Salut tout le monde !Comme promis voici la troisième et dernière partie de Help me I'll help you. J'espère qu'elle vous plaira.


RAR :

Liseron (guest): Merci ! J'avoue que cette partie-là sur le père de John et sur son enfance n'était clairement pas prévue. C'est venu organiquement s'intégrer au reste de l'histoire malgré la difficulté de traiter d'un tel sujet sans être trop superficielle, sans entrer trop dans le cliché, et en restant réaliste. J'ai beaucoup modifié ces quelques passages, simplement pour trouver la meilleure version, celle qui se rapprocherait le plus de ce qui est à mon sens, la réalité d'une telle situation. Si ces trois parties t'ont permis, à toi et à d'autres de réfléchir comme tu le dis, je considère la mission que je me suis confié en écrivant ce texte comme accomplie. En te souhaitant une bonne lecture.


John rentra à son appartement en fin d'après-midi, de meilleure humeur qu'il ne l'avait jamais été depuis les dernières semaines. Son père n'avait rien pu faire contre sa mère, sa sœur et lui, tous trois alliés contre lui et au vu du regard qu'il leur lança, la nouvelle du divorce le rendait furibond. Alors qu'il emportait toutes les affaires de la mère de John, Harry et ce dernier avait pu discuter. Elle lui avait présenté ses excuses une nouvelle fois et John avait eu l'impression qu'ils étaient redevenus aussi proches qu'ils l'étaient enfants. Elle lui avait posé des questions sur son fameux je-ne-sais-quoi, comme elle se plaisait à l'appeler, qu'il avait recueilli et finit par décréter qu'il y'avait plus entre eux que John voulait bien le dire, ce à quoi il n'avait répondu que par un rougissement un peu coupable. Mais mis à part ses sentiments en vrac, qu'il n'arrivait pas à mettre en ordre pour bien comprendre ce qu'il se passait dans sa tête, John avait enfin – en quelques sortes – retrouvé sa famille et cela le rendait – presque – heureux. Parce que l'ombre de la désintoxication de Sherlock planait encore sur lui et il ne pouvait se sentir qu'inquiet en entrant dans le hall. Il salua sa logeuse avant de monter les marches presque quatre à quatre. Il ne remarqua même pas que l'on jouait du piano depuis son appartement. Il entra presque en courant dans le salon et se figea en remarquant Sherlock, assis au vieil instrument qui frappait les touches. Il ne semblait pas l'avoir remarqué. John, retenant son souffle, l'écouta jouer, silencieux. Il savait que Sherlock était musicien mais il lui avait dit qu'il jouait du violon. Et pourtant, ce qu'il faisait avec le piano était d'une beauté rare.

Lorsque la dernière note retentit, John s'autorisa à respirer de nouveau. Sherlock se tourna vers lui et lui sourit.

– Ça… m'aide à me focaliser sur autre chose que… tu sais… le manque.

— Tu ne m'avais pas dit que… tu savais en jouer.

– C'est mon frère qui m'a appris.

Une ombre passa sur son visage. John s'approcha mais se retint de lui demander ce qui avait provoqué ce revirement d'émotions.

– Tu ne m'avais pas dit non plus que tu savais en jouer, reprit finalement Sherlock après un instant de silence.

– Je ne sais pas en jouer. Ce piano appartenait aux anciens locataires. C'était des personnes âgées et leurs enfants, quand ils sont décédés, n'ont pas voulu récupérer le piano, ni le vendre. Alors Mrs Hudson, ma logeuse, l'a gardé – elle trouvait que ça donnait un style à la pièce – et comme ça ne me gênait pas quand j'ai loué l'appart, je l'ai gardé. Mais je n'y ai jamais touché.

Un ange passa.

–C'était… très beau ce que tu faisais.-– On l'avait écrit… avec mon frère.

John ne put retenir le haussement de sourcil qui suivit l'hésitation de Sherlock. Il avait l'impression qu'il ne lui disait pas tout. Mais il ne posa aucune question. L'air triste du jeune homme l'en dissuada de le faire.

– Tu… voudrais bien m'apprendre ?

John n'était même pas doué en musique mais l'idée avait fait son chemin jusqu'à son cerveau et elle lui parut excellente. Sherlock hésita un instant, puis acquiesça et se décala sur le banc pour laisser une place à John. Ce dernier s'installa, soudain nerveux. C'était la première fois qu'ils étaient proches physiquement, sans que Sherlock ne soit dans un état second. Ils ne se touchaient même pas, seuls quelques centimètres les séparaient et pourtant, le cœur de John s'emballa.

– Mets tes mains ici. Et là, fit Sherlock en désignant quelques touches, au centre du clavier.

A voix basse, il lui désigna plusieurs touches à frapper à la suite, voire en même temps et John s'y essaya, mais il était trop déconcentré pour retenir plus de trois mouvements. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, soudain.

– Attends.

Avec douceur, Sherlock posa ses mains sur celles de John, provoquant une violente embardée du palpitant de ce dernier. Il était certain que Sherlock pouvait sentir son pouls désordonné, pourtant, il ne dit rien, se contentant, tout en guidant les mains de John sur le clavier, de lui indiquer à mi-voix, quelle touche frapper. John s'efforçait de retenir ce qu'il lui indiquait, mais les doigts du pianiste sur les siens provoquaient une intense chaleur dans ses veines. Sherlock le lâcha au bout d'un moment et déclara:

– Je te remontre une fois.

Il posa à son tour les doigts sur le clavier et, alors qu'il aurait dû regarder ce qu'il faisait, John ne fit que détailler le profil de son tout nouveau professeur, profil baigné de la lumière de fin d'après-midi, illuminant le regard gris – triste, put-il remarquer – les traits taillés au couteau, émaciés mais pourtant pas dénués de grâce. Ses yeux s'attardèrent malgré lui sur les lèvres roses et soudain, tandis que sa gorge s'asséchait, les pièces du puzzle s'assemblèrent dans l'esprit de John.Il était amoureux, tout simplement. Il était tombé amoureux de Sherlock, aussi fou cela pouvait-il lui paraître. C'était aussi simple que ça.

L'objet de son tourment tourna la tête vers lui. Leurs regards s'accrochèrent. Si John s'en était senti le courage, il l'aurait embrassé, là, auprès de ce piano. A la place, il ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais il n'en eut pas le temps.

– John ?

Il sursauta, se tourna vers la voix près de la porte qui l'appelait, rompant l'instant de magie qui les avait unis quelques instants plus tôt.

– Sarah, dit-il d'un ton las.

– Comme tu n'as pas répondu à mon message, je pensais que je ne te dérangerai pas.

– Quel message ?

Il y'eut un moment de silence.

– Celui où je te disais que tu me devais des explications.

– J'ai… été occupé ces dernières heures. Mais je suppose que tu as raison.Sans un mot, Sherlock s'éclipsa à l'étage alors que John rejoignait la jeune femme. Il l'invita à s'asseoir à la table de la cuisine, dissimula mal le soupir qui s'échappa de ses lèvres et lui proposa quelque chose à boire qu'elle refusa aussitôt.

– Tu peux m'expliquer cette histoire d'oncle mort ?

– Ecoute… je ne sais pas pourquoi je ne t'ai pas dit la vérité, il y'a beaucoup de choses qui m'échappent ces derniers temps… mais disons qu'il y'a un mois maintenant, j'ai reçu un appel à l'aide anonyme et j'ai décidé d'y répondre. C'était Sherlock, il désigna l'escalier d'un geste de la main, et… voilà.

– Tu aurais tout simplement pu me le dire, John. Tu avais peur de quoi ? Que je te juge ? Parce que ce n'est pas le cas, je trouve formidable ce que tu fais pour lui.

– Je ne sais pas de quoi j'avais peur, Sarah. Vraiment.

– J'aimerai que tu sois honnête avec moi, John. J'ai l'impression qu'on s'éloigne tous les deux. Je t'aime bien et je m'en remettrai si tu ne veux plus de notre relation. Mais je dois te poser la question: est-ce que tu as envie qu'on continue, tous les deux?

– Non. Je crois qu'on en est arrivés au bout de cette histoire, répondit John, après n'avoir réfléchi que deux secondes. Elle voulait une réponse honnête, elle l'aurait. Il n'avait pas besoin d'embellir autour de mots inutiles la réalité.

Elle acquiesça, se leva et lui sourit finalement.

– J'espère qu'on pourra rester amis.

– Bien sûr. Eh, Sarah ? Je ne reprendrai pas les études de médecine. C'est tout simplement pas ma voie.– Tu en es certain ?

– Oui. Certain.

A nouveau, elle hocha la tête. John voyait bien qu'elle était un peu déçue et il la comprenait. Même s'il s'était rendu compte depuis longtemps maintenant que leur relation n'avait plus rien à leur offrir, ça ne voulait pas dire que leur séparation ne le peinait pas. D'autant plus que le torrent d'émotions et de sentiments contradictoires dans lequel il était plongé ne l'aidait pas beaucoup. Il la raccompagna à la porte et avant qu'elle ne parte, murmura:

– Merci Sarah.

Elle ne répondit pas mais lui adressa un dernier sourire. Quand John eut refermé la porte, il s'y appuya en laissant échapper un soupir. Il avait presque réglé tous les non-dits qui le retenaient, en quelques sortes, prisonnier.

Et cela lui faisait un bien fou.


Il fallut plusieurs jours à John pour remettre de l'ordre dans ses pensées, ses sentiments, ses émotions et dans sa vie. D'abord, il appela l'hôpital pour leur annoncer et sa démission et la fin de sa spécialisation. Il prévint ses amis de sa décision et leur promit de tout leur expliquer en détails plus tard.

Et il passa plusieurs jours à cogiter. Ses tout nouveaux sentiments pour Sherlock ne lui posaient pas de problème comme le fait d'être tombé amoureux d'un autre homme l'aurait fait, quelques jours plus tôt. Il n'avait aucun mal à le reconnaître et parfois, il se demandait si le concerné ne le remarquait pas non plus – parce que John passait beaucoup trop de temps à son humble avis, à observer le jeune homme.

