Salut tout le monde !
Vous connaissez ce moment où vous aviez prévu à peu près tout pour un récit et qu'il n'est pas vraiment d'accord avec vous ? Eh bien c'est exactement l'essence de cette nouvelle. Elle a pris un chemin assez différent de ce que j'avais prévu au départ avec des éléments qui se sont greffés sur la trame principale. J'espère qu'il vous plaira !
RAR :
Liseron : Merci à toi d'avoir pris le temps de me laisser un petit mot ! Contente que ça t'ait plu.
TITRE : Help me, I'll help you
SITUATION : College AU
PAIRING : Johnlock
DISCLAIMER : Sherlock légèrement OOC. Drogue, pensées suicidaires, violence et relations abusives ! Rating M
RESUME : John, brillant étudiant en médecine à l'hôpital de St Barts reçoit un appel à l'aide anonyme qui va changer sa vie à jamais.
Note : Celui-ci a une forme assez particulière surtout dans la première partie, vous vous en rendrez vite compte. Je ne sais pas trop ce que ça donne, si c'est agréable à lire et si malgré tout, j'arrive à faire passer les infos que j'aurais décrites dans une narration classique. Disons que c'est un essai et vos remarques à ce sujet seront toutes bonnes à prendre !
Rating M : J'aborde en profondeur (et avec les infos que j'ai pu dénicher sur Internet) les effets de la drogue et de son sevrage. J'ai essayé de coller au maximum avec ce que j'ai pu lire au cours de mes recherches mais je ne suis pas médecin et j'ai pu faire des erreurs involontaires. Par les thèmes qu'il évoque, ce texte est destiné à un public mature et averti. Je rappelle, évidemment, que la consommation et la détention de drogues sont dangereuses et illégales !
Il s'agit d'une des nouvelles les plus longues de ce recueil que j'ai divisée en 3 parties. Une par semaine donc. Bonne lecture !
[15h47] – Numéro inconnu – J'ai besoin d'aide.
[15h48] – Numéro inconnu – Stp.
[15h48] – Numéro inconnu – Maintenant.
[15h48] – Numéro inconnu – Mycroft.
[15h50] – Numéro inconnu – Réponds.
[15h50] – Numéro inconnu – Mycroft!
Le téléphone sonna dans le vide. Une fois. Deux fois. Dix fois. Personne ne décrocha.
Quand John sortit de cours ce jour-là et qu'il remarqua les six SMS et l'appel manqué sur son téléphone, il crut tout d'abord qu'il était arrivé quelque chose à sa sœur ou à ses parents. Puis il vit le numéro inconnu, l'appel à l'aide. N'importe qui d'autre que lui aurait sans doute ignoré ces messages-là ou aurait simplement, sans même prendre le temps de lire, déclaré qu'il y'avait erreur sur la personne. John n'était pas comme ça – souvent à son grand damne – car la nature l'avait doté d'une trop grande compassion et ces quelques mots qu'un inconnu lui avait envoyés – le prenant manifestement pour un autre – avaient tout de l'appel d'un désespéré. Il ralentit le pas alors qu'il suivait ses amis hors de l'hôpital, ce qui lui valut un regard intrigué de la part de Sarah.
« Un problème ? demanda la jeune fille.
– Nan. Juste une erreur de numéro.
Il ne sut jamais ce qui le poussa à lui mentir à cet instant précis. Il tapa une rapide réponse sur l'écran et rattrapa tous les autres.
– Dis, on sort ce soir ? fit Sarah alors qu'ils atteignaient le parvis de l'hôpital.
– Tu sais bien que j'ai un entraînement de rugby ce soir. Greg va me tuer si je n'y vais pas. Un autre jour, ok ?
Il gratifia l'étudiante en médecine générale d'un rapide baiser et s'enfuit en direction de l'arrêt de bus en compagnie de Mike tout en saluant Molly avant que ne lui prenne l'idée de lui raconter les autopsies qu'elle avait dû faire dans la journée.
Ce fut la vibration contre sa cuisse qui tira Sherlock de son sommeil. Dans un état second, il tâtonna un instant son jean, à la recherche de la poche. Il finit par en extirper son portable pour consulter le message. Il n'espérait de toutes manières plus aucune réponse de son frère. Manifestement, celui-ci en avait marre de lui courir après pour l'envoyer en cure de désintoxication et n'avait plus rien à faire de tous les bad trips qu'il pourrait endurer – comme celui qui l'avait poussé à envoyer ce SMS.
[18h34] – Numéro inconnu – Je ne suis pas Mycroft. Mais je peux peut-être vous aider. JW
Sherlock contempla l'écran un long moment, peinant à associer les informations qui parvenaient à grand-peine à son cerveau encore embrouillé par la drogue. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour comprendre qu'il avait fait une erreur dans le numéro de son frère – il n'avouerait cependant jamais que l'avoir supprimé de ses contacts était une très mauvaise idée – et que ses appels à l'aide avaient tout simplement atterri chez quelqu'un d'autre. Mais qui serait prêt à aider un parfait inconnusans savoir ni pourquoi ni comment ledit inconnu avait eu besoin d'aide ? Sherlock n'y connaissait pas grand-chose en réactions humaines et malgré la drogue, il était pourtant persuadé que ça n'était pas une réaction normale. Il se redressa sur son matelas défoncé, cligna des yeux alors que la lumière – pourtant faible – lui brûlait la rétine et porta une main molle à son crâne douloureux. Dans ces moments-là, il en venait presque à croire Mycroft lorsqu'il lui disait que la drogue était dangereuse et qu'elle le détruisait.
Il contempla un long moment l'écran allumé de son portable, comme si les quelques lettres qui s'affichaient sur l'appareil allaient lui fournir des informations sur son expéditeur.
Après tout… cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas mis à la poursuite d'un mystère. Qu'il n'avait pas traîné près des scènes de crime de Scotland Yard, qu'il ne s'était pas fait viré par un vieux flic un peu grincheux qui lui hurlait que la prochaine fois qu'il s'approchait des bandelettes, c'est lui qui finirait en taule.
Ça permettrait à son cerveau de retrouver l'activité qui lui était nécessaire pour ne pas s'encrasser.
Oui… Il se lancerait à la recherche de JW.
John regarda une demi-douzaine de fois son téléphone avant d'aller à l'entraînement. Il ne savait pas trop ce qu'il espérait. Sans doute que le mystérieux inconnu en détresse aurait cherché de l'aide auprès de la véritable personne concernée plutôt que de lui répondre. C'était assez stupide en fait, de croire qu'il lui répondrait, qu'il accepterait son aide. Et puis pourquoi ça devrait tant lui tenir à cœur ? Son père lui avait toujours dit qu'il était trop sensible, qu'il n'avait pas à porter le malheur des autres sur ses épaules. John avait essayé, mais il n'y pouvait rien. C'était plus fort que lui. Tous les oisillons échoués dans son jardin avaient eu droit à un nid à base de coton.
Alors qu'il entrait dans le vestiaire pour se changer, quelqu'un l'interpella:
– Eh John !
Le jeune homme se tourna vers son capitaine d'équipe, Gregory Lestrade, fraîchement employé à Scotland Yard dans la criminelle. Il s'arrêta pour attendre son ami et lui sourit.
– Greg, comment ça va ?
– Oh, tu sais, la routine, mais mon boss était de bonne humeur aujourd'hui. Pour une fois, le gamin débraillé était pas dans le coin. Tu sais, je t'en avais parlé.
Celui qui traînait toujours sur les scènes de crime et qui avait toujours l'air défoncé, selon le jeune constable, soit à la cocaïne, soit à l'héroïne. Il se contentait de rester loin et d'observer les flics en action et lorsque le patron de Greg était occupé à autre chose, il s'approchait suffisamment des bandelettes jaunes pour s'attirer les foudres de tous les policiers présents. Parfois, il lançait un mot, une phrase qui semblaient avoir pour but de mettre les forces de l'ordre sur la bonne piste. Et une fois, il avait glissé un papier avec une adresse et deux mots « Dépêchez-vous » dans la poche de Greg. Ce dernier s'était précipité à l'adresse indiquée sur un coup de tête et sa réactivité avait permis d'arrêter un tueur en série. Depuis, il n'avait pas revu le mystérieux jeune homme qui avait manifestement résolu l'enquête sur laquelle ils planchaient.
