais d'être revenu à Londres et de ne plus avoir à supporter l'ingérence de son frère aîné. Hamish n'avait pas vraiment compris pourquoi oncle Mycroft avait décrété que lorsque lui aurait onze ans, son frère serait libre de quitter la grande maison familiale, il avait juste entendu au cours d'une dispute des mots comme «rue», «rechute» et «protéger» et son nom qui revenait assez souvent, sans savoir quoi en faire. Ce à quoi son père avait répondu «clean» et «stupide», ce qui ne faisait pas plus sens aux yeux d'Hamish. Oncle Mycroft n'avait pas cédé et même s'il ne vivait plus avec eux, il continuait de surveiller leurs faits et gestes via les caméras qu'il contrôlait – même à son âge, Hamish se doutait qu'elles ne devraient pas servir à ça – et leur rendait visite une fois par semaine au grand déplaisir de son père.

Ce fut donc sans surprise qu'Hamish franchit le portail du collège aussi invisible que s'il avait été constitué de gaz. Il se retourna pour adresser un signe de la main à son père et disparut dans la masse d'élèves qui se saluaient tous, visiblement heureux de se retrouver. Hamish, qui détestait à peu près autant que son géniteur les foules, se dépêcha de les dépasser, fonçant tête baissée pour trouver rapidement les listes de classes. Il ne cherchait pas de nom connu, seulement le lieu du rassemblement qui ne serait rejoint par les autres élèves qu'à la dernière minute. Il jouirait alors d'une tranquillité relative mais aurait au moins assez d'espace personnel pour ne pas se sentir étriqué au milieu du flot incessant d'adolescents.

Sans un mot, il rejoignit la salle de classe indiquée sur les listes, après avoir analysé le plan du collège et s'installa au pied d'un mur. Il sortit un livre de son sac, n'ayant rien de mieux à faire et se plongea dans la lecture de l'ouvrage. Les premiers cours ne débuteraient que dans un bon quart d'heure et le temps que tout le monde trouve sa place, il avait largement le temps de terminer le chapitre qu'il avait commencé la veille.

Il ne fallut que quelques minutes pour qu'il soit dérangé. Quelqu'un avait approché et s'était planté devant lui. Hamish marqua sa page, retint un soupir – ça n'était pas évident qu'il voulait être tranquille ? – et releva la tête vers l'importun en se demandant comment c'était possible que des stupides garçons l'ait déjà remarqué et désigné comme cible.

Sauf qu'il avait en face de lui une jeune fille qui avait sensiblement son âge, des boucles d'un blond cendré qui ondulaient sous ses épaules, un regard bleu foncé mal assuré. Sa peau légèrement hâlée se colorait d'ailleurs d'une douce teinte rosée, comme si elle hésitait à dire ce qu'elle avait prévu de dire.

– Excuse-moi, je…

Elle se recomposa soudain un visage assuré et lança avec un léger sourire:

– Tu es nouveau toi aussi ?

Hamish la fixa, cligna des yeux deux fois avec l'air d'une chouette éblouie par le soleil, surpris. Il ne s'attendait vraiment pas à ce qu'on lui adresse la parole avec cette bienveillance et sans arrière-pensée. Il se concentra un peu plus, fronçant les sourcils comme pour mieux lire en son interlocutrice mais il n'avait pas le talent de son père. Pourtant, au bout d'une bonne minute, il fut incapable de déceler une once de méchanceté voilée. Elle était là sans aucune mauvaise intention.

– Oui, finit-il par répondre, vaguement mal à l'aise.

Il n'était pas certain de savoir faire la conversation. Elle allait s'en rendre compte et s'enfuir très vite se chercher de nouveaux amis. Pourtant, son sourire s'élargit et elle fit glisser son sac de son épaule et vint s'installer à même le sol près de lui. Hamish se retint à grand-peine de reculer – il n'aimait pas beaucoup non plus les contacts physiques – mais il ne voulait pas faire fuir ce regard si doux et bienveillant qui se posait sur lui.

Elles étaient loin ses résolutions du matin.

– Dis, qu'est-ce que tu lis ?

La fille – dont il ignorait encore le nom – se contorsionna pour essayer de lire le titre sur la couverture. Hamish sentit son cœur s'affoler parce que même s'il avait peu de notions des conventions sociales, il était persuadé que lire des bouquins d'Oscar Wilde – son oncle avait insisté pour qu'il lise L'importance d'être Constant et il ne savait pas vraiment pourquoi – à son âge et de lui-même n'était pas vraiment dans les normes. Mais elle ne dit rien, se contentant d'émettre un petit sifflement admiratif. Hamish referma le livre et le rangea dans son sac.

– Je m'appelle Rosamund. Mais tout le monde m'appelle Rosie, dit finalement la fille en lui souriant toujours.

Hamish la contempla un instant avant de se rendre compte qu'elle attendait de lui qu'il se présente à son tour.

– Hamish.

– Bienvenue dans le club des prénoms pourris ! plaisanta la dénommée Rosie et Hamish se surprit à lâcher un petit rire.

Rosamund l'imita presque aussitôt et lorsque leurs regards se croisèrent, leur hilarité redoubla. Hamish n'avait jamais ri avec aucun de ses camarades avant. Et il se surprit à apprécier la chose. Pourtant, elle se tarit lorsqu'il vit arriver les autres élèves. Il se rendait compte que quelqu'un de solaire comme Rosamund s'attirerait bientôt toute une nuée d'amis et que ce petit moment privilégié qu'ils avaient passé ensemble ne serait qu'un lointain souvenir. Pourtant, elle ne partit rejoindre personne et resta près de lui, toujours en souriant tandis que leurs camarades leur adressaient de drôles de regards. A la place, elle laissait échapper un flot de paroles incessants sur son père médecin et son rêve de marcher dans ses pas mais que c'était dur et qu'il fallait faire de longues études et sur la nécessité d'avoir de très bonnes notes, qu'elle n'était pas sûre d'obtenir et Hamish, silencieux, l'écoutait, fasciné par ce petit tourbillon d'énergie qu'était sa camarade.