Il ne savait pas s'il devait le lui dire. Il se souvenait des mots de Molly, le jour où il l'avait aperçu pour la première fois . J'ai vite compris que c'était pas son genre. Qu'est-ce qu'elle avait voulu dire exactement ? Que Sherlock n'était pas du même bord qu'elle ? Ou qu'il n'était tout simplement pas intéressé par une relation ? John n'en avait aucune idée.

Il dut réfléchir longtemps avant de prendre une décision et pendant ce temps, Sherlock se remettait doucement. Son état dépressif se calmait à mesure que son corps s'adaptait – si on pouvait réellement parler d'adaptation – au manque. Il était toujours faible, fatigué et nauséeux mais il semblait moins abattu, avait même consenti à élargir son hygiène au-delà d'une douche et s'était rasé et John ne l'avait trouvé que plus beau une fois la barbe de plusieurs jours éliminée.Il y'avait quelques autres épisodes de dérangements gastriques mais la vie avait suivi son cours et John était heureux de voir que son ami allait de mieux en mieux. Ils n'étaient, bien sûr, pas à l'abri d'une rechute et c'était même fort probable que cela arrive parce que Sherlock avait été dépendant longtemps, mais l'ex-étudiant en médecine gardait espoir qu'ils s'en sortiraient.

Et plus les jours passaient, plus John s'était convaincu qu'il ne pouvait pas rester sans rien dire. Et peut-être, peut-être s'il était chanceux, Sherlock lui rendrait ses sentiments. Ce soir-là, quand il se coucha, il avait pris sa décision. Il se confesserait demain.

Il ne se doutait pas que Sherlock ne lui en laisserait pas l'occasion.


— Laisse-moi-sortir !

– Non !

Impassible, John resta planté devant la porte, contemplant sans la moindre trace de crainte ou de peur, le Sherlock déchaîné qui tentait par tous les moyens de quitter l'appartement.

– Alors je passerai par la fenêtre.

– Sûrement pas.

Il éloigna le junkie de ladite fenêtre d'un léger coup dans l'épaule, et ce n'était pas franchement difficile au vu de l'état général de son patient. Sherlock ne pesait rien et s'il affirmait savoir se battre – ce dont John ne doutait pas, en témoignait les cicatrices de blessures superficielles qu'il portait sur la poitrine – il n'était clairement pas en état aujourd'hui. Sherlock s'était déjà jeté sur la porte et tenta en vain de l'ouvrir. John, nonchalamment appuyé contre la table de la cuisine, faisait tourner le trousseau de clefs autour de son annulaire.

— Je ne suis pas stupide. Et je vais aller mettre ça hors de ta portée.– Je le retrouverai.

Le ton était sec, cassant, mais John ne se laissa pas impressionner, ou même atteindre. Seul le manque parlait en cet instant.

– Pas dans cet état, non.

Dans un cri de rage, Sherlock balança le premier objet qu'il avait sous la main sur John. L'ancien étudiant se contenta de l'éviter en se baissant. Le junkie était tombé à genoux et dardait un regard larmoyant sur John.

– Tu me fais le numéro du chien battu ? fit John, amusé malgré lui.

– S'il-te-plaît… Il m'en faut… tout de suite.

– Non.

– John… le supplia-t-il, toujours à genoux.

– Ça ne marchera pas. Je suis désolé.

– Je te déteste, hurla-t-il en se relevant et en donnant un grand coup de pied dans la porte. Je te déteste, John !John se détourna soudain. Ça ne devrait pas le toucher tant. Parce que Sherlock ne pensait pas vraiment ce qu'il disait. Pourtant, il n'avait pas pu empêcher son cœur de se serrer aux mots durs et lâchés avec tant de haine du junkie. Soudain, ses paroles semblaient si sincères et John avait beau se répéter qu'il ne le pensait pas, pas vraiment… Il avait dû ravaler ses sentiments au vu des derniers évènements – sa confession pourrait toujours attendre – et il l'avait très bien fait jusqu'à présent mais que Sherlock lui hurle cela avec tant de conviction…

Il redressa la tête et souffla un grand coup. Derrière lui, Sherlock fouillait, à la recherche d'il-ne-savait-quoi. Il devait garder la tête froide. Sinon, jamais ils ne réussiraient.

– Je n'ai pas de double des clefs, Sherlock. Tu te fatigues pour rien.

John ignora le «va te faire voir» indistinct qui franchit les lèvres du junkie et dissimula les clefs entre les pages d'un livre de sa bibliothèque. Un dont il était sûr que Sherlock ne l'ouvrirait jamais.

– Tu rangeras le foutoir que tu as mis, dit-il simplement en s'éloignant.

Il savait qu'il n'y avait rien à faire quand Sherlock était dans cet état de nerfs. Sinon le laisser évacuer et attendre.


– John ?

La porte de sa chambre s'ouvrit dans un grincement timide et la tête de Sherlock apparut à travers l'entrebâillement. John se redressa péniblement en comprenant qu'il s'était assoupi sur son polar et tourna la tête vers le jeune homme dont toute trace d'agressivité avait quitté le regard. Il semblait penaud.

Et couvert de suie, ou en tout cas, d'un dépôt noirâtre.

John, cette fois parfaitement réveillé, se redressa et le rejoignit en quelques enjambées.– Ça va ?

Le junkie acquiesça aussitôt pour le rassurer mais il avait l'air toujours aussi gêné. Il se gratta l'arrière du crâne et détourna les yeux.

– Je… je voulais me faire pardonner de mon comportement tout à l'heure et comme tu dormais… mais les choses ont légèrement mal tourné…

John ouvrit en grand la porte et se dirigea vers le salon, une vague prémonition dans la tête. Et quand il contempla le dépotoir qu'était devenu sa cuisine, il éclata de rire. Il se tourna vers Sherlock qui le contemplait, proprement abasourdi.

– Tu as essayé de faire la cuisine ?

– Euh… oui. Sans doute.

– Pourquoi tu fais cette tête ?

– Je ne m'attendais pas à une telle réaction.

John sourit, essayant tant bien que mal de calmer son fou-rire.

– Tu n'étais pas étudiant en chimie ?– Si. Pourquoi ?

Le jeune homme avait vraiment l'air perdu ce qui ne fit que redoubler l'hilarité de John.

– Parce que la cuisine, c'est ni plus ni moins que suivre un protocole scientifique.

– Je sais ! Mais est-ce que c'est ma faute si tu n'as pas un seul livre de cuisine ?

John rit encore et son hilarité se propagea à Sherlock qui laissa échapper un ricanement malgré lui. John le contempla, soudain subjugué par l'expression sur son visage. Il rougit sans pouvoir s'en empêcher quand Sherlock tourna la tête vers lui. Il s'approcha, sans trop savoir quelle impulsion le poussait à le faire.

– John, quoi qu'il en soit, je… je voulais te dire que…

Il suivait des yeux le mouvement de la main de John qui se dirigeait vers son visage noir de cramé, sans qu'il ne sache pourquoi son cœur s'emballait à mesure que les doigts de l'ex-étudiant se rapprochaient.

– Que… je ne pensais pas ce que je disais. Je ne te déteste pas. Loin de là.

La main de John avait enfin atteint sa joue, y glissa un instant avant de disparaître, récoltant un peu de noir au passage.

– Je vais m'occuper de la cuisine, ok ? Tu devrais aller te laver le visage.Et sur ce, John se détourna, le cœur soudainement gros. Il n'était pas parvenu à aller au bout de son intention. Il ne savait pas pourquoi.

Sherlock resta longtemps planté au milieu du salon, pantois, le cœur battant à se rompre, la sensation de la main de John sur sa peau qui ne disparaissait pas.


Sherlock ne trouvait pas le sommeil. Cela faisait bientôt trente-sept minutes qu'il était allongé sur le dos et qu'il réfléchissait. Il était à peu près certain que quelque chose avait changé dans sa relation avec John. Le jeune homme ne le regardait plus comme avant et ses yeux qui glissaient si souvent sur lui le troublaient plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. Il ne parvenait pas à mettre le doigt sur ce qui était différent, jusqu'aux derniers évènements.

Il savait que les mots qu'il avait eus, mots qui avaient dépassé sa pensée, plus tôt dans la journée, avaient blessé John. Lorsque sa crise d'hystérie avait passé, il s'était senti coupable de lui avoir fait du mal et avait tout de suite voulu s'excuser mais John s'était endormi. Alors il avait cherché un moyen de se faire pardonner et c'est comme ça qu'il s'était retrouvé à vouloir préparer le dîner.

Et puis l'accident qu'il pensait avoir mis un terme à la patience de John avait provoqué une réaction toute autre. John l'avait touché, mais pas comme il le faisait d'habitude. La caresse dont il l'avait gratifiée était tout autre et elle avait eu le don de faire s'arrêter le cours des pensées de Sherlock.

Et alors qu'il y repensait, il songea que ça n'était pas le genre de choses que l'on faisait avec ses amis. Et s'il menait ses déductions à leur terme, il devait conclure que John le considérait comme plus qu'un ami. Restait à savoir quelle forme prenait le «plus». Ça aurait pu être un frère mais, malgré la relation étrange qu'il entretenait avec Mycroft, Sherlock savait que ça n'était pas non plus gestes courants entre les fratries. Les étreintes réconfortantes, les paroles rassurantes, oui, mais pas ça.

Ne restait alors qu'une solution et elle effrayait Sherlock. John l'aimait. De l'amour de ceux qui fondaient des familles ensemble. La chose lui paraissait pourtant hautement improbable et même dans un des rares moments de lucidité – dans lequel il était en ce moment – des derniers jours, cela semblait impossible. Comment John aurait-il pu l'aimer de cette façon ? Comment aurait-il pu l'apprécier pour ce qu'il était, lui qui n'avait jamais vraiment connu l'amitié ou l'affection en-dehors du cocon familial ?

Et pourtant, les signes ne trompaient pas.

Mais que ressentait-il, lui ? Est-ce que ça avait de l'importance, parce que si John savait, est-ce qu'il continuerait de l'aimer ?

