Salut à tous ! Aujourd'hui la deuxième partie de Help me I'll help you qui constitue le coeur du récit. Le texte retrouve une forme presque classique pour le coup, se concentrant beaucoup plus sur le début du sevrage de Sherlock. Je n'en dis pas plus et vous laisse découvrir la suite de cette histoire. Bonne lecture !
RAR :
Liseron (guest) : Merci ! Pour le coup, je n'étais pas très sûre, d'une part du rendu du texte de par sa forme et d'autre part de ma façon de traiter un sujet sensible. Je suis contente de voir que j'ai pu convaincre. J'espère que cette seconde partie sera à la hauteur de tes attentes.
yu (guest) : Merci pour ta review ! J'espère que cette rencontre assez peu conventionnelle te plaira autant que les autres textes de ce recueil.
La main sur la barre métallique maintenue par sa ceinture, barre qu'il avait emportée dans sa course, l'autre tenant son portable dont la lampe éclairait le chemin, John se dirigea vers le squat. Il entra silencieusement, sur le qui-vive et fit faire le tour du bâtiment à son poignet, éclairant les formes assoupies sur les matelas défoncés. Certains, les plus proches de l'entrée, grognèrent quand la lumière vint leur agresser la rétine. Un craquement dans son dos fit se retourner John. Celui qui s'était glissé derrière lui porta ses mains à son visage pour se protéger de l'éclairage cru. John n'avait pas lâcher sa barre. Il abaissa quelque peu sa lampe pour ne pas l'aveugler.
– Qu'est-c'tu fous là ?
– Je cherche quelqu'un.
– T'es flic ?
L'inconnu le scruta de ses yeux rougis en frottant sa barbe de plusieurs jours.
– Je cherche un certain Shezza, continua John, surpris lui-même par son calme.
– Est-ce que t'es flic ? répéta l'autre en faisant un effort sans doute incommensurable à son échelle pour bien détacher les mots.
– Non. Je suis pas flic.
– J'te crois pas. Dégage.
– Pas sans avoir trouvé celui que je cherche.
– Crois-moi, personne veut que t'sois là. 'lors dégage.
John ne bougea pas. Finalement, le camé se jeta sur lui avec un cri de rage qui réveilla ses comparses. John attendit sagement qu'il l'atteigne pour se saisir de son bras, trop lent pour le toucher, qu'il tordit – sans pour autant le blesser – et appuya dans son dos. Le junkie se retrouva contre son torse. Il le dépassait d'une bonne tête mais John n'avait pas besoin de le voir pour savoir que son regard s'était fait craintif. Il le sentait à la tension de son corps.
– Tu m'fais mal ! geignit le junkie.
– C'est rien comparé à ce que je pourrais te faire.
– Tu vas m'casser que'qu'chose!
– Nan. Crois-moi, je sais de quoi je parle. Je suis médecin ce qui veut dire que je peux casser n'importe lequel de tes os tout en les nommant si le besoin s'en fait sentir. Alors je te conseille de me dire où se trouve Shezza.
– A l'étage ! L'est à l'étage en train d'raconter des trucs qu'on comprend pas ! J'l'jure, lâche-moi maint'nant !
– Bah voilà. C'était pas si compliqué.
John relâcha le camé, une vague sensation de culpabilité à l'estomac – il n'aimait pas vraiment brutaliser ceux qui n'avaient pas les moyens de se défendre – et s'empressa de monter les marches qui menaient à l'étage. Son portable fit à nouveau le va-et-vient dans la pièce assombrie cherchant la silhouette reconnaissable de Sherlock parmi les corps endormis.
– Shezza ? murmura-t-il, sachant pertinemment qu'il ne lui pardonnerait pas de griller sa couverture.
Il vit une main se lever faiblement dans le fond de la pièce et s'y précipita presque aussitôt. Malgré la situation, son cœur battait la chamade. Il le rencontrait enfin, vraiment. Ça n'était pas ce qu'il avait imaginé de prime abord, mais il le rencontrait. Les boucles auburn du jeune homme brillaient à la lumière du portable quand John s'agenouilla près de lui.
– John ?
– Je suis là.
Sherlock se tourna vers lui. Son regard gris, vitreux et rougi se posa sur le visage de John qui lui adressa un sourire rassurant.
– Tu es venu.
– Evidemment. Qu'est-ce que tu croyais ?
– Tu es vraiment venu, répéta Sherlock, comme s'il peinait à le croire.
John se demanda pourquoi il trouvait cela si irréel mais il se tut. Il poserait ses questions lorsque le junkie serait en état de lui répondre. Avec douceur, John l'attrapa par les épaules pour le redresser. Il le sentit se tendre à son contact mais Sherlock se laissa faire.
– Tu peux marcher ? Parce que je ne suis pas sûr de pouvoir te porter jusqu'à chez moi.
Il acquiesça et John, toujours en le soutenant – il ne savait pas vraiment ce qu'il avait pris et les effets que ça pourrait déclencher – l'aida à se relever. Il le tint encore un peu contre lui, le temps que sa vision se stabilise et que son équilibre lui revienne puis Sherlock se détacha de lui.
Il était grand. Plus que dans le souvenir de John. Et à la faible lueur de son téléphone, sa silhouette semblait plus allongée encore.
– Suis-moi, dit John au bout d'un moment. Et préviens-moi si tu te sens mal.
A nouveau, Sherlock acquiesça et, d'un pas titubant, il suivit John. Ce dernier l'aida à descendre les escaliers, ignora le junkie qui l'avait renseigné lorsqu'il se terra dans l'ombre pour se dissimuler à sa vue et tous deux sortirent dans la nuit noire. Quelques réverbères éclairaient les rues qu'ils traversaient, John venant parfois soutenir un Sherlock vaporeux.
Le trajet jusqu'à son appartement lui parut interminable. Mais ils en atteignirent finalement l'entrée, grimpèrent les marches avec difficulté avant que John ne s'efface derrière la porte pour permettre à Sherlock d'entrer. Il lui indiqua d'un geste le canapé où Sherlock partit aussitôt s'asseoir – ou plutôt, se laissa tomber pour être exact – tandis que John partait lui chercher un verre d'eau. Il regretterait cette nuit blanche le lendemain, devant sa copie. Mais bizarrement, au beau milieu de la nuit, il n'avait plus peur d'échouer à son examen.
John tendit le verre à Sherlock qui le saisit d'une main tremblante mais l'étudiant n'osa pas lui proposer de l'aide. Il avait l'intuition que cela serait mal pris. A la lumière tamisée du plafonnier, John put observer son interlocuteur qui n'était plus vraiment un mystère. Son visage émacié, mangé par une barbe de quelques jours était percé d'un regard scrutateur d'un gris argent rare. Ses cheveux s'enroulaient en boucles auburn autour de son visage mais John devinait que ça n'était pas sa couleur naturelle. Ses racines semblaient plus sombres. Il était grand et incroyablement maigre. Ses vêtements, sales et déchirés, semblaient trop grands pour lui. Sur le t-shirt…
– Tu es blessé ? s'inquiéta John en remarquant la tache de sang sur le côté gauche du vêtement.
Sherlock posa le verre et suivit son regard.
– Oh. Pas pris de précautions quand… tu sais…
John se retint de lever les yeux au ciel. Cela serait mal venu même si, actuellement, ça lui démangeait de lui hurler dessus.
– Qu'est-ce que tu as pris ?
Sherlock lui lança un drôle de regard, indéchiffrable mais après avoir fouillé dans la poche de son jean, sortit un morceau de papier plié en quatre.
– Prends ça, dit-il en la tendant à John.
– Qu'est-ce que…
– Une liste. Mycroft veut toujours une liste.
John le contempla encore un instant puis déplia la feuille. Il posa ses yeux sur ladite liste, prit une grande inspiration pour garder son calme. A quoi bon s'énerver ? Il avait la sensation qu'il ne ferait que faire fuir Sherlock. Et comment pourrait-il l'aider s'il le fuyait ?
– Ok. Je pensais déjà que t'étais fou mais je t'avais laissé le bénéfice du doute. Mais là, c'est officiel. Qu'est-ce que tu cherches au juste ?
Sherlock détourna les yeux et ne répondit pas, se contentant de ramener ses genoux contre sa poitrine et d'y appuyer le menton. John exhala de nouveau discrètement avant de venir s'asseoir près du jeune homme.
– Ecoute. Je ne veux pas savoir pourquoi tu fais ce que tu fais, je suppose que tu as… disons une raison de le faire et bien que je n'approuve pas… je ne peux pas y changer grand-chose. Du moins, jusqu'à maintenant. On avait un marché et à un jour près, j'avais gagné… Je ne sais pas ce qui t'a poussé à replonger, ce que j'ai fait mal ou ce que j'ai raté pour que tu…
– John, tu n'as rien fait de mal. J'ai juste été idiot.
John haussa un sourcil. Sherlock évita son regard une nouvelle fois.
– J'ai pensé que… que tu bossais pour mon frère.
– Hein ? Quoi ? Pourquoi ?
– Tu agissais exactement comme quelqu'un qu'il aurait payé pour me surveiller l'aurait fait.
– C'est-à-dire ?