– Il lui est peut-être arrivé un truc, fit John, ne sachant pas vraiment quelle attitude adopter.
Gregory eut une moue sombre.
– C'est dommage. Je suis certain qu'il avait du potentiel. Et puis… je n'ai même pas eu l'occasion de le remercier. C'est un peu grâce à lui que le DI m'aime bien.
John resta silencieux.
– Et toi ? demanda finalement Greg.
– Comme toi. La routine.
– Ta sœur ?
– Toujours aussi muette. Je ne sais pas si elle me pardonnera un jour
Sa sœur était devenue une inconnue pour leur père quand elle avait commencé à sortir avec des filles, quand ils avaient compris qu'elle n'aurait pas de brillante carrière parce qu'elle préférait l'art aux longues études. Harriet était partie et depuis, ses rapports avec son aînée étaient froids, du moins dans le sens de la jeune femme. Tous les efforts de John pour renouer s'étaient soldés par des échecs. John doutait qu'ils ne s'arrangent vraiment. Pas tant que leur père continuait de ne jurer que par son fils, interne en chirurgie.
Greg posa une main sur son épaule, lui adressant par la même occasion un sourire contrit.
– Allez, ça va te changer les idées de jouer.
A son tour, John sourit et ils entrèrent ensemble dans le vestiaire.
A force d'efforts – et d'utilisations illégales d'ordinateurs, il devait l'avouer – Sherlock avait pu localiser le lieu de l'émission du SMS qu'il avait reçu suite à son bad trip. St Barts, l'hôpital londonien. Ce qui expliquait peu ou prou pourquoi il avait reçu une réponse. La personne qui lui avait répondu était médecin – ou le deviendrait, la piste de l'étudiant n'était pas à exclure – et voulait donc aider ceux qui en avaient besoin. Peu importe qu'ils soient des inconnus ou non.
C'est ainsi que deux semaines après ce message malencontreux, il se présentait à St Barts. Capuche rabattue sur son crâne, parce que Mycroft et ses foutues caméras n'étaient jamais loin, il attendit sagement près des portes de l'hôpital. Il ne pourrait jamais entrer sans une aide extérieure. Alors il se dissimula dans l'ombre. Molly ne devrait pas tarder de toutes manières. Elle prenait rarement sa pause-café à une autre heure que celle-ci et elle était systématiquement seule. Ce qui faciliterait son infiltration.
Et comme prévu, la jeune étudiante légiste sortit cinq minutes plus tard, un gobelet en plastique brûlant entre les mains.
– Molly, murmura-t-il, certain qu'elle l'entendrait.
La jeune fille sursauta, renversant sur le goudron quelques gouttes de café noir avant de faire volte-face. Sherlock, prudemment, rabaissa sa capuche et adressa un sourire en coin à l'étudiante. A ce moment-là, Sherlock savait que c'était déjà dans la poche, sans même avoir à négocier.
– Sherlock, salua-t-elle.
– Pas ici, siffla-t-il.
A quoi bon s'affubler d'un pseudonyme si c'était pour être trahi à n'importe quel moment par des poissons rouges ?
– Ça faisait longtemps.
Il acquiesça distraitement et attendit qu'elle se rapproche de lui. Il ignora royalement le regard sur ses joues émaciées et ses yeux injectés de sang. Il savait parfaitement de quoi il avait l'air. D'un junkie. Et c'était ce qu'il était. A quoi bon se le cacher ?
– Qu'est-ce que tu veux ?
– J'aurai besoin que tu me fasses entrer.
– Une autre de tes enquêtes ?
– Si on veut.
Molly haussa un sourcil et tout en avalant une gorgée de café, elle porta une main à sa hanche droite.
– Tu sais ce que je risque, chaque fois que je te fais entrer ici ?
Sherlock passa à l'étape suivante de son plan et prit un regard presque larmoyant ce qui n'était pas vraiment difficile compte tenu de l'état de ses yeux.
– S'il-te-plaît. C'est important pour moi.
Molly soupira pour la forme, jeta le gobelet vide dans une poubelle et réajusta sa blouse avant d'indiquer au junkie de la suivre. Sherlock repositionna sa capuche sur sa tête et lui emboîta le pas.
– Tu es sur quelle affaire cette fois ?
– Je le saurais quand je le verrai.
Le silence s'installa entre eux tandis qu'ils filaient inaperçus dans les couloirs. Dans toute l'arrogance de son enfance, Sherlock aurait soutenu bec et ongles que la capuche était le pire déguisement possible si l'on voulait rester invisible mais il semblait qu'il s'était trompé. Du moins, il n'y avait rien de mieux dans ce dédale de malades et de médecins, trop occupés pour faire attention à lui.
– JW, ça te dit quelque chose ? fit innocemment le jeune homme. Ça serait des initiales.
Molly ne tiqua pas. Elle était, après tout, depuis longtemps habituée aux questions étranges et en apparence complètement à côté de la plaque de son ami.
– C'est la victime ?
Sherlock haussa les épaules, mais simplement pour sa couverture. Il était trop occupé à chercher son mystérieux interlocuteur des yeux pour vraiment écouter ce qu'elle avait à lui dire.
– Shezza ?
– Le cœur de l'enquête plutôt. Je… n'ai pas tout saisi sur la scène de crime. Cet incapable de vieillard m'a encore envoyé balader.
– Un jour, il mettra vraiment ses menaces à exécution et tu n'auras plus qu'à t'en prendre à toi-même, répliqua Molly alors qu'ils entraient dans la morgue.
Sherlock commençait à désespérer d'apercevoir JW ou même, d'en apprendre un peu plus sur lui.
– JW… je connais bien quelqu'un qui porte ces initiales mais je doute que ça te soit utile.
– Dis toujours, fit Sherlock en s'appuyant contre une table, tout en examinant avec nonchalance une seringue.
– Tu n'as toujours pas arrêté, pas vrai ? fit Molly en déglutissant.
Sherlock redressa la tête et darda sur elle un regard inexpressif. Pour une fois, elle ne se démonta pas.
– Ne pose pas de questions dont tu connais déjà la réponse, Molly, abdiqua-t-il finalement en reposant la seringue.
– Tu te détruis la santé, Sherlock ! Tu te détruis toi et le brillant cerveau dont la nature t'a doté, tu le comprends ça au moins ?
– Qui s'en soucierait ?
– Moi par exemple ! explosa Molly. Et ton frère sans doute ! Est-ce que tu as la moindre idée de ce que ton comportement fait à tes proches ?
Elle n'eut pas le loisir de continuer de s'égosiller plus longtemps car la porte de la morgue s'ouvrit.
– John. Salut.
Sherlock n'aurait pas fait attention à l'individu qui les avait interrompus s'il n'avait pas senti longuement le regard dudit individu sur lui. Il releva la tête et, à son tour, détailla l'inconnu qui les avait interrompus. Il n'était pas grand mais large d'épaules et Sherlock devinait des muscles puissants qui roulaient sous sa blouse. Il avait des cheveux blond sable et des yeux d'un bleu sombre. Etudiant en médecine, déduisit aussitôt Sherlock, sans doute interne en chirurgie à en juger par l'odeur de bloc opératoire qui se dégageait de lui, rugbyman et profondément altruiste au vu du regard compatissant – doublé de curiosité – qu'il lui adressa. Sherlock se contenta de lui rendre son regard inquisiteur et le dénommé John finit par détourner le sien sans poser de questions.
– Tu voulais quelque chose ? interrogea Molly après avoir suivi leur échange visuel.
Quand l'interne se tourna vers la jeune femme, Sherlock put déchiffrer, brodé sur sa blouse, son nom. John H. Watson. Malgré lui, son cœur fit une embardée. Il semblait qu'il ait trouvé son mystérieux JW. Il ne laissa pourtant rien paraître de son trouble et se contenta de suivre le jeune homme du regard pour emmagasiner le plus d'informations possibles à son sujet.
– Sarah me tanne depuis des semaines pour qu'on sorte. Ça vous dit de venir Mike et toi ?