Sherlock ne savait pas où il en était. Il savait reconnaître les signes de l'attirance physique et n'en avait pas spécialement été atteint, mais pourquoi son cœur s'emballait-il en présence de John, quand leurs peaux entraient en contact? Pourquoi avait-il si peur de le perdre ? Pourquoi craignait-il tant d'être séparé de lui ? Est-ce que c'était de l'amour ? De l'amitié ? Autre chose ? Il n'en savait rienEt à qui pouvait-il demander ?


Il s'installa une drôle d'ambiance au 221B les jours qui suivirent. Une tension étrange tandis que ses deux habitants ne cessaient de s'interroger sur ce qui leur arrivait, sur les sentiments, si nombreux qui les traversaient.

Les seuls moments où tout redevenait comme avant, c'était lorsque Sherlock était victime de nouvelles crises. Chaque fois moins intenses, moins longues que les précédentes. Mais le manque au creux de son être le brûlait, le brûlait comme autant de fers chauffés à blanc, pourtant, malgré ses suppliques, John ne cédait pas et il ne tentait pas de s'enfuir pour alléger sa douleur, ses tremblements.

Parce qu'il voulait que John ait eu raison de lui faire confiance. Parce qu'il ne voulait pas voir s'éteindre cette lueur dans ses yeux quand il le regardait.

Alors il souffrait et John regardait, impuissant, brûlant de le serrer au creux de ses bras pour lui dire que tout allait bien, brûlant des sentiments qu'il contenait parce qu'il ne savait jamais quand serait le bon moment pour lui avouer.


Les semaines passaient, lentement, doucement et les crises s'espaçaient de plus en plus.

John, lui, avait enfin pris le temps d'expliquer à ses amis ce qu'il avait fait, sa décision d'arrêter définitivement ses études, il avait abordé très brièvement sa dispute avec son père – sans pour autant entrer dans les détails – à savoir les coups qu'il avait reçus – et, plus important encore, il leur avait parlé de Sherlock. Molly n'avait guère paru surprise et semblait ravie – et un peu décontenancée – que le jeune homme ait accepté son aide et Greg avait fini par faire le rapprochement entre le junkie qui traînait sur les scènes de crime et celui que John aidait. Seul Mike lui avait conseillé d'être prudent parce qu'on devait toujours se méfier de ce genre de personnes. John avait retenu la remarque bien sentie qui avait glissé jusqu'à ses lèvres. Peu après, lorsqu'ils étaient seuls, Greg avait demandé à John si c'était ce qui expliquait pourquoi son dossier avait été complètement dérangé le soir où il était venu. L'ex-étudiant avait rougi jusqu'à la racine des cheveux en guise d'aveu, et depuis, le policier proposait à John de fournir des pièces à conviction à Sherlock pour occuper son esprit de moins en moins accaparé par les crises et de plus en plus susceptible de lui rappeler le manque. John avait accepté et peu à peu, Sherlock était devenu le consultant officieux – et clandestin – numéro un de Scotland Yard et les talents combinés de Sherlock et de Greg mettait ce dernier en bonne passe d'être promu Detective Inspector sous peu, et de devenir donc l'un des plus jeunes à atteindre ce poste.

Le brasier au creux de l'estomac de Sherlock, brasier qu'il pensait inextinguible quelques jours plus tôt, perdait de son intensité et le jeune homme se surprenait à croire qu'un jour, il pourrait définitivement s'éteindre. Mais le manque était toujours là, tapi et il l'ignorait comme il le pouvait. Tout comme ses démons. Mais eux étaient bien plus difficiles à faire taire maintenant que toutes ses capacités étaient presque revenues dans leur meilleure passe. Parce que lorsqu'il n'était pas occupé à aider la police, son cerveau ne s'arrêtait pas pour autant. Sherlock errait dans son Palais Mental – plus ou moins en reconstruction – et il risquait toujours plus d'ouvrir des portes dont il ne se souvenait pas du contenu et dont il ne voulait en aucun cas le connaître. Parce qu'il pourrait tomber sur elle et là, il n'était pas certain de pouvoir résister à la tentation de l'oubli. Et tous ses efforts seraient vains, il perdrait la confiance de John, il perdrait John et il retrouverait le statu quo qui régissait sa vie jusqu'alors.

Alors Sherlock se tenait aussi éloigné qu'il le pouvait de ses pensées. Ça, c'était quand John était là. Il y'avait toujours des données à récolter sur le jeune homme, sur leur relation et cela avait le mérite de le tenir occupé. Mais quand il n'était pas là… il était toujours près d'ouvrir une porte et de laisser déferler la vague portée par le vent d'Est.

Sherlock écrasa les touches du piano avec violence et si son cœur ne battait pas si fort, il aurait grimacé de la fausse note qu'il venait de faire. Dans son esprit, le vent avait ouvert avec violence la porte et il ne pouvait qu'entendre, qu'écouter ce qu'il avait si souvent tenté d'oublier.

I that am lost, oh who will find me?

[Moi qui suis perdue, oh qui viendra me trouver]

Deep down below the old beech tree

[Profondément enfouie sous le hêtre]

Help, succour me now the east wind blow

[Aide-moi, viens à mon secours, le vent d'Est souffle]

Sixteen by six, brother, and under we go!

[Seize par six, mon frère, et on descend !]

Be not afraid to walk in the shade

[N'aie pas peur de marcher dans l'ombre]

Save one, save all, come try!

[Sauve-en un, sauve-les tous, allez essaie !]

My steps – five by seven

[Mes pas – cinq par sept]

Life is closer to Heaven

[La vie est plus proche du Paradis]

Look down, with dark gaze, from on high

[Regarde en bas, ton regard noir, depuis là-haut]

Without your love, he'll be gone before

[Sans ton amour, il disparaîtra à jamais]

Save pity for strangers, show love the door

[Garde ta pitié pour les étranges, montre-leur la porte de l'amour]

My soul seek the shade of my willow's bloom

[Mon âme cherche les nuances des bourgeons de mon saule]

Inside, brother mine –

[A l'intérieur, mon cher frère –]

Let Death make a room.

[Fais une place à la Mort]

Before he was gone – right back over my hill

[Avant qu'il ne soit parti – droit derrière ma colline]

Who now will find him?

[Qui le trouvera maintenant ?]

Why, nobody will

[Pourquoi, personne ne le peut]

Doom shall I bring to him, I that am queen

[Dois-je lui porter sa perte, moi qui suis reine]

Lost forever, nine by nineteen. [3]

[Perdue à jamais, neuf par dix-neuf]

Il se mit à trembler, tandis qu'en boucle, la voix, douce et claire, cette voix d'enfant, frêle et fragile, chantait encore et toujours les mêmes couplets, les mêmes refrains, tandis qu'il était poussé, malgré lui, vers cette porte, dans cette pièce où tout se rejouait, trop vite pour qu'il ne les voit, mais pas assez pour qu'il ne comble les trous. D'autres fausses notes échappèrent au piano alors que son souffle se faisait court, qu'il ne parvenait plus à avaler un gramme d'air, comme si la pièce en était soudain dénuée, alors que son cœur s'engageait dans une course folle, alors que sa tête explosait de souvenirs et alors que la voix ne cessait de répéter, lancinante, douloureuse, déchirante…

I that am lost, oh who will find me?

[Moi qui suis perdue, oh qui viendra me trouver]

Deep down below the old beech tree

[Profondément enfouie sous le hêtre]

Help, succour me now the east wind blow

[Aide-moi, viens à mon secours, le vent d'Est souffle]

Sixteen by six, brother, and under we go!

[Seize par six, mon frère, et on descend !]

–Non, non… s'entendit-il gémir par-dessus les battements fous de son cœur. Non… Non, non, non, non…

Ses coudes remplacèrent ses mains sur le clavier alors que ces dernières venaient encadrer sa tête, enserraient, son crâne, telles des griffes s'enfonçant dans la peau, emmêlant les cheveux. Les tremblements s'aggravaient et le monde n'existait plus autour, noyé dans un flou indistinct de voix et d'images qu'il n'arrivait plus à distinguer. Il s'effondra contre le piano. Tout tournait autour de lui et pourtant, il était figé, incapable de bouger.I that am lost, oh who will find me?

[Moi qui suis perdue, oh qui viendra me trouver]

Deep down below the old beech tree

[Profondément enfouie sous le hêtre]

Help, succour me now the east wind blow

[Aide-moi, viens à mon secours, le vent d'Est souffle]

Sixteen by six, brother, and under we go!

[Seize par six, mon frère, et on descend !]

– Sherlock ?

Il ne l'entendit même pas. Tout était trop flou. Tout n'était qu'un fouillis impossible à démêler. John se précipita vers Sherlock, posa une main sur son épaule ce qui lui valut un violent coup de poing qu'il évita in extremis.

– C'est moi, Sherlock, c'est John. C'est juste John.Le regard fou du jeune homme ne semblait pas le voir, pas vraiment, alors John, prudent, approcha de nouveau une main vers lui. Cette fois, Sherlock ne se déroba pas au contact, mais il ne semblait pas calmé pour autant. John, toujours précautionneux, s'assit près de lui, ne pouvant manquer le tremblement compulsif dont il était agité en cet instant, dont sa main était, malgré elle, victime.

– Doucement, doucement. Reprends-toi, Sherlock. Respire. Tu peux le faire, je sais que tu peux le faire.

Il répéta ces quelques mots plusieurs fois, de longues minutes, sa main toujours sur l'épaule de Sherlock, comme une ancre à laquelle il pouvait se raccrocher. Peu à peu, il vit la respiration ralentir, se stabiliser, les tremblements devenir moins intenses. Il ne cessa pas de lui parler d'une voix douce et ferme à la fois, de lui faire savoir qu'il était là et à mesure, le regard se fit moins fou, plus présent et finalement, Sherlock le regarda.

L'instant d'après, un torrent s'évadait de ses yeux et il se jetait dans les bras de John qui le serra contre lui avec un temps de retard, sans pouvoir empêcher son cœur de s'arrêter, d'hésiter et de repartir de plus belle. La tête de Sherlock reposait sur son épaule et ses cheveux, presque redevenus entièrement noirs à présent, lui chatouillaient le menton. Sherlock semblait s'être accroché à lui comme un noyé à sa planche de salut, ses doigts s'enfonçaient dans le t-shirt de John – qui se doutait qu'il aurait des marques dans le dos à présent – et l'ex-étudiant pouvait sentir, presque entendre, son pouls désordonné. Il resserra mieux encore son étreinte autour du frêle jeune homme, l'envie irrépressible d'embrasser la surface de son crâne, de caresser ses cheveux. Il n'en fit rien pourtant. Il ne se pardonnerait jamais de profiter de la situation.