Il tourna la tête et lui adressa un regard lourd de sens. John n'eut aucun mal à comprendre qu'il peinait à croire que quelqu'un puisse réellement lui montrer de la sympathie, puisse vraiment vouloir l'aider. La chose lui fit mal, quelque part. Quoi que Sherlock ait vécu avant qu'ils ne se rencontrent, ça n'avait pas dû être très rose. Et c'était un euphémisme parce que l'esprit fatigué de John ne trouvait pas d'autres mots pour décrire ce qu'il devinait. On ne perdait pas tant confiance en l'humanité sans raison.
– Et c'est parce que tu croyais que je travaillais pour ton frère que tu as… ingéré tout ça ? interrogea l'étudiant en agitant la liste sous le nez du camé.
– Je sais, c'est stupide.
A nouveau, il évitait tout contact visuel avec lui. John était presque certain qu'il avait légèrement rougi.
– Je suppose que je ne devrais pas mais je me sens flatté.
Sherlock lui adressa un long regard et puis doucement, sourit. John lui rendit son sourire avant de s'assombrir. Il avait quelque chose de sérieux à discuter avec lui.
– Quoi qu'il en soit… ce que je voulais dire, c'est que…
John détourna un instant les yeux. Il ne savait pas vraiment comment lui faire comprendre qu'après tout ce temps passé à s'écrire, il le considérait comme un ami et qu'il voulait l'aider. Qu'il serait là. Sans que cela ne sonne bizarre ou que Sherlock ne se braque. Il doutait qu'il soit friand... de ce genre de démonstrations.
– Je veux vraiment t'aider. Et je pense que tu es parfaitement capable de t'en sortir. Mais pas seul. Accepte mon aide, s'il-te-plaît. On peut t'en débarrasser, ensemble. Il faut que tu me fasses confiance.
Il y'eut un moment de silence. John ne percevait que leurs respirations, discrètes. La sienne était courte. Il savait que tout se jouerait maintenant. Si Sherlock acceptait de lui faire confiance. Il voyait presque le dilemme dans les yeux du jeune homme. Et puis finalement, il acquiesça, presque imperceptiblement. John sourit, heureux de sa victoire.
– Je te ferai tester demain. On avisera ensuite mais pour l'heure… repose-toi.
John se leva, lui sourit une dernière fois et partit se recoucher en plongeant l'appartement dans la pénombre. Il sentit dans le noir le regard de Sherlock qui le suivait.
Sherlock se réveilla en sursaut. Son regard tomba sur le mobilier inconnu, plongé dans la semi-pénombre et les battements de son cœur s'accélérèrent aussitôt tandis qu'il se repliait sur lui-même, comme si cela pouvait le protéger.
Où était-il ? Est-ce que Mycroft l'avait retrouvé ? Emmené quelque part où il serait incapable de se repérer ? Que s'était-il passé ? Pourquoi n'arrivait-il pas à penser, à réfléchir ? Pourquoi ne parvenait-il pas à remettre ses idées en place, à nettoyer le bazar de son Palais Mental ? Sa respiration se bloqua dans sa gorge alors que la panique le gagnait et il suffoqua. Il porta ses mains à sa tête, essayant, en vain, de se souvenir de ce qu'il s'était passé la veille.
Il fallait qu'il se calme. Il ne pourrait pas réfléchir dans cet état. Sherlock prit une grande inspiration, essayant de reprendre le contrôle de sa respiration chaotique, d'adoucir le rythme effréné des battements de son cœur. Ça ne lui ressemblait pas de perdre ses moyens comme ça. Il avait dû ingérer une dose un peu trop forte la veille.
C'était ça. Le squat. Il se souvenait s'être enfoncé l'aiguille dans les veines mais il ne savait plus pourquoi. Sherlock posa de nouveau ses yeux sur le décor qui l'entourait, l'analysant laborieusement. Il n'y parvenait pas. Les déductions s'enchaînaient mais le rythme était si rapide que c'était comme tenter de fixer des images qui défilaient trop vite.
Il essaya de se lever pour faire le tour de la pièce, peut-être que plus près, il y parviendrait mieux, mais il tituba, se prit les pieds dans le tapis qui n'était même pas replié et s'effondra sur le sol avec un bruit mat.
Il ne prit pas la peine de se relever, étalé de tout son long sur le sol de cet endroit inconnu. Sherlock avait presque envie de pleurer. Il était pathétique. Misérable. Désorienté. Perdu. Incapable. A quoi bon s'accrocher ? Le visage enfoui dans les fibres synthétiques du tapis qui lui chatouillaient le nez, il laissa échapper un long soupir, désespéré. Ses épaules s'affaissèrent.
– Sherlock ?
Il entendit la voix mais son cerveau ne fit pas l'effort de traiter l'information. Le bourdonnement incessant, insupportable dans sa tête prenait trop de place. Il ne sentit pas non plus la main qui le secouait quelques secondes plus tard tandis que son corps, poupée de chiffons, remuait au rythme des mouvements saccadés.
– Sherlock, pitié, réponds-moi! Sherlock !
On le retourna sans ménagement. Il y'eut une violente mise au point sur un visage aux traits tirés par l'inquiétude au-dessus de lui et ce fut le signal pour son cerveau qu'il fallait se reconnecter. Sherlock se redressa brusquement, la tête lui tournant violemment tandis que le sang continuait de battre à ses temps, si fort qu'il n'entendait que lui.
John.
Il était venu le chercher.
Il l'avait ramené chez lui.
Lui avait promis de l'aider.
Il était avec John.
Il tourna la tête vers le jeune homme qui continuait de le contempler, l'air partiellement effrayé. Ou inquiet. Sherlock n'était pas certain.
– Ça va ? Dis-moi que ça va, je t'en prie.
– On… on dirait que c'est passé, murmura Sherlock, pas tout à fait sûr.
Il n'avait pas l'habitude des crises de panique. D'habitude il gardait le contrôle de lui-même, il parvenait à passer outre la brusque chute des effets de la drogue. La mélancolie le frappait mais il arrivait à différencier le vrai du faux, la voix qui était due à sa came et la sienne, dans le fouillis de son cerveau. Pas cette fois. Sans doute que la solution de son dealer n'avait pas été diluée à sept pourcents, comme d'habitude.
Evidemment, puisqu'il s'en chargeait lui-même.
Il sursauta quand une main se posa sur son épaule et faillit reculer. Mais John fut plus rapide et la retira aussitôt, ayant tout de même capté l'attention du jeune homme.
– Ne refais jamais ça.
– Désolé.
Est-ce que John allait faire machine arrière maintenant qu'il savait à quoi s'attendre ? Sherlock n'était pas stupide, il avait déjà subi plusieurs cures de désintoxication – Mycroft l'y avait obligé – il serait sans doute difficile à vivre et le manque lui ferait dire ou faire des choses stupides. D'autant plus que la crise de ce matin ne serait pas la dernière. Peut-être pas du même ordre, mais il était certain qu'elle n'était que la première d'une très longue liste.
John se releva à ses côtés et lui tendit une main qu'il accepta avec un temps de retard. Il fut sur ses pieds quelques secondes plus tard – sans vertiges cette fois.
– Je crois qu'on va devoir discuter maintenant. Enfin… si tu t'en sens.
Sherlock eut un temps d'arrêt. D'abord parce qu'il lui laissait encore le choix comme s'il voulait être sûr que ça n'était pas la drogue qui avait parlé la veille, qu'il avait bien accepté de son plein gré. Ensuite parce qu'il était presque certain que…
– Et tes examens ?
– Y'a plus urgent là.
Sherlock fixa John plus intensément, essayant de lire en lui la raison qui pourrait le pousser à dire une chose pareille. Quelque chose avait changé.
– Tu ne veux pas de ce diplôme. Pourquoi ? demanda-t-il en inclinant la tête.
– J'ai longuement réfléchi hier soir. Et je pense que vous avez raison, toi et Greg.
Sherlock haussa les sourcils. John soupira.
– On peut remettre cette discussion à plus tard ? Pour l'instant, c'est ton état de santé qui m'inquiète.
– Non.
– Je ne suis pas sûr que tu sois en position de négocier.
Ils se dévisagèrent un instant. Mais John ne céderait pas. Sherlock lisait la résolution dans ses yeux. Il soupira pour la forme mais fit un geste de la main comme quoi il acceptait sa défaite.
– Bien. Avant toute chose, J'aimerai que tu saches exactement à quoi tu t'engages. Ça sera pas une sinécure, tu en es conscient? Le sevrage sera difficile, il y'aura des jours où tu auras l'impression que le manque est comme un trou béant en toi, tu seras déboussolé, malade et tu voudras probablement tout arrêter. Tu…
– Je sais tout ça, le coupa Sherlock, étonnement calme.
John le contempla, un peu confus. Sherlock eut un sourire amer.
– Ça n'est certainement pas ma première cure, John. Mais c'est sûrement la première que j'entreprends de mon plein gré.
Il y'eut un moment de silence durant lequel John lui jeta un regard indéchiffrable.
– Toi aussi il faut que tu saches quelque chose, reprit Sherlock, estimant que c'était sa chance de prévenir John. Je serai le patient le plus difficile que tu aies eu à traiter. Je n'exagère pas, je sais comment c'était les autres fois.
– Ça n'est pas un problème. Je survivrai.
