Salut à tous !

Et voilà, la toute dernière nouvelle de ce recueil.Le texte d'aujourd'hui est un peu spécial et c'est pourquoi je voulais que ce soit lui qui clôture ce recueil. Il s'agit d'un Victorian Johnlock mais basé dans un univers steampunk. J'ai découvert ce genre il y'a peu (pour être précise, j'en avais entendu parler depuis longtemps mais ayant détesté la période Révolution Industrielle au collège en histoire et sachant que ce genre se basait sur cette époque, j'ai décrété que ça ne me plairait pas. Devinez quoi ? J'avais complètement tort.) et dont je suis littéralement tombée amoureuse. Mais la première chose qui m'a traversé l'esprit quand j'ai posé mes yeux sur mon premier roman steampunk était que ce genre s'adapterait à merveille à l'univers de Sherlock Holmes. J'ai gardé cette idée dans un coin de mon esprit, pensé longuement à des scénarios pour développer cette idée, plus tard, quand ce que j'ai déjà en cours d'écriture sera terminé, j'ai même écrit quelques scènes pour m'amuser. Je ne sais pas si ce projet se concrétisera un jour, en revanche, lorsque j'ai commencé à écrire Nouvelles Holmésiennes, j'ai eu une nouvelle idée de Victorian-steampunk et la voici, rédigée et prête à vous être partagée.J'avoue que c'est mon texte préféré dans ce recueil, celui dont je suis le plus fière. Etant donné son statut à part, il bénéficie d'une double-publication sur Wattpad où j'envisage de, peut-être un jour continuer l'écriture et en faire une fanfiction à chapitres. Il aura également droit à une autre publication hors recueil ici, un endroit où il aura une meilleure place en tant qu'histoire basée sur le canon d'ACD.

Avant de vous laisser le découvrir, je voulais vous parler d'une œuvre, si vous aimez le genre.Ce roman n'est nul autre que celui qui m'a fait découvrir le steampunk et devinez quoi ? C'est Mark Gatiss qui l'a écrit, c'est d'ailleurs ce qui m'a poussée à l'acheter de prime abord. Il s'agit d'une trilogie dont seuls les deux premiers tomes ont été traduits en français (et j'attends le troisième avec impatience): Les aventures de Lucifer Box. C'est vraiment du génie avec un humour un peu noir et décalé, une aventure rocambolesque et un héros haut en couleur. Je vous mets ici le résumé du premier tome: Le Club Vesuvius:« Dandy, bel esprit, mauvais garçon… et le plus irrésistible des agents secrets de sa Majesté. Lorsque les meilleurs scientifiques du royaume sont mystérieusement assassinés, Lucifer se lance dans une enquête trépidante des clubs de gentlemen londoniens aux bas-fonds volcaniques de Naples, tout en déterminant la façon la plus seyante de porter un œillet blanc à sa boutonnière. Une immersion étourdissante dans les arcanes d'un ordre occulte aux pratiques décadentes – et de ses secrets les plus sulfureux.»

Bonne lecture !


TITRE: L'assassinat de Harry Watson

SITUATION: AU steampunk

DISCLAIMER: Les personnages ainsi que l'univers ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété de Sir Arthur Conan Doyle. Bien que des allusions à certains personnages historiques soient faites dans cette fanfiction, je ne suis pas historienne et il se peut que des erreurs se glissent dans le récit.

PAIRING: Johnlock

RESUME: John Watson, issu de la haute société londonienne et sur le point de s'engager dans un mariage de circonstance, voit son monde bouleversé quand son frère se retrouve assassiné au sein de leur propre demeure. Il se lance alors dans une enquête trépidante pour démasquer le coupable, mais c'est sans compter sur autre mystère qui le taraude. Qui est William Ligerson, ce jeune homme mystérieux à l'intelligence perçante, qu'il a entraîné dans sa quête de vérité ?


RAR :

Liseron (guest) : Merci d'avoir commenté cette nouvelle, tes compliments me font très plaisir ! Effectivement, John a du culot mais quand on en vient à Sherlock, dans cette fic, il est prêt à tout. La réciproque est vraie dailleurs, et pour le coup, dans la série aussi ! C'est vrai qu'il aurait pu terminer ses études même si ça ne rentrait pas trop dans son évolution et sa volonté de se détacher de l'influence de son père. Quant à la fin, je ne l'ai jamais envisagée comme une sad ending, tout simplement parce que cela ne correspondait pas au message que j'avais envie de transmettre.


27 mai 1881, Londres

C'est dans un état d'esprit particulier que je pose ces mots sur le papier à la lumière vacillante d'une bougie, comme pour mieux me replonger dans le passé. Je sais que je ne devrais jamais écrire ces lignes, laisser mes mains tracer ces mots, mon esprit conter cette histoire et pourtant, j'ai besoin de me débarrasser de ce poids, de confier ce lourd secret, de partager cette douleur avec quelqu'un, ne fut-ce qu'une simple page blanche qui finira brûlée dans l'âtre de ma cheminée pour préserver mon honneur et celui de l'homme que j'admire et que je considérerai jusqu'à ma mort comme le meilleur que ce monde ait porté.

Il répondait au nom de Sherlock Holmes. Et ce récit est le dernier hommage que je lui rendrai, pour honorer son courage, son intelligence, son abnégation et son sacrifice.

Dr John H. Watson


« Oh et il faudra nous assurer d'avoir un méca-horloger, John. Nous ne pouvons nous permettre de nous trouver sans automates. Ce serait inconvenant.

J'écoutai Mary récitant la liste de ce que nous devrions nous procurer lorsque nous serions mariés, vaguement ennuyé. Je savais, pourtant, qu'elle avait raison de préparer notre future vie conjugale et de veiller au bon fonctionnement de notre maisonnée, mais toutes ces choses ne m'avaient jamais intéressé. J'étais à deux doigts de lui confier la tâche de s'occuper de ces détails futiles à mes yeux, d'autant plus qu'elle se débrouillerait beaucoup mieux que moi.

Secouant la tête, je me concentrai un peu mieux sur ce que disait ma fiancée. Je n'avais pas envie de me perdre dans mes pensées qui revenaient immanquablement vers les champs de bataille dont j'étais revenu blessé et réformé, quelques mois plus tôt. Comme tous les cadets des hautes familles, j'étais destiné à m'engager sous les drapeaux afin de défendre mon pays contre ceux que la Couronne considérait comme les ennemis de la Nation. Les cyborgs et leurs créateurs. Cela faisait des années et des années que des soldats étaient envoyés au front pour combattre les « abominations de la nature », comme se plaisaient à les appeler les journalistes à sensation.

Tout avait commencé quand James Watt, un inventeur écossais, créa la première machine à vapeur plus d'un siècle plus tôt. Son idée fut rapidement reprise par de nombreux autres scientifiques, un peu partout dans le monde, tandis qu'il retravaillait sa machine. Au terme de nombreuses années d'études, Watt finit par améliorer sa création et les débuts de sa commercialisation firent un tabac. L'invention changea la vie de beaucoup de monde et fut l'apogée d'une nouvelle prise de conscience de l'humanité : nous étions capables d'améliorer notre mode de vie et d'une manière dont nous n'aurions jamais songé avant. Les années qui suivirent les inventions de Watt virent naître un nombre incalculable de scientifiques, ingénieurs et autres têtes pensantes. C'était l'euphorie. Et parmi eux, alors que tous tentaient de fabriquer la machine révolutionnaire, celle qui lui vaudrait un anoblissement par la Reine Victoria, fraîchement couronnée, un autre scientifique qui faisait grand bruit parmi les biologistes mais dont le reste de la société n'entendait que peu parler, étudiait avec attention l'humanité et la nature. Il ne publia ses travaux qu'après des années de recherche, en 1859. Il s'appelait Charles Darwin et si sa théorie fut sans doute la plus révolutionnaire de toutes, elle fut à l'origine aussi d'une grande division. La théorie de l'Evolution bouleversa à jamais le monde scientifique et la société. Darwin affirmait que l'humain, l'animal et le vivant en général étaient le fruit d'une évolution longue et adaptative. Si cette affirmation fut d'abord réfutée par les Conseils Scientifiques, son acceptation changea notre futur du tout au tout.