– Je l'ai tuée… je l'ai tuée… je l'ai tuée… gémit soudain Sherlock, au milieu des sanglots qui ne se tarissaient pas.

–Chut… tu dis n'importe quoi, murmura John en reposant son menton contre le haut du crâne de son ami.

– Non. Non, c'est la vérité.

Sherlock se détacha de son étreinte pour plonger un regard rouge de larmes dans le sien. Il semblait on ne peut plus sincère et John ne comprenait pas. Il ne comprenait pas de quoi il parlait, de quel crime il pouvait bien s'accuser, il ne comprenait pas cette culpabilité, gouffre immense dans ce tumulte gris, dans cet orage qu'étaient devenues ses iris.

– Je l'ai tuée… répéta-t-il.

Sa voix se brisa et c'était comme si dix milles éclats de verre perçaient simultanément le cœur de John.– Tu es incapable de faire du mal à qui que ce soit.

John en était convaincu et il ne pouvait pas, il ne pouvait pas croire que Sherlock ait pu ôter la vie à qui que ce soit. C'était impossible. Pourtant, une larme roulant sur sa joue, larme que John voulait désespérément cueillir, faire disparaître, Sherlock sourit tristement.

– Je t'avais dit que tu n'aimerais pas ce que tu découvrirais.

Sherlock inspira. Il se détacha totalement de John et, fuyant son regard, regardant ses mains, il entama son récit.

– Je… j'avais une sœur. Tu m'as dit un jour que tu me trouvais brillant mais tu ne l'as pas connue à elle. Elle… elle était d'une intelligence si pure et si rare… Mycroft disait qu'elle était incandescente et c'est exactement ce qui la décrivait le mieux. C'était un feu inextinguible d'intelligence, de fureur de vivre et d'apprendre… J'étais peut-être plus âgé qu'elle mais c'est moi qui l'admirais. On était inséparables et c'est sûrement parce que nous étions les seuls à nous comprendre. Les autres enfants… je pense que tu peux te douter de ce qu'ils nous faisaient… mais… on était ensemble et c'est tout ce qui comptait. Mycroft était jaloux, souvent, de nous voir si proches. On avait tant de choses en commun… la même passion pour la musique – c'est elle qui m'a appris à jouer… à jouer du violon…

Sherlock marqua une pause. John était certain que c'était parce que sa voix s'était brisée.

– La même passion pour les sciences, pour les mystères, pour les pirates, il fut un temps. La même envie d'apprendre et de tout comprendre. Lorsque je suis entré à l'école, Eurus l'a très mal vécu et elle a insisté des centaines de fois pour m'y rejoindre. Pour moi, c'était un enfer, parce qu'elle n'était pas là mais nos parents refusaient de céder à ses caprices. Ils voulaient que nous ayons une scolarité normale, pas comme Mycroft qui est entré au lycée à l'âge de douze ans. Je peux t'assurer que l'école n'a jamais été une partie de plaisir et les seuls moments où je me sentais complet… c'est quand on se retrouvait.

Sherlock déglutit mais il se borna à continuer son récit.

– On était si proches qu'on pouvait tenir des conversations sans un mot, tous les deux. Ça énervait beaucoup les autres. On s'en fichait. La seule chose qu'on a jamais partagée avec Mycroft, c'est les déductions. Eurus l'a très vite surpassé et je ne l'ai plus écouté lui. Et puis je suis entré au lycée. Elle était encore en 3ème. Et j'ai rencontré ce garçon, Victor, il était en terminale. Il s'est montré gentil, compréhensif et pour la première fois de ma vie, j'ai pensé que je pouvais ne pas être seul, ne pas sentir ce manque cruel de ma sœur… Il a été mon premier véritable ami et jamais quelqu'un ne m'a traité comme il le faisait. Je crois que j'étais naïf et… je me suis éloigné d'Eurus, pour rester avec Victor. Elle ne comprenait pas, elle ne comprenait vraiment pas pourquoi je m'intéressais à un autre qu'elle… Elle a toujours été très possessive, en particulier quand j'étais dans l'équation. Je la voyais qui essayait de… de récupérer mon attention, mon affection, par tous les moyens. Mais je l'ignorais. J'étais trop… j'étais trop… Victor occupait trop mes pensées.

– Tu étais amoureux, murmura John, prenant la parole pour la première fois depuis le début de sa confession.Sherlock releva la tête, le contempla un instant.

— Peut-être, je ne sais pas. Sans doute… je n'ai jamais compris ce qui m'arrivait. Mais Eurus ne le supportait pas. Elle ne supportait plus mes absences et je ne voyais rien, je ne voyais pas qu'elle dépérissait à vue d'œil, qu'elle s'enfermait dans sa chambre, qu'elle semblait avoir une idée fixe. Mes parents n'arrivaient pas à lui arracher un mot. Mycroft non plus. J'étais le seul à qui elle aurait parlé mais…

Une larme roula sur sa joue.

– Mais je n'étais pas là.

John saisit sa main, doucement et il la serra entre ses doigts, comme puisant la force d'achever son récit.

– Quand je suis rentré ce soir-là… mes parents étaient dans tous leurs états. Eurus avait disparu et personne ne l'avait vue depuis le matin. Elle n'était pas allée en cours, elle était partie de la maison, mais pas revenue… Ils étaient prêts à appeler la police mais Mycroft refusait. Il disait… il disait qu'ils ne savaient pas ce qu'elle avait pu faire et… et que si… s'ils la retrouvaient, ils pourraient l'enfermer. Ses névroses… ses névroses pouvaient lui faire faire des choses horribles. Je t'ai dit qu'elle avait disséqué notre chien pour comprendre comment fonctionnait les organes ?

Sherlock essuya une nouvelle larme d'un geste rageur. John, au creux de la main qu'il tenait toujours, sentait que son pouls s'emballait de nouveau, que les tremblements, encore faibles, revenaient.

– Bizarrement, j'ai su aussitôt où chercher… Je suis monté à l'étage, sans un mot, et je suis entré dans ma chambre. Il y'avait une enveloppe sur le lit, avec mon nom dessus. Ça venait d'elle. Je suis descendu en ouvrant l'enveloppe. A l'intérieur… il n'y avait qu'une cassette. Je l'ai introduite dans le lecteur… Elle… elle s'était enregistrée. C'était une comptine, une comptine toute simple qu'elle avait écrite. Je me souviens des larmes de ma mère quand elle a entendu sa voix… Mycroft a dit que c'était une énigme et qu'elle m'était destinée. Parce que tout avait toujours un rapport avec moi pour Eurus. Il… il a dit qu'il fallait pas appeler la police… qu'Eurus avait encore rien fait mais que c'était à moi de la trouver sinon… sinon les choses pourraient être encore plus graves…

Sa voix se brisa au beau milieu de sa phrase, une larme roula sur sa joue, suivie d'une autre et encore une autre. Cette fois, la retenue abandonna John pour de bon et il se rapprocha, essuya du bout des doigts les perles d'eau qui inondaient le visage de Sherlock.

– Ils n'auraient jamais dû l'écouter… parce que je n'ai pas résolu l'énigme… et qu'on a jamais retrouvé Eurus. Tu entends, John ? s'écria-t-il soudain, les yeux débordant de larmes, la voix brisée. Tu entends ? On l'a jamais retrouvée malgré toutes les battues que la police a organisé, malgré tous nos efforts, elle est restée introuvable et c'est ma faute. Elle est morte et c'est ma faute…– Sherlock…

– Ne me dis pas que je n'en sais rien.

Il le foudroya presque du regard et puis entonna, sanglotant:

Without your love, he'll be gone beforeSave pity for strangers, show love the doorMy soul seek the shade of my willow's bloomInside, brother mine –Let Death make a room.

Sherlock tourna la tête vers John. Les larmes roulaient à flots sur ses joues.

– Je l'ai tuée, John. Je l'ai tuée.– Tu ne l'as pas tuée, Sherlock. Ça n'est pas ta faute, dit John en essuyant les larmes, de nouveau.

Il laissa sa main reposer sur la joue de Sherlock, la caressa du bout des doigts avant de la laisser retomber.

– Si. J'aurais dû être là. J'aurais dû voir qu'elle avait besoin de moi. J'aurais dû…

John lui releva la tête, le força à le regarder.

– Eh. C'est pas ta faute, d'accord ? Ta sœur ne voudrait sans doute pas que tu te sentes coupable comme ça.

– Comment tu peux encore me soutenir après ce que je t'ai dit ?

John lui adressa un regard éloquent.

– Tu avais quinze ans à peine, Sherlock. T'étais qu'un gosse et tu l'as dit toi-même, elle était trop intelligente. Tu n'y es pour rien.

Il marqua une pause.

– S'il-te-plaît, il faut que tu me croies.Pendant un moment, un long moment, John crut qu'il allait simplement se lever et disparaître. Et puis il acquiesça, doucement. John relâcha le souffle qu'il n'avait pas eu conscience de retenir.

– Et ensuite ? demanda doucement l'ex-étudiant.

– J'ai voulu chercher… du réconfort, je suppose. Je suis allé voir Victor. Il m'a proposé un joint et à l'époque, je n'avais aucune idée de ce que c'était. La sensation était tellement agréable… Pendant l'espace d'un instant, j'oubliais toute la culpabilité que j'avais sur le dos. Et peu à peu, il m'a proposé de plus en plus fort. Jusqu'à la cocaïne. Il a attendu que je sois complètement accro pour me demander de le payer. Je me suis senti trahi parce que même camé jusqu'à l'os, j'étais capable de comprendre que depuis le début, je n'étais qu'une cible facile pour ses magouilles. Il ne m'avait jamais considéré comme un ami, tous ses compliments, toutes ces choses qui avaient fait que je l'appréciais… C'était du vent. Et ma sœur était morte à cause de ça.