– Pourquoi pas ?
Sherlock croisa le regard de Molly et ignora son froncement de sourcils, ce qui fit se tourner John vers lui.
– Je… reviendrai, déclara Sherlock avant de s'enfuir en rabattant sa capuche sur sa tête.
John contempla un moment l'endroit d'où il avait disparu, confus.
– C'est qui ce mec ? demanda-t-il.
– Oh… personne. Juste un ami. Il vient me rendre visite de temps en temps.
– A la morgue ?
John haussa un sourcil, pas dupe pour un sou.
– Quoi ? C'est vraiment un ami. On était au lycée ensemble.
– Tu ne me dis pas tout, Molly.
– Et toi, avec Sarah ? J'ai comme l'impression que tu n'as pas envie de te retrouver seul avec elle ?
Ils s'observèrent un instant, en chiens de faïence, attendant celui qui céderait en premier. Molly soupira et, tout en s'appuyant contre une table, confia :
– Il… disons qu'il a un faible pour les enquêtes criminelles. Il s'amuse à les résoudre et quand je peux l'aider, je le fais. Je lui montre les corps des enquêtes en cours. Il déduit tout le reste.
John resta interdit quelques secondes. Ce garçon avait tout de la description que faisait Greg de son mystérieux enquêteur, celui qui l'avait mis dans les bonnes grâces du DI. Ce serait une drôle de coïncidence qu'il soit une seule et même personne. Et puis ses pensées n'arrêtaient pas, pour une raison inconnue, de revenir à ce SMS resté sans réponse, à cet appel à l'aide d'il y a quelques semaines.
– Pourquoi tu fais ça ? Tu pourrais avoir des ennuis avec l'hôpital. Et puis il a tout d'un camé.
– Justement. C'est un des seuls trucs qui le sort un peu de cette mauvaise pente et si je peux y contribuer, au moins momentanément… j'en suis heureuse.
John essaya de capter son regard, un sourire aux lèvres.
– Il ne te ferait pas de l'effet par hasard ce mystérieux… comment tu as dit qu'il s'appelait déjà ?
– Je ne l'ai pas dit, fit Molly en baissant les yeux. Disons qu'il y'a quelques années… mais j'ai vite compris que c'était pas son genre. Alors je suis passée à autre chose. De toute façon, il ne parlait à personne. Personne sauf ce mec… j'ai jamais trop su qui il était mais peu importe. Ça fait longtemps que je me suis fait une raison.
Il y'eut un moment de silence.
– J'aimerai pouvoir le sortir de là. Mais il refuse systématiquement toute l'aide qu'on lui propose.
John médita un moment ses paroles. C'était plus fort que lui mais l'idée stupide que ce jeune homme puisse être celui qui lui avait lancé son appel à l'aide s'était installée dans son esprit et elle refusait de partir. D'autant plus que la drogue pouvait parfaitement faire faire ce genre de choses. Mais John ne croyait pas vraiment aux coïncidences.
– J'ai répondu à tes questions, John. A ton tour, déclara Molly au bout d'un moment.
John soupira mais s'exécuta.
– Je sais pas. J'ai l'impression qu'on est dans une impasse, elle et moi. C'est plus comme au début. J'aime bien Sarah mais… on a plus grand-chose en commun. J'ai l'impression qu'elle s'accroche à quelque chose qui nous correspond plus. Je sais pas comment et si je dois lui dire. Peut-être que je me fais des idées tout simplement.
– C'est à toi de voir, John. Je peux difficilement choisir à ta place.
– Je sais.
John consulta sa montre.
– Oh, je dois y aller. Mon maître de thèse va me tuer si je suis en retard. A plus, Molly! Et merci.
Deux secondes après être sorti, il passa la tête à travers la porte et demanda :
– Au fait, comment il s'appelle ton détective mystère ?
Molly hésita une micro-seconde
– Shezza.
– C'est vraiment son nom ?
– C'est comme ça qu'il veut qu'on le connaisse. Mais pourquoi ça t'intéresse?
– Oh. Pour rien. Juste comme ça.
Et sans plus de cérémonie, John repartit en sens inverse.
[16h23] – Numéro inconnu – Inutile. SH
John relut une dizaine de fois l'unique mot suivi d'une signature, incertain d'avoir réellement reçu une réponse. Pourtant, quelques heures plus tôt, son mystérieux désespéré, à qui John avait malgré lui donné les traits si particuliers de «Shezza» s'était de nouveau manifesté. Tout en s'engouffrant dans le métro, John tapa quelques mots sur son écran.
[18h28] – Expédié – Vous sembliez désespéré pourtant. JW
John attendit la réponse plusieurs minutes. Il était en train de se résigner au fait qu'il n'aurait pas plus d'interactions avec l'autre quand son portable vibra une nouvelle fois.
[18h32] – Numéro inconnu – Je n'étais pas dans mon état normal. Je n'ai pas besoin de votre aide. SH
A nouveau, la piste du junkie s'imposa à l'esprit de John tandis que les mots de Molly lui revenaient à l'esprit. Il refuse systématiquement toute l'aide qu'on lui propose. Tout correspondait si parfaitement au jeune homme qu'il avait aperçu un peu plus tôt. Pourtant, John avait conscience qu'il prenait sans doute ses espoirs pour la réalité. Mes espoirs? s'interrogea-t-il lui-même, surpris.
[18h33] – Expédié – Morphine? Héroïne ? JW
Il fallait bien qu'il tente quelque chose. Avec un peu de chance, sa «perspicacité», bien aidée par son inconscient déjà persuadé d'avoir affaire à «Shezza», attirerait l'attention de son interlocuteur.
[18h34] – Numéro inconnu – Cocaïne. SH
[18h34] – Numéro inconnu – Pourquoi ça vous intéresse ? SH
[18h34] – Expédié – Parce que je suis médecin. JW
[18h35] – Numéro inconnu – Pas encore. Interne en chirurgie. SH
John mit une bonne minute avant de se trouver capable de répondre. Comment pouvait-il savoir avec seulement quelques SMS échangés, d'autant plus qu'il n'avait rien dit de personnel? On pouvait être perspicace, mais pas à ce point. Il déduit tout le reste. Comme dans un rêve, les mots de Molly lui revinrent à nouveau, comme pour corroborer son hypothèse.
[18h36] – Expédié – ?
[18h36] – Numéro inconnu – Je sais qui tu es, John Watson. SH
[18h37] – Expédié – Vraiment ?
[18h37] – Numéro inconnu – J'en sais assez. SH
[18h37] – Expédié – C'est un défi ?
[18h38] – Numéro inconnu – A toi de voir. SH
[18h38] – Expédié – Qu'est-ce que tu peux dire sur moi ?
[18h41] – Numéro inconnu – Tu es interne en chirurgie, mais ça je l'avais déjà déduit. Tu viens d'un milieu modeste et tu t'es donné du mal pour arriver où tu en es. Tu es profondément altruiste, tu ne serais pas venu vers moi sinon. Ta vie semble satisfaisante en apparence mais il y'a quelque chose dans ta relation avec ta famille qui te mine. Et puis ta copine aussi. Tu n'es pas avec elle par amour mais par peur de la blesser et tu ne sais pas comment lui dire qu'il n'y a rien entre vous. Tu te sens coupable pour quelque chose mais je n'arrive pas à savoir quoi. Bien sûr, je pourrais être plus précis si je pouvais t'observer. SH
John faillit rater sa station de métro dont il sortit dans un état second. Il ne savait pas vraiment quoi répondre à ce qu'il venait de recevoir. Ce que disait son mystérieux interlocuteur à son propos était juste. Très juste et pourtant très cru, trop cru et toute l'excitation que John avait ressenti à parler avec lui était redescendue, soufflée par les mots qu'il venait de recevoir.
Il finit par ranger le téléphone. Il avait besoin de temps pour réfléchir à ce qu'on venait de lui dire.
[00h12] – Expédié – Désolé. Je ne me rends pas toujours compte que ce que je dis peut blesser parfois. SH
Sherlock reposa son portable près de lui, sans vraiment comprendre ce qui l'avait poussé à s'excuser. Peut-être était-ce parce que John Watson se révélait une enquête fort intéressanteet que sans communiquer avec lui, il lui serait difficile de la résoudre? Ou bien avait-il simplement apprécié leur échange ?