Et c'est tout naturellement qu'il la suivit lorsqu'elle vint s'installer au premier rang à droite quand leur professeur les fit entrer dans la salle.


Quand Hamish rentra ce soir-là, il avait un grand sourire aux lèvres. Rosie était fascinante. C'était une boule d'énergie extravertie et solaire – en l'espace d'une journée, sans même avoir à lui demander, il avait appris qu'elle vivait seule avec son père comme lui, que sa mère était morte quand elle était encore bébé, que son père lui manquait parfois parce qu'il travaillait beaucoup trop, qu'il partait tôt le matin et rentrait tard le soir, qu'elle adorerait avoir un chien et savoir jouer du piano – elle avait été d'une enthousiasme débordant en apprenant que oui, Hamish faisait du violon depuis ses cinq ans et du piano – parce que oncle Mycroft avait insisté – depuis son sixième printemps – qu'elle était un peu triste de devoir quitter ses anciennes amies de l'école mais qu'elle était contente de l'avoir rencontré et qu'il faudrait vraiment qu'il lui apprenne à jouer de la musique – elle était à mille lieues de lui, discret et effacé et pourtant, contre toute attente, ils étaient parvenus à s'entendre. Et Hamish l'appréciait. Malgré le fait qu'ils ne se connaissaient que depuis le début de la journée, malgré leurs différences. Il espérait ne pas tout gâcher avec elle. Il n'avait jamais eu d'amis et voilà qu'elle débarquait et qu'il voulait absolument qu'elle devienne la sienne.

– Ça s'est mieux passé que tu ne le pensais, on dirait ? fit son père sans relever les yeux de son microscope – comment avait-il eu le temps de le déduire restait un mystère insoluble aux yeux d'Hamish – tâtonnant sur sa droite pour attraper Hamish-ne-savait-quoi.

– Je me suis fait une amie, dit fièrement le jeune garçon. Elle s'appelle Rosamund mais elle préfère Rosie.

Sherlock releva la tête et darda un regard surpris sur son fils. Avant de lui sourire. Si la scolarité d'Hamish pouvait mieux se dérouler que la sienne, il en serait heureux, même s'il était difficile de faire pire que lui.

– Tu viens m'aider avec les expériences ? proposa le détective sans poser de questions.

Il savait qu'Hamish lui dirait tout ce qu'il avait à dire en temps et en heures. Et puis il aurait bien plus de matière à déductions dans les phrases spontanées de son fils que s'il l'interrogeait à propos de son amie. Le jeune garçon s'empressa d'aller poser ses affaires dans sa chambre à l'étage et redescendit s'installer près de son père.

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Je cherche un réactif qui ne précipite qu'avec le sang.

Il y'avait bien longtemps qu'Hamish ne s'interrogeait plus sur les expériences bizarres et hétéroclites – potentiellement dangereuses mais ça n'avait pas l'air de déranger le chimiste outre mesure – de son père.

Le jeune garçon hocha la tête vigoureusement, observant les gestes méthodiques et précis de Sherlock. Son père était un génie – et le savait sans aucun doute puisqu'il n'avait d'égal que son arrogance – et Hamish avait pour lui une admiration sans borne. Il ne contestait jamais l'utilité des expériences de son père parce que s'il disait que c'était primordial, c'était que ça l'était. Il ne s'était jamais trompé. Ou très rarement.

Le silence s'installa sur leur duo, tandis qu'Hamish laissait ses pensées dériver vers son premier jour au collège et vers Rosie. Il brûlait de parler d'elle à son père mais hésitait. Il trouvait souvent les gens normaux ennuyants et Hamish n'avait pas envie qu'il trouve sa nouvelle amie ennuyante. Il se mordit la lèvre.

– Parle, Hamish.

La voix de son père interrompit ses pensées. Et après avoir pris une grande inspiration, le jeune garçon commença à narrer sa rencontre avec Rosamund et tout ce qu'elle lui avait dit, sa gentillesse et sa joie d'être son ami.


John ferma silencieusement la porte de son appartement derrière lui, laissa tomber sa veste sur la patère et se dirigea vers la chambre de sa fille pour, comme à son habitude, venir l'embrasser. Elle dormait déjà à cette heure-ci et le médecin se sentait vaguement coupable de la laisser se débrouiller seule quand ses gardes s'éternisaient mais il n'avait pas vraiment le choix s'il voulait payer le loyer excessivement cher de son studio. Après avoir tendrement caressé les cheveux blonds de Rosie, il s'en retourna pour aller prendre une douche délassante et brûlante – à croire que tout Londres avait subitement décidé de se rendre aux urgences ces dernières semaines – quand une petite voix à demi-ensommeillée lâcha:

– C'est toi, papa ?

Avec un sourire, John se retourna.

– Qui veux-tu que ça soit d'autre, princesse ?

– Arrête de m'appeler comme ça ! protesta Rosie en se débattant avec les draps pour s'asseoir dans son lit.

L'instant d'après, alors que John secouait la tête – il n'y pouvait rien, sa fille serait toujours sa petite princesse, peu importe qu'elle grandisse et devienne peu à peu une femme – elle alluma sa lampe de chevet. John vint la rejoindre et s'assit au bord du lit tandis qu'elle se jetait dans ses bras. Même si elle refusait les surnoms affectueux, Rosamund n'était pas avare d'étreintes et de la chaleur du corps de son père. Même quand il sentait l'hôpital et le désinfectant.