Sherlock marqua une pause. La froideur, l'indifférence avec laquelle il narrait cette partie-là de sa vie fit mal à John. Parce que c'était la défense qu'il érigeait quand quelque chose le blessait au plus profond de son être. Il avait dû aimer ce Victor d'un sentiment puissant. Bizarrement, John ne s'en sentit même pas jaloux. Juste incroyablement triste et en colère contre ce garçon qui avait brisé le cœur déjà bien amoché d'un jeune homme exceptionnel.

– Je m'souviens pas bien de tous les détails mais je crois que j'ai déraillé. Je me suis jeté sur lui et j'ai dû le tabasser parce qu'une fois que je suis revenu à moi, il était inconscient, le visage en sang. J'ai pris toute sa came, je me suis isolé et je l'ai laissé là avant de tout m'injecter dans les veines. Tu te doutes que j'ai fait une belle overdose. J'ai failli y rester. Mycroft m'a retrouvé et il nous a tous les deux transférés à l'hôpital, sans oublier d'appeler la police qui se chargerait du cas de Victor une fois qu'il serait en état de répondre devant une cour pour m'avoir mis en danger alors que j'étais encore mineur. Je pense qu'il croupit encore derrière les barreaux. J'ai passé presque un an en désintox et j'ai terminé mes études à distance, là-bas. Une fois sorti, il a dû se passer un mois avant que je ne rechute. Je ne voulais pas arrêter. Depuis, j'ai enchaîné les disparitions, les squats, les overdoses et les cures, je suis allé à la fac trois semaines avant de disparaître de nouveau. C'est la première fois que Mycroft ne me retrouve pas.

Il y'eut un long moment de silence. Il y'avait des dizaines de questions qui se bousculaient dans la tête de John mais il ne savait pas s'il pouvait les poser.

– John… tu ne sais pas ce que tu as changé dans ma vie.

Le ton était différent cette fois. John essaya d'accrocher son regard mais il gardait la tête obstinément baissée.

– C'était une erreur qui t'a mené à moi et tu as tout bouleversé. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai accepté ce pari avec toi ou si, peut-être, je crois que tu es la première personne après Eurus à attirer mon attention, à vraiment l'attirer. Tu m'intriguais et j'avais envie de percer le mystère que tu étais. Tu me stimules. J'étais certain que tu ne me tiendrais pas occupé longtemps et que je pourrais vite retourner à la facilité, celle d'oublier et pourtant… je ne sais pas ce que tu m'as fait mais… je n'avais pas retouché à un instrument depuis sept ans. Je n'ai plus fait confiance à qui que ce soit depuis autant de temps…

Cette fois, Sherlock le regarda.– Et j'ai tellement, tellement peur de m'être trompé à ton sujet, de…

D'avoir refait la même erreur qu'avec Victor, disaient ses yeux.

– Je te promets que ce n'est pas le cas, murmura John en prenant son autre main.

Sherlock lui sourit. John n'aimait pas ce sourire mélancolique, triste, apeuré. Il aurait voulu le faire disparaître, là, maintenant.

– Je te le jure.

– Merci.

Je ne veux pas te perdre, avouait à nouveau le regard orage. Tu ne me perdras pas, répondit John, tout aussi silencieusement.


Sa confession semblait avoir vidé Sherlock de toutes ses forces. Il dormit le reste de la journée. John, malgré tout ce qu'il avait dit, resta longtemps à méditer toute cette histoire. Il désapprouvait, évidemment, la solution qu'avait trouvé Sherlock à sa douleur mais il comprenait pourquoi il l'avait fait. Et surtout, s'il ne savait pas l'enfoiré qui l'y avait poussé en prison, il se serait fait un plaisir de le retrouver et de s'occuper de son cas.

Il n'aurait jamais cru que Sherlock cachait une telle histoire, portait une telle tragédie et surtout, qu'elle l'avait poussé à faire ce qu'il avait fait. Il avait toujours plus ou moins cru que le jeune homme se forçait à ne pas ressentir, ou du moins, à ressentir le moins possible, que toutes les fois où il avait craqué dans ses bras n'étaient que des résultantes tout à fait normales de sa désintoxication. Il s'avérait en fait que Sherlock ressentait trop et trop fort et que c'était pour cela qu'il avait commencé à se droguer. Pas pour stimuler ou éteindre son cerveau hyperactif, juste pour ne plus rien ressentir.

Et cela rendait son histoire plus triste encore. John aurait aimé effacer sa douleur mais il savait cela impossible. En revanche, il pouvait peut-être l'atténuer. En le débarrassant de sa culpabilité.Il passa donc l'après-midi sur Internet, essayant désespérément de trouver des coordonnées. Il n'avait besoin que d'un numéro, un seul numéro de téléphone pour soulager deux âmes: l'une inquiète et sans doute depuis plus d'un mois à présent, l'autre rongée par le remords.

Il finit par trouver un vieil article de journal daté d'il y'a deux ans et découvrit que la personne qu'il recherchait travaillait au MI6. Ce qui rendait sa recherche un peu plus compliquée que prévu. Et ce qui expliquait aussi beaucoup de choses, notamment la nécessité de se cacher de Sherlock.

[15h16] – Expédié – Dis la grande hackeuse, pirater le MI6, c'est dans tes cordes ?[15h23] – Harry – Je peux savoir pourquoi tu me demandes un truc pareil ?[15h24] – Expédié – J'ai besoin d'un numéro de téléphone.[15h24] – Harry – Au MI6 ?[15h24] – Expédié – Yep.[15h25] – Harry – Tu as de la chance que je sois une employée modèle et que j'ai terminé ma journée avec une heure d'avance. Je vais voir ce que je peux faire. Tu cherches qui ?[15h25] – Expédié – Quelqu'un qui s'appelle Mycroft Holmes et qui a presque le même numéro que moi.


Il fallut moins de quarante-cinq minutes à Harriet pour lui transmettre les coordonnées de Mycroft Holmes. John la remercia une demi-douzaine de fois et, fébrile sans même trop savoir pourquoi, il composa le numéro sur le clavier. Le téléphone sonna dans le vide quelques secondes avant que ne retentisse la tonalité et qu'une voix féminine n'interroge:– Allô ?

De prime abord, John se dit que sa sœur s'était tout simplement trompée et il envisagea de s'excuser du dérangement mais finalement, il dit, incertain:

– J'aimerai parler à Mycroft Holmes.

Qui le demande ?

– Je suis John Watson. C'est au sujet de son frère. C'est important.

Il y'eut un instant de silence si long que John crut que la secrétaire lui avait simplement raccroché au nez.

– Vous êtes toujours là ? demanda-t-il, se sentant quelque peu idiot.

Je vous passe Mr Holmes.

Il eut à peine le temps de comprendre ce qu'on venait de lui dire qu'une voix froide et aristocratique demandait – en essayant tant bien que mal de masquer son inquiétude:

Qu'arrive-t-il à Sherlock ?– Il va bien, le rassura aussitôt John. Du moins, il est en bonne santé.

Qui êtes-vous ?

Le ton redevenu complètement froid, presque désintéressé, troubla John qui resta muet une demi-seconde.

– Je suis John Watson. Et je pense que vous devriez vous asseoir et vous faire porter une tasse de thé parce que ce que j'ai à vous dire risque d'être long.

L'autre acquiesça à mi-voix et John attendit qu'il soit prêt à l'écouter pour tout lui narrer depuis le début, l'erreur de numéro, le SMS, les échanges, parfois à des heures incongrues, et puis le bad trip de Sherlock et son arrivée dans l'appartement de John, les débuts difficiles de la désintoxication. Il passa cependant sous silence son père et leur confrontation et ses sentiments pour Sherlock. Mycroft l'écouta longtemps, sans dire un mot, sans l'interrompre et ce fut seulement quand John eut terminé qu'il reprit la parole.

Il vous a fait confiance ?

Les premiers mots prononcés par le frère de Sherlock après son long récit surprirent John qui, de nouveau, resta muet. Mais la surprise dans la voix de son interlocuteur n'était pas feinte.

– Oui, enfin, je suppose…

J'ignore ce que vous avez fait, Mr Watson, pour que mon frère vous laisse entrer dans sa vie, mais je dois vous avouer que c'est quelque chose de rare.

John rougit à l'autre bout du fil et balbutia quelque chose qui n'avait aucun sens. Lorsqu'il eut repris ses esprits, il déclara:– J'ai pensé que je devais vous mettre au courant.

Et je vous en remercie. Il y'a autre chose ?

– Oui, en fait. Sherlock… Sherlock m'a parlé d'Eurus. De votre sœur.

Le silence qui suivit sa déclaration sembla durer un siècle à John. Un siècle de froid glacial, d'atmosphère lourde, tendue. L'ex-étudiant prit son courage à deux mains et brisa la glace:

– C'est pour ça que je vous appelais.

Il n'y avait toujours aucune réaction à l'autre bout du fil mais bizarrement, c'était comme si John l'entendait retenir sa respiration.

– Il est rongé par la culpabilité. Et je pense qu'il a besoin de s'en défaire et j'ai pensé que… qu'il devrait reprendre cette énigme qu'elle lui a laissé, la résoudre. Et retrouver Eurus. Il serait en paix et vous aussi. Je pense sincèrement qu'il a besoin de ça pour aller de l'avant et tant qu'il n'aura pas tourné la page… toutes les cures du monde ne pourraient rien y faire. Mais… vous le connaissez mieux que moi et j'ai besoin de votre avis. Vous êtes toujours là, Mr Holmes ?

Oui. Je suis toujours là.

– Et donc ?

A une condition.– La… quelle ? fit John, pas certain d'avoir tout compris.

Il doit aller au bout de cette cure, avec vous. Lorsque vous serez certain qu'il ne replongera pas pour toute autre raison que sa culpabilité, il pourra résoudre cette énigme. Et je serais là, à Musgrave.

– Très bien. Merci, Mr Holmes.

Merci à vous.


– Sherlock ?

Le jeune homme remua dans son sommeil, se retourna et papillonna des paupières avant de poser des yeux ensommeillés sur John.