C'était rare lorsqu'un autre être humain ne l'ennuyait pas dès le premier instant. Depuis elle, il n'avait jamais vraiment pu s'intéresser à quelqu'un. Et voilà que ce John Watson débarquait dans son existence et il éveillait sa curiosité. Peut-être était-ce un effet secondaire de la drogue? Il avait sans doute un peu forcé sur la dose et cela le poussait à s'intéresser à un poisson rouge. Les effets finiraient par s'estomper. En y songeant, Sherlock se rendit compte que sa théorie était aussi stupide que sa soudaine fascination.
[00h14] – Numéro inconnu – Merci. Je venais de m'endormir.
Malgré lui, le cœur de Sherlock eut une légère embardée. Il ne l'avait pas froissé. C'était bien la première fois que ça lui arrivait. Ou presque.
[00h14] – Expédié – Pas très résistant ? SH
[00h15] – Numéro inconnu – Je passe surtout mon temps à réviser en ce moment. Bientôt des exams. Tu ne dors pas ?
[00h15] – Expédié – Pas beaucoup. C'est une perte de temps. SH
Sherlock ignora royalement le râle de son voisin de matelas défoncé. Si les vibrations émises par son portable le dérangeaient, il n'avait qu'à changer de place.
[00h16] – Numéro inconnu – Pourquoi tu fais ça ?
Sherlock se tendit. Il faisait tout son possible pour ne pas y penser, surtout ne pas y penser. Ça ne serait sûrement pas aujourd'hui qu'il rouvrirait le bunker enfoui au plus profond de son Palais Mental, cet endroit aménagé pour les souvenirs qu'il ne voulait surtout pas déterrer. Il força son cœur à se calmer et dès qu'il fut à nouveau maître de lui-même, il tapa :
[00h17] – Expédié – Tu ne veux vraiment pas savoir.
[00h17] – Numéro inconnu – Ok. Je comprends. On se connaît pas.
Sherlock resta silencieux. Il n'était pas vraiment au jus des réactions humaines mais il était presque certain qu'il l'avait vexé. Il se mordit la lèvre.
[00h18] – Numéro inconnu – Mais laisse-moi t'aider. Je suis sûr qu'on peut te sortir de là.
[00h18] – Expédié – Tu ne peux pas m'aider.
Personne ne le peut. Plus maintenant. Sherlock le savait, il était trop tard.
[00h19] – Numéro inconnu – Il n'est jamais trop tard.
Sherlock resta immobile contemplant l'écran qui lui transmettait des réponses, comme en écho à ses pensées. Il ne répondit pas immédiatement, mesurant l'ampleur de la décision qu'il prendrait. Il savait qu'il ne pouvait pas faire confiance à un inconnu. La dernière fois qu'il avait confiance, ça s'était très mal fini. Et pourtant… John lui offrait une distraction intéressante. L'appel du mystère était fort. Mais pouvait-il risquer sa couverture, pouvait-il laisser la porte entrouverte ?
[00h23] – Expédié – Très bien. Je te propose un marché. Tiens-moi loin d'elle pendant trois semaines. Donne-moi des mystères, des énigmes. Tiens mon cerveau occupé et si tu y parviens, j'accepterai ton aide.
[00h23] – Numéro inconnu – Marché conclu.
Quand John se réveilla ce matin-là, un mal de tête lancinant au crâne et l'impression d'être en pilote automatique, sa première réaction fut de relire la conversation qu'il avait eue avec son mystérieux interlocuteur très tard hier soir – ou très tôt ce matin, selon comment on le regardait – pour être certain qu'il n'avait tout simplement pas tout imaginé. Ensuite, il maudit l'autre pour avoir coupé son cycle de sommeil cinq minutes après qu'il soit tombé comme une masse. Enfin, il se traita d'idiot. C'était le marché le plus stupide qu'il ait accepté de toute sa vie. Vraiment, tenir un camé loin de la drogue sans jamais le voir ? C'était impossible, John le savait. Les junkies finissaient toujours par retourner vers leur bête noire et ça n'était sûrement pas quelqu'un comme lui qui allait pouvoir l'en détourner, à distance. C'était idiot. Complètement idiot. A quoi pensait-il
Pourtant il avait accepté. Alors il essaierait.
[6h45] – Expédié – Greg ? J'ai oublié de te rendre un truc. Je peux passer chez toi ce soir?
Il laissa retomber le téléphone et partit se glisser sous la douche.
[13h02] – Expédié – Je suppose que des énigmes du genre « Le père de Matthew a trois enfants…», ça passe pas ?
John s'assit à la cafétéria tout en expédiant le SMS. C'était rare lorsqu'il était le premier de ses amis à arriver au réfectoire. Tant qu'à faire, il pouvait très bien s'occuper de son «patient» secret. La réponse ne mit d'ailleurs que peu de temps à arriver.
[13h03] – Numéro inconnu – Il va falloir plus que ça pour me tenir éveillé. SH
[13h03] – Expédié – Tu pourrais être plus explicite ? Et inutile de signer tes SMS.
[13h04] – Numéro inconnu – Où se trouve l'intérêt si je t'explique ce que tu dois faire ? Je pensais que j'avais été clair hier soir. TU dois trouver des moyens de me distraire.
[13h04] – Expédié – Tu sais que ça sonne comme si tu me prenais pour ton larbin ?
[13h04] – Expédié – Mais très bien. Je me plierai à tes règles.
[13h04] – Expédié – Oh et ne crois pas que je n'ai pas vu que tu ignorais mes questions.
[13h05] – Numéro inconnu – Je ne le crois pas Je pense que tu es relativement passable pour un poisson rouge.
[13h05] – Expédié – Ok. Bah je vais juste te renommer en ??? alors. Poisson rouge ?
[13h05] – ??? – Ne te vexe pas, pratiquement tout le monde l'est.
[13h06] – Expédié – Je vois. T'es un petit génie?
[13h06] – ??? – C'est toi qui le dis.
[13h06] – Expédié – Et arrogant en plus.
[13h06] – ??? – On me l'a souvent dit.
Il y'eut un blanc. John savait parfaitement ce que ??? attendait de lui en cet instant. Il cherchait juste un moyen d'y parvenir. Comment occuper un cerveau dont le QI explosait sans doute la moyenne ? Il voulait bien croire son mystérieux – et arrogant – interlocuteur quand il le disait. Et puis s'il s'agissait bien de «Shezza», ce que John n'arrivait pas à s'ôter de la tête, ça collerait bien avec le profil. Parce que malgré les vaisseaux éclatés, les yeux gris du jeune homme transpiraient d'une intelligence perçante. John laissa courir son regard dans le réfectoire alors que son plat refroidissait dans l'assiette et puis il sourit. Il venait de voir arriver le major de promo entouré de ses groupies. Parce que non seulement il avait eu les meilleures notes mais en plus toutes les filles de l'internat gravitaient autour de lui. Et John était intimement persuadé que sa place n'était pas méritée et il en avait la preuve, seulement, le dénoncer pourrait lui coûter cher. Tout le monde ne se déplaçait pas avec un chauffeur privé dans une limousine rutilante. Bref, ce mec était inatteignable et John savait assez de choses sur lui pour pouvoir vérifier les déductions de son interlocuteur.
[13h08] – Expédié – OK, t'es prêt ? On va jouer à un jeu. Qu'est-ce que tu peux me dire sur lui?
Tout en enfournant une bouchée de son plat – à peine tiède mais le jour où les cantines serviraient des plats bons et chauds, les poules auront des dents – il envoya la photo du major prise en douce. C'est cet instant que choisirent Mike, Sarah et Molly pour le rejoindre. John rangea son portable, s'attirant un regard intrigué de la dernière. Il l'ignora.
– Vous en avez mis du temps. Vous étiez où ?
– Retenus en cours. Qu'est-ce que tu faisais ?
– Passais le temps. Quand est-ce qu'on se la fait cette soirée tous les quatre ?