Parce qu'il y'eut une autre idée révolutionnaire dans ce même siècle. Si la nature est le fruit d'une évolution, pourquoi ne pourrait-elle pas être améliorée, devenir une version encore plus évoluée d'elle-même ? C'est ainsi que naquirent les premiers animaux-machines. L'invention de James Watt avait conduit à la création d'automates toujours plus perfectionnés et les plus récents servaient de domestiques dans les maisonnées les plus riches d'Angleterre comme ailleurs dans le monde. Mais la chose alla plus loin. On commença à améliorer des animaux en intégrant des machineries complexes à leur corps de chair, en modifiant leur métabolisme. Il y'eut nombres d'échecs, bien sûr, comme se le devait toute invention neuve mais peu à peu, ces bêtes transformées, inépuisables, fortes, métalliques, des bêtes qui ne l'étaient plus vraiment, peuplèrent les villes. Tant que l'évolution se maintint aux animaux, cela ne dérangeait personne, au contraire. Les chevaux étaient plus rapides, les chiens de chasse plus performants et tous avaient des espérances de vie allongées.

Mais il y'eut le Professeur James Moriarty. Il était fasciné par cette évolution du règne animal grâce à l'Homme, par cette capacité qu'avait l'être humain à rendre les choses encore meilleures. Il travailla, des années durant, et finalement, il parvint à créer le premier homme-machine, lui-même, remplaçant son bras droit par un membre entièrement robotisé. Son invention fit sensation.

Mais pas dans le bon sens du terme. L'Eglise s'insurgea d'abord, criant à l'abomination, au monstre, un humain mécanique, vraiment ? Les animaux passaient encore mais on ne pouvait modifier impunément la plus belle œuvre de Dieu. C'était blasphème et sorcellerie, décrétèrent-ils. Mais malgré leurs paroles, c'était trop tard. Des blessés de guerre, des volontaires arrivèrent en grande pompe pour eux aussi être améliorés par l'expert, devenu chirurgien bionique. La Haute Société se souleva à son tour, dégoûtée par ces cyborgs, ces humains qui, à leurs yeux, ne l'étaient plus vraiment.

Les premiers combats débutèrent alors que je n'étais qu'un enfant. La guerre suivit et bientôt, les cyborgs, leurs créateurs et leurs défenseurs s'opposèrent à leurs détracteurs, tuant, massacrant tant de soldats sur leur passage. Moriarty avait disparu, introuvable, mais les complotistes vont bon train, alors dans les bas-fonds de Londres on raconte qu'il continue ses travaux afin de s'offrir la vie éternelle. D'autres affirment simplement qu'il est mort.

Dans les quartiers populaires, c'était l'insurrection contre ceux qui emportaient de force tous les jeunes hommes pour les utiliser sur les fronts, mais l'armée n'en avait cure, persuadée de lutter pour un but supérieur. Qu'étaient des centaines, des milliers de vies humaines à peine entamées quand il s'agissait de protéger la Nation de ce qu'il y'avait de pire ?

On commença à envoyer les seconds-nés mâles des hautes familles pour défendre le pays, les forces tirés des castes inférieures s'amenuisant contre ces humains trop forts pour être battus. C'était un combat interminable, inépuisable, sanglant.

Je choisis la médecine, ayant à cœur de réparer, en quelques sortes ces hommes brisés par les combats. A peine mes études terminées, mon diplôme en poche, je quittai mon pays pour m'engager – appelé sous les drapeaux – dans l'armée en tant que médecin militaire.

J'y restai trois ans, avant de frôler la mort, blessé par un cyborg qui m'attaqua alors que je tentais désespérément de soigner un camarade de front déjà mort. Mon épaule ne retrouva jamais sa mouvance d'antan et je fus réformé et renvoyé à mon père.

On cessa de verser la compensation financière pour m'avoir envoyé au front dès lors que je remis un pied chez moi et mon père, pour conserver ses privilèges, dû accepter le mariage de convenance que lui proposa Arthur Morstan, armurier de son état, pour sauver notre richesse. C'est ainsi que je fus fiancé à Mary, de retour des champs de bataille qui hantaient encore mes nuits.

–John, vous m'écoutez ?

La voix de la jeune femme me sortit de mes pensées. Je contemplai son visage exaspéré, entouré d'une couronne de cheveux noir ébène, lesquels étaient coiffés d'un petit chapeau à plumes ornés de rouages décoratifs. Elle portait un corset brun par-dessus son chemisier vert olive. Son jupon, de la même couleur, mettait sa haute stature en valeur. A travers la résille qui descendait du haut-de-forme devant son visage, j'entrapercevais son regard bleu et sévère vissé sur moi. Je savais que c'était un bon parti, d'autant plus qu'elle était d'une beauté qui feraient des jaloux parmi les amis de la famille – ce dont je me fichais mais qui convenait à mon paternel. Ce qui ne m'empêchait pas de suffoquer à l'idée de ce mariage. La vie conjugale ne me conviendrait pas, je le savais. Les champs de bataille, s'ils hantaient mes rêves autant que mes pensées, me manquaient. Pas le sang, la mort, la douleur, les balles et les explosifs, non, rien de tout cela, mais seulement l'adrénaline qui courrait dans mes veines chaque jour, la sensation grisante de ne pas savoir de quoi demain sera fait, cela, me manquait. J'avais besoin d'imprévu dans ma vie et le mariage ne m'en procurerait aucun.

Je malaxai mollement mon genou douloureux et reportai mon attention sur Mary.

–Votre blessure vous dérange ? interrogea-t-elle d'une voix redevenue douce.

–Le temps qui change, répondis-je sur un ton d'évidence. Je suis désolé. Je vous écoute.

Je devrai m'y faire. Autant commencer le plus tôt possible. Mary soupira et contournant la table basse du salon où nous nous trouvions, elle vint s'asseoir près de moi.

–Ecoutez, John, ce mariage m'enchante tout autant que vous. Mais il s'agit du seul moyen de sauver nos familles, vous de la faillite et moi du déshonneur. Nous n'avons pas le choix et nous devons faire les choses bien.

Le père de Mary avait été accusé de tremper dans des affaires de magouilles et marier sa fille à l'un des enfants d'un membre de la Chambre des Lords était un excellent moyen de blanchir son nom et effacer les soupçons à jamais. Quant à moi, je sauvai les crédits de mon paternel, incapable de les rembourser maintenant que la pension de l'Etat versée quand je m'étais engagé dans l'armée n'existait que dans nos souvenirs, en empochant la dot de Mary.

–Je sais. Je me chargerai de nous dégotter ce méca-horloger. Je passerai une annonce dans le Strand.

Mary esquissa un grand sourire.