– Comment s'est passée ta rentrée ?

– Bien. Même si j'aurais aimé que tu sois là.

John replaça une mèche de cheveux derrière l'oreille de sa fille, son sourire se fanant face à l'air grave, beaucoup trop mature pour une gamine de son âge, qui se reflétait dans ses prunelles.

– Je sais. Je suis désolé, ma puce, mais je…

– Oui, papa. Tu dois payer le loyer, je suis au courant. Je ne t'en veux pas, je sais que tu fais de ton mieux. Même si parfois, j'aimerais que tu sois là plus souvent.

John sourit d'un air triste et déposa un baiser sur le front de Rosie. Elle le serra un peu plus fort entre ses bras.

– Je me suis fait un ami, tu sais. Il a l'air un peu bizarre mais il est gentil.

– Je suis content pour toi, fit John.

Rosie eut un grand sourire.

– Tu me raconteras tout ça demain, ma grande. Il faut que tu dormes, maintenant.

Il se détacha de sa fille et tandis qu'elle replongeait au fond de ses draps, repartit vers la porte.

– Bonne nuit papa.

– Bonne nuit. »


Une certaine routine s'installa dans la vie d'Hamish après cela. Ses journées étaient rythmées par les cours et ses discussions avec Rosie, à qui il avait fini par s'ouvrir, lui révélant qu'il n'avait jamais connu sa mère et que personne ne parlait jamais d'elle, que son père était détective consultant – Rosie se montra particulièrement impressionnée par cet état de fait –, qu'il était le meilleur, lui parlant de son oncle et de la relation difficile qu'il entretenait avec son frère, de ses passions, des enquêtes de son père qui captivèrent tant Rosie qu'elle décréta vouloir devenir détective à la troisième affaire. Leur amitié était solide. Rosie avait d'autres amis, comme l'avait prédit Hamish mais elle ne l'oubliait jamais et essayait de l'intégrer au groupe. Il avait fini par faire partie du paysage si bien que les autres l'avaient finalement accepté mais il n'aimait rien plus fort que de passer du temps seul avec Rosamund.

Ses soirées, elles, se partageaient entre son père, ses expériences et ses discussions à voix haute avec son crâne concernant ses enquêtes, ses leçons de piano avec oncle Mycroft et celles de violon avec son père, ses devoirs.

Dans l'ensemble, Hamish aimait bien sa nouvelle vie à Londres.

La sonnerie retentit dans la classe et comme il était de coutume en fin de journée, les élèves s'empressèrent de ranger leurs affaires pour rentrer au plus vite chez eux. Le professeur de chimie les coupa dans leur élan en saisissant un paquet de feuilles sur son bureau pour les distribuer à la classe en les enjoignant d'attendre avant de partir.

«Vous aurez ce TP à faire, ainsi que son compte-rendu, comme nous l'avons appris en cours, par binôme, pour faciliter les choses et parce que vous semblez tous très pressés, vous serez avec votre voisin de table. Vous avez deux semaines.

Hamish sourit à Rosie sur sa gauche avant de lire le protocole de l'expérience en diagonale. Il n'y avait rien de compliqué dans l'expérience qu'on leur demandait de faire, même s'il était avantagé par le fait que son père était un brillant chimiste qui lui avait transmis ses connaissances. Hamish était donc en avance en chimie, ayant assimilé des sujets aussi divers et variés que de haut niveau, mais aussi dans certains domaines de la biologie – en gros, tout ce que son père avait jugé utile de lui apprendre, à savoir tout ce qui se rapportait de près ou de loin à la médecine légale – il connaissait sur le bout des doigts un nombre incalculable de répertoires classiques, parlait français et allemand à peu près couramment et se débrouillait plutôt bien en mathématiques. En revanche, il souffrait d'un manque de culture aussi bien littéraire que filmographique, n'avait jamais entendu parler de Picasso et ses seules connaissances historiques consistaient en ce que l'Humanité avait produit de pire parce que, d'après son père, « les crimes ne sont qu'un éternel recommencement, rien n'est nouveau sous le soleil et les êtres humains sont d'un ennui tant ils sont peu créatifs ».

– Tu pourrais venir chez moi pour travailler. Je suis sûr que mon père a tout le matériel nécessaire. Ça nous éviterait d'encombrer les labos.

Rosie acquiesça.

– Il faudra que je demande à mon père.


Rosie ne tenait pas en place. C'était l'un des rares soirs où John avait pu sortir plus tôt de la clinique et venir chercher sa fille pour une balade dans St James Park avant de rentrer et de préparer le repas avec elle. Il aurait aimé que ces moments soient moins rares mais force était de constater que vivre à Londres, même avec son salaire de médecin généraliste – malgré ses aptitudes de chirurgien qui pourraient lui rapporter deux fois plus – était difficile. Il était forcé de travailler d'arrache-pied et de faire des heures sup' pour offrir à sa fille la meilleure vie possible, même si cela impliquait qu'il n'était pas souvent là.

S'il avait pu partager les charges, avoir une colocation, n'importe quoi pour pouvoir profiter un peu plus de Rosie, il l'aurait fait. Mais il savait très bien que personne ne voudrait d'un père célibataire et d'une pré-ado. C'était utopique de le croire. Il en voulait à Mary, parfois, de l'avoir laissé seul. Tout aurait été plus simple si elle n'était pas morte. Parfois, il aurait aimé pouvoir crier un peu sur la tombe tout en sachant qu'elle ne lui répondrait jamais, juste parce que ça lui aurait fait du bien. Mais c'était comme ça et il ne pouvait pas changer les choses.