Il ignora le regard un peu déçu que Sarah posait sur lui et prit part à la conversation. La vibration contre sa cuisse l'en détourna et il passa le reste du repas en mode automatique. Mais pour une raison inconnue, il voulait garder ??? secret. Garder leurs échanges pour lui. Lorsqu'il sortit, il prétexta un coup de fil urgent à sa mère et s'isola pour lire les messages qu'il avait reçus.
[13h10] – ??? – Tricheur. Major de promo mais pas par talent ou par le travail. Apparemment friqué et apprécié de la gent féminine. Elles sont stupides quand elles font ça, pas vrai? Il est ici car quelqu'un (son père ou sa mère, difficile à dire avec seulement une image) a fait jouer ses relations. Et a distribué des billets. Je suppose que tu ne l'aimes pas beaucoup et que si tu m'envoies ça, c'est que tu as la preuve qu'il n'a aucun mérite ? Sans doute que tu es vice-major et que tu devrais avoir la première place. Je me trompe ? Tu aimerais que je prouve qu'il a triché ? Pourquoi tu me fais confiance, John ? Tu sais que je suis camé. Personne ferait confiance à un camé.
[13h11] – ??? – John ?
[13h11] – ??? – J'ai bon ?
[13h14] – ??? – Je t'ai vexé ?
John resta interdit un long moment, contemplant sans vraiment voir l'écran de son portable. Il n'avait pas vraiment envoyé cette photo dans le but de se faire déduire lui. Mais c'était comme si ??? le trouvait plus intéressant qu'un autre. Et finissait toujours par en revenir à lui. Il ne l'avait pas non plus envoyée en voulant que ??? mette fin à cette injustice. Ou peut-être que si? Peut-être l'avait-il pensé capable d'éliminer une bonne fois pour toutes son rival indigne. C'était peut-être égoïste. Mais il avait raison. Si c'était le cas, pourquoi lui faire confiance? Il savait parfaitement qu'il avait affaire à un junkie. Il savait qu'on pouvait difficilement leur faire confiance. Alors pourquoi ?
Il n'avait pas la réponse à cette question.
[13h33] – Expédié – Tu as bon sur toute la ligne. Et je ne sais pas si je veux que tu le fasses coffrer. Je ne sais pas non plus pourquoi je te fais confiance. Je te fais confiance, c'est tout. Mais toi, pourquoi tu t'intéresses à moi ? Je crois pas qu'il y'ait plus banal que moi. Et tu ne m'as pas vexé. Juste surpris. Et puis… je n'avais pas vraiment envie que les autres sachent pour toi.
John ne se rendit compte qu'après avoir envoyé le SMS que ses paroles pourraient être mal interprétées. Il les regretta aussitôt mais il n'eut pas le temps de clarifier sa pensée. ??? avait déjà répondu.
[13h34] – ??? – Parce que tu ne veux pas qu'on sache que tu aides un camé ?
John s'emmêla les touches en se précipitant pour le détromper. Si bien qu'il eut le temps de recevoir un autre message.
[13h34] – ??? – Je n'ai pas besoin de ta pitié, John.
John parvint finalement à lui répondre.
[13h35] – Expédié – Non. C'est pas ce que tu crois. Pas du tout. C'est pas ce que je voulais dire. Je veux juste que tout ça reste entre nous. Que ça appartienne qu'à nous. Enfin, bref, j'ai pas envie de partager ça avec eux. S'il-te-plaît, crois-moi. Je suis sincère. Je me fiche pas mal de ce qu'ils en penseraient.
L'estomac serré, John attendit la réponse qu'il ne venait pas. Et si ??? ne le croyait pas? Et s'il avait déjà perdu son marché avant même d'avoir vraiment commencé? Il se rendit compte que la chose le dérangeait plus qu'elle ne l'aurait dû.
[13h37] – ??? – Je te crois.
Un immense soulagement envahit John qui laissa échapper l'air qu'il n'avait pas eu conscience de retenir.
[13h37] – Expédié – ;-)
[13h37] – ??? – Vraiment John ?
L'étudiant laissa échapper un ricanement. Il était à peu près sûr de récolter une réaction du genre.
[13h38] – ??? – Tu es plus intéressant que tu ne le croies.
John resta silencieux, sans trop savoir quoi répondre. Qu'est-ce que ça voulait dire? Et avait-il vraiment envie qu'il découvre tout de lui?
[13h39] – ??? – Tu devrais retourner à l'hôpital. Tes cours reprennent.
[13h39] – Expédié – Eh, mais comment tu sais ça ?
[13h39] – ??? – C'est mon petit secret.
John pouvait imaginer le sourire sur les lèvres de ???. Et bizarrement, il avait de nouveaux pris les traits de «Shezza» dans son esprit.
Heureusement, John avait bel et bien quelque chose à rendre à Greg, ce qui prétextait sa visite chez son ami. Ce dernier l'accueillit avec chaleur dans son appartement. John repéra aussitôt sur la table basse, près du canapé, le dossier refermé avec soin. Celui de l'enquête qu'il avait sans doute en cours. John savait que Gregory aimait bien repenser chez lui à tous les interrogatoires, tous les indices récoltés sur les scènes de crime et c'est pourquoi il en ramenait toujours une copie à son appart'. Le jeune flic n'avait pas apprécié la fois où John et les autres avaient ouvert le dossier, un soir de victoire, qu'il était censé garder secret. Il n'y avait eu aucune représailles parce que l'équipe avait tenu sa langue mais Greg avait tremblé pendant quelques jours.
– Alors, comment tu vas depuis la dernière fois ? fit Greg après être parti poser le maillot de l'équipe que John lui avait ramené. Je veux dire, tu avais pas l'air dans ton assiette.
– Ça va. Juste deux trois trucs qui tournent en boucle là-haut, fit John en pointant sa tête.
Il adressa un sourire rassurant à Greg. Ses études de médecine lui avait appris à user du sourire de convenance, celui qui disait «tout va bien, je m'occupe de tout» et cela marchait plus souvent que John l'aurait cru.
– Comme quoi ? interrogea le policier en s'installant face à lui.
– Tu sais quoi ? fit John, innocemment. Je prendrai bien un truc à boire. Ça pourrait durer un moment.
– Je vais nous chercher ça.
– Merci Greg.
John attendit qu'il se soit isolé dans la cuisine pour se saisir du dossier. D'une main habile, il en photographia chaque page avant de le reposer, ni vu ni connu sur la table. Il espérait que cette énigme occuperait ??? plus longtemps que les quelques déductions qu'il lui avait déjà offertes. Et puis il espérait aussi que le cadavre qui était impliqué dans cette affaire attirerait le jeune homme à la morgue. Il serait certain de ses hypothèses. Et puis il pourrait lui parler face à face. C'était une drôle d'idée fixe qui tournait en rond dans la tête de John. Il l'intriguait. Et il se disait qu'il se ferait une meilleure idée de qui il était s'il l'avait en face. Parce qu'il avait l'impression que ??? ne laisserait pas passer une seule information à son sujet. Il était encore trop méfiant. Ou peut-être l'était-il tout le temps? John l'ignorait.
– Tu m'as l'air bien pensif, le tira Greg de ses pensées tout en déposant devant John une cannette de bière. Qu'est-ce qui te tracasse ?
– Bah, je vais pas t'emmerder avec mes problèmes. Tu as sans doute mieux à faire, fit John en pointant le dossier d'un signe de tête.
– Dis quand même. Tes aînés sont toujours de bon conseil, ne l'oublie pas. Et puis ça me sortira un peu du boulot.
– Greg, tu as cinq ans de plus que moi.
– Ce qui veut dire que je suis de cinq ans plus expérimenté que toi, répliqua l'autre en s'installant plus confortablement dans son fauteuil.
Sa tentative pour en apprendre plus sur l'affaire en cours échouant, John soupira et s'autorisa à se confier.
– Je sais pas où j'en suis avec Sarah. J'ai l'impression de m'être éloigné d'elle. Je sais pas si ça jamais était sérieux entre nous ou si c'est juste… bah le genre d'aventures qu'on a comme ça, mais je ne pense pas que ça soit encore le cas. Mais j'ai peur de me faire des idées et de faire une connerie… Et puis mon père l'aime bien…
– Qu'est-ce que ton père vient faire dans cette histoire ? le coupa Greg.