– Mmh…

– Je… viens de parler à ton frère.

Cette fois parfaitement réveillé, Sherlock se redressa comme un diable hors de sa boite et plongea son regard dans celui de l'ex-étudiant.

– Tu as quoi ?– Du calme, je voulais simplement lui parler d'une idée. Et lui dire que tu allais bien. Pas besoin d'être doué en déductions pour comprendre qu'il s'inquiète pour toi.

Sherlock lui tira la langue dans une attitude des plus puériles qui, bizarrement, fit rater un battement au pauvre cœur de John, mis à rude épreuve à chaque fois que le jeune homme se trouvait dans les parages.

– Quelle idée ? demanda finalement ledit jeune homme.

– J'allais t'en parler.

John se mordit la lèvre. Soudainement, il ne savait pas comment aborder le sujet. Il avait peur de la réaction de son ami. Il avait peur que le sujet soit redevenu tabou.

– John ?

Le susnommé prit une longue inspiration avant de se lancer.

– Est-ce que tu voudrais retrouver ta sœur ?

– Elle… elle est morte, John.

Le ton était bas, voulant sans doute passer pour indifférent mais John ne s'y laissa pas prendre.– Je sais. Ce que je veux dire… c'est venir à bout de cette énigme qu'elle t'a laissé. La retrouver pour la laisser partir. Tu comprends ?

Il médita ses paroles un instant et John vit passer sa réflexion dans ses yeux avant que doucement il n'acquiesce.

– Tu es d'accord ?

– Oui. Oui.

– Ton frère n'a posé qu'une condition. Il veut que tu termines ta désintox. Ensuite il sera avec toi.

– Et toi ? Tu seras là ?

Sherlock avait posé la question avec le ton le plus innocent, le plus détaché de sa collection mais il avait détourné le regard. John sourit et prit sa main dans la sienne.

– Bien sûr. Si tu veux de moi.


Il fallut encore quelques mois pour que Sherlock ne vienne à bout de son addiction. Il y'eut d'autres crises, des disputes parfois mais elles ne duraient jamais bien longtemps. John n'avait toujours pas trouvé le moment – et le courage s'il devait être honnête avec lui-même – de confesser ses sentiments à Sherlock. Il se demandait s'il le ferait un jour. Parce que Sherlock voyait-il en lui quelque chose d'autre qu'un ami ? Est-ce qu'il ne croirait pas que John l'avait aidé simplement parce qu'il attendait ce genre de relations en retour ? John avait si peur de mal faire, de se tromper, de le brusquer qu'il en était paralysé et incapable de lui livrer ses sentiments. Il se sentait ridicule. Il n'avait jamais eu de mal avant mais le fait était qu'avant, ça n'avait jamais eu autant d'importance.

Mycroft était venu à l'appartement une fois – officiellement pour porter des affaires à son frère et parmi celles-ci, il y'avait un magnifique Stradivarius qui valait sûrement une fortune – officieusement pour vérifier que John ne voulait aucun mal à Sherlock qui l'avait d'ailleurs chassé à grands renforts de cris et sans un remerciement, ce qui avait fini par rameuter Mrs Hudson, laquelle avait eu l'air ravi de découvrir que John s'était trouvé un colocataire.Sherlock avait mis quelques jours avant de timidement retoucher à son violon. Et lorsqu'il avait fini par en rejouer, John s'était vite rendu compte qu'il ne lui avait pas menti. Ce qu'il parvenait à faire avec l'instrument était d'une beauté inouïe.

Au fil des semaines, Greg avait fini par les inviter sur les scènes de crimes en tant que consultants, ce qui alimenta l'imaginaire de John qui reprenait lentement mais sûrement le court texte qu'il avait rédigé pour le transformer en polar. Sherlock était toujours aussi élogieux au sujet de sa prose mais John ne s'en offusquait plus. Il trouvait même ça drôle.

Et puis l'ex-étudiant avait fini par décréter que Sherlock était prêt à affronter son passé. Le manque s'était estompé et il avait repris assez de forces et d'énergie. Il brûlait d'enfin résoudre ce mystère de son adolescence qui le hantait depuis plus de sept ans.

Alors ils avaient fait leurs valises, Mycroft s'était chargé de prévenir leurs parents de leur venue imminente et John s'apprêtait à plonger dans l'enfance de son ami qui l'attendait devant la porte. Il ne l'entendit pas arriver et timidement, John posa une main sur son épaule. Sherlock sursauta.

– Prêt ?

Il acquiesça.

– Puisqu'il le faut.

–Tu vas t'en sortir.

– Je sais. Tu es là.

Et la chose, dite sur un tel ton d'évidence, eut le don de figer John sur place alors que Sherlock descendait avec leurs valises vers la berline envoyée par son frère. Il ne le rejoignit qu'après avoir été appelé trois fois, toujours aussi perdu.


Si le trajet jusqu'à la gare se passa sans accroc, Sherlock commença à montrer des signes de nervosité à mesure que le train se rapprochait de sa ville natale. Il regardait par la fenêtre l'air de rien mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir son dos trop droit, ses épaules trop hautes et son pied qui battait une mesure trop rapide pour n'être qu'une tentative de passer le temps. D'autant plus qu'il ne s'était pas plaint depuis le début du voyage et, au vu de sa haine de l'inactivité, c'était inhabituel.

– Eh. Ça va bien se passer, tu sais ? tenta John sans être vraiment certain que cela allait le rassurer.

– Je ne les ai pas vus depuis plus d'un an. Mes parents. Généralement je les évite parce qu'ils sont ennuyants mais Mycroft me force toujours à leur faire savoir que je suis vivant…

Il ne finit pas sa phrase mais John n'en eut pas besoin. Il se contenta de se lever et de rejoindre la banquette où Sherlock était assis avant de serrer doucement son bras entre ses doigts. Sherlock tourna la tête vers lui.

– Ils seront tout simplement heureux de te revoir. Tu n'as pas à t'en faire.

– Mycroft leur a dit pourquoi on venait ?

–Je ne sais pas.

Ça n'était pas pour rassurer le jeune homme, John pouvait le voir à son expression. Lorsqu'il y pensait, c'était assez étrange la façon dont Sherlock et lui étaient parvenus à lire l'un en l'autre.

– Et si je n'y arrive pas ?

– Tu vas y arriver. Tu es la personne la plus intelligente que je connaisse, Sherlock, et ta sœur a fait cette énigme pour toi. Elle sait que tu en es capable. Elle a confiance en toi et moi aussi.Sherlock lui sourit faiblement. John relâcha son bras mais ne s'éloigna pas.

Le reste du trajet se fit en silence.


Une autre berline les attendait à la gare et ce fut tout aussi silencieusement que John et Sherlock s'y engouffrèrent avec leurs bagages. Malgré ses mots rassurants, John voyait bien que la nervosité de Sherlock atteignait son paroxysme, alors, il se contenta de prendre sa main dans la sienne. Sherlock sembla se calmer après quelques secondes. Il le remercia à mi-voix.

Près d'une demi-heure plus tard, ils atteignaient un chemin de terre qui menait à une grande bâtisse, près d'un bois. John émit un sifflement admiratif.

–Tu as vécu ici ?

– Oui. Un problème ?

– Non.

A vrai dire, ça lui ressemblait. Grand, impressionnant, beau, mais isolé. John sourit. La voiture s'arrêta au même moment. Tout en sortant, l'ex-étudiant remercia leur chauffeur avant de sortir récupérer leurs bagages. La porte de la grande maison s'était déjà ouverte. Un instant plus tard, Sherlock était pris dans l'étreinte solide d'une femme d'une soixantaine d'années. Derrière elle se tenait celui qui devait être le père de Sherlock. Ce dernier lui ressemblait beaucoup d'ailleurs. Il tendit une main à John qui lui sourit avant de la serrer.

– Mr Holmes. Je suis John Watson… un ami de Sherlock.

– Mycroft nous a dit ce que vous avez fait. Nous vous serons à jamais reconnaissants. Bienvenue.Si John fut surpris – il avait, après tout, rencontré les deux fils Holmes et s'était naturellement dit que les parents devaient être aussi fantasques, mais visiblement, il s'était trompé – il n'en laissa rien paraître.

Mrs Holmes avait fini par relâcher son fils de son étreinte – et d'un sermon à voix basse sur combien il était inconscient et ingrat – pour venir à son tour saluer John avec un franc sourire. Ils finirent par dépasser le perron et entrer dans la maison, déposèrent leurs valises à l'entrée et rejoignirent le salon où Mycroft et du thé les attendaient. Sherlock ignora royalement son frère qui se contenta d'un signe de tête à l'intention de John.

Ils s'assirent autour de la table dans le silence. Sherlock s'était calmé mais John voyait qu'il bouillonnait de commencer son enquête. Sa nervosité s'était évaporée au profit de l'excitation qui était propre à chaque mystère. Tant mieux, songea John. Si Sherlock prenait l'enquête de cette manière, tout se passerait mieux.

– Tu leur as dit ? demanda soudain Sherlock en se tournant vers son frère.

– Non. J'ai pensé que tu devais le faire.

Sherlock déglutit, puis se tourna vers ses parents.

– Je vais retrouver Eurus.

Le silence qui suivit ses paroles tomba comme un couperet. Mr et Mrs Holmes fixaient leur fils comme s'il lui était soudain poussé des cornes.

– Sherlock…

– Je sais qu'elle n'est plus là. Mais je lui dois ça et…Il jeta un coup d'œil vers John qui acquiesça imperceptiblement.

– J'en ai besoin.

A nouveau, seul le silence fut audible pendant quelques secondes.

– Bien, murmura finalement Mr Holmes. Je suppose qu'on ne pourra pas te faire changer d'avis de toutes manières.

Sherlock sourit.

– Avant ça, tu as beaucoup de choses à nous raconter, décréta sa mère en sucrant son thé.