Sortant de ses maussades pensées, John jeta un œil à sa fille qui s'attablait autour du repas qu'ils avaient préparé. Ils commencèrent à dîner en silence. Puis au bout d'un long moment, elle lâcha la question qui lui brûlait la langue.

– Je pourrais aller chez Hamish ? On a un devoir en chimie. Son père a le matériel.

– Quand ça ? demanda John.

– On a pas encore décidé. Alors, je pourrais ?

– Eh bien… si ses parents sont là pour vous surveiller, je n'y vois pas d'inconvénients.

– Merci papa !

Rosie lui sauta dans les bras avant de revenir s'asseoir pour terminer son repas. John était curieux de découvrir cet ami dont sa fille lui parlait si souvent.


Le week-end suivant, John amena donc Rosie à Baker Street pour l'après-midi. Ce fut une vieille dame qui leur ouvrit et leur indiqua l'appartement à l'étage avec un grand sourire. Rosie monta les marches avec assurance avant de toquer à la porte. Quelques instants plus tard, des pas précipités se firent entendre et la porte s'ouvrit sur Hamish, souriant. Il les invita à entrer tandis que John laissait faire à son regard le tour du propriétaire. Les étagères remplies de livres, le papier peint orné d'un smiley jaune, le salon et les deux fauteuils, la cuisine un peu plus loin.

Et puis la silhouette penchée sur un microscope, à la table de la cuisine. Silhouette longue et gracile dont la pâleur était accentuée par la chemise noire et cintrée, le profil saillant, le nez aquilin et les boucles noires, désordonnées. Il n'aurait pas dû sembler atypique parce qu'être brun n'était pas si extraordinaire, mais pourtant, tout en cet homme respirait la singularité.

Ce fut au terme d'un battement de cil qui parut des heures à John sans qu'il ne sache vraiment pourquoi que l'homme releva la tête vers lui. Et le regard qu'il posa sur le médecin eut le don d'assécher les lèvres de John et faire avoir un raté à son cœur. Ses yeux étaient d'un gris acier perçant, dérangeant et pourtant d'une étrange profondeur où John ne put que se plonger.

Leurs regards se croisèrent. John eut la soudaine impression d'être passé sous rayons X. Et puis l'inconnu sourit, se leva et vint rejoindre John qui se sentait définitivement un peu trop étourdi pour que ça soit normal. Il décida de mettre ça sur le compte de la fatigue. L'autre lui tendit une main que John saisit avec un temps de retard.

– Sherlock Holmes, se présenta l'énergumène au regard hypnotisant d'une voix tout aussi envoûtante.

John eut un temps d'arrêt parce qu'étrangement, le nom lui disait vaguement quelque chose et pourtant, il ne pouvait pas déjà l'avoir rencontré, il s'en souviendrait.

– John Watson, répondit-il finalement en baissant les yeux, parce qu'il se faisait l'effet d'un parfait crétin un peu trop lent. Enchanté.

– Moi de même, fit le dénommé Sherlock en glissant un regard vers son fils.

Ce regard ramena John à la réalité. Il avait presque oublié pourquoi il était là. Il avait définitivement besoin de repos. A nouveau, John surprit un regard entre le père et le fils, avant que son hôte ne lui proposeun thé. Il répondit par l'affirmative, un peu perdu tandis qu'Hamish entraînait Rosie vers sa chambre à l'étage au-dessus.

Sherlock s'affairait près de la bouilloire, tournant le dos à John qui avait le loisir de l'observer, de laisser son regard errer sur le corps longiligne, les épaules noueuses, descendre plus bas encore et s'attarder sur les fesses rebondies et à cet instant précis, John rougit furieusement et détourna le regard pour se concentrer sur un terrain plus neutre. A savoir le microscope et les dizaines de feuilles qui traînaient sur l'îlot de la cuisine, parcourues d'une écriture fine et penchée, illisible mais non moins dénuée de grâce.

– Vous êtes scientifique ? interrogea-t-il sans même s'en rendre compte alors que Holmes se retournait, deux tasses à la main, l'invitant à s'asseoir.

– A mes heures perdues.

Il esquissa un sourire qui désarçonna John un bref instant. Il n'était définitivement pas dans son état normal. Le médecin se contenta de boire une gorgée de thé, attendant un peu inconsciemment qu'il précise sa pensée.

– Je suis détective consultant.

– C'est donc à cause de vous que ma fille a abandonné l'idée de marcher dans mes pas pour résoudre des enquêtes ?

– Vous l'auriez laissée devenir médecin militaire ? interrogea Sherlock, sans relever la taquinerie.

John faillit recracher son thé et préféra plutôt s'étouffer avec le breuvage qui lui brûla la gorge.

– Par… pardon ? bégaya-t-il, certain d'avoir mal entendu.

– Vous êtes bien médecin militaire, non ? Réformé, mais vous l'avez été. Afghanistan, sans doute.

– Je… Comment vous faites ça ?

Il vit nettement le sourire en coin, presque aguicheur, se dessiner sur les lèvres de son vis-à-vis. Son estomac se réchauffa instantanément et ce n'était certainement pas à cause du thé. Il en avala une gorgée, essayant d'y dissimuler son trouble.

– Je lis dans votre posture, votre droiture votre formation militaire. Mais vous élevez votre fille seul, vous avez donc été réformé plusieurs années plus tôt, vous laissant le temps de faire votre vie, sans doute à cause d'une blessure, peut-être à l'épaule, vous avez cette manière de la tenir comme pour vous ménager. Je savais déjà que vous étiez médecin, mon fils me l'avait dit. Donc médecin militaire. Quant à l'Afghanistan, simple supposition basée sur les pays en guerre il y'a plus de dix ans, mais cela aurait tout aussi bien pu être l'Irak.