John prit un air coupable. Malgré la situation assez complexe au vu du bazar dans lequel était sa famille, vis-à-vis d'Harry surtout, il n'avait pas trop envie de décevoir son père. Et il attendait de lui qu'il se trouve une fille bien comme il faut, sans fantaisie ni fioriture et il se trouvait que Sarah était l'incarnation même de l'idéale belle-fille pour son père. Pas vraiment pour John.
– Je pense que tu lui donnes trop d'importance dans ta vie et tes décisions, John. Il est là, le cœur du problème.
John se renfrogna tout en détournant les yeux
– Non, non, non. Je n'aurais pas cette discussion avec toi.
– Si tu ne l'admets pas, il est clair que je ne pourrais pas t'aider.
L'étudiant resta silencieux.
– Tu peux au moins écouter ce que j'ai à te dire. Je ne te demande pas de me répondre. Je pense que tu accordes trop d'importance à ce que pense ton père de toi. Tu veux le rendre fier et je peux le comprendre mais est-ce que tu as déjà vraiment fait quelque chose pour toi ? Je veux dire sans penser à ce que lui en dirait ? J'ai comme l'impression que tout ce que tu as fait, c'était pour lui. Il serait peut-être temps que tu penses par toi-même. Tu n'aimes plus Sarah ? Dis-lui tout simplement et mets fin à votre relation tant qu'elle ne s'envenime pas. Vous pourrez rester amis. Parfois, je me demande même si tu t'épanouis dans tes études. Tu passes tes journées à travailler dur pour être le meilleur, John et je sais que tu as l'esprit de compétition mais vraiment…
– Stop, le coupa John. Stop, stop, stop. J'ai compris, ok ? J'ai bien entendu ce que tu veux me dire et je vais y réfléchir d'accord ? Mais juste… est-ce qu'on peut discuter d'autre chose ?
Greg le contempla silencieusement quelques secondes avant de capituler.
– Bien sûr.
[20h55] – Expédié – Regarde ça. Une petite enquête, tout droit venue de Scotland Yard. Fais-moi signe quand tu l'as résolue.
John envoya les photos du dossier à Greg, une légère culpabilité lui tordant l'estomac avant de prendre soin de supprimer les photos. Il ne pouvait pas risquer que l'on se rende compte que des enquêtes criminelles circulaient entre les mains de personnes qui n'étaient pas de la police.
[20h57] – Expédié – Oh et j'ai réfléchi et je ne veux pas que tu t'occupes du major.
[20h58] –??? – C'est noté.
John ressentit une toute petite déception. Il aurait espéré que lui et ??? puissent parler un peu. Mais visiblement, il n'avait pas tant d'importance face à un mystère. Aurait-il pu lui en vouloir ? Il avait demandé à John des mystères à résoudre, John lui en fournissait et pour l'instant ça s'arrêtait là. Ils n'étaient même pas amis, au mieux de vagues connaissances et ça n'était que par écrans interposés. A quoi John s'était-il attendu ? Il se fustigea mentalement pour sa stupidité.
La discussion chez Greg l'avait fait réfléchir. Et il pensait qu'il avait raison.
C'était son père qui l'avait plus ou moins poussé à faire du rugby dans un premier temps. C'était un sport «de mecs forts et virils» d'après son géniteur même si John ne partageait pas franchement son avis. C'est là qu'il avait connu Greg et il ne regrettait pas d'avoir commencé mais le fait était là, il n'aurait jamais pratiqué sans son père pour l'y pousser.
Il avait fait médecine parce que son géniteur disait que c'était un métier respectable. John n'avait pas eu beaucoup de mal à le convaincre de lui payer ses études, du moins au début. Il s'était dépassé pour que son père ne le regrette pas, pour qu'il soit fier de lui.
Et puis entre temps, les choses avaient mal tourné chez eux et Harriet avait quitté la maison. Depuis, tous les espoirs de son père reposaient sur ses épaules à lui. Parfois il en voulait à sa sœur de l'avoir laissé, d'avoir déçu leur paternel parce que le poids de cette «responsabilité» en quelques sortes, sur ses épaules était trop lourd. Et puis parce que c'était toujours plus facile quand on est deux.
Il avait été major en troisième année et vice-major le reste du temps. Il en avait tiré une grande fierté et puis il ne détestait pas ses études. Tout son altruisme y trouvait un catalyseur très efficace. Mais c'était vrai qu'il les avait faites pour son père. Lui, il avait toujours rêvé d'être écrivain. Il ne l'avait jamais dit à personne parce qu'il savait que ça ne lui plairait pas et il avait enfermé dans des cartons tous les récits inachevés qu'il avait posés sur le papier. Cela faisait si longtemps qu'il ne les avait pas sortis. Il avait laissé tomber son rêve.
La chose l'avait frappé de plein fouet. Greg avait raison. Il vivait pour son père et pas pour lui-même, il vivait la vie que son géniteur espérait pour lui. Mais il ne pouvait pas tout plaquer maintenant, pas après toutes ces années, pas après ce qui était arrivé. Personne ne comprendrait et ça serait stupide.
Il ne savait plus où il en était. Il mit longtemps à s'endormir ce soir-là.
[01h31] – ??? – C'est qui Harriet ?
[07h01] – Expédié – Qu'est-ce que tu fiches debout à cette heure-ci ?
[07h02] – ??? – Comme je te l'ai déjà dit, je ne dors pas beaucoup. C'est une perte de temps et mon corps est largement capable de supporter plusieurs nuits blanches d'affilée.
[07h02] – Expédié – C'est ma sœur. On est pas en très bons termes. Comment tu l'as trouvée ?
[07h03] – ??? – De nos jours, les réseaux sociaux sont une véritable mine d'or pour les détectives.
[07h03] – Expédié – J'aurais dû m'en douter.
[07h04] – Expédié – Tu avances sur cette affaire que je t'ai confiée ?
[07h04] – ??? – Que crois-tu que j'aie fait toute la nuit, John ? Résolue. J'ai envoyé mes salutations à ton ami le flic.
[07h05] – Expédié – Facebook encore, je suppose ?
[07h05] – ??? – Tu progresses, John. Tu progresses.
[07h06] – Expédié – Greg te remercie pour la dernière fois, d'ailleurs.
[07h06] – ??? – Je suis démasqué, on dirait.
[07h07] – Expédié – Tu vois, moi aussi je sais faire ça. ;-)
[07h08] – Expédié – Plus sérieusement, les mecs comme toi courent pas les rues.
[07h08] – ??? – Tu veux dire les junkies qui prennent leur pied devant un cadavre ?
[07h08] – Expédié – Je voulais dire les mecs qui peuvent dire tout un tas de trucs intimes sur quelqu'un seulement en l'observant. J'en déduis d'ailleurs que tu es déjà passé à l'hôpital. Ou que tu m'as suivi.
[07h09] – ??? – Tu ne te débrouilles pas si mal.
[07h09] – Expédié – Ouais. Même que je suis sûr que tu es un mec maintenant. ;-)
[07h11] – Expédié – Tu boudes ?
[07h11] – ??? – Je ne me laisse pas avoir si facilement d'habitude.
[07h11] – Expédié – Je vais prendre ça pour un compliment alors.
[07h13] – Expédié – Tu as des frères et sœurs, toi ?
[07h13] – ??? – Un frère.
[07h14] – Expédié – Mycroft ?
[07h14] – ??? – Tu es même plutôt doué.
[07h14] – ??? – Pourquoi tu t'intéresses à ça ?
[07h14] – Expédié – Tu es plus intéressant que tu ne le croies.
[07h16] – Expédié – Tu ne veux pas qu'on se voit ? Je veux dire, en vrai.
[07h16] – ??? – Je ne crois pas que ça soit une bonne idée.
[07h16] – Expédié – Pourquoi ?
[07h16] – ??? – Tu vas être en retard, John.
[9h15] – ??? – A ton avis, combien de temps il faut pour qu'un corps trouvé dans la Tamise se décompose ?
[14h18] – Expédié – Je ne veux même pas savoir pourquoi tu me demandes ça.
[14h18] – ??? – Tu es incroyablement long.