John poussa la porte de la chambre, incertain. Mais Sherlock était bien là, assis sur le lit, une enveloppe entre les mains. John fit faire à ses yeux le tour du propriétaire. C'était, à n'en pas douter, la chambre d'adolescent de Sherlock. Le tableau périodique des éléments, les bibliothèques chargés de livres tous plus loufoques les uns que les autres à propos de criminologie, de sciences ou d'apiculture, le chapeau de pirate qui trainait sous le lit et les teintes bleu océan, le bureau en désordre encombré de matériel de chimie crasseux et le désordre ambiant, tout criait tellement au jeune homme assis sur le lit aux draps défaits que John ne put s'empêcher de sourire. Mais il s'effaça bien vite lorsqu'il vit la mine préoccupée de son ami. Ce dernier l'invita sans un mot à le rejoindre et John vint s'asseoir près de lui. Sherlock, toujours silencieux, lui tendit l'enveloppe. Dessus, tracé à l'encre noire, le nom de ce dernier.

– C'est ce qu'elle avait laissé avant de disparaître. A l'intérieur, il y'a la cassette et la retranscription écrite que j'en ai faite.

Sherlock tourna la tête vers lui.

– J'aimerai que ce soit toi qui l'ouvres cette fois.John acquiesça et s'acquitta de la tâche qui lui était confiée. Il sortit la cassette, la tourna et la retourna entre ses mains avant de la poser sur ses genoux pour sortir le papier où Sherlock avait écrit les paroles de la comptine. Il s'agissait de son écriture, mais un brin plus jeune. L'encre avait séché et était moins nette.

– Tu veux l'écouter ? proposa soudainement son ami.

– Je ne veux pas…

– Ça pourrait m'aider… je veux dire, peut-être que quelque chose m'a échappé il y'a sept ans… dans son ton…

– Alors c'est d'accord.

Sherlock reprit la cassette et se dirigea vers son bureau d'où il dégagea le passage pour un lecteur cassette. Il inséra l'objet dans le lecteur et appuya sur la touche PLAY. L'instant d'après, une voix, mi-enfant, mi-jeune fille, entonnait :I that am lost, oh who will find me?

[Moi qui suis perdue, oh qui viendra me trouver]

Deep down below the old beech tree

[Profondément enfouie sous le hêtre]

Help, succour me now the east wind blow

[Aide-moi, viens à mon secours, le vent d'Est souffle]

Sixteen by six, brother, and under we go!

[Seize par six, mon frère, et on descend !]

Be not afraid to walk in the shade

[N'aie pas peur de marcher dans l'ombre]

Save one, save all, come try!

[Sauve-en un, sauve-les tous, allez essaie !]

My steps – five by seven

[Mes pas – cinq par sept]

Life is closer to Heaven

[La vie est plus proche du Paradis]

Look down, with dark gaze, from on high

[Regarde en bas, ton regard noir, depuis là-haut]

Without your love, he'll be gone before

[Sans ton amour, il disparaîtra à jamais]

Save pity for strangers, show love the door

[Garde ta pitié pour les étranges, montre-leur la porte de l'amour]

My soul seek the shade of my willow's bloom

[Mon âme cherche les nuances des bourgeons de mon saule]

Inside, brother mine –

[A l'intérieur, mon cher frère –]

Let Death make a room.

[Fais une place à la Mort]

Before he was gone – right back over my hill

[Avant qu'il ne soit parti – droit derrière ma colline]

Who now will find him?

[Qui le trouvera maintenant ?]

Why, nobody will

[Pourquoi, personne ne le peut]

Doom shall I bring to him, I that am queen

[Dois-je lui porter sa perte, moi qui suis reine]

Lost forever, nine by nineteen. [3]

[Perdue à jamais, neuf par dix-neuf]

Ils ne dirent rien longtemps après que l'enregistrement se soit terminé. John ne savait pas ce qu'il aurait pu dire. Il savait les paroles vaines quand Sherlock réentendait au bout de sept ans la voix de sa sœur disparue, sœur dont il avait été plus proche que n'importe qui aurait pu l'être.

– Elle était si seule… murmura-t-il soudain. Comment je n'ai pas pu remarquer ça ?

Sa voix se brisa. John le saisit par les épaules.

– Eh. Eh. Tu ne pouvais pas savoir.

– Bien sûr que si, John. On n'a jamais eu personne d'autre que nous-même. Sans moi, elle n'avait personne. Personne.

Soudain, Sherlock se redressa comme s'il venait de réaliser quelque chose. John voyait défiler les idées devant ses yeux. Il se leva et se précipita vers la porte.– Attends-moi !

Il le suivit dans les escaliers, descendant les marches quatre à quatre. Lorsqu'ils passèrent devant le salon, Mycroft se leva à son tour et les suivit. Sherlock avait déjà fait le tour de la maison. Il s'arrêta devant un petit coin où se dressait des tombes. Il en contemplait une en particulier.

NEMO HOLMES 1617-1822

Aged 32 Years

La première réaction de John fut de froncer les sourcils. Il y'avait un problème avec les dates sur ces tombes. Mycroft venait de les rejoindre.

– Ça a toujours amusé Sherlock. Les dates sont fausses. Il essayait souvent de les remettre à la bonne place.

Sa deuxième réaction fut de chercher pourquoi ils se trouvaient là. Et par de vagues notions de latin gardées du collège, il se souvint que «nemo» signifiait «personne».

– Les chiffres, les dates, ce sont les clefs de la chanson, fit Sherlock, comme en transe. Si on remet les dates dans le bon ordre, on résoudra l'énigme. Tu as du papier, John ?

– Euh… j'ai la feuille où tu avais…

Il lui arracha des mains et se laissa tomber par terre. Mycroft lui tendit un stylo et Sherlock se mit aussitôt à écrire une suite de chiffres.

134-1719-28-9-1950-1818-24-26-1617-1822-32

Puis il se mit à numéroter chacun des mots de la chanson.

– Sherlock ? intervint Mycroft alors qu'il terminait le premier couplet. Reprends au début à chaque couplet.

Il acquiesça et l'instant d'après chaque mot s'était vu attribué un chiffre.

– Il faut associer chaque nombre des tombes à une parole. Un, trois, quatre. I am lost, expliqua Sherlock.

– Dix-sept, dix-neuf, vingt-huit, help me brother, continua John.

– Neuf, quinze, vingt, Save my life, enchaîna Mycroft.

– Un, huit, dix-huit, Be save… seven ?

– Non. On a pas tout remis dans l'ordre. Before my doom, le corrigea Sherlock. Couplet suivant. Vingt-quatre, vingt-six, un, I am lost.

–Without your love, reprit Mycroft.– Seek my room, acheva Sherlock. . [4] Je suis perdue, aide-moi mon frère. Sauve ma vie avant ma perte. Je suis perdue sans ton amour. Fouille ma chambre.

Ils se contemplèrent tous les trois, le cœur battant. Même John était fébrile. Il avait du mal à croire qu'ils avaient résolu l'énigme.

– Oh, ça n'est pas si simple, John. On a fouillé sa chambre, elle n'y était pas. Elle nous mène simplement à un autre indice.

Il se releva, la feuille en main, adressa un autre regard à John et Mycroft et tous trois se dirigèrent à nouveau vers la maison. Sherlock s'engouffra dans les escaliers, les deux autres sur les talons tandis que ses parents se levaient et les observaient, comme sachant que quelque chose était en train de se passer. Le jeune homme s'arrêta devant une porte, fermée. Sa main tremblait. John posa la sienne dans son dos, lui adressa un sourire silencieux. Mycroft, derrière eux, les observait. Finalement, Sherlock actionna la poignée et ouvrit la porte.

La chambre d'Eurus semblait figée dans le temps, comme si elle avait arrêté d'être lorsque sa propriétaire n'était plus. La gorge de Sherlock se serra. Elle était telle qu'il l'avait laissée, sept ans plus tôt. Personne n'avait touché au lit tiré, aux étagères dont les livres étaient classés par tailles, par couleurs, au bureau si différent du sien, tellement ordonné. Les murs blancs ne semblaient pas s'être assombris. C'était étrange. Et Sherlock n'eut pas vraiment conscience de retenir son souffle jusqu'à ce que Mycroft vienne se placer sur sa droite. Il fit le vide dans son esprit, respirant lentement et régulièrement comme John lui avait appris lorsqu'il était victime de ses crises incontrôlables et son cœur emballé finit par ralentir la course. Il s'avança dans la pièce, réfléchissant aux endroits qu'il avait pu manquer.

– Elle a fait cette énigme pour toi, murmura Mycroft. Seulement pour toi.

Sherlock jeta un regard intrigué vers son frère pendant une demi-seconde avant d'être frappé d'une nouvelle illumination. Il se précipita sous le bureau et se mit à frapper le mur à plusieurs endroits. Le son creux se transforma sous ses coups et il glissa la main jusqu'à une minuscule interstice.

– Il me faut un truc fin. Vite.

Sans un mot, John sortit de la chambre et se dirigea vers la cuisine. Il fouilla quelques instants dans les tiroirs et en sortit un couteau. L'objet en main, il remonta quatre à quatre les marches et revint dans la pièce. Il tendit le couteau à Sherlock qui inséra la lame dans l'interstice, fit levier un instant avant que la trappe dissimulée dans le mur ne s'ouvre enfin.

Son cœur rata un battement malgré lui. L'endroit était plein de souvenirs. Le bateau en bois qu'ils avaient fabriqués enfants, des photos d'eux deux, des photos de lui, des partitions de violon qu'ils avaient écrites ensemble et même le compte-rendu à moitié recouvert d'une poudre noire d'une expérience ratée. Au centre de tout cela, il y'avait une page pliée en deux et son nom, tracé à l'encre bleue. Un bleu profond, comme l'océan qu'ils s'imaginaient traverser à la recherche de trésors inestimables près du ruisseau.La main tremblante, il sortit le morceau de papier et s'extirpa de sous le bureau, se dirigea lentement vers le lit où il s'assit. Longtemps, il ne dit rien, les regards de John et Mycroft sur lui tandis qu'il tenait la feuille pliée entre ses mains. Il n'avait jamais été si proche de retrouver sa sœur. Et en cet instant, il hésitait. Parce qu'il avait affreusement peur de ce qu'il découvrirait. Il se battait contre les larmes qui essayaient de s'échapper de ses yeux, qui troublaient son regard. Soudain, ce qui lui avait semblé une évidence devenait trop dur, trop dur à supporter.