John était proprement soufflé et malgré la franche arrogance qui se dégageait du regard de Holmes, il ne pouvait qu'être abasourdi. Ce qu'il faisait était hors du commun. Et fascinant. Et il le savait, en témoignait le petit sourire satisfait sur ses lèvres. Sourire qui aurait liquéfié John s'il n'avait pas eu un minimum de self-control.

– Je... c'est brillant. Stupéfiant.

– Vous… vous le pensez vraiment ?

Envolée l'arrogance, le temps d'un instant. Sherlock Holmes n'avait que le regard d'un enfant plein d'espoir. Un enfant qui attendait simplement que quelqu'un le remarque.

– Oui. Oui, je le pense vraiment.

Et John se risqua à lui sourire. Il crut percevoir un brin d'hésitation dans le regard de son vis-à-vis, comme s'il l'avait déstabilisé mais ce fut trop bref pour qu'il en soit certain. Ils restèrent un moment à se contempler l'un l'autre, silencieux avant que John ne détourne le regard et s'éclaircisse la gorge.

– Je… je dois faire des courses. Je reviens vers 18h… ça ira ?

Holmes acquiesça.

– A plus tard, Mr Holmes.

– Appelez-moi, Sherlock.

– Seulement si vous m'appelez John, répondit le médecin avant qu'il n'ait le temps de se retenir.

A nouveau, Sherlock acquiesça et John s'en fut, une étrange chaleur dans le ventre qu'il refusa d'identifier.


Sherlock ne savait pas pourquoi il était aussi intrigué par quelqu'un d'aussi normal que John Watson. Il n'aurait pas dû. Les gens normaux comme lui étaient ennuyeux. Pourtant, ce n'était pas ce que le détective avait ressenti. Il y'avait quelque chose en cet homme, quelque chose qui avait éveillé son attention. Quelque chose, qui malgré, lui, l'avait fasciné.

Mais John Watson n'était qu'un homme normal. Médecin, sans doute ayant été un chirurgien émérite. Avec une fille. Une adorable petite fille blonde bien élevée, comme le ferait un bon représentant du genre anglais. Qui avait aimé sa femme. L'avait perdue, Sherlock n'arrivait pas encore à savoir comment.

C'était peut-être là le cœur du mystère. Dans le passé de John Watson. Ce passé que Sherlock entrevoyait dans les yeux d'un bleu profond du médecin.

Bleu qu'il voulait revoir, aussi étrange que cela puisse paraître. Il se rendit compte que s'il s'était montré aimable avec John, ça n'était pas seulement parce que son fils avait menacé d'aller vivre avec son oncle s'il faisait fuir le père de son amie avec son mauvais caractère, c'était aussi parce qu'étrangement, il ne désirait pas que ledit père lui soit antipathique. Voire même qu'il l'apprécie, un peu.

La chose l'intrigua tant qu'il en oublia son expérience pour aller méditer dans le canapé, perdu dans ses pensées tandis que son fils et Rosie travaillaient silencieusement sur leur propre expérience.


John, comme à peu près toutes les fois où il devait aller faire les courses, bataillait avec les caisses automatiques qui refusaient sa carte quand son téléphone sonna. Ignorant les regards courroucés des clients derrière lui, il décrocha, intrigué de voir le numéro de la clinique où il bossait un jour de repos.

– John, Dieu merci. Tu es notre seul espoir.

– Qu'y a-t-il Sarah ?

John haussa un sourcil, peu habitué à tant de théâtralité chez sa collègue. Il coinça son portable contre son oreille pour finir de scanner ses articles.

– Il y'a une urgence qui vient d'être admise. Tous nos chirurgiens sont pris. On a besoin de toi, maintenant.

John se tendit presque aussitôt. Cela faisait plus de dix ans qu'il n'avait pas opéré. Depuis qu'un de ses camarades était mort dans ses bras alors qu'il l'opérait. Qu'un autre l'avait suivi. Et un autre. Qu'il n'avait pas pu les sauver. Et que finalement, une balle l'avait cueilli à l'épaule, le renvoyant à Londres pour le restant de ses jours. Il n'avait plus jamais retouché un scalpel depuis. N'avait pas non plus mis les pieds dans une salle d'opération, sauf inconscient quand il avait été opéré de sa blessure. Il en était incapable. Il savait que les images de ses camarades mourant les uns après les autres viendraient le hanter. Se superposeraient au visage de Mary lui murmurant une dernière fois qu'elle l'aimait alors qu'elle se vidait de son sang. Qu'il n'avait pas pu la sauver. Elle non plus.

– Je n'ai plus les qualifications nécessaires… bafouilla-t-il. Ça fait trop longtemps…

– Ça ne s'oublie pas ces choses-là. On a besoin de toi où ce gamin va mourir, John. S'il-te-plaît. Je sais que tu en es capable.

– Sarah…

– Je t'en prie.

– D'a… d'accord. J'arrive tout de suite.

John abandonna ses courses, de toute manière, la caisse avait encore refusé sa carte et sortit en courant du supermarché en se demandant comment il pourrait prévenir le père d'Hamish qu'il aurait du retard pour venir chercher sa fille. Il n'avait pas son numéro. Et pas le temps. Tant pis.


John courut jusqu'à Baker Street et ne s'arrêta qu'à 20h00 pétantes, hors d'haleine devant la porte. Il attendit, le temps de reprendre son souffle avant de toquer. Sherlock vint lui ouvrir quelques secondes à peine plus tard et John se confondit aussitôt en excuses.