–Parfait. Veuillez m'excuser, John, mais je vais finir par être en retard. J'avais promis à mes amies de les rejoindre pour une tasse de thé.

–Faites, dans ce cas, dis-je en balayant de la main l'information. Nous reprendrons cette discussion plus tard.

Elle sourit de nouveau et s'éclipsa, me laissant seul dans le salon. Mon père était sorti en compagnie de mon frère pour le présenter aux Lords qu'il rejoindrait bientôt, comme tous les aînés de famille, pour le remplacer. J'avais perdu ma mère il y'avait de longues années de cela à présent. Mis à part les automates-domestiques que nous possédions – et pas encore assez améliorés pour tenir une conversation – j'étais seul.

Le sentiment, chose étrange, me procura une sensation contradictoire. Du soulagement, d'enfin pouvoir cesser d'afficher ce masque que je portais sans cesse depuis mon retour. Une peur grandissante, légèrement dormante, de n'avoir pour compagnie que mes démons, mes pensées, mes souvenirs.

Du soulagement parce qu'enfin, je pouvais cesser de faire semblant d'être revenu de la guerre, d'être le même qu'avant mon départ, faire semblant d'aller bien. Je pouvais enfin arrêter de sourire pour faire croire que ma condition n'était pas si terrible. Ça n'était pas tant le fait d'être infirme qui me minait. Je m'en sortais beaucoup mieux que la majorité des soldats rentrés de la guerre. Certains revenaient les bras arrachés, d'autres forcés de se déplacer sur des chaises roulantes, certains n'étaient que des légumes sans esprit, sans âme. D'autres encore ne revenaient tout simplement pas.

Combien d'amis, combiens de frères avais-je dû enterrer durant ces maigres années passées sur les champs de bataille ? Combien d'entre eux avais-je tenu entre mes bras alors qu'ils rendaient leur dernier souffle ? Du sang de combien d'entre eux avais-je été couvert ? Combien avais-je, en vain, essayer de sauver, combien avaient survécu à ce massacre ? Mais à quel prix ? Combien d'hommes dans le camp d'en face, avais-je abattu de sang froid pour survivre ? Combien de victimes cette guerre sans fin avait-elle faite et pourquoi ? Parce que personne n'essayait jamais de comprendre l'autre. Dans ce pays de mort et de désolation, hommes et machines ne semblaient plus si différents.

Qui était le monstre, le bétail bon à massacrer ? Qui était l'abomination, l'erreur de la nature au milieu de ces lacs de sang, de ces forêts de membres, de chair comme de métal, disloqués ? Souvent, je m'étais posé cette question. J'avais cessé de croire en Dieu le lendemain de mon arrivée au front. Parce que s'Il était vraiment là-Haut, quelque part, nous observant, si Puissant, si Juste, si débordant d'amour pour nous autres, simples humains, alors pourquoi nous laisser nous entretuer dans une guerre sans fin, sans lendemain ?

Et pourtant, dans ce paysage d'horreur, je réussis à trouver un semblant d'équilibre, un semblant de félicité, presque. Je rencontrai Murray, mon ordonnance, de quelques années mon aîné. Le courant passa d'une façon si facile et si naturelle entre nous que notre collaboration avait des allures d'évidence. Nous devînmes amis. De proches amis. Je peux assurer sans aucun doute qu'il fût la personne de qui je devins la plus proche toute mon existence durant. Il y'eut tant de soirs où nous parlâmes longuement, nous confions tour à tour des secrets, des bribes de nos vies avant la guerre, les espoirs qu'elle avait déçus… Nous nous liâmes d'amitié avec d'autres soldats mais aucun ne fut aussi proches que nous l'étions l'un pour l'autre. Lorsqu'il apprit par une lettre dérobée au commandement que sa femme avait donné naissance à deux enfants, des jumeaux, une petite fille et un petit garçon, je fus presque aussi heureux que lui, lorsque nous perdions des camarades, la même tristesse, la même lassitude s'emparait de nos âmes et nous n'avions besoin d'aucun mot pour savoir ce que ressentait l'autre. Ainsi, malgré les combats, malgré les bains de sang, les massacres, les pertes tragiques, la fatigue, la douleur, la faim parfois, j'étais presque heureux.

Et pourtant, le destin m'enleva ce bonheur si fragile, si fébrile. Murray prit une balle qui le tua presque sur le champ. Je n'aurais jamais pu le sauver mais son regard fixe me hanterait à jamais. Le même jour, un cyborg me cueillit à l'épaule et faillit me tailler en pièces.

Je me réveillai quelques jours plus tard, dans un lit d'hôpital, le cœur et le corps en miettes. J'avais perdu mon meilleur ami, ma mobilité et ma liberté d'un seul coup.

Les visages de tous mes camarades morts au combat, celui de Murray, celui de nos amis se mélangeaient et me hantaient chaque nuit, ne me laissaient aucun répit, jamais, parfois, c'était même la journée qu'ils se manifestaient, au détour d'une ruelle un peu trop bondée, après quelque vacarme, un peu trop similaire aux canons de la guerre…

Je pris ma tête entre mes mains, las comme jamais je ne l'avais été auparavant. J'aurais peut-être mieux fait de mourir, là-bas, sous les balles. Le désespoir ne serait pas en train de m'avaler, petit, à petit, morceau par morceau, mon père aurait toujours cette pension de compensation, Mary pourrait prétendre à un meilleur parti, la douleur de la perte de Murray ne me minerait plus...

La vie était cruelle et injuste.

Des bruits de pas dans le hall d'entrée me sortirent de mes sombres cogitations. Je recomposai aussitôt le masque avec l'habitude du comédien enfilant son costume et me levai pour accueillir mon père et mon frère.

La vie était cruelle et injuste. Mais elle devait continuer.


Je m'occupai de poster une annonce courte et succincte dans le Strand le lendemain, déclarant chercher un méca-horloger compétent pour s'occuper de nos automates, leur indiquant de se présenter à notre adresse. Je préparai un moyen de m'assurer des talents de celui que nous emploierons en ressortant un vieil automate que nous n'utilisions plus depuis mon entrée dans l'adolescence. Il était doté d'une ancienne technologie mais un expert serait sans doute capable de le réparer. Le premier qui réussirait serait engagé, mais cela, je ne le précisai pas dans l'annonce.

Bizarrement, il n'y eut que très peu de présentations de candidatures les jours qui suivirent et pourtant, le métier de méca-horloger était assez répandu dans Londres même si sa popularité en avait pris un coup quand le professeur Moriarty avait commencé ses expériences sur des êtres humains.

Je commençai à désespérer d'en trouver un compétent et considérai l'idée de prendre le prochain qui viendrait sans lui faire passer un seul test quand il se présenta.

Monsieur. Il y'a un Mr William Ligerson, méca-horloger qui attend dans le hall, déclama une voix féminine aux accents légèrement robotiques alors que j'étais dans ma chambre, appliqué à rédiger des demandes d'embauche dans des cabinets de médecin.

La voix provenait de notre Interscope, une machine faite d'un cuivre brillant, large et haute comme un meuble. Des tuyaux s'échappaient du sommet de l'engin pour s'enfoncer dans les fondations de la maison. Par endroits, on voyait tourner les rouages de la machine qui était équipée de plusieurs boutons aux fonctions aussi différentes que nombreuses. Il avait fallu plusieurs semaines à ma famille pour saisir l'ampleur des options de l'objet. Il s'agissait d'une création récente et excessivement chère qui servait, pour la majorité de ses fonctions, de portier. Relié à l'Interscope, un Caméscope placé sur la devanture du perron enregistrait à la fois nos visages, nous permettant d'entrer à notre guise dans la maison ainsi que nos voix et surtout, celles de nos invités, ou de tous ceux que nous intégrions dans les programmations de la machine. C'était ainsi que le manifestement candidat au poste avait été introduit chez nous.