Il lui adressa un sourire rassurant et bizarrement, Sherlock sentit son estomac se réchauffer. Sans vraiment savoir pourquoi, il tendit une main à John. Ce dernier la saisit aussitôt et tandis qu'ils scellaient leur accord, leurs regards s'accrochèrent. Ils restèrent un instant, main dans la main, yeux dans les yeux, comme si le temps s'était suspendu. John finit par se racler la gorge et laissa s'échapper ses doigts.
– Bien. Maintenant qu'on est d'accord, je vais t'emmener à St Barts pour t'examiner.
– Tu as pensé qu'on pourrait t'y voir ?
– Tu serais surpris de savoir à quel point on peut y passer inaperçu. Enfin, je suppose que non. Tu le fais déjà.
Sherlock surprit ses lèvres à s'incurver.
– Je ne peux pas te proposer de te changer, mais à défaut, je peux te laisser te laver. La salle de bains est au fond.
Sherlock acquiesça et se leva, suivant la direction indiquée par John. Il s'arrêta au milieu du couloir.
– Eh John ?
– Oui ?
– Merci.
John ignora la vibration dans sa poche alors que lui et Sherlock se faufilaient dans les couloirs encore déserts – à l'exception des médecins, infirmières et autre staff – de nuit qui terminaient leur service et des quelques urgences de l'hôpital. Il déambula, le jeune homme dans son dos avant d'entrer dans une salle qu'il déverrouilla à l'aide de son badge. Il s'effaça pour laisser le junkie y entrer et la referma aussitôt.
– Espérons que personne ne vienne avant qu'on ait fini, dit-il en donnant un tour de clé.
Sherlock était déjà au centre de la pièce et il l'attendait. Mais John ne manqua pas ses épaules remontées, toute la tension de son corps. Il n'aimait pas vraiment l'idée de se faire examiner, il le savait. Encore plus de questions à son sujet se bousculaient dans l'esprit de John. Il les garda pourtant pour lui.
Sherlock s'était levé et avait saisi un scalpel dans un tiroir. Il s'approcha du boitier qui dissimulait le mécanisme qui permettait l'entrée dans la pièce, l'ouvrit avec la lame avant de sectionner les fils qu'il dissimulait. John resta muet un instant, interdit.
– Mais qu'est-ce que tu fiches ?
– On ne sera pas dérangés, répliqua le camé en lui tendant le scalpel.
John hésita entre éclater de rire face à la nonchalance de son désormais patient ou bien s'énerver parce qu'ils laissaient une preuve de leur passage. Il opta pour une solution entre deux, à savoir ne rien dire et passer à autre chose. Il se tourna vers Sherlock qui s'était assis sur une table d'examen et l'attendait. La tension dans ses épaules était revenue.
– Tu vas devoir…
Sherlock acquiesça, sa pomme d'Adam roula sous la peau alors qu'il déglutissait. John détourna les yeux le temps qu'il retire son t-shirt – même s'il finirait par le voir torse nu, il n'avait pas spécialement envie qu'on ait l'impression… eh bien qu'il le matait.
– John ?
Le jeune homme sursauta mais s'approcha tout de même. Sherlock était maigre à faire peur et son torse était barré de cicatrices, plus ou moins fraîches mais au moins, aucune n'était infectée. Alors qu'il écoutait son cœur, John croisa le regard de Sherlock. Ce dernier dut y lire la question qui lui brûlait les lèvres.
– Chasser les criminels laisse des traces.
– Et tous les junkies ne sont pas groggys, hein ?
– Ceux-là, je les maîtrise. La plupart du temps.
John retira son stéthoscope, ne remarquant rien d'anormal.
– Je vais être obligé de te toucher. Pour vérifier si tu n'as pas un gonflement de ganglions ou ce genre de choses.
L'idée n'avait pas l'air de l'enchanter mais Sherlock acquiesça. John approcha prudemment les mains du corps de son patient et entama les palpations. Il sentait le jeune homme se tendre à chaque fois qu'il appuyait quelque part. Il fit au plus vite sans pour autant trouver quelque chose d'alarmant. John en ressentit une vague de soulagement qu'il n'aurait pas pensée être aussi puissante.
– Ça a l'air d'aller. Tu peux remettre ton t-shirt. Je vais procéder à quelques tests, d'accord ?
Alors que Sherlock s'exécutait, John rechercha le matériel nécessaire. Il tendit un petit pot à Sherlock qui le saisit et le contempla l'air un peu perdu.
–Tu dois… uriner là-dedans. Ensuite je te ferai une prise de sang. Au fait… pas de douleurs particulières ?
Sherlock secoua la tête.
– Bon. Vas-y. Essaie de pas te faire remarquer.
John le regarda partir. Il sortit son portable. Il n'était pas certain de ce qu'il devrait faire. Mais il avait vraiment besoin de ce test. Si jamais Sherlock avait fait du partage de seringue… Il y'avait un risque pour qu'il ait contracté le VIH. John devait en avoir le cœur net.
[08h04] – Expédié – Mike, j'ai besoin de ton aide. Pose pas de questions, stp et n'en parle à personne. J'ai besoin que tu me fasses un test ELISA VIH [2] . Je te dépose l'échantillon dans ton casier.
Il appuya sur la touche «envoyer», espérant de tout cœur que son ami respecterait son désir de rester secret. Puis il consulta l'avalanche de messages qu'il avait reçus depuis 7h30 ce matin.
[07h17] – Sarah – Qu'est-ce que tu fabriques ?
[07h23] – Molly – Ils vont bientôt nous faire entrer. Où tu es ?
[07h26] – Sarah – John, est-ce que tout va bien ?
[07h27] – Sarah – Réponds-moi au moins.
[07h30] – Molly – Je pense que tu ne viendras pas. Je me trompe ?
John soupira.
[08h06] – Expédié – Ne t'en fais pas. Urgence familiale.
[08h06] – Expédié – Sarah ? Il faudra qu'on parle à mon retour.
[08h07] – Expédié – Non. Je ne viendrai pas. Ça n'est pas ma voie. Fais-moi une faveur, Molly. N'en parle à personne pour l'instant.
Il finit d'expédier le message quand Sherlock revint, les enfermant de nouveau à double-tour. Il tendit le pot à John qui s'en saisit sans un mot et le mit de côté. Il sortit toutes les bandelettes qu'il avait trouvées et les testa une à une. Visiblement, Sherlock n'avait pas menti sur sa liste.
– Assieds-toi là. Je vais te faire une prise de sang. Et désinfecter ça, ajouta John en désignant le résultat du manque de précautions de Sherlock lorsqu'il s'était piqué. Je comprends pas pourquoi j'y ai pas pensé hier.
John sortit une bouteille de désinfectant et une gaze qu'il appliqua sur le bras de son patient. Cette fois, Sherlock resta impassible. Puis l'étudiant se saisit du garrot qu'il passa autour du bras de Sherlock, chercha la veine un court instant avant de planter l'aiguille et de prélever un peu de sang. Sherlock ne l'avait pas quitté des yeux durant toute l'opération. Il appliqua ensuite une nouvelle gaze sur la zone piquée et laissa le soin au junkie de faire pression le temps que le minuscule saignement ne cesse.
– Tu te débrouilles bien pour quelqu'un qui n'a pas fait ça par vocation.
– Je fais des études de chirurgie, Sherlock. Une prise de sang, c'est l'enfance de l'art pour moi.
Le jeune homme eut un sourire amusé. John sentit quelque chose chauffer au fond de ses entrailles et il se détourna pour passer l'échantillon de sang à la centrifugeuse. Puis il rejoignit Sherlock en attendant que la machine ait terminé. Ils ne dirent rien pendant un moment.
– Ne crois pas que je n'ai pas remarqué ta tentative pour esquiver mes questions, fit ce dernier.
John laissa échapper un soupir. Sherlock se contenta de le fixer, impassible.
– D'accord. J'ai réalisé que je ne voulais pas de la vie que mon père voulait pour moi. Que je ne serais pas heureux dans cette voie toute tracée. C'est pour ça que je ne suis pas allé aux examens ce matin. Ce n'est pas ce que je veux faire et peu importe si je le réalise tard parce que ça n'est pas trop tard. Et puis si je change d'avis, j'ai toujours les sessions de rattrapage.
– Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
– Je suppose que c'est un tout.
Il haussa les épaules.
– Sache que tu m'as aidé à prendre cette décision.
Il surprit un vague sourire sur les lèvres du jeune homme. John s'y attarda un instant, puis secoua la tête.
– Pourquoi tu te teins les cheveux ?
– Je ne fuis pas la police, je te l'ai déjà dit. Mon frère ne s'y laisse pas vraiment abuser mais ça lui rend la tâche plus difficile.
– Pourquoi tu le fuis ?
Il y'eut un instant de silence. John crut qu'il ne lui répondrait pas.
– Il s'immisce trop dans ma vie. Il… disons qu'il veut absolument tout contrôler.
– Je vois.
– Il a ses raisons. Mais j'ai besoin d'espace.
Le regard de Sherlock se fit vague, plus sombre, l'argent se transformant en gris orage. John posa une main sur son épaule et il sursauta.
– Tu n'es pas obligé d'en parler, tu sais. Je sais reconnaître une histoire difficile à confier quand j'en vois une. Mais je serais là.