– Je suis désolé, je…

– Vous avez eu une urgence à la clinique, le coupa le détective. Ne vous en faites pas.

Il se décala pour laisser John entrer et esquissa un léger sourire.

– Je voulais vous prévenir mais je n'avais aucun moyen pour vous joindre. Et pas vraiment le temps. Un gamin qui s'est fait renversé par une voiture. Il est sorti d'affaire mais… pardon, je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. J'ai assez abusé de votre hospitalité. Où… où est Rosie ?

– A l'étage avec Hamish. Ils ont déjà dîné.

John ne répondit pas immédiatement, surpris.

– Je… merci.

– Il n'y a pas de quoi.

Il y'eut un instant de silence. Sherlock se mordit la lèvre, comme s'il hésitait, puis, incertain, il se tourna légèrement vers la cuisine.

– Il en reste un peu. Vous vous joignez à moi ?

John ouvrit la bouche, prêt à accepter – il était affamé après tout – mais hésita un instant. Ça n'était pas vraiment commun de dîner avec un parfait inconnu. Et pourtant, lorsqu'il croisa le regard de Sherlock, il sut qu'il ne pouvait pas refuser. Ce regard avait un pouvoir sur lui, un pouvoir qu'il ne s'expliquait pas. Il demanda néanmoins:

– Pourquoi faites-vous tout ça ?

– Pour être tout à fait honnête, Hamish m'a demandé, je cite, « de me montrer aimable histoire de ne pas faire fuir sa première et seule amie en effrayant son père ».

John se demanda ce que cet homme extraordinaire aurait bien pu faire qui l'aurait fait fuir. A nouveau, Sherlock hésita une fraction de secondes et, tout en s'installant, détourna le regard pour murmurer:

– Et puis vous avez dit « brillant » là où les autres disent « va te faire foutre ».

A sa grande surprise, John éclata de rire, un rire franc comme il n'en avait pas poussé depuis longtemps. Très vite, son hilarité se propagea à Sherlock qui avait bien du mal à lui servir les pâtes bolognaise qu'il avait préparé – ses talents culinaires, malheureusement étaient très limités – et leurs regards se croisèrent. John s'assombrit soudain. Parce qu'il n'avait pas ri ainsi depuis la mort de Mary. Et même si elle était morte depuis des années. Sherlock eut l'air grave et murmura doucement:

– C'était il y'a longtemps ?

– 11 ans. Rosie avait seulement trois mois. Elle ne l'a jamais vraiment connue.

Il y'eut un instant de silence, seulement rompu par le bruit des fourchettes raclant le fond de l'assiette.

– Et vous ? demanda John. Votre compagne n'est pas là ? interrogea-t-il parce qu'il préférerait ramener la conversation sur un terrain plus neutre.

Sauf que cela ne se passa pas du tout comme prévu. Sherlock se ferma aussitôt, son visage perdit de son éclat de compassion et il ne fallait pas posséder ses dons pour comprendre que le sujet était sensible. John se serait giflé pour avoir si allégrement mis les pieds dans le plat.

– Partie. Depuis des années.

John s'en voulut aussitôt d'avoir posé la question tant sa voix cingla l'air, emplie d'une animosité sans pareille – d'autant plus que ça n'était pas normal de parler de ça avec quelqu'un qu'il venait de rencontrer.

– Ne vous en faites pas, fit Sherlock comme lisant ses pensées, il n'y a jamais eu que du ressentiment entre elle et moi. Hamish était… une erreur. Une erreur que je ne regrette pas néanmoins. Il… il m'a sauvé, en quelques sortes.

John ne savait pas ce qu'il s'était passé dans la vie du détective. Mais il devinait que ça n'avait pas été tout rose. Il se demandait bien qui était cette femme qu'il semblait détester. Peut-être un mariage arrangé… Certaines familles de diplomates le faisaient encore.

Et soudain, la lumière se fit dans l'esprit du médecin.

– Sherlock… est-ce que… est-ce que vous auriez un lien de parenté avec Mycroft Holmes ? Qui travaille au MI6 ?

Il vit la stupéfaction se peindre sur le visage du détective et John sut qu'il avait vu juste.

– Ce… C'est mon frère mais… comment…?

Malgré lui, John sourit de le voir perdre sa belle assurance.

– Ma femme travaillait pour lui. Elle était… agent secret ? Espionne ? Tueuse à gages, à vrai dire c'était plutôt compliqué de savoir ce qu'elle faisait… Votre mariage… était un mariage arrangé pas vrai ? Entre grandes familles de diplomates. Votre frère nous avait invités Mary et moi. Et puis… le passé de Mary lui a sauté à la figure et explosé en pleine face…

John s'interrompit. Sa voix commençait à trembler. Les images revenaient le hanter. Le sourire de Mary, son corps sans vie, les coups de feu… Une main recouvrant la sienne le tira de ses sombres pensées et lorsqu'il releva la tête, Sherlock lui souriait tristement. John puisa dans ce regard la force d'achever son récit.

– Et on lui a tiré dessus. Elle est morte sous mes yeux, dans mes bras. Je n'ai rien pu faire. Sans Rosie… je crois que je n'aurais pas tenu.

John s'interrompit, son regard se posant sur la main qui entravait toujours la sienne et, détournant le regard, il rougit violemment.

– Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça.

Sherlock se contenta de lui sourire. Il y'eut un nouveau silence mais il ne fut pas gênant, pour l'un, comme pour l'autre.