Je repoussai ma machine à écrire avant de me lever et de descendre les marches clopin-clopant jusqu'à atteindre l'entrée où m'attendait mon visiteur.

C'était un jeune homme de quelques années mon cadet à l'apparence un peu négligée, comme si, sans provenir des milieux défavorisés de la capitale, semblait pourtant avoir vécu assez longtemps dans des quartiers peu recommandables. Ses vêtements – consistant en un simple pantalon noir et une chemise blanche faite d'un tissu noble, qui, pour un œil aguerri, était indiscutablement ceux de quelqu'un d'une origine respectable – étaient sales et abîmés par endroits. Ses cheveux aile de corbeau étaient un peu trop longs pour un gentleman anglais sans pour autant que cela dénature le charme certain qu'il possédait. Son visage fin et émacié semblait avoir été taillé dans un marbre pur légèrement entaché par la barbe de plusieurs jours qui mangeait ses joues. Le plus stupéfiant pourtant chez ce jeune homme était ses yeux, d'un gris argent pâle, animé d'un éclat d'intelligence brute.

–Bonjour, dis-je. John Watson.

–William Ligerson, se présenta-il en saisissant la main que je lui avais tendue.

Sa voix avait des accents graves et profonds. Son regard m'observait, comme décortiquant mon être et j'en fus mal à l'aise un instant. Mais finalement, l'inconnu se détourna de moi pour reposer les yeux sur l'Interscope qui prenait tout un pan de mur à l'entrée.

–Vous avez une machine fascinante.

–Pour être tout à fait honnête, je n'en ai pas la moindre idée. Je suis obligé de vous croire sur parole.

–C'est pour cela que je suis ici.

A ce moment précis, de nombreuses questions avaient déjà fleuri dans mon esprit. Qui était ce jeune homme ? Pourquoi donnait-il l'impression d'appartenir à deux mondes différents et à aucun à la fois ? Pourquoi se présentait-il à un entretien d'embauche avec une allure négligée qui m'aurait rendu méfiant si je n'avais pas tant été intrigué ?

Et intrigué, je l'étais, par ce regard si peu commun un brin inquisiteur, par son aura de suffisance presque arrogante qui s'était amplifiée avec ses paroles, par ce qu'il dégageait, par ce sourire qui étirait ses lèvres fines et que je ne savais interpréter, presque comme s'il avait lu mes pensées.

–Je vous prie d'excuser ma tenue mais je viens d'arriver à la capitale et j'ai vraiment besoin d'un poste, et rapidement. J'ai à peine eu le temps de trouver un abri pour la nuit après un voyage quelque peu… chaotique. J'ai vu votre annonce et je me suis précipité à votre porte.

Un instant, j'oubliai de respirer alors que mes cogitations se concrétisaient, comme s'il avait réellement lu à travers mon attitude, mon regard posé sur lui, l'une des nombreuses questions qu'il soulevait en moi. Mais loin d'assouvir ma curiosité, son intervention amena d'autres interrogations. Ligerson sembla ravi de l'effet qu'il venait de provoquer et esquissa un autre sourire, amusé. Je secouai la tête, essayant de reprendre mes esprits.

–Et si nous parlions de ce poste, dans ce cas ?

D'un geste, je l'invitai à entrer dans le salon et, lui emboitant le pas, remarquant par là même qu'il était exagérément grand et fin. J'appuyai sur un bouton à l'entrée de la porte, activant un automate pour qu'il nous prépare et nous apporte du thé et invitai le méca-horloger à s'asseoir. Bizarrement, je ne doutais pas qu'il le soit. Etait-ce son numéro avec l'Interscope qui m'en avait convaincu ? Je ne le sus jamais.

Il y'eut un instant de silence alors que nous nous installions face à face. Je l'observais à la dérobée, espérant sans doute percer un ou deux mystères mais il semblait que Ligerson était un véritable coffre-fort. Impénétrable. Je le laissai faire courir son regard dans toute la pièce, l'impression qu'il l'analysait, comme il l'avait fait avec ma personne, avant qu'il ne reporte son attention sur moi. Nos regards se croisèrent une fraction de seconde avant que je ne détourne le mien, gêné d'avoir été vu en train de le reluquer.

L'automate apportant le thé me sauva de cette situation malaisante car Ligerson reporta son attention sur la machine, l'observant d'un œil que je jugeai expert. S'il jouait la comédie – comme j'aurais pu le penser à en juger par son apparence – il le faisait d'une manière indécemment parfaite. Je sirotai mon thé en attendant qu'il ait terminé son analyse et pris sa propre tasse. Je n'entamai la discussion qu'une fois l'automate disparu.

–Bien. Vous exercez depuis longtemps ? interrogeai-je.

J'aurais voulu le voir à l'œuvre dès maintenant mais je savais aussi que Mary avait raison quant à l'exécution de nos tâches. Je devais prendre le temps d'être certain de ses qualifications.

–Cinq ans.

–Vous avez commencé tôt, observai-je.

–J'ai toujours été fasciné par la mécanique. Et les sciences en général. J'ai été apprenti très tôt.

Etrangement, le sourire qu'il affichait depuis son arrivée disparut, remplacé par une ombre soucieuse. Pourtant, l'expression quitta ses traits presque aussi vite que le sourire l'avait fait, son visage se figeant alors dans une expression neutre. J'étais pourtant persuadé de n'avoir pas rêvé et c'est la raison pour laquelle je n'insistai pas, préférant changer de sujet. Je posai quelques autres questions au méca-horloger, cherchant toujours une faille dans ce qu'il me présentait. Je n'en trouvai aucune. Masquant mal mon enthousiasme à l'idée de le voir à l'œuvre, je reposai la tasse sur la table basse

– Vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je vérifie vos compétences ?

– J'avais cru comprendre que vous n'y connaissiez pas grand-chose.

Un instant, je restai muet, mon regard croisant celui de Ligerson qui me fixait d'un air de défi. J'avais du mal à croire à l'aplomb dont il faisait preuve. En revanche, lui semblait beaucoup s'amuser de mon mutisme et je ne pus m'empêcher de prendre la mouche.

–Je ne suis peut-être pas un expert, mais je sais encore reconnaître un automate qui fonctionne. D'autant plus que les autres candidats au poste ont été soumis aux mêmes vérifications.

– Et ont échoué, sinon je ne serais pas là.

De plus en plus agacé par son audace, je pinçai les lèvres pour garder le contrôle de moi-même. A quoi jouait-il exactement ? Mais malgré moi, j'étais curieux de découvrir jusqu'où il oserait aller. L'espace de quelques secondes, je luttai entre cette soif de connaissance un peu mal placée, je l'avoue, et la bienséance qui me commandait de rester neutre et courtois. Malheureusement pour moi, je n'avais jamais été très résistant quand il s'agissait de comprendre et je cédai.

– Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne cherche tout simplement pas le meilleur méca-horloger sur le marché ?