– Je sais.
Ils échangèrent une œillade. La centrifugeuse avait terminé son travail. John se leva, récupéra l'échantillon avant d'enfermer le sérum dans un autre tube à essai. Il transvasa le contenu des deux autres tubes qu'il avait prélevés et les mit dans sa poche.
– On devrait y aller. Je dois juste déposer ça quelque part.
Sherlock acquiesça. Ils sortirent de la pièce.
[12h39] – Mike – Bien reçu. Je m'en occupe.
[12h40] – Expédié – Merci Mike.
[18h47] – Mike – Test VIH négatif. J'en ai fait quelques autres, tous négatifs aussi. Je ne poserai aucune question. Seulement… tu vas bien ?
[19h03] – Expédié – Oui. C'était pour un ami. Et crois-moi, ça n'est pas un genre d'excuse bidon pour cacher ma honte, c'est la stricte vérité.
[19h03] – Mike – Tant mieux. Pour toi et ton ami. Sarah m'a dit que tu n'étais pas venu aux examens ce matin. C'est vrai ?
[19h03] – Expédié – Oui. Mais je t'expliquerai plus tard.
[19h05] – Sarah – Je vais passer à ton appart. On pourra parler.
[19h05] – Expédié – Inutile. Je ne suis pas chez moi.
[19h06] – Sarah – Alors je peux t'appeler ? Rien de grave au moins ? Tu veux que je prévienne l'hôpital?
[19h06] – Expédié – Non. Ce que j'ai à te dire, je préfère te le dire en face. Ne t'inquiète pas pour moi. Et ne préviens personne, pour l'instant. S'il-te-plaît.
[19h07] – Sarah – Entendu. Mais tu m'inquiètes, John.
[19h07] – Expédié – Désolé.
– Tu es négatif. Pour tout. C'est une bonne nouvelle, fit John en entrant dans l'appartement.
– Je suis camé mais pas stupide, John.
Ce dernier déposa sa veste sur la patère à l'arrière de la porte et avança dans le salon.
– Tu ne sais pas ce que la drogue peut te faire faire.
Sherlock ne répondit pas. Il était allongé sur le canapé, les yeux fermés, les mains jointes sous le menton, les pieds pendant, comme méditant. D'après lui, il réfléchissait mieux ainsi. A quoi était une question à laquelle John n'avait pas de réponse. En revanche, hormis la crise du matin, la journée s'était plutôt bien passée. Mais il ne se leurrait pas. Il savait parfaitement qu'ils n'en étaient qu'au début et que tout serait plus compliqué dans les jours, les semaines, peut-être même les mois qui suivraient. Le jeune homme se replongea presque aussitôt dans une intense réflexion. John aurait bien aimé être dans sa tête en cet instant, juste pour contempler les rouages qui s'animaient dans l'esprit du junkie.
– J'ai le droit de te demander à quoi tu penses ?
Sherlock laissa échapper un soupir, visiblement vaincu, se redressa pour braquer un regard perçant sur l'étudiant.
– Toujours pas compris quand tu interrompais des réflexions importantes, hein ?
– La première fois, je ne pouvais pas savoir.
Sherlock ne répondit pas, sans doute parce qu'il savait que John avait raison.
– Je suppose que j'aide la police. Encore.
– Il ne me semble pas que je t'ai fourni… des pièces à conviction récemment. Si ?
– Pas besoin.
Il désigna l'ordinateur, posé en équilibre sur la table basse.
– Eh ! protesta John.
Sherlock émit un drôle de son, entre le rire étouffé et le reniflement, ses lèvres s'incurvant dans un sourire amusé.
– Tu devrais mieux choisir tes mots de passe, décréta-t-il alors que John le poussait sans ménagement et déverrouillait l'écran après avoir laissé tomber le sac qu'il portait.
Il tomba sur tous un tas de dossiers et de documents ouverts dans des dizaines de fenêtres.
– Ne me dis pas… ne me dis pas que tu as piraté Scotland Yard ?
– Un jeu d'enfant.
– Sherlock ! Tu aurais pu tout simplement me demander. J'ai un ami qui y travaille, tu te souviens ?
– Mouais. Mais où serait le fun ?
L'étudiant leva les yeux au ciel, désabusé.
– D'accord. Je changerai mon mot de passe.
– Et je le découvrirai.
– Tu mettras du temps.
– 5 essais.
– Hmm… plus.
– Tu veux parier ?
Sans raison apparente, le regard joueur de Sherlock fit rater un battement au cœur de John. Ce dernier n'en laissa rien paraître et sourit.
– Deal.
En voyant le sourire victorieux du jeune homme, John se dit que ça valait le coup d'accepter ce défi stupide. Il secoua la tête. Qu'est-ce qui lui prenait ? Il se releva et récupéra le sac qu'il avait laissé tomber.
– Je t'ai trouvé de quoi te changer, dit-il en lançant la poche vers Sherlock qui la rattrapa in extremis, déjà replongé dans ses pensées.
– Ça n'était pas nécessaire.
– Oh si. Ça fait combien de temps que tu te balades avec ces trucs ? fit John en désignant les vieux vêtements de celui qui occupait son canapé.
Sherlock réfléchit un court instant.
– J'ai perdu le compte. Des mois sans doute.
La réponse assombrit presque aussitôt la pièce, l'atmosphère devenant plus lourde, plus chargée. Sans doute parce que ça signifiait qu'il traînait depuis presque autant de temps dans des squats. John ne fit pourtant aucun commentaire et se détourna pour aller remplir le frigo des courses qu'il avait faites par la même occasion.
– Merci John.
– Il n'y a pas de quoi.
– Je… ne parlais pas que des vêtements.
L'étudiant se retourna pour dévisager le junkie, toujours sur le canapé.
– Je veux dire que… personne… personne n'a jamais fait autant pour moi.
John haussa les épaules et se détourna pour terminer de ranger ses courses.
– Si ça peut te rassurer, ça n'est pas totalement désintéressé. Tu m'intrigues. Et j'ai envie d'apprendre à te connaître.
Il y'eut un silence, un silence que John trouva étrange. Il jeta un œil par-dessus son épaule. Sherlock contemplait ses mains mais il pouvait voir ses yeux, ses yeux qui avouaient sans un mot. Tu n'aimerais sans doute pas ce que tu découvrirais.
John se demanda, fugacement, ce que ces mots qu'ils n'avaient pas entendus signifiaient.
Sherlock n'eut guère l'occasion de découvrir le nouveau mot de passe de John le lendemain. Ce dernier s'y attendait d'ailleurs. Le deuxième jour de sevrage était souvent le plus dur et le jeune homme le redoutait. Parce que la volonté de Sherlock serait mise à rude épreuve et que la suite des évènements dépendrait surtout de cette journée.
Il ne fut donc pas étonné de retrouver Sherlock recroquevillé dans le lit de la chambre du haut – parce que John avait fini par se rappeler qu'effectivement, le 221B avait une chambre à l'étage et qu'il n'avait tout simplement pas trouvé de colocataire lorsqu'il avait déniché l'appartement – sanglotant, tremblant et abattu. Il murmurait tout un tas de paroles toutes plus incompréhensibles les unes que les autres à propos de « perdu » et « d'arbre » et « d'en-dessous ». John n'y prêta pas grande attention, il devait délirer, et tenta de le réveiller. La tâche fut ardue parce que Sherlock semblait ne pas vouloir sortir du cauchemar qu'il était en train de faire mais à force de secousses, l'étudiant finit par le tirer de son sommeil.
Sherlock avait les yeux si rouges que John aurait pu le comparer à un personnage de films d'horreur, si la situation n'était pas si désespérée. Mais les vaisseaux éclatés suite à la prise de psychotropes et les gonflements dus à ses pleurs avaient complètement fait disparaître le blanc des yeux. Il avait le regard fou et ne semblait pas vraiment le voir, s'accrochant à son épaule, plantant ses ongles dans la peau mais John ne dit rien.
– C'est fini, dit-il simplement. C'est fini.
Et il attira le jeune homme dans une étreinte puissante, rassurante parce qu'il ne voyait pas quoi faire d'autre. Sherlock ne tenta même pas de se dégager. Il resta contre John, sanglotant dans le creux de sa nuque. Ils ne bougèrent pas pendant de très longues minutes. Seuls les sanglots de Sherlock, qui s'éteignaient petit à petit, sa respiration saccadée, retentissaient dans la quiétude de la pièce. Le junkie ne bougea pas, même après qu'ils se soient taris et John n'essaya pas de se détacher de lui. Il lui laisserait tout le temps dont il avait besoin.
Il se passa peut-être une demi-heure avant que Sherlock ne mette fin au contact physique. Et s'effondre simplement sur le matelas, épuisé. John passa une main sur son front humide, repoussa les mèches brunes qui collaient à la peau et se releva. Il déposa la couette sur le corps frêle et faible du jeune homme et sortit de la chambre. Il revenait quelques instants plus tard, un verre d'eau et un cachet en main. Il les déposa sur la table de nuit et repartit en fermant la porte, une légère boule au ventre. Ça n'allait pas être facile.
[08h13] – Sarah – John, est-ce que ça va ? Quand est-ce que tu comptes revenir ?