– Irène et moi, on s'est jamais entendus mais on a été obligés de se supporter. Hamish est arrivé parce que… sans doute parce que je n'étais pas dans mon état normal et que j'ai accepté d'accomplir mes devoirs conjugaux. Quand il est né et que je me suis rendu à la maternité, Irène s'est contentée de me le mettre de force dans les bras et de partir, sans un mot. Je n'ai plus jamais entendu parler d'elle. Et je me suis retrouvé, à peine 20 ans, avec un enfant sur les bras. Et toutes les responsabilités que cela implique, mais je suppose que je ne vous apprends rien.

Sherlock s'interrompit soudain, ses doigts se crispèrent sur la main de John. Le médecin la dégagea doucement pour mieux reprendre celle du détective. Leurs regards se croisèrent de nouveau et sans vraiment savoir pourquoi, Sherlock reprit:

– Il vaut mieux que vous ne m'ayez pas connu à l'époque.

Il n'était pas certain de vouloir achever sa confession. Pourtant, le regard bleu, si bleu, fixé sur lui le convainquit de continuer.

– J'étais plus souvent shooté qu'autre chose à l'époque. C'est grâce à Hamish que je m'en suis sorti. J'aurais refait une overdose sinon.

C'est étrange à quel point on se ressemble, songea John en plongeant son regard dans celui de Sherlock. A quel point nos vies sont similaires, d'une certaine façon.

Un ange passa à nouveau, sans qu'ils ne se lâchent des yeux. Puis John rompit l'instant pour regarder l'heure. Et jura dans sa barbe inexistante.

– On va devoir y'aller. Je ne veux pas abuser de votre gentillesse.

– C'était un plaisir.

Et Sherlock se rendit compte que pour une fois, il était sincère. John lui sourit, un sourire lumineux, qui réchauffa la poitrine du détective, sans qu'il ne se l'explique. Il ne s'était jamais senti aussi bien, avec qui que ce soit avant.

– Je vous remercie… pour tout.

Sherlock acquiesça. Finalement, John appela sa fille qui descendit presque aussitôt, salua son ami et ils disparurent derrière la porte, non sans un dernier regard vers le père et le fils.


Le temps passa. John pensa souvent à Sherlock les jours qui suivirent leur rencontre. Les semaines qui suivirent aussi. Il savait que ça n'était pas vraiment normal, que ce qu'il s'était passé n'était pas vraiment normal.

C'était à cela qu'il songeait durant sa pause-café un mardi après-midi, adossé aux murs de l'hôpital, sirotant doucement la boisson quand Molly, une de ses collègues travaillant en médecine légale vint le rejoindre, sa propre tasse en main.

– Salut John.

– Molly, comment tu vas ?

– J'ai dû faire une autopsie ce matin, commença la légiste. C'était sanglant et…

– Je te crois sur parole, la coupa John.

Molly avait la mauvaise habitude de, lorsqu'elle était lancée sur son métier, raconter absolument tout dans les moindres détails. Et John n'y tenait pas spécialement. Il avait vu assez de cadavres et de sang pour une vie entière.

– Et toi ?

– On est débordés. Et pas mieux payés. Mais j'ai repris les opérations. Ça reste rare mais peut-être qu'un jour…

Molly lui adressa un sourire ravi. Elle était l'une des seules personnes à qui John était parvenu à se confier sur son passé, sans doute parce qu'il savait qu'elle n'en serait pas choquée. Son métier l'avait immunisée. Et paradoxalement, Molly, qui pourtant ne côtoyait que des cadavres, était bien plus efficace que n'importe quel psy qu'aurait pu consulter John.

Des pas rapides retentirent dans le couloir, leur faisant tourner la tête. John eut un temps d'arrêt en reconnaissant Sherlock qui se dirigeait à grands pas vers eux, accompagné d'un autre homme qu'il avait déjà vu à la morgue et qu'il savait être flic.

Sherlock, qui jusqu'alors semblait pressé, s'arrêta net en reconnaissant John avant de lui adresser un sourire que le médecin lui rendit, non sans voir du coin de l'œil que la chose semblait avoir surpris tant Molly que le policier. John tendit la main à Sherlock.

– Je ne pensais pas vous revoir ici.

Sherlock se contenta de lui jeter un regard mystérieux qui déstabilisa John un bref instant. Il décida d'une nouvelle fois mettre sur le compte de la fatigue les étranges réactions que le détective provoquait.

– Vous vous connaissez ? demanda Molly, apparemment surprise.

– Nos enfants sont amis, explicita John.

Il omit cependant de préciser que les circonstances de leur rencontre n'étaient pas aussi banales quune discussion courtoise à la sortie de l'école. Sherlock se garda lui aussi de dire quoi que ce soit.

– On a besoin que tu nous ressortes le corps, fit le flic au bout d'un moment de silence. Visiblement, les photos ne sont pas suffisantes.

Il coula un regard vers le détective, son ton en disant long sur ce qu'il pensait du reproche fait par son collègue.

– Si Scotland Yard ne confiait pas ce genre de tâches cruciales à des stagiaires, nous n'aurions pas besoin de déranger Molly, répliqua Sherlock de son ton le plus innocent et John retint le rire qui naissait dans sa gorge.

– C'est Anderson qui les a faites.

Le détective eut une moue dubitative avant de déclarer :

– Après réflexion, un stagiaire aurait été plus indiqué. Navré John, je dois vous laisser. Molly.

La jeune femme leva les yeux au ciel mais suivit tout de même le détective qui s'était imposé en maître des lieux. John eut un sourire amusé. Le flic ne les avait pas suivis et John, ne sachant pas trop quoi faire, se donna contenance en avalant une gorgée de café.

– Vous ne les suivez pas ?