[14h18] – Expédié – J'avais cours.
[14h18] – ??? – Alors ?
[14h19] – Expédié – Trois à six mois. Même si tu es déjà méconnaissable au bout de deux jours.
[14h20] – ??? – Merci, John.
[12h42] – Expédié – Tu n'as jamais pensé à devenir flic ?
[12h45] – ??? – Evite d'interrompre des réflexions de la plus haute importance pour ce genre de questions stupides. Evidemment que non. Je ne supporterai pas d'être entouré d'autant d'incapables. Et je ne veux pas y être associé.
[12h45] – Expédié – Alors pourquoi tu les aides ?
[12h46] – ??? – Tu préférerais tout un tas de criminels en cavale ?
[12h46] – Expédié – Tu es un humaniste finalement.
[12h46] – ??? – Seul le crime est intéressant. Je me fiche pas mal de ce qu'il y'a autour.
[12h47] – Expédié – Il n'empêche que tu sauves des gens.
[12h47] – ??? – Toi aussi. Et ça n'est pas ta vocation non plus, je me trompe ?
[12h47] – Expédié – Comment est-ce que tu… Non attends, laisse tomber.
[12h48] – ??? – Tu devrais mieux choisir tes pseudonymes quand tu publies tes textes sur Internet.
[12h48] – Expédié – Tu les as lus ?
[12h48] – ??? – Je m'ennuie plus souvent que tu ne le croies.
[12h50] – Expédié – Qu'est-ce que tu en as pensé ?
[12h53] – ??? – C'était facile.
[12h53] – Expédié – Pardon ?
[12h53] – ??? – Ne te vexe pas. Absolument tous les polars que j'ai pu lire sont faciles à déchiffrer. Une dizaine de pages tout au plus. J'aimais bien en gâcher la fin à mon père.
[12h53] – Expédié – Et le détective ?
[12h54] – ??? – Pourquoi est-ce que tu veux absolument le faire paraître sympathique ? Il ne l'est pas. Il est intelligent, le sait, est arrogant, condescendant et dangereux. Pourquoi est-ce que tu embellis sa personnalité sous des descriptions sulfureuses? Pourquoi tu ne te concentres pas uniquement sur les faits ?
[12h57] – ??? – John ?
[12h57] – Expédié – Excuse-moi. Je dois y aller.
John n'aurait pas dû se sentir vexé de la critique faite à son texte. Il l'avait écrit un soir, sur un coup de tête, alors qu'il aurait dû réviser. Il n'y pouvait rien, c'était venu comme ça, sans crier gare [1]. Et malgré lui, son détective avait pris les traits de «Shezza», le caractère de ???, qui étaient peut-être une seule et même personne. C'était sans doute la raison pour laquelle il avait publié sous un pseudonyme. Il n'était pas certain de la réaction de sa toute nouvelle muse s'il le découvrait. Visiblement, il ne s'était pas senti flatté comme l'aurait été quelqu'un d'autre. Ou alors n'avait-il pas compris qu'il s'agissait de lui, en quelques sortes, dans les mots de John. Ce qui était possible et en ce cas, il ne critiquait que sa prose un peu trop garnie. Il n'empêchait que John avait du mal à accepter la chose. Et il s'en sentait stupide.
[02h34] – ??? – Je sais que je t'ai vexé.
[02h35] – Expédié – Sérieusement, tu ne dors jamais ?
[02h35] – ??? – Désolé.
[02h35] – Expédié – T'excuse pas. Ça faisait longtemps que j'avais pas écrit. C'est sans doute mauvais.
[02h36] – ??? – A ta place, je ne prendrais pas mon avis comme pertinent. La fiction n'a jamais été un domaine d'intérêt pour moi.
[02h36] – Expédié – Pourquoi tu lis la mienne alors ?
[02h36] – ??? – Pourquoi mon avis t'importe ?
[19h56] – Expédié – Tu as écouté l'enregistrement ?
[19h56] – ??? – Oui.
[19h56] – Expédié – C'était une séance de travail avec mon maître de thèse. Qu'est-ce tu en penses ?
[19h57] – ??? – Pourquoi un enregistrement ?
[19h57] – Expédié – Les photos, c'était trop facile. J'ai un marché à tenir.
[04h04] – ??? – Pourquoi tu tiens tant à m'aider ?
[04h05] – Expédié – Tu tiens vraiment à avoir cette conversation au beau milieu de la nuit ?
[04h05] – ??? – Je pense que c'est plutôt tôt le matin.
[04h06] – ??? – J'aimerai vraiment savoir, John. J'ai dû mal à comprendre.
[04h06] – Expédié – Toi, tu as du mal à comprendre quelque chose ?
[04h06] – ??? – John.
[04h07] – Expédié – Je te le dis à une condition.
[04h07] – ??? – Je déteste les phrases qui commencent par des conditions.
[04h07] – Expédié – Je ne changerai pas d'avis.
[04h08] – ??? – Au risque de sacrifier ton si précieux sommeil ?
[04h08] – Expédié – Il est déjà sacrifié. Autant que ça me serve à quelque chose.
[04h08] – ??? – Entendu.
[04h08] – Expédié – Pas le droit de mentir, d'accord ?
[04h09] – Expédié – Je sais pas pourquoi je fais ça. J'ai juste… tu vois j'ai reçu ce SMS, cet appel et j'ai répondu sur un coup de tête sans réfléchir. Ça m'arrive souvent en ce moment, d'agir sur un coup de tête. J'ai eu envie de t'aider et je ne sais pas l'expliquer.
[04h11] – ??? – J'ai vraiment accepté de répondre à tes questions pour ça ?
[04h11] – Expédié – Désolé. Mais c'est la vérité.
[04h11] – ??? – Je sais.
[04h12] – Expédié – Quoi, t'as un détecteur de mensonges, maintenant ?
[04h12] – ??? – Peut-être bien.
[04h13] – ??? – Je suis prêt.
[04h13] – Expédié – Ok, donc les sujets à éviter : pourquoi tu te drogues et ton frère.
[04h13] – ??? – En effet.
[04h14] – Expédié – Qu'est-ce que tu faisais avant tout ça ?
[04h14] – ??? – Une double-licence en chimie et criminologie. Mais j'ai vite décroché. Trop simple.
[04h14] – Expédié – Je ne peux pas te demander pourquoi tu as plongé ?
[04h15] – ??? – Il ne vaut mieux pas. Crois-moi, tu n'as aucune envie de savoir.
[04h16] – Expédié – Tu viens d'où ?
[04h16] – ??? – Musgrave.
[04h16] – Expédié – Et Londres ?
[04h16] – ??? – On s'y cache plutôt bien.
[04h17] – Expédié – Tu ne fuis pas la police au moins ?
[04h17] – ??? – Non. Juste Mycroft.
[04h17] – Expédié – J'ai compris, on change de sujet. Tu as des passions ?
[04h18] – ??? – J'en avais.
[04h18] – Expédié – Tu peux être plus explicite ?
[04h18] – ??? – La musique. Et les abeilles.
[04h18] – Expédié – Les abeilles, sérieux ?
[04h19] – ??? – Tout le monde a des obsessions bizarres. Non ?
[04h19] – Expédié – Ouais.Tu jouais de quel instrument ?
[04h19] – ??? – Violon. Mais ça fait des années que je n'en ai pas touché un seul. Je ne sais pas si je me souviendrai de comment on fait.
[04h19] – Expédié – Ces choses-là s'oublient pas, nan ? C'est comme le vélo.
[04h20] – Expédié – Pourquoi tu as arrêté ?
[04h25] – Expédié – Tu es toujours là ?
[04h25] – Expédié – Ok, j'ai compris le message. Passons à la question suivante.
[04h25] – ??? – J'aurais sans doute mieux fait de t'imposer un nombre de questions limitées.
[04h26] – Expédié – Wow. T'es rapide.
[04h26] – Expédié – Tu ne m'as jamais dit ton nom.
[04h26] – ??? – Tu ne me croiras pas si je te dis Shezza ?
[04h28] – Expédié – Non.
[04h30] – Expédié – Mais j'aurais aimé le connaître. Vraiment.