Un instant, nos regards se croisèrent. Je ne cillai pas, acceptant la joute silencieuse qu'il avait engagée. J'essayai de cacher mon impatience mais j'étais trop curieux de savoir ce qu'il trouverait à répondre et sans même m'en rendre compte, me penchai vers lui. Mais il ne fournit aucune réponse, se contentant de s'appuyer contre le dossier du fauteuil et de secouer la tête pour chasser une mèche folle de son visage, un sourire au coin des lèvres. Le geste me troubla un instant. Je secouai la tête pour reprendre mes esprits. J'étais déjà perdu à ce moment précis, ma curiosité trop exacerbée. Comment avait-il pu deviner que je m'étais résigné à prendre le prochain candidat qui postulerait ?

– Bien. Je suis prêt, dit-il.

Je me levai et lui intimai d'un geste de me suivre. Nous avions une pièce réservée aux automates, à leurs pièces détachées et aux outils pour les réparer quand le méca-horloger engagé par mon père venait faire ses vérifications. J'avais déposé sur le plan de travail le vieil automate que nous avions dans mon enfance. Ligerson, derrière moi, l'observait d'un air pensif.

– Des anciennes séries, hein ? fit-il, plus amusé que surpris.

– Le méca-horloger de mon père disait toujours que si on savait réparer ces machines, on pouvait tout réparer.

– Il n'a pas tout à fait tort.

– Elle est à vous.

Je m'installai contre l'embrasure de la porte et le regardai s'approcher de l'automate. Il l'observa un court instant, laissant ses yeux glisser sur le corps de métal inanimé. Puis il s'installa, fouilla quelques instants dans les tiroirs à la recherche de tournevis et autres outils dont j'ignorais l'utilité. Sans plus de cérémonie, il ouvrit l'automate, laissant apparents tous les engrenages, courroies, pistons et autres mécanismes. Des fils de couleurs courraient un peu partout au sein de la machine et je m'interrogeai sur l'utilité d'avoir tant de câbles dans un même engin. Dès l'instant où Ligerson commença à toucher l'intérieur de la machine, je fus fasciné par l'activité de ses mains, qui tantôt sectionnaient les fils, retiraient des rouages, remplaçaient les courroies, reconnectaient des boutons… Je ne comprenais pas ce qu'il faisait, bien sûr, mais j'étais subjugué par l'agitation de ses doigts fins autour de l'automate. Je ne sais pas s'il avait conscience que je ne le quittai pas des yeux mais quand il se tourna vers moi après avoir refermé l'automate, il avait un petit sourire aux lèvres.

– Il est comme neuf, dit-il. Voyez par vous-même.

Son assurance me vola un sourire. Il n'avait même pas essayé de rallumer l'automate, comme s'il était sûr que la vieille machine fonctionnerait. Il m'aida à la repositionner sur ses roues – qu'il aurait fallu changer, mais c'était difficile d'en trouver de cette taille maintenant que les automates marchaient comme n'importe quel humain – et me laissa l'activer en poussant le bouton à l'arrière du crâne métallique.

L'automate émit un grésillement, son qui me rappelait le bruit que faisait les machines avant de mourir et je ne pus m'empêcher de sourire, un brin satisfait, en voyant l'assurance de Ligerson qui flanchait. Et puis l'automate redressa la tête et tourna sa tête sans visage vers moi.

Bonjour, que puis-je faire pour vous servir ?

Mon air contrit à l'idée qu'il avait réussi et que je ne gagnai pas ma revanche fit exploser de rire le méca-horloger. Quelques instants plus tard, je le rejoignais, acceptant ma défaite avec joie. J'allais pouvoir percer le mystère de ce jeune homme si intriguant.

– Vous êtes engagé, précisai-je quand mon hilarité se fut tarie.

– Merci Dr Watson, murmura-t-il quelques instants plus tard.

Je manquai de m'étouffer en l'entendant s'adresser à moi via mon titre, que je ne lui avais pas donné. Comment diable l'avait-il deviné ? Quand je l'interrogeai du regard, il ne fit que me rendre mon œillade, une expression indéchiffrable aux lèvres.

A ce moment précis, j'ignorai que ces simples mots étaient le début d'une histoire qui changerait mon existence à jamais.


Mary sembla ravi du choix que j'avais fait pour notre futur méca-horloger, qui, n'étant pas de Londres, s'installa chez nous. Mon père en profita pour laisser partir à la retraite notre ancien employé, qui s'assura tout de même avant de tirer sa révérence qu'il confiât ses machines à quelqu'un de compétent. Ligerson dut lui convenir car il franchit notre porte pour la dernière fois avant de s'en aller se terrer dans un petit cottage dans le Yorkshire.

Je ne vis pas beaucoup Ligerson les jours qui suivirent son embauche. Il passait le plus clair de son temps enfermé dans la pièce aux automates, occupé à je ne savais quelles activités. Il disait chercher à améliorer les machines. Je ne pouvais, à mon grand damne, pas vérifier si c'était vrai car je n'avais aucune raison de l'observer à la tâche à présent. Les seules fois où je pouvais le regarder travailler c'était quand, sur l'autorisation donnée à demi-mot par mon père, il essayait de percer les secrets du mécanisme compliqué de l'Interscope.

Si je devais être honnête avec moi-même, j'aurais dû me rendre compte que la fascination qu'exerçait Ligerson sur moi n'était pas tout à fait normale. Seulement, je n'avais pas beaucoup envie de le réaliser parce que la pensée me dérangeait. Sans doute parce que je me mettais encore des œillères à ce moment-là.

Toujours était-il que j'étais quelque peu frustré de ne pouvoir éclaircir le mystère que représentait le méca-horloger. Et je ne pouvais pas lui poser les questions qui me brûlaient les lèvres sans tomber dans l'indécence. On n'interrogeait pas ses employés. On n'essayait pas de les connaître. C'était la distance nécessaire que l'on devait mettre entre employeur et domestique. D'après mon père, si on laissait la porte entrouverte à la sympathie, les choses pouvaient mal finir.

Je restai donc seul avec mes interrogations, profitant des rares moments où j'apercevais Ligerson pour recueillir des indices. Avouerai-je avoir écrit une sorte de portrait de mon employé pour mettre mes idées et mes observations au clair, portrait que je jetai au feu, la tâche accomplie? J'y décrivis ses qualités, ses défauts, ses atouts et connaissances, imaginai d'autres aptitudes qu'il pourrait avoir, notai même quelque part qu'il était plutôt bel homme, une fois rasé et bien vêtu.

C'était un euphémisme.

Vous décrirai-je, lecteur fantôme, l'effet qu'il me fit la première fois que je le vis dans des atours autrement plus nobles? A peine fut-il engagé qu'il avait disparu afin de, selon ses dires, rapporter ses maigres bagages. Après lui avoir indiqué ses appartements, je le laissai seul pour revenir à mes propres lettres – il faudrait bien que je trouve un poste pour lui régler ses honoraires et assurer la bonne santé de ma fiancée. Quand je l'aperçus de nouveau, le lendemain, je fus bien heureux d'être seul dans la maison, mon père et mon frère s'occupant de porter les invitations à la fête célébrant la future entrée de mon aîné à la Chambre des Lords.