[09h24] – Expédié – Juste un vieil oncle à mon père qui est décédé. Il vivait en Ecosse. Les obsèques sont là-bas et on v a y rester un peu. T'inquiète pas. Je serai de retour dans une semaine.
Sherlock descendit les marches mollement, faillit s'emmêler les pieds et tomber une bonne dizaine de fois, l'impression que son corps s'était soudainement transformé en une enveloppe de supplices. Il avait mal absolument partout et n'avait envie que d'une chose: dormir. Et éternellement. Il ne voulait plus jamais se réveiller. A quoi bon, après tout ? Le monde n'avait rien à lui offrir, n'avait plus rien à lui offrir, le mal, qu'il s'efforçait de chasser pour stimuler son cerveau trop vorace, était partout et ne cesserait jamais d'être. Ce qu'il faisait était inutile. Parce qu'une fois le mystère résolu, non seulement, les criminels continuaient de sévir, mais son esprit en demandait encore et encore, toujours plus, plus dangereux, plus complexe, plus ramifié, plus intense. Il ne cesserait jamais, jamais, jamais. Il n'avait plus personne non plus, elle l'avait abandonné, Mycroft l'avait abandonné, ses parents ne l'avaient jamais compris, Victor aussi l'avait abandonné, il était seul et inutile. Alors à quoi bon continuer ? S'il pouvait simplement dormir… Mais même dans un sommeil profond, elle continuait de le hanter, de le tourmenter. Oh, s'il pouvait trouver une dose, rien qu'une petite, mais assez forte… il pourrait en finir, ça serait tellement mieux.
– Sherlock ?
Il darda sur John un regard vide. Il ne le voyait pas vraiment. Rien que son regard empli d'une pitié sans fond, d'une pitié douloureuse. Il avait raison d'avoir pitié parce que Sherlock était pathétique. Il savait que John l'aidait sans espoir. Il ne pourrait pas s'en sortir et ce ne serait qu'une question de temps avant que lui aussi ne l'abandonne parce qu'il en aurait marre de brasser du vent. Etonnement, ce fut la pensée qui lui fit le plus mal. Mais il n'y fit pas vraiment attention, au milieu de cet océan de douleur, de noirceur. Et s'il pouvait s'y noyer ? Ça serait encore mieux que le sommeil. Il était certain que tout serait fini comme ça. Mais c'était peut-être encore mieux de se laisser aller dans ce courant de blanc éclatant qui courrait dans ses veines…
– Eh, tu m'entends ?
Il ne répondit pas. Il n'en avait pas la force. Il n'avait pas non plus la force d'en chercher, pas maintenant. Peut-être qu'après avoir dormi un peu… Il se dirigea, comme une machine, ignorant le regard toujours plus compatissant de John sur lui, vers le canapé et s'y laissa tomber, cueilli une nouvelle fois par le sommeil.
Sherlock se réveilla une troisième fois. Cette fois, cela fut moins violent que les deux autres fois et ils évitèrent une troisième crise. Il semblait toujours aussi abattu et malheureux comme les pierres mais au moins, il ne faisait plus peur à John, qui, un instant, avait considéré l'idée d'appeler les urgences. L'état de santé du jeune homme l'inquiétait, même si au fond de lui, il savait que c'était normal. La théorie de ses cours de médecine ne l'avait pas préparé à des réactions aussi fortes. Mais était-ce étonnant quand il se doutait que Sherlock se droguait depuis longtemps ?
– Comment tu te sens ? demanda-t-il tout en portant une assiette creuse au jeune homme.
– Tu veux une réponse honnête ?
John hocha la tête tout en déposant l'assiette fumante devant lui. Sherlock ne la regarda même pas.
– Mal.
Il ne développa pas et John l'en remercia silencieusement. Il n'était pas certain d'avoir envie d'entendre ce qu'il avait à dire. Il était impuissant et cet état dépressif ne passerait que par lui-même.
– Des douleurs ?
– C'est mieux.
Au moins le paracétamol avait fait effet. C'était peu mais c'était déjà ça.
–Tu devrais manger un peu. Ça te fera du bien.
Sherlock eut une drôle de grimace.
– Je crois pas que je pourrais avaler quelque chose aujourd'hui.
– Tu le feras. Tu es déjà assez faible comme ça.
Le junkie lui renvoya un regard de reproche mais il n'était vraiment pas convaincant. Il semblait plus blessé qu'autre chose.
– Je ne voulais pas dire…
– C'est inutile, John. Je sais.
Il se saisit de l'assiette sur la table et timidement, trempa la cuillère dans la soupe. John se releva et repartit dans la cuisine.
Il passa l'après-midi à somnoler sur le canapé en murmurant toujours plus de choses incohérentes. John fut incapable de vaquer à ses occupations ce jour-là. Il s'inquiétait trop. Il ne savait pas si c'était parce qu'il se sentait responsable de Sherlock à présent ou s'il s'était un peu trop vite attaché au jeune homme, tout ce qu'il savait, c'est que l'inquiétude l'empêchait de penser à autre chose.
Quand il y pensait, c'était bizarre. Sherlock était entré dans sa vie par hasard, par erreur et il avait décidé de l'aider sur un coup de tête. Il avait appris à le connaître – et pourtant, il savait qu'il ignorait encore beaucoup de choses à son sujet – à distance, il avait commencé à l'apprécier à distance. Puis il l'avait réellement rencontré, presque trois jours plus tôt et la vitesse à laquelle son amitié avait grandi lui faisait peur. Il ne pouvait nier qu'il tenait à Sherlock et s'il était honnête avec lui-même, ça n'était clairement pas son empathie ou sa conscience professionnelle.
John soupira et referma le livre qu'il essayait de lire. Il n'arriverait pas à se concentrer. Alors il reporta son attention sur celui qui occupait ses pensées. La poitrine de Sherlock se soulevait à un rythme lent et régulier. Il dormait profondément. Objectivement, il était beau. Un peu trop maigre, un peu trop émacié et négligé mais tout ça était compensé par la peau pâle la haute stature, les boucles brunes, les yeux gris brillant d'intelligence surmontés de longs cils qui papillonnaient frénétiquement en cet instant. Pour l'heure, John n'avait pas envie d'explorer ce que lui, subjectivement, en pensait. Il s'était souvent posé des questions sur son orientation sexuelle mais l'ombre de son père qui planait au-dessus de lui, presque intimidante, lui avait fait décréter qu'il était hétérosexuel. Même s'il avait de lointains souvenirs, aux prémices de son adolescence, d'un coup de cœur sur un de ses camarades qui ne l'avait jamais remarqué. Mais il ne voulait pas non plus remettre en question ce dont il s'était lui-même convaincu, pas maintenant. Il se contenta simplement d'observer le jeune homme endormi sur son canapé, sans savoir combien de temps passa.
– Ça fait longtemps que tu me regardes comme ça ?
John sursauta, fit tomber son livre et croisa le regard rougi de Sherlock. Il vira à l'écarlate et détourna les yeux.
– Ça ne me dérange pas, tu sais.
John ne répondit pas, incroyablement gêné.
– John ?
Après avoir repris contenance, il osa enfin accrocher le regard de Sherlock qui s'était péniblement redressé et s'appuyait contre le dossier. Il lui adressa son sourire-tout-va-bien et se leva.
– Préviens-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
John descendit les escaliers quatre à quatre alors que l'on continuait de tambouriner à la porte. Il tourna la clef dans la serrure pour voir apparaître la silhouette de ses parents, souriants. Il eut un temps d'arrêt avant de brusquement se souvenir qu'il avait prévu de dîner avec eux le soir de la fin de ses examens. Et que ses parents ignoraient qu'il n'était allé à aucun d'entre eux.
– Salut, dit-il maladroitement, sans pour autant se décaler et les laisser entrer. Désolé, j'étais en train de…
Il pouvait difficilement dire qu'il se préparait parce que son état général ne laissait la place à aucun doute.
– Enfin… j'avais oublié que vous veniez.
Il se gratta l'arrière du crâne, gêné. C'était bien sa veine. Justement le jour où Sherlock était dans le pire état possible. Ce dernier était à l'étage, comateux mais il pourrait se lever à n'importe quel moment et John n'était vraiment pas prêt à expliquer à son père ce qu'un camé faisait dans son appartement.
– Tu as l'air épuisé, mon chéri, fit sa mère en l'embrassant.
– Je suis vraiment désolé, le mieux serait peut-être que vous repassiez un autre jour… j'ai même pas fait les courses et…
– Tu as oublié que ta mère voulait cuisiner? intervint son père – sans pour autant préciser que c'était sans doute lui qui avait glissé l'idée à l'oreille de sa femme – tout en brandissant un sac de course.
John se mordit la lèvre.
– Ou peut-être qu'on te dérange ?
– Non ! Non, non, se récria John peut-être un peu trop vite pour que cela paraisse honnête. Je suis juste… vous savez, les exams et puis…
John se serait giflé. Il n'avait jamais été bon menteur mais il n'avait jamais été aussi mauvais qu'aujourd'hui.
– Je m'en occupe, John, ne t'en fais pas, fit sa mère avec un doux sourire. Tu devrais… aller prendre une douche.