[04h30] – Expédié – Tu peux me faire confiance. Tu le sais au moins ?
[04h31] – Expédié – Ok. Je me contenterai de Shezza alors.
John n'arriva pas vraiment à dormir le reste de la nuit. Il était trop exalté par sa découverte. C'était stupide, il le savait. Mais tout le temps qu'il avait passé à penser à ce jeune homme dans la morgue, l'associant malgré lui à son mystérieux interlocuteur, tout ce temps-là lui avait fait fonder des espoirs. Des espoirs que ce soit bien lui. Parce que bizarrement, John n'avait jamais oublié ce regard. Il exultait. Ce jeune homme qu'il avait fini par apprécier malgré son caractère particulier, son arrogance, cette intelligence qu'il adulait un peu malgré lui appartenait bien au visage qui le hantait depuis des semaines.
Il avait conscience que quelque chose clochait dans tout ça. Il n'avait juste pas envie d'y penser maintenant.
[03h33] – Shezza – Sherlock.
[03h34] – Expédié – Quoi ?
[03h34] – Shezza – Tu voulais connaître mon nom.
[03h35] – Expédié – Ecoute, il est trois heures du mat et j'ai des exams demain, je te l'ai dit. Alors, stp, te fous pas de ma gueule.
[00h35] – Shezza – William Sherlock Scott Holmes. C'est mon nom complet. Mais on ne m'a jamais appelé William. Du moins dès que j'ai été en mesure de donner mon avis sur la question.
[03h36] – Expédié – Trop classique pour toi ? ;-)
[03h36] – Shezza – John, la langue anglaise compte des millions de mots.
[03h36] – Expédié – Et alors ?
[03h37] – Shezza – Tu peux exprimer tes émotions sans faire preuve de paresse linguistique.
[03h37] – Expédié – Comme je le disais, il est trois heures du mat.
[03h37] – Shezza – Tu devrais apprendre à contrôler ton corps.
[03h37] – Expédié – Ouais bah pour le moment, j'aimerai juste dormir.
[03h38] – Shezza – Bonne nuit, John.
[06h12] – Expédié – Merci. De m'avoir fait confiance.
[06h34] – Sherlock – Bonne chance pour ton examen.
Sherlock regarda s'éloigner la silhouette de John, dissimulé près du mur dont l'odeur nauséabonde d'urine – les squats étaient rarement parfumés par des produits de luxe – lui faisait froncer le nez. Il ne comprenait pas pourquoi l'étudiant tenait tant à le voir en personne. Il n'était pas assez stupide pour foncer dans le piège qu'il lui avait tendu – à savoir l'affaire qu'il avait résolue quelques semaines auparavant – d'autant plus qu'elle était si facile qu'il n'avait même pas besoin de voir le corps. Scotland Yard n'était vraiment peuplée que d'imbéciles. C'en était affligeant. Quoi qu'il en fût, il ne s'était pas rendu à la morgue. Bien sûr, il aurait pu agir comme si de rien n'était, comme s'il n'échangeait pas régulièrement aveclui, mais il doutait que cela aurait suffi à duper John. Ou bien le fait qu'il ne vienne pas le démasquait encore mieux et il s'était à nouveau fait avoir ? Mais pourquoi John tenait-il tant à le voir ?
Un instant, Sherlock pensa que, peut-être, il ne s'était pas trompé de numéro. Simplement que Mycroft l'avait transmis à John et l'avait chargé de surveiller son frère. Et qu'il était tombé dans le panneau, n'y voyant que du feu. Ça serait tellement plus logique. Il ne chercherait pas à l'aider parce qu'il le voulait mais parce que Mycroft le payait.
Bizarrement, la pensée lui fit mal. Il commençait à apprécier John. A réellement l'apprécier. Il se laissa glisser contre le mur. Il se sentait trahi et il savait que c'était stupide. S'attacher n'est pas un avantage, Sherlock et tu le sais. Tu le savais. Pourquoi tu ne m'as pas écouté, hein ? Tu répètes encore et toujours les mêmes erreurs. Ça ne t'a pas suffi la première fois ? Tu as envie que ça se reproduise ?
– Tais-toi, murmura-t-il à la voix de son frère qui s'insinuait dans son esprit.
La diatribe de son frère se mêlait à la voix perverse qui s'échappait du bunker de son Palais Mental, celle qui faisait revenir en flèche la culpabilité, celle qu'il essayait de ligoter à un mur, au plus profond de son esprit mais parfois, elle se frayait un chemin jusqu'à sa conscience et il lui était impossible de la faire taire. C'était souvent à ces moments-là qu'il craquait après une longue durée sans avoir touché à la drogue. Il ingérait une dose beaucoup trop forte et chaque fois, il savait que cela pourrait le tuer mais il n'avait pas d'autres solutions pour faire taire cette voix, pour inhiber cette culpabilité. La cocaïne fonctionnait. Le temps qu'il érige de nouveau ses défenses. Il n'était pas stupide, il savait ce qu'il s'infligeait. Mais il se disait qu'il le méritait. Tu as fait confiance, à nouveau et voilà ce qu'il t'arrive. Pourquoi es-tu aussi idiot, Sherlock ? Pourquoi ?
– La ferme ! siffla-t-il en se bouchant inutilement les oreilles. A quoi bon ? La voix se trouvait dans sa tête.
Et elle riait, elle riait cette petite voix, d'un rire froid, guttural et Sherlock ne le supportait pas. Il se releva, entra en trombe dans le squat, réveillant quelques camés qui redressèrent mollement la tête sur son passage. Il se dirigea vers son fournisseur dans un coin de la pièce, le réveilla d'un coup de pied. Ce dernier lui adressa un sourire ravi.
– J't'l'avais dit qu'tu pourrais pas t'en passer.
– M'en faut. Tout de suite.
S'en se départir de son sourire, l'autre lui tendit quelques doses que Sherlock s'empressa de prendre. Il lui jeta les billets à la figure et monta aussitôt à l'étage. Il se laissa tomber sur un matelas vide et sans prendre aucune précaution, alors que la voix continuait de hurler de rire, de se moquer dans son esprit, répétant comme une litanie combien il était stupide de s'attacher, il planta la seringue dans la peau pâle, grimaça avant d'en vider le contenu dans ses veines.
La délivrance le cueillit presque immédiatement alors qu'il accueillait le nuage d'oubli avec joie.
[13h45] – Expédié – J'ai une énigme pour toi.
[13h50] – Expédié – Sherlock ?
[13h51] – Expédié – Tu vas bien ?
[13h51] – Expédié – Je suis désolé si je t'ai forcé la main. Ce n'était pas ce que je voulais.
[13h52] – Expédié – Réponds-moi, s'il-te-plaît.
[13h53] – Expédié – Je m'inquiète pour toi.
Ce furent les sonneries répétitives qui tirèrent John d'un sommeil agité.
[22h01] – Sherlock – John.
[22h01] – Sherlock – Viens.
[22h01] – Sherlock – Maintenant.
[22h02] – Sherlock – S'il-te-plaît.
[22h02] – Sherlock – J'ai besoin de toi.
John considéra l'idée de l'ignorer. De ne pas lui répondre. Après tout, il l'avait ignoré lui aussi, ça ne serait que justice. Mais s'il était en danger ? S'il avait replongé et était en plein bad trip ? S'il risquait de lui claquer entre les pattes d'un instant à l'autre ? John ne se le pardonnerait jamais.
[22h04] – Sherlock – John.
[22h04] – Sherlock – Ne m'abandonne pas.
Ce fut l'instant précis où John craqua.
[22h05] – Expédié – Où tu es ?
[22h06] – Sherlock – Le squat près de St Barts. Je sais que tu m'y as déjà cherché.
John n'attendit pas une seconde de plus pour sauter hors de son lit, cette fois bien réveillé. Il enfila des vêtements en quatrième vitesse et sortit de chez lui en oubliant presque de refermer la porte.
[22h08] – Sherlock – John ?
[22h08] – Expédié – J'arrive. Tiens bon.
[1] Petite note d'autrice : Les idées viennent comme ça, sans crier gare, mais rarement les textes complets ;-) !
Fin de la première partie
La suite la semaine prochaine !