Il avait troqué ses vieux vêtements sales pour une chemise aux manches amples d'un blanc qui rehaussait son teint pâle, recouverte d'une veste noire sans manche, taillée dans un tissu chatoyant et dont une montre à gousset dépassait de la poche. Un pantalon gris complétait le tout. Cela n'était même pas un atour qui témoignait d'une richesse ou d'un haut rang mais sur cet homme plein de fierté et d'arrogance, cela prenait une aura de noblesse étrange. Il avait raccourci ses cheveux noirs qui ondulaient avec grâce au-dessus de ses épaules et sa barbe de plusieurs jours rasée, dévoilait un visage aux traits volontaires. Ses yeux gris semblaient encore plus perçants, tels un orage menaçant. Je dus rester muet et immobile une bonne dizaine de secondes avant de reprendre contenance et de me maudire une centaine de fois de l'avoir dévisagé avec tant d'insistance et sans même masquer ma surprise ou mon regard appréciateur. Heureusement pour moi, il n'avait rien remarqué, occupé à l'Interscope, son regard brillant d'une soif d'apprendre qui le rendait encore plus lumineux. Encore plus beau, si j'osais l'écrire. Je me demandai comment je n'avais pas pu le remarquer avant et m'enfuis m'enfermer dans mes quartiers le temps de me reprendre.

Personne ne m'avait fait un tel effet. Jamais.

Je m'effondrai contre la porte à peine refermée, suffoquant. Qu'est-ce qui me prenait ? Réagir de la sorte à la vue du corps d'un autre homme ? Avais-je perdu l'esprit? La guerre avait-elle eu raison de mon entendement ? Je n'avais pas le droit, pas le moindre droit d'avoir de telles pensées. C'était une offense à la bienséance, à la normalité, à la loi.

Cela faisait de moi un criminel. Cela faisait de moi un inverti.

C'est étrange comme l'esprit se leurre quand il s'agit de protéger son intégrité, quand l'ignorance est la meilleure des solutions pour éviter de voir la terrible vérité.

Et c'est une sensation douloureuse quand enfin, le mur de la cécité érigé par votre conscience s'effrite, tombe. C'est comme une déferlante qui vous avale tout entier et vous dévore, vous empêche de respirer, de reprendre votre souffle.

Comme dans un rêve, des images des années passées me revinrent en mémoire.

Lorsque j'étais adolescent, tous les garçons courtisaient les jeunes filles des pensionnats d'à côté. C'était l'époque où l'on découvrait l'amour, la passion parfois, où l'on apprenait à faire la cour. Et alors que mes camarades s'adonnaient à ces activités sans pour autant avoir aucune chance d'approcher les demoiselles de plus près qu'à travers les grillages – l'Eglise tenait à conserver le temple saint de leur corps – moi c'était eux que je regardais. Ça avait toujours été eux.

Sur les champs de bataille… j'avais regardé mes camarades aussi. Un souvenir, diffus, lointain, d'une des rares nuits où je dormis vraiment, trop épuisé. Un rêve, aux côtés de l'un d'entre eux, si réaliste, si puissant, qui me trouva en sueurs le lendemain, tremblant, mais que j'oubliai bien vite quand les coups de feu commencèrent à retentir dans la vallée.

Pourrais-je nier la vérité à présent ? J'avais eu les signes devant les yeux, si longtemps, si souvent et ne les avais jamais vus. J'avais été chanceux, en quelques sortes, car si j'ignorais la réalité, les autres le feraient aussi, assurément. Mais à présent, je ne pouvais plus le cacher, pas à moi-même. Mon rythme cardiaque s'accéléra sous l'effet de la panique.

C'était impossible, impossible de dissimuler un tel secret. Sur les champs de bataille, les convenances, les règles, les lois, tout disparaissait sous les flots de sang et les cadavres. Personne ne s'intéressait aux histoires qui pouvaient naître dans les tranchées, personne ne s'intéressait aux soldats, qui n'étaient que de la chair à canon dénuée d'humanité. Ils pouvaient bien transgresser l' Offence against the Person Act, personne ne le verrait. Si j'avais découvert ma condition là-bas, ça n'aurait eu aucune importance.

Mais ici… ici c'était impossible. Tout le monde scrutait tout le monde, comme guettant le moindre faux pas, la moindre erreur. Tous les regards étaient constamment braqués sur chaque personne, encore plus dans le milieu où j'évoluai. Alors comment pourrais-je garder la face, comment ne me trahirai-je pas dès que je l'apercevrais ? Et si ma soudaine fascination pour sa personne, qui n'avait pas attendu que je le découvre dans une meilleure condition physique avait été remarquée ?

C'était pire, pire que tout ce qui avait eu lieu sur les champs de bataille. Cette simple pensée suffit à me faire basculer dans la panique.

Malgré moi, les images du front, la boue mélangée au sang, les balles qui pleuvaient, les cris de douleur et le visage sans vie de Murray et de tous les autres bloquaient ma vue, endormaient mon ouïe. Que m'arrivait-il ?

Et sans que ces visions cauchemardesques disparaissent, d'autres tourments m'envahirent encore, bloquant ma respiration saccadée dans ma gorge, piquant mes poumons d'autant de dagues brûlantes, mordantes. Et si cet état de fait était affiché sur mon front en permanence, le jour quand on me scrutait, la nuit quand des rêves aussi rares qu'agréables se transformaient en cauchemars et que je me réveillai, tremblant, en sueurs, pleurant à chaudes larmes mon ami disparu, quand je regardai Mary et qu'elle ne m'inspirait rien d'autre qu'une résignation profonde, quand le regard déçu de mon père se posait sur moi ? Comment pourrais-je cacher ma condition à Mary lorsque nous serions dans l'intimité de notre conjugalité ? Mais pourrais-je, le moment venu, assurer notre descendance en sachant la vérité ? Pourrais-je remplir mes devoirs conjugaux sans flancher, alors que cette facette de la vie qui m'attendait me terrifiait soudain ? Pourrais-je la contempler dans les yeux sans qu'elle ne se doute de quoi que ce soit ?

Des taches noires dansaient devant mes yeux alors que je peinai toujours à respirer, la crise de panique qui s'était emparée de moi ne voulant pas me quitter, resserrant toujours plus fort ses serres sur mon cœur, sur mon corps.

Je me forçai à me calmer, essayant de respirer lentement et peu à peu, les images de mes cauchemars disparurent, mes tourments s'apaisèrent. Je grimaçai quand mon genou protesta vivement de la position dans laquelle j'étais tombé et me repositionnai pour le soulager.

Si quelqu'un avait remarqué quelque chose, il aurait déjà alerté la police. Ligerson ne m'avait pas vu le reluquer, nous avions toujours été seuls tous les deux, personne n'avait pu voir quoi que ce soit. Et si c'était le cas, peut-être attendaient-ils une confirmation de ce qu'ils soupçonnaient. Je n'aurais qu'à redevenir maître de moi-même, et cela suffirait à faire taire les soupçons. D'autant plus que mes fiançailles coupaient court à toute insinuation. Non, j'étais en sûreté. Personne ne savait et ne saurait que j'étais inverti.

C'était ce que je me répétai pour me rassurer. Mais je dormis mal cette nuit-là. Et le lendemain, je me résolus à me tenir éloigné du méca-horloger, juste au cas où.


Heureusement pour moi, la fête que donna mon frère en l'honneur de sa nomination – qui prendrait effet le lendemain – me garda de recroiser Ligerson. Etant un employé, il n'avait pas le droit de se montrer auprès de nos invités.

Alors qu'un automate me servait une coupe de champagne, je me tournai vers Mary, entourée de ses amies les plus intimes. Elles discutaient à voix basse, riant, leurs têtes penchées les unes vers les autres. Certaines me jetaient des regards à la dérobée et je les saluai de loin, me demandant ce dont elles pouvaient bien parler.