John accepta l'échappatoire que lui offrait sa mère avec joie – tout en lui rappelant qu'il n'avait effectivement pas pensé à le faire depuis la veille – et fila dans sa chambre en sortant son portable.
[19h03] – Expédié – C'est quoi ta méthode infaillible pour faire fuir les parents ?
Etonnement, la réponse ne se fit pas attendre tandis que John sélectionnait presque au hasard quelques vêtements.
[19h03] – Harry – C'est quoi ton problème ? Tu étais en plein milieu ou quoi ?
Il sortit de la chambre et se précipita vers la salle de bains en tapant frénétiquement sa réponse, malgré lui surpris par le ton amical de sa sœur.
[19h03] – Expédié – Très drôle, Harry. Non, j'avais juste oublié qu'ils venaient et c'est VRAIMENT pas le moment.
[19h04] – Harry – Bah la dernière fois, j'ai dit que j'étais lesbienne.
[19h04] – Expédié – Harry, s'il-te-plaît.
[19h05] – Harry – Ouah, tu prends le temps d'écrire stp en entier. Soit l'ambiance guindée de la fac de médecine t'ait montée à la tête, soit tu as vraiment un gros problème.
John ouvrit le robinet de la douche, histoire que l'absence de son ne le trahisse pas.
[19h06] – Harry – Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
[19h06] – Expédié – Disons que j'ai un truc que j'ai pas envie que Papa sache mais j'ai pas la situation bien en main. Bref, je suis dans la merde.
[19h06] – Harry – Quoi t'as recueilli un SDF ?
[19h07] – Expédié – Presque.
[19h07] – Harry – Tu sais que c'était une blague ?
[19h07] – Expédié – J'étais sérieux.
[19h08] – Harry – Ouais, donc t'es sacrément dans la merde.Ton papa chéri va te renier aussi. On sera dans le même bateau.
[19h08] – Expédié – Harriet, s'il-te-plaît.
[19h08] – Harry – Je ne veux pas être défaitiste, mais s'ils ont décidé d'être là, tu risques d'avoir du mal à les déloger.
[19h09] – Expédié – Merci, ça m'aide beaucoup.
[19h09] – Harry – Oh, calme-toi, mère Teresa, c'est pas ma faute si tu te transformes en refuge. Je suis bien gentille de te répondre après ton soutien inconditionnel quand cet enfoiré m'a foutue dehors.
[19h09] – Expédié – Tu tiens vraiment à remettre ça sur le tapis ?
[19h10] – Harry – La meilleure solution reste de dire à ton je-ne-sais-quoi de ne pas se montrer.
[19h10] – Expédié – Merci.
[19h10] – Harry – Qu'est-ce que tu ferais sans moi, hein ?
[19h11] – Expédié – Tu pourrais passer à mon appart un de ces 4. Tu me manques, Harry.
John reposa son portable et entra sous la douche, appréciant la chaleur délassante de l'eau sur son corps qu'il ne savait pas tendu jusqu'alors.
Quand il ressortit, l'odeur des plats de son enfance envahit ses narines et il se surprit à sourire tristement. Ce temps-là était malheureusement révolu.
Il était allé voir Sherlock sur les conseils de sa sœur mais n'avait pas eu le courage de réveiller le jeune homme qui dormait d'un sommeil profond. Il l'avait prié silencieusement de ne pas sortir de cette chambre avant que ses parents ne soient partis.
Il alla rejoindre ses géniteurs à table, une boule incroyable au ventre. Harry avait sans doute raison, quelques années plus tôt quand elle disait que leur père lui faisait peur. Mais elle ne savait pas tout. John avait nié à l'époque mais il devait se rendre à l'évidence: il craignait la réaction de son paternel. Il avait l'air de bonne humeur, ce qui détendit quelque peu l'étudiant, mais pas assez pour que sa mère ne lui adresse un regard suspicieux. John fit comme s'il n'avait rien vu.
– Alors, ces examens ?
John se retint à temps de mordre sa lèvre et tout en retournant la nourriture sans grande conviction dans son assiette – il avait l'estomac trop noué –, élabora une réponse qu'il espérait convaincante.
– Fatigants. Mais je suppose que ça s'est bien passé. Je veux dire, ça aurait pu être pire.
Il évita tout contact visuel avec son père, n'osant pas penser à sa réaction quand il découvrirait que John avait séché et qu'il ne serait jamais médecin. Il espérait que d'ici là, il aurait trouvé le courage de lui dire la vérité.
– Tu es plus sûr de toi d'habitude, fit remarquer son géniteur en enfournant une bouchée.
– Hamish…
John ne manqua pas le regard que lança son père à sa mère et il se retint d'intervenir. Il détestait quand il faisait ça.
– Comment va Sarah ? demanda sa mère, croyant éviter à John d'autres questions auxquelles il n'avait pas envie de répondre. Tu aurais pu l'inviter à dîner avec nous.
Décidément, ses parents avaient le don de choisir les pires sujets de conversation, ceux qui mettraient leur fils on ne peut plus mal à l'aise.
– Elle va bien. Mais elle ne pouvait pas ce soir… J'y penserai la prochaine fois.
– Tu es sûr que ça va ?
– Oui. Je suis juste… fatigué.
Sa mère n'eut pas vraiment l'air de le croire mais elle n'insista pas. John s'attendait à une nouvelle question – et commençait sérieusement à croire qu'il ne passerait pas la soirée – quand un grand bruit retentit en haut des escaliers. Il se leva aussitôt, oubliant presque qu'il avait des invités, les sens en alerte.
– Qu'est-ce que c'était que ça ?
Il ignora la question et fila en direction des escaliers. Sherlock venait de s'effondrer dans les marches, la tête vers le bas, secoué d'un spasme. John hésita entre le bénir pour le sortir de la situation dans laquelle il était et le maudire pour celle dans laquelle il le mettait. Mais ces pensées étaient bien loin dans son esprit, supplantées par l'inquiétude qui lui dévorait les entrailles. Il gravit les marches plus vite qu'il ne l'avait jamais fait et s'agenouilla près du jeune homme. Sherlock lui saisit l'épaule et s'appuya de tout son poids contre John.
– Sherlock, qu'est-ce qu'il se passe ?
– 'vais…
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'il se détachait de John pour rejeter violemment le contenu de son estomac. John le regarda faire, l'angoisse et l'impuissance lui tordant le ventre. Il ne voyait même pas que ses parents les observaient en bas des marches. John attendit qu'il ait terminé avant de le redresser doucement. Il posa une main douce contre le front du jeune homme. Il n'avait pas de fièvre mais transpirait abondamment. Ses cheveux bruns étaient trempés.
– Ça va mieux ?
Sherlock secoua la tête, ce qui ne fit que redoubler l'inquiétude de John.
– J'crois que ça va recommencer…
– Je t'emmène aux toilettes. Tu peux marcher ?
Le junkie acquiesça et en veillant à le sortir des rejets de son estomac, le releva et tout en le soutenant, l'emmena jusqu'à la salle de bains. Il ouvrit la cuvette et laissa Sherlock s'agenouiller face à elle.
– Tu… veux que je reste ?
Il fit non de la tête, de nouveau secoué de spasmes. Malgré son inquiétude dévorante, John respecta son choix et sortit. Il était bon pour reprendre une douche. Il passa devant ses parents, évitant leurs regards emplis de questions muettes et se saisit d'un seau et d'une serpillère avant de remonter vers l'escalier. Alors qu'il nettoyait, le silence régnait dans l'appartement, lourd, chargé d'électricité, et on entendait le son de l'estomac de Sherlock qui se vidait, sans doute jusqu'à la bile au vu du peu qu'il avait ingéré aujourd'hui. John prit tout son temps pour laver l'escalier, conscient du regard – sans doute furibond de son paternel vissé sur lui – pour essayer d'élaborer une explication. Mais il doutait qu'il le croie. Lorsqu'il eut astiqué jusqu'au dernier coin des marches, John reposa la serpillère et redescendit. Il n'affronta le regard de ses parents qu'arrivé en bas.
– Qu'est-ce que c'est que ça ? interrogea son père, toute bonne humeur envolée.
John ouvrit la bouche pour répondre mais il fut coupé par une voix, provenant de l'entrée de la salle de bains.
– Je suis Sherlock, le colocataire de John. Désolé, je suis un peu malade.
John resta interdit trois bonnes secondes, les yeux rivés sur Sherlock qui faisait de son mieux pour se tenir droit. S'il n'avait pas été autant sous tension, il aurait ri de l'euphémisme employé par le jeune homme. Jeune homme qui venait de proférer ce mensonge avec un naturel effrayant.
– Tu as un colocataire ?
John se retourna vers son père et fit de son mieux pour entrer dans le jeu de Sherlock.
– Euh, ouais… C'est pour ça que j'ai refusé l'argent que tu me prêtais pour le loyer. Maintenant qu'on est deux…
– Je croyais que c'était parce que ton salaire à l'hôpital en tant qu'interne suffisait à le payer.
– Hmm... c'était avant que je ne trouve Sherlock, ça... lança John avec l'air le plus innocent de sa collection.
Le regard soupçonneux de son père croisa le sien et John fit de son mieux pour le soutenir. Sherlock, une seconde fois, lui sauva la vie en essayant tant bien que mal, tanguant sur ses jambes, de le rejoindre. Le père de John reporta son attention sur lui.