– Oh, j'ai eu ma dose de cadavres pour aujourd'hui. Je ne tiens pas spécialement à le revoir… Nous ne sommes malheureusement pas tous comme Sherlock qui ne cillerait même pas devant une victime de Jack l'Eventreur.

John haussa un sourcil. Il n'était pas certain de ne pas avoir le même type de réaction que Sherlock face à un cadavre dans la morgue. Il avait sans doute vu bien pire en Afghanistan. Néanmoins, il ne tenait pas à tenter l'expérience. Au bout d'un moment, l'autre lui tendit une main.

– Gregory Lestrade.

– John Watson, répondit-il en la saisissant.

– Enchanté.

– Moi de même. Je suis désolé, je vais devoir repartir, ma pause est terminée.

– Eh bien… au plaisir.

John acquiesça et quitta le couloir en avalant les dernières gouttes de son café d'un trait, se brûla la langue dans le même temps et disparut vers sa salle de consultations.


Sherlock était attablé dans un des labos de St Barts, cherchant toujours à faire précipiter l'hémoglobine quand les double-portes s'ouvrirent avec fracas. Il n'aurait pas relevé la tête s'il n'avait pas reconnu la démarche caractéristique de John Watson. La chose le surprit d'ailleurs. Il ne retenait pas des choses si futiles habituellement. John rejoignit tranquillement l'une des nombreuses machines qui servaient aux différentes analyses. Il ne semblait pas l'avoir vu, en revanche, sans comprendre pourquoi, Sherlock était incapable de se concentrer à nouveau sur sa tâche.

John émit un discret soupir et se retourna. Sherlock fit semblant d'être concentré sur son expérience mais fut certain d'avoir vu quelque chose s'allumer dans le regard du médecin. Médecin qui, attendant visiblement des résultats qui ne venaient pas, s'approcha de lui.

– C'est étonnant qu'on vous laisse utiliser les laboratoires.

Sherlock fit mine d'émerger d'une profonde réflexion et pourtant, malgré ses talents d'acteur indéniables, quand il croisa le regard bleu de John, il sut que le médecin n'était pas dupe pour un sou. Qu'il choisissait simplement d'ignorer que la présence de l'autre les déstabilisait.

– Pas lorsqu'on connaît les bonnes personnes, fit Sherlock en saisissant un réactif au hasard qu'il déversa dans la fiole contenant une goutte de son sang assez dilué pour être imperceptible.

Il n'était décidément pas attentif à ce qu'il faisait. Le regard qui était fixé sur lui le troublait trop et il ne remarqua pas tout de suite que dans son tube à essais, quelque chose se produisait. Quand son attention se reporta sur l'objet en question, il en lâcha le bécher qu'il tenait, répandant un peu partout sur la paillasse du liquide et poussa un cri victorieux.

Et il ne s'en est fallu que de ça… songea-t-il. Une inattention et l'expérience qu'il répétait inlassablement depuis des mois portait enfin ses fruits. Tout ça grâce à John. Avec un sourire immense, Sherlock nota rapidement les résultats et reporta ensuite son attention sur le médecin qui le contemplait, une expression que le détective était incapable de qualifier. La chose le troubla, d'autant plus que l'intensité de ce regard n'arrangeait rien.

– Qu'est-ce que vous faisiez ?

Sherlock adressa un nouveau sourire éblouissant à John et lui intima de venir le rejoindre. John fit le tour de la table et se positionna à sa droite. Le médecin n'en menait pas vraiment large. La fierté du détective lui procurait une aura indéfinissable et il ne pouvait douter de l'intelligence dont il se targuait.

– Ceci, John, est la découverte médico-légale la plus importante de ce siècle, je peux vous l'assurer.

Et modeste en plus, songea John sans pour autant pouvoir retenir un sourire de fleurir sur ses lèvres.

– Regardez, explicita le détective en se plantant une petite aiguille dans le doigt, je vais mélanger mon sang avec de l'eau, de sorte que nous ne puissions les distinguer l'un de l'autre.

Tout en expliquant, il effectuait des gestes méthodiques et John était absolument fasciné, tant par ses mots que par ses mains qui s'agitaient avec une grâce volubile qui ne l'étonna pas, bizarrement.

– Maintenant, j'ajoute ceci, une préparation de ma composition, continua-t-il en versant ce qu'il restait du contenu du bécher renversé. Vous observez la formation d'un précipité acajou. Et ce réactif, ne précipite qu'en présence d'hémoglobine, j'ai réalisé de nombreux tests afin de m'en assurer. Imaginez l'utilité d'une telle découverte sur une scène de crime! Des taches devenues invisibles avec le temps ou simplement mal nettoyées, inidentifiables, un suspect avec un alibi en béton incriminé par la découverte de sang séché, même imperceptible, sur ses vêtements… [1]

Il s'enflammait et c'était le bas-ventre de John qui devenait victime de l'incendie. Sa bouche s'assécha d'un même temps, telle les brindilles prises sous les flammes.

– C'est fascinant, Sherlock. Réellement fascinant.

Il lui adressa un regard si brûlant et un sourire si éclatant que John s'en sentit instantanément aveuglé. Et puis aussi soudainement qu'il avait poussé son cri de victoire, Sherlock demanda, sans pouvoir sans empêcher :

– Vendredi, dix-neuf heures ?

John eut à peine le temps d'hésiter que ses lèvres formulaient déjà la réponse.

– D'accord. »


[1] Rendons à César ce qui est à César, cette scène est bien évidemment inspirée de celle qui donna naissance à l'une des plus belles amitiés de la littérature, j'ai nommé la rencontre de Holmes et Watson dans Une Etude en Rouge de Sir ACD.


Suite et fin la semaine prochaine ! En attendant, prenez bien soin de vous.