A l'autre bout de la pièce, mon père racontait à grands renforts de geste l'une de ses histoires rocambolesques dont il avait le secret à quelques-uns de ses amis, eux aussi membres de la Chambre des Lords.

Je soupirai, me sentant soudain incroyablement seul. Je m'en doutai depuis longtemps à présent, mais je n'appartenais plus vraiment à ce monde. La guerre, Murray m'avaient changé et c'était irréversible. Je n'étais qu'un simple médecin militaire, à peine trente ans et déjà à la retraite, et eux étaient de respectables membres de la haute société anglaise. Ils ne savaient pas ce que c'était les champs de bataille, la boue, la précarité, les balles, les cyborgs, les machines à tuer, la mort, le sang. Ils n'avaient pas vu mourir tant d'amis, n'avaient pas ressenti l'impuissance de ne pouvoir les sauver. Ils étaient même incapables d'imaginer l'enfer qu'avait été la guerre.

Moi, je ne l'ignorai pas et c'était ce qui me rendait différent d'eux. Parce que je ne pouvais plus vraiment regarder la société comme avant, quand j'avais expérimenté comment vivaient ceux qui habitaient Whitechapel et tous les quartiers défavorisés de Londres, quand je savais qu'on les arrachait de force à leurs foyers pour les propulser dans un endroit encore pire. Je ne pouvais plus les regarder sans penser à ces privilèges qu'ils avaient juste parce qu'ils avaient eu la chance de bien naître, à ce qu'ils faisaient à tous ces gens. J'avais même pitié de ces cyborgs que l'on tuait sans essayer de les comprendre, de comprendre pourquoi ils l'étaient devenus.

– John ?

Je sursautai, manquant renverser ma flûte en me retournant vers la voix familière. Un visage amical, surmonté de lunettes rondes et entouré d'une crinière brune me souriait.

– Mike ! Je ne m'attendais pas à te voir ici.

Mike Stanford était l'un de mes plus vieux amis d'enfance. Nous nous étions rencontrés lors d'une soirée où mes parents, quand ma mère était encore vivante, avaient été invités. Nous avions partagé la majorité de nos études et c'était, avant mon départ à la guerre, l'ami dont j'avais été le plus proche. Nos parents, en revanche, avaient plus ou moins cessé de se fréquenter avec les années mais il semblait qu'il était toujours bon de renouer quand il y'avait matière à faire montre de sa puissance sociale. Je serrai la main qu'il me tendait et lui souriait, un sourire sincère pour une fois.

– Bon Dieu, John, tu as une mine à faire peur.

Le tact n'avait jamais été son fort mais je ne m'en formalisai pas. Si la guerre m'avait indiscutablement changé moralement, mon physique en avait pâti tout autant. J'avais maigri et récolté des cicatrices qui, s'il ne pouvait les voir, Mike pouvait en revanche constater leurs dégâts dans ma position, ma stature. Quant aux cauchemars qui hantaient mes nuits, eux, avaient fait naître des cernes indélébiles sous mes yeux.

– Comment tu vas ? interrogea mon ami alors que nous nous dirigions vers des fauteuils vides, un pli réellement soucieux barrant son front.

C'était idiot, mais sa sollicitude réchauffa mon cœur un instant. Ma famille n'avait pas vraiment chercher à constater mon état psychologique à mon retour, bien qu'ils m'aient rendu visite lorsque j'étais convalescent, et Mike se trouvait donc le premier à s'enquérir sincèrement de ma personne.

Mais je ne savais pas quoi répondre. Je ne pouvais pas lui parler de mes tourments et évoquer les champs de bataille détonnerait beaucoup de l'ambiance de la soirée. Je n'avais pas non plus envie de retourner là-bas à cause de vaines paroles. J'en avais bien assez la nuit. Alors je haussai simplement les épaules sans trop vraiment regarder mon ami.

Même avec Mike, je me sentais seul. Un instant, une vague de rage m'assaillit, une rage contre ceux qui avaient créé cette situation, contre ceux qui envoyaient toujours plus de monde sur les fronts, détruisant toujours plus de vies, contre ceux qui m'avaient tout pris. Je serrai le poing.

– John ?

– Excuse-moi. C'est juste que parfois…

– Je n'aurais peut-être pas dû te parler de ça.

J'esquissai un sourire pour le rassurer et surtout pour effacer cette pitié dans ses yeux. C'était ce que je détestai le plus, la pitié des autres. Où que j'aille, je sentais leurs regards, j'imaginais leurs pensées à propos de ce pauvre garçon blessé dont la vie était fichue. A chaque fois que mon père, mon frère ou même Mary me regardaient… Je détestai ces regards-là. Et si mon seul ami s'y mettait, j'allais très vite devenir fou.

Je décidai de mener la conversation, l'orientant sur des terrains plus neutres, comme les dernières revues scientifiques ou ce que devenait mon ami. Nous parlâmes longuement et Mike m'arracha même un demi-rire, ce qui sembla le satisfaire. Et puis soudain, ses sourcils se froncèrent.

– Je n'ai pas vu ton frère depuis le début de la soirée. Je n'ai même pas eu le temps de le féliciter ce qui serait la moindre des choses.

Alors qu'il prononçait ces mots, je remarquai qu'il avait raison. Effectivement, Harry avait disparu depuis une bonne demi-heure, ce qui n'était pas normal. Il était à l'honneur ce soir après tout et quitter si longtemps ses invités n'était pas convenable. Jamais mon frère ne se le permettrait. Quelque chose s'anima dans mon estomac, comme une légère torsion. J'avais un mauvais pressentiment. S'il avait quitté la pièce principale, c'était sûrement pour soulager un besoin naturel. Qu'il ne soit pas revenu était étrange.

– Je vais aller le chercher, dis-je en masquant l'inquiétude que mon instinct me dictait.

Je me levai, pris congé de Mike et rejoignis le couloir qui menait à nos appartements. Je m'apprêtai à rejoindre le cabinet quand une odeur métallique, nauséabonde me prit à la gorge. Je me figeai, refusant de comprendre ce que mon cerveau, des images que je chassais à court de temps à l'appui, essayait de me faire croire.

Lentement, je me tournai et entrai dans la chambre de mon frère. Mes yeux tombèrent sur le sol presque immédiatement. Harry, allongé sur le dos, baignant dans une mare de sang regardait sans le voir le plafond. Une dague était enfoncée dans sa poitrine jusqu'à la garde, à la place du cœur.

Et au-dessus de lui, couvert du liquide poisseux, il y'avait Ligerson. Il me fixait, l'air d'avoir été pris en flagrant délit.

D'abord, je reculai, horrifié, refusant d'y croire, des images de la guerre se superposant à celle de mon frère, mort, étendu sur le sol, le regard vide. C'était impossible. Il n'était pas mort. Ça n'était pas son corps mutilé, son sang qui teintait le parquet, ça n'était pas lui tout simplement. Je refusai de croire ce que mes yeux me montraient. Mais malgré moi, mes mains s'étaient mises à trembler, le sang à battre plus fort dans mes veines. Je ne voulais pas céder à la panique mais tenter de garder la tête froide en pareille situation était comparable à essayer de tenir sur le pont d'un bateau piégé en pleine tempête.

On avait tué mon frère. Non, pire que cela, on l'avait massacré, à tel point que seuls ses cheveux blond vénitien me permettaient d'assurer que c'était lui. Et malgré cette réalisation, je n'arrivai toujours pas à le croire.