– Et que faites-vous dans la vie, jeune homme ?
– J'étudie la chimie avancée.
– Bon, stop les questions, tu as besoin de repos ! Je te l'ai dit au moins cent fois depuis ce matin. On va remonter, déclara John en repoussant Sherlock vers l'escalier.
Ils ne pourraient pas tenir longtemps en mentant si son père commençait à poser des questions un peu plus spécifiques. Il attrapa une bassine vide dissimulée sous l'escalier et en soutenant Sherlock, il remonta les marches vers la chambre du haut. Ils entrèrent cahin-caha dans la pièce, John referma la porte avant de guider un Sherlock au bout de ses forces vers le lit. Celui-ci s'y laissa tomber. John déposa la bassine au pied du lit.
– Prends ça si l'envie de vomir te reprend. Je vais t'apporter un truc pour te passer la nausée, ok ?
Sherlock acquiesça, le nez dans l'oreiller. John, comme quelques heures plus tôt, déposa la couverture sur le jeune homme qui s'y lova presque aussitôt, puis il se dirigea vers la porte.
– Au fait… merci.
– C'est la moindre des choses.
– Je ne sais pas. En tout cas, tu me sors d'un très mauvais pas. Je suis pas en état d'affronter mon père là.
John avait la main sur la poignée quand la voix étouffée de Sherlock le rappela:
– Pou'quoi tu me l'as pas dit ?
– Dit quoi ? demanda l'étudiant en fronçant les sourcils.
– Qu'il était violent.
John se figea devant la porte, soudain tendu. Puis il se souvint que Sherlock avait des dons pour comprendre des choses que personne ne voyait. Il se détourna de la porte et vint s'asseoir à côté de la tête de Sherlock, au bord du lit.
– C'est pas arrivé souvent. Chaque fois, il avait un peu trop bu et il voulait s'en prendre à ma sœur, il disait qu'elle était une déception, que de toute façon, il n'avait jamais voulu de fille, qu'elles étaient toutes des idiotes et qu'elles n'étaient bonnes qu'à faire des mâles fiers et forts, la cuisine et le ménage. Mon père est un connard, je sais. Ça fait longtemps que je le sais. Bref, dans ces moments-là, il allait vers sa chambre, notre chambre et son pas lourd me réveillait, à chaque fois. Enfin, surtout la première fois. Parce que les autres fois, je ne dormais jamais vraiment. Il a levé la main vers Harriet, elle dormait, alors je lui ai demandé ce qu'il faisait. Il m'a dit de m'occuper de mes affaires. Mais j'ai insisté et il a voulu me mettre dehors. C'est là que j'ai compris. Je lui ai dit qu'il ne toucherait pas à ma sœur. Alors… disons que j'ai pris les coups pour elle, à huis clos évidemment. Ni Harry, ni ma mère n'en ont jamais rien su et je me demande même s'il s'en souvient. C'est arrivé qu'une dizaine de fois, tu sais.
Sherlock s'était redressé et le contemplait. Il avait l'air proprement abasourdi, presque furieux. John aurait pu croire qu'il se lèverait pour aller faire entendre ce qu'il pensait à son père.
– Une dizaine de fois ? répéta-t-il finalement, faisant de gros efforts pour maîtriser sa voix.
– Oui. Il ne m'a jamais frappé au visage. Il était sûrement encore assez sobre pour avoir la présence d'esprit de ne pas laisser de traces. Quand ma mère me demandait pourquoi je boitais, je lui disais que j'étais tombé à l'école ou au rugby.
· Comment peut-on faire ça à un enfant?
John haussa les épaules.
– Je te demanderai de garder ça pour toi. Maintenant, il faut que je redescende, et toi que tu te reposes.
Sherlock avait visiblement envie de terminer cette conversation mais John ne lui laissa pas le choix. Il le recoucha de force – et le junkie en avait trop peu pour lui résister –, hésita un instant puis finalement, l'embrassa chastement sur le front.
– Appelle-moi si… s'il y'a quoi que ce soit. Je reviens avec l'anti-vomitif.
Il ne remarqua pas le regard perdu de Sherlock en quittant la pièce.
Après avoir apporté le médicament à Sherlock et s'être changé, John rejoignit ses parents. Son père avait toujours l'air aussi furieux. L'étudiant évita son regard. S'être confié ravivait des souvenirs douloureux à la surface.
– Ton colocataire, hein ? dit calmement son paternel, bien que la tempête fît rage sous la surface.
– Eh bien quoi ? fit John avec tout l'aplomb qu'il possédait.
– Ne me mens pas, John. Tu es médecin, tu sais très bien ce que je veux dire.
John, pour la première fois depuis longtemps, affronta volontairement le regard de son père, le soutint, presque sans ciller. A l'intérieur, la peur bouillonnait, lui tordait les entrailles et pourtant, il fit de son mieux pour rien n'en laisser paraître.
– Hamish… tenta sa mère.
– Ferme-la ! hurla le susnommé. Ton fils héberge un putain de camé, voilà ce qu'il fait! Tu me fais honte, John, honte !
Sa mère recula, soudainement terrifiée. John lui bouillonnait de haine, de rage et de peur. Sa main se mit à trembler.
– Ne l'appelle pas comme ça, dit-il, la voix vibrante de colère contenue.
Bizarrement, le terme que Sherlock utilisait librement, sorti de la bouche de son père sonnait comme une insulte – sans doute parce qu'il avait été proféré comme telle.
– Répète, fit son père en se rapprochant.
John, malgré l'angoisse, ne bougea pas, ne cilla pas. Il était lui-même surpris de son self control. Peut-être que sa confession avait déclenché un il-ne-savait-quoi en lui, comme si toutes ces années de silence ne demandaient qu'à s'échapper.
– Ne l'appelle pas comme ça, répéta John, son regard braqué dans celui de son père.
La gifle partit, sans crier gare et fut si puissante, si inattendue que John tomba à la renverse. Un cri étranglé lui parvint de là où se trouvait sa mère. John se retint de lui dire de partir mais tout ce sur quoi il pouvait se concentrer en cet instant, c'était la douleur à l'endroit où il avait été frappé.
– Est-ce que tu vas répéter, maintenant ?
John releva la tête, darda un regard haineux sur son père puis à la surprise générale, rit. C'était un rire cynique, hystérique et il savait que cela mettrait son père un peu plus en colère.
– Je répéterai encore et toujours, encore et toujours jusqu'à ce que tu comprennes que tu es un connard incapable d'aimer qui que ce soit. Tu prends plaisir à faire du mal, je me demande comment tu as pu faire le serment d'Hippocrate sans rougir de tes mensonges. Tu lui as dit, ajouta John en désignant sa mère, toutes les fois où j'ai défendu Harry, tous les bleus sur le corps que je lui ai évités ? Tu lui as dit que tu aurais préféré que ma sœur soit morte à elle aussi ? Tu es un lâche, un lâche et un connard et tu vois, Harry a eu le cran de partir de cette vie de merde et je l'admire pour ça. Alors je vais honorer son cran, ok ? Je serai pas médecin, je suis même pas allé à tes examens de merde. Ce que j'aime faire moi, c'est écrire, écrire des histoires. Et tu sais quoi? Je continuerai d'aider Sherlock que ça te plaise ou non et je deviendrai auteur et toi, tu vas disparaître de ma vie. Tu vas franchir cette porte et tu ne vas plus jamais revenir. Quant à ma mère, si tu touches à un seul de ses cheveux, je te ferai croupir en prison jusqu'à la fin de tes jours, c'est clair ?
John s'était relevé pendant sa tirade et il affrontait son père enfin. Ce dernier le fixait interdit. John vit sa main droite trembler, trembler si fort sous la colère qu'il fut certain qu'une nouvelle gifle, ou pire, allait lui tomber dessus. Lui aussi tremblait, de peur, mais il continuait de dévisager cet homme qui le dégoûtait.
Et puis, sans crier gare, son père se détourna et disparut derrière la porte, sans un mot.
– Voilà. C'est terminé, murmura sa mère en passant la gaze sur sa joue, là où la chevalière de son père l'avait frappé.
John eut un sourire attendri. Parfois, sa mère oubliait qu'il avait vingt-six ans. Elle se recula après avoir posé un pansement sur la plaie puis plongea son regard bleu, dans celui, jumeau, de son fils.
– Maintenant, tu vas m'expliquer.
Elle n'eut pas besoin de préciser ce qu'elle voulait qu'il explicite. John savait. Il soupira, se servit un verre d'eau et après avoir avalé une gorgée, entama son récit.
– Tu sais comment il est quand il a bu. Ses mauvais côtés ressortent. Il voulait frapper Harry parce qu'elle n'était pas comme il aurait voulu qu'elle soit. Elle dormait, Maman, elle dormait. Je ne pouvais tout simplement pas le laisser faire ça. Alors… alors je me suis interposé et il a décidé que je prendrais les coups pour elle. Il devait croire que je finirai par céder. Je ne l'ai jamais fait.
–John…
–Je suis désolé.
– Tu n'as certainement pas à t'excuser ! s'écria sa mère, les sourcils froncés d'indignation. Pourquoi tu n'as rien dit ? demanda-t-elle après un instant de silence.