Il sentit une légère pression sur la feuille. Sherlock releva la tête. Mycroft le regardait et pour l'une des seules fois depuis longtemps, il voyait autre chose que de la froideur dans ses yeux.

– Veux-tu que je la lise ?

Sherlock, un instant, resta muet, surpris par la proposition de son frère.

– Ça a toujours l'air de te surprendre, murmura l'aîné avec un sourire.

Le cadet relâcha le papier et laissa son frère le déplier, le lisser et poser son regard sur les derniers mots de leur sœur. John, inconsciemment, retint son souffle.

Flamme, flamme, qui t'éteindra?Pas le vent qui t'alimente Pas la Terre qui t'enfanteOh, feu inextinguible mais qui donc viendraA bout de toi?Vingt-quatre par unMais qui va là?Trois mille six cents par unDéferlante, déferlanteVogue doncAu fil de l'eau couranteOn entend sonner le gongOh, flamme incandescenteA qui donc ne résisteras-tu pas?La déferlante t'emporteraAuprès d'elle tu reposeras, à jamais flamboyanteUn long silence suivit la lecture de ces quelques vers. John regardait Sherlock qui gardait la tête obstinément baissée. Mycroft, lui, s'était agenouillé face à son frère. John s'approcha d'eux. Sherlock leva les yeux, une larme roulant sur sa joue.

– Elle s'est noyée.

Il tourna la tête vers Mycroft. Ce dernier laissa tomber la feuille par terre dans un léger bruissement.

– C'est toi qui disais d'elle qu'elle était le feu. Toi, tu as toujours été la Terre, notre pilier, là bien avant nous, un point fixe dans nos existences. Et elle me comparait souvent à l'eau. Elle était désespérée et… elle ne voulait pas mourir seule si je… je ne cherchais pas à la retrouver alors… alors elle a choisi de partir auprès de l'élément qui me ressemblait. Le seul qui pourrait l'éteindre.

Il essuya son visage d'un geste rapide, inspira longuement.

– Tu as une idée… fit Mycroft au bout d'un moment, du ton de celui qui cherchait confirmation à son hypothèse.

– Le vieux puits, murmura Sherlock.

Et sans un mot de plus, il se leva et sortit de la pièce. Mycroft voulut partir à sa suite, une évidente inquiétude dans le regard mais John l'en empêcha d'une main sur le bras.

– Laissez-le. Il ne fera rien de stupide.

Mycroft le contempla une demi-seconde puis hocha la tête. Sherlock était déjà ressorti et avait fait le tour de la vieille bâtisse. Il se dirigeait à grands pas vers le vieux puits, presque à l'orée du bois qui entourait Musgrave. Alors que les hautes herbes frôlaient ses genoux, il s'enfonça dans le champ pour atteindre son but.Le puits se tenait là, tas de pierres d'un autre temps, barre de fer rouillée et même ainsi, son esprit pourtant cartésien voyait cet endroit comme un lieu spécial, entouré d'une aura solennelle, comme hors du temps, comme si le lieu, soudain, avait été contaminé de l'étrange ambiance qui régnait dans la chambre d'Eurus.

Sherlock, la vision brouillée par les larmes qu'il ne retenait plus, s'avança jusqu'au puits sans pour autant regarder dedans. Il posa une main contre la pierre froide.

– Je t'ai retrouvée… murmura-t-il, la voix tremblante, emplie de trémolos. Je t'ai enfin retrouvée, Eurus.

Cette fois, les larmes roulaient à flots, torrent filant sur la peau d'albâtre.

– C'était brillant ce que tu as fait, Eurus. Trop brillant. Tu pensais vraiment que je serais capable de résoudre ton énigme ? Mais tu n'as pas pris en compte toutes les données. Parce que tu savais, tu savais parfaitement que je suis incapable de réfléchir calmement quand les émotions s'en mêlent. Tu te moquais de moi et de mon incapacité à les séparer, tu t'en souviens ? Et tu as oublié que je tenais à toi et que je serais incapable de me concentrer si tu disparaissais… Comment tu as pu oublier ça, Eurus ? Comment tu as pu oublier que je t'aimais ? Et regarde-nous, maintenant, sept ans plus tard ? Deux être brisés, toi au fond de ce puits et moi en train de parler à un vieux tas de pierres… Tu nous as brisés, Eurus. Mais je ne peux pas t'en vouloir parce que je sais que tu essayais de me dire ce que tu ressentais et que je ne t'ai pas écoutée…

Il marqua une pause, renifla doucement, soupira.

– On est liés à jamais tous les deux, je le sais. Mais je ne veux plus que tu sois un fardeau. Je ne veux plus penser à toi en me disant que c'est ma faute, je ne veux plus penser à cette énigme que j'aurais pu résoudre, je ne veux plus penser à la vie que tu aurais pu avoir si j'avais été là. Je ne veux plus être enchaîné au passé et peu importe à quel point je voudrais que ça ne soit pas le cas, Eurus… tu en fais partie. Je ne t'oublierai pas, je ne t'oublierai jamais. Mais je veux avoir un sourire sur les lèvres quand je penserai à toi et toutes les bêtises qu'on a faites, toutes les fois où on a rendu Maman folle. Je veux revoir ton sourire pas m'imaginer ce corps sans vie que l'on ne retrouvera jamais. Tu comprends, Eurus ? Je ne veux plus te pleurer. Alors… je dois te laisser partir. Je te laisse partir.

Sherlock porta une main à ses lèvres comme pour retenir un cri, submergé par l'émotion, par la douleur, les épaules secouées de sanglots silencieux. Il pourrait dire autant qu'il le voulait, ça ne rendait pas les choses plus faciles. Se détacher d'Eurus, après sept ans à voir son fantôme partout, était sans doute l'épreuve la plus difficile qu'il aurait à traverser.

Mais il n'était pas seul.

– Tu es là depuis le début ? demanda-t-il entre ses larmes.John s'avança, le rejoignit, s'arrêta près de lui, son épaule frôlant la sienne. Sherlock, doucement, effleura sa main. Il entrelaça leurs doigts et Sherlock serra sa main, fort.

– Presque.

Sherlock se jeta à son cou, sans crier gare, ses bras entourant la nuque de John qui posa les siens dans le dos de son ami, acceptant l'étreinte sans un mot. Sherlock pleura longtemps, très longtemps sur son épaule mais pas une seconde, l'ex-étudiant en médecine ne bougea. Pas une seconde il ne desserra ses bras, pas une seconde il ne cessa de répéter silencieusement qu'il était là, qu'il le serait aussi longtemps que Sherlock le voudrait.

Au bout d'un temps que John n'avait pas calculé, Sherlock s'écarta doucement, le remercia sans un mot, son regard gris, rouge de larmes, plongé dans celui, océan, de John. Ce dernier, doucement, essuya ses joues baignées d'eau avec un sourire. Son cœur avait cessé de battre. Parce qu'ici, dans le soleil couchant, dans ce champ perdu au milieu de nulle part, vulnérable, Sherlock n'avait jamais été aussi beau. Et John n'avait jamais eu tant envie de l'embrasser.

Mais si ses lèvres gardaient le silence, il ne pouvait faire taire son cœur.

Sherlock avait ressaisi sa main, ses doigts.

– Merci. Pour tout.

– Non. Merci à toi. Tu… je…

Comment formuler une pensée cohérente, une phrase structurée quand il était si enivré par la présence de Sherlock près de lui?

– Tu m'as ouvert les yeux, tu…Il fut interrompu par une sensation fugace, à peine effleurée sur ses lèvres et cette fois, ce fut son cerveau qui cessa de fonctionner. Sherlock le contemplait, comme incertain, comme si ce baiser volé n'avait pas lieu d'être et John, perdu, était incapable de bouger.

– Sherlock…

Comme si c'était le signal qu'il attendait, le jeune homme se pencha de nouveau vers lui mais à l'instant où sa bouche effleura la sienne, John ne le laissa pas s'échapper à nouveau, retrouvant l'usage de ses membres, se pressant contre Sherlock pour mieux appuyer ses lèvres, pour mieux l'embrasser, encore et encore.

– J'ai mis du temps à comprendre, murmura Sherlock, son front contre le sien.

– Pour toi ou pour moi ?

– Tu es un livre ouvert, John.

– Voilà qui répond à ma question.

Il l'embrassa du bout des lèvres mais Sherlock ne l'entendait visiblement pas de cette oreille et il approfondit le baiser. John posa ses mains sur le torse de son compagnon et le poussa. Ils tombèrent dans les hautes herbes en riant, roulèrent un instant. Et puis Sherlock posa la tête contre son épaule. Ils restèrent ainsi, la tête levée vers le ciel, l'un contre l'autre un long moment.

Et puis Sherlock se redressa, la main de John dans la sienne, le tira pour qu'il se relève et se tourna vers le puits.

–Adieu petite sœur.»Il se détourna, et, main dans la main, Sherlock et John s'en retournèrent, le fantôme bienveillant d'une jeune fille, flottant au-dessus du puits qui les observait.


[3] La traduction de la chanson d'Eurus est faite par mes soins.[4] Je me suis beaucoup amusée à essayer de résoudre cette énigme.
Et voilà, c'est la fin de cette longue nouvelle. N'hésitez pas à me dire si ça vous a plu !J'espère avoir réussi à avoir fait passer le message qui me tenait à coeur à travers ce texte assez particulier. Peu importe cotre situation, vous n'êtes jamais seul(e).La semaine prochaine, dernier texte de ce recueil, divisé en 4 parties, ce qui signifie encore 4 semaines de publucation. Il s'agit d'un Victorian Johnlock basé dans un univers Steampunk. Vous aurez plus de détails dans la note d'autrice de la semaine prochaine.En attendant, prenez bien soin de vous !
NOTE IMPORTANTE : La publication a été très laborieuse aujourd'hui (les bugs de FF). J'ai essayé de rétablir au mieux la mise en page de mon document Word, mais il est possible que l'application l'ait modifiée dernière. Je m'excuse d'avance si c'est le cas et espère que cela n'altèrera pas votre plaisir de lire ce texte.