John sourit tristement.
– Tu crois qu'il m'aurait laissé faire ? Et puis de toutes façons, si j'étais allé voir la police… ils ne m'auraient pas cru. Il est respecté dans notre village. Et ça aurait été pire.
– Tu aurais pu m'en parler, à moi. Nous serions partis, tous les trois.
John haussa un sourcil, perdu.
– Oh, ça fait longtemps que j'aurais demandé le divorce, si j'avais su tout ce que tu me cachais, John. Ça fait longtemps qu'il n'y a plus rien entre lui et moi. Je ne l'ai pas fait parce que je pensais que ça te ferait du mal. Tu semblais tellement… après le départ d'Harry… je me disais que tu n'avais pas besoin de ça en plus. Si j'avais su… Mon Dieu, et je ne l'ai même pas vu.
John posa une main rassurante sur le bras de sa mère, dont les yeux larmoyaient.
– Je ne t'ai pas aidée à le deviner non plus. Ça n'est pas ta faute, c'est uniquement la sienne. Et la mienne. Je n'ai pas eu le courage de me dresser contre lui avant ça.
– Je t'interdis de dire ça ! Tu as fait preuve de plus de courage que n'importe quel garçon aurait pu avoir à ton âge. Je t'interdis de te dénigrer, John !
Il y'eut un moment de silence. John lapa une nouvelle gorgée d'eau.
– Harry le sait ?
– Non. Elle avait assez de problèmes comme ça pour que je l'inquiète en plus. Et puis elle m'aurait sans doute jamais laissé faire si elle avait su. Les soirs où je sentais qu'il allait… Je mettais un somnifère dans son plat. Histoire que ça ne la réveille pas quand il viendrait.
– John…
– Je sais. Je n'avais pas le choix.
– Et la médecine ? interrogea-t-elle après qu'un ange soit passé, de nouveau.
– Et le rugby, et beaucoup d'autres choses… J'étais idiot, je pensais que si je faisais ce qu'il voulait… peut-être qu'il arrêterait. Et puis quand je suis venu m'installer ici, je n'ai pas vraiment eu le courage d'arrêter, maintenant que je ne craignais plus ses coups… J'ai dû me convaincre que ça me plaisait et c'était vrai en quelques sortes, j'avais envie d'aider les autres, seulement…
Une main sur son bras l'interrompit. Il sourit à sa mère. Et puis bâilla longuement. La journée avait été éprouvante.
– Tu peux rester ici cette nuit. Je dormirai sur le canapé. Promets-moi juste de ne pas revenir là-bas si tu ne le veux pas.
– J'y reviendrai pour faire mes valises. Mais cette nuit, j'irai à l'hôtel. Je ne veux pas…
Elle laissa glisser son regard vers l'étage. John, sans savoir pourquoi, devint écarlate. Sa mère sourit, amusée et ébouriffa ses cheveux blonds.
– Bonne nuit, mon chéri.
– Bonne nuit, Maman.
Elle l'embrassa tendrement avant de sortir de l'appartement à son tour. John se retrouva seul et toute la fatigue emmagasinée dans la journée lui tomba dessus. Il se traîna tout de même à l'étage et entra dans la chambre où dormait Sherlock. Il s'assit du côté du lit où le jeune homme n'était pas allongé et le contempla, longuement.
Il s'endormit, quelques minutes plus tard, épuisé.
Ce fut la voix de Sherlock, à peine murmurée, qui le tira de son sommeil le lendemain matin.
– John ?
Il ouvrit les yeux et s'étira, sentant chacune de ses vertèbres craquer – sans doute à cause de la position assise dans laquelle il avait dormi – et tourna la tête vers le jeune homme, allongé sur le dos, contemplant le plafond, sans vraiment le voir.
– Oui ?
– Tu es resté ici toute la nuit ?
– Je ne voulais pas te laisser seul.
Il y'eut un instant de silence.
– Comment tu te sens ?
– Nauséeux. Et j'ai toujours mal partout. Et coupable aussi.
John se redressa – maudissant ses idées stupides quand son dos lui fit ressentir ce qu'il en pensait – et chercha à capter le regard du junkie.
C'est à cause de moi qu'il t'a fait ça, explicita Sherlock en effleurant à peine la joue de John.
– Non. Ça n'est pas ta faute, Sherlock.
– Bien sûr que si. Et je comprendrais si tu voulais…
Sherlock ne finit pas sa phrase, la laissant en suspens, détournant le regard. John eut pourtant le temps d'apercevoir une lueur blessée dans ses yeux.
– Si je voulais quoi ? Sherlock ?
Le jeune homme ferma les yeux, comme s'il essayait de retenir ses larmes.
– Si tu voulais que je m'en aille.
– Mais pourquoi est-ce que je voudrais une chose pareille ? s'offusqua presque John.
– Ma famille est partie à vau-l'eau quand… peu importe. Mais la tienne, tu peux encore la sauver. Si je ne suis plus là.
– Tu es complètement incohérent, décréta John tout en prenant sa main d'une impulsion qu'il ne s'expliquait pas. Ma famille était déjà vouée à l'échec le jour où mon père a commencé à me frapper. Tu n'es pour rien dans ce qu'il s'est passé hier. Ou si, peut-être, mais crois-moi, ce que tu m'as apporté n'a rien de négatif.
Sherlock tourna enfin la tête vers lui, contempla d'abord la main que John avait prise en otage, puis le regard bleu vissé sur lui, empli d'une telle certitude qu'elle n'aurait pu jamais être ébranlée. Il avait envie de le croire, en cet instant, il avait vraiment envie de le croire. Mais la drogue – ou son manque – pernicieuse, lui interdisait d'y croire. Comment aurait-il pu aider John, vraiment l'aider ? Il n'était pas capable d'aider qui que ce soit, après tout. Le passé l'avait assez prouvé.
Un doigt effleurant sa joue le tira de ses pensées. John venait d'essuyer la larme qui avait coulé de son œil et lui souriait. C'est un beau sourire, songea Sherlock. Seulement, il ne le méritait pas, pas vraiment.
– Eh, tout va bien, murmura John tandis que c'était la main de Sherlock qui prenait la sienne en otage cette fois, la pressant si fort que ses jointures en blanchirent.
– Non… non, non, non… murmura Sherlock, sans trop savoir pourquoi il sanglotait.
La partie rationnelle de son esprit lui disait que ce n'était qu'un des nombreux effets du sevrage qui se manifestaient une nouvelle fois et qu'être dans cette position était franchement humiliant. Mais il savait aussi que, pas une fois depuis qu'il était ici, John n'avait porté un seul jugement sur lui, sur son état. Il n'avait fait que le soutenir et si Sherlock n'était pas tant en proie à cette foutue dysphorie, il aurait su que sa gratitude était indicible. Alors il se contenta simplement d'appuyer son front contre le torse de John qui le soutint sans un mot tandis qu'il pleurait, ses doigts, malgré lui, se glissant dans les mèches plus si auburn que ça du junkie.
Ils restèrent longtemps ainsi, sans bouger avant que Sherlock ne se détache, sans un mot. John se surprit à penser qu'il aurait aimé qu'il reste contre lui un peu plus longtemps. Il ne put pourtant s'interroger sur ce soudain désir car son portable vibrait.
[10h05] – Harry – Maman m'a dit pour hier soir. Elle vient bouger ses affaires chez moi le temps de trouver un appart. Tu viens nous aider ? Au fait… je suis désolée pour ce que je t'ai dit.
– Tu devrais y aller, fit remarquer Sherlock d'une voix neutre.
John était toujours étonné du contrôle qu'il pouvait avoir si lui-même et sur son corps.
– Je ne peux pas te laisser seul… comme ça.
– Je survivrai quelques heures. Et je ne bougerai pas d'ici. Ta famille a besoin de toi, John.
Le susnommé se mordit la lèvre.
– Vas-y.
– Tu es sûr que tu t'en sortiras ?
– John, je suis majeur et vacciné – peut-être dans un sale état, je te l'accorde – mais je peux me débrouiller pendant quelques heures. Je te fais la promesse que je ne sortirai pas d'ici pour foncer dans un squat dès que tu as le dos tourné.
– Je sais, je te fais confiance. Je ne veux juste pas qu'il t'arrive quoi que ce soit quand je ne suis pas là…
– Il n'arrivera rien. Maintenant dépêche-toi, elles t'attendent.
– Merci. Merci Sherlock.
Il serra brièvement sa main et se leva avant de se précipiter vers la douche.
[10h47] – Sarah (Non lu) – J'ai vu la voiture de tes parents devant chez toi, hier soir. Quand est-ce que tu vas arrêter de me mentir? Je passe chez toi dans l'après-midi, je crois que tu me dois des explications.
[2] Acronyme de Enzyme-Linked Immunoabsorbent Assay, à savoir «technique d'immunoabsorption par enzyme liée». Il s'agit d'un test sérologique ou antigénique visant à détecter la présence d'anticorps ou d'antigènes (virus entre autres) dans un échantillon. Fréquemment utilisé dans le dépistage du Virus de l'Immunodéficience Humaine (virus du SIDA).
Fin de la deuxième partie
Suite et fin la semaine prochaine ! N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre ! En attendant, portez-vous bien !