Comme dans un rêve – qui prenait de douloureuses allures de cauchemar – des images de mon enfance, alors que nous étions encore proches me revinrent, défilant devant mes yeux qui n'arrivaient pas à quitter le cadavre, faisant affluer des larmes que je retenais à grand-peine.

Je rencontrai le mur à force d'avoir reculé et ce fut l'impact qui me sortit de mon état léthargique. Je tournai un regard dur vers Ligerson qui me fixait toujours. Il s'était relevé. Le sang de mon frère maculait ses vêtements.

Une rage sans nom s'empara de moi et je me jetai, ignorant mon genou, mon épaule, tous deux douloureux, sur Ligerson. Il esquiva sans aucun mal mon attaque et avant même que je n'aie le temps de lâcher le cri de colère qui me brûlait les lèvres, il m'avait ceinturé, avec une force qui m'étonna au vu de sa carrure, et étouffé avec sa main mon hurlement. Je me débattis un instant mais il avait une poigne de fer.

– Calmez-vous. Je ne l'ai pas tué. Je l'ai trouvé comme ça, chuchota-t-il à mon oreille.

Etrangement, je le crus sur parole dès l'instant où il eut prononcé ces mots. Peut-être le compris-je dans l'intonation de sa voix, ou dans sa douceur, comme si, l'espace d'un instant, il avait abandonné son apparente froideur pour un peu de compassion. Je cessai de me débattre et il me relâcha, une fois certain que je ne hurlerai pas.

– Qu'est-ce que vous faisiez ici ? demandai-je en essayant de poser mes yeux partout, sauf sur le cadavre.

– Je suppose que comme vous, c'est l'odeur qui m'a mené dans cette pièce. Je ne l'ai pas tué, répéta-t-il en levant les mains. Vous me croyez vraiment capable de faire ça à mains nues ?

Ses mains qui étaient tachées du sang de mon frère. Je fis, malgré moi, le va-et-vient entre Ligerson et mon frère, étendu sur le sol. Il avait été lacéré. Comme si une bête féroce avait été lâchée sur lui et l'avait attaqué, jusqu'à la mort. Son visage était dans le même état, ses cheveux, poisseux de sang. Il n'était que lambeaux de chair. Je portai une main lasse à mon visage et détournai les yeux. Le tremblement de ma main reprit et je me crispai pour le masquer. Mais si Ligerson le vit, ce dont, aujourd'hui, je ne doutais pas, il n'en dit rien.

– Qui a bien pu lui faire une chose pareille ? demandai-je d'une voix que j'essayai de garder égale.

– Quelqu'un à qui manifestement, sa nomination ne plaît pas.

Il se pencha vers le cadavre sans ciller une seconde, presque avec habitude, sans manifester aucune gêne et arracha une étiquette tachée de sang du corps, étiquette qui avait été attachée à la dague. Il me la tendit. Lord of Tighness. Freedom for all, lus-je .

– Lord de l'oppression. Liberté pour tous. Qu'est-ce que ça signifie ?

Je n'étais pas vraiment en état de réfléchir. L'odeur du sang, le corps de mon frère à quelques pouces de là… C'était un environnement dans lequel j'étais incapable de penser, ce qui, manifestement, n'était pas le cas de Ligerson.

– Que quelqu'un en a après les Lords.

Nos regards se croisèrent un instant alors que la même pensée traversait nos cerveaux. S'il avait raison, Harry était peut-être le premier d'une longue liste.

– Un humain n'aurait jamais pu faire ça… même armé, murmurai-je, en secouant la tête pour chasser les images désagréables qui continuaient de m'assaillir.

– Non, en effet. A première vue, je dirais que c'est l'œuvre d'un cyborg. Et plus précisément, un animal-machine. Regardez ces plaies, elles sont trop nettes pour être l'œuvre de crocs ou de griffes naturels.

– Mais la dague ?

– L'animal n'était pas seul. Quelqu'un l'a déchaîné sur votre frère, lui a ordonné d'attaquer. Quelqu'un qui avait accès à cette pièce il y'a une demi-heure.

– C'est forcément quelqu'un de la fête dans ce cas.

A nouveau nos regards se croisèrent mais le sien était vague, perdu dans des pensées que je voyais presque défiler à travers ses yeux orageux, à toute vitesse. Je m'interrogeai un instant sur sa perspicacité, sa manière de se comporter comme un véritable détective. Qui était-il ? Mais je me secouai. Cette curiosité alors que mon frère gisait là, à nos pieds… Y'avait-il quelque chose de plus déplacé ?

– Sans doute.

– Mais qui ?

– J'espérais que vous me procureriez des indices à ce sujet.

Je lui adressai un regard de reproche. Comme si j'en avais la moindre idée! Et comme si j'avais la tête à songer à cela en ce moment! Je venais de perdre mon frère, et dans des conditions affreuses. J'aurais voulu m'offusquer de ce manque de tact mais quelque chose dans le regard de Ligerson m'en dissuada. Il était sincèrement en train de se poser la question.

– Pourquoi espéreriez-vous une telle chose ?

– Il faut bien résoudre ce mystère. Et la police est incroyablement incompétente.

Je restai muet face à son arrogance, face à la lueur d'impatience dans son regard. Comme si l'idée de trouver le coupable, de se lancer dans une chasse à l'homme et aux indices était ce qu'il avait toujours attendu. Oui, Ligerson masquait mal son euphorie. Face à un cadavre.

J'aurais dû avoir peur, bien sûr, remettre en cause ses affirmations quant au fait qu'il était là, avec le cadavre de mon frère, remettre en cause mes convictions quant à son innocence. J'aurais dû m'interroger sur cette lueur dans son regard alors qu'un macchabée se trouvait à quelques pouces de lui.

Et pourtant, ça n'était pas le cas. Une détermination que je n'avais plus connue depuis la guerre s'empara de moi. Je redressai la tête, bombai le torse et retins le salut militaire qui démangeait ma main droite.

– Dans ce cas, j'en suis.

Ligerson esquissa un sourire, un sourire qui lui avait sûrement échappé. Il le dissimula aussitôt qu'il s'en rendit compte.

– Par quoi est-ce qu'on commence ? demandai-je.

Je m'étonnais moi-même de la rapidité avec laquelle j'avais changé d'attitude. J'étais prêt à en découdre, prêt à mettre derrière les barreaux, définitivement, celui qui avait fait du mal à mon frère.

– Recherchez des indices sur la scène de crime.

J'allais répondre à son ton d'évidence légèrement condescendant par un regard noir mais je n'eus pas le temps car des pas retentissaient dans le couloir.

– Il faut que vous vous cachiez, sifflai-je. Ils vous accuseront à coup sûr et…

Je désignai le sang sur ses vêtements.

– … ils auront de bonnes raisons de le faire. Dans le placard.

Ligerson obéit sans faire d'histoires et quand la porte de la chambre s'ouvrit sur Mary, celle du placard s'était refermée sur le méca-horloger. Je me tournai d'un bond vers ma fiancée qui avait reculé, une main sur sa bouche pour retenir le cri.

– Oh mon Dieu… oh mon Dieu… fit-elle, le souffle coupé.

Je m'approchai d'elle et saisis sa main.

– Je suis navré que vous ayez eu à voir cela, murmurai-je.

Je la repoussai hors de la pièce, avec douceur et elle se laissa faire, trop choquée pour protester. Je refermai la porte. J'étais étrangement redevenu médecin militaire, habitué à la vue du sang, à celle de blessures graves, profondes, à celle des cadavres. Cela restait toujours celui de mon frère, bien entendu, mais j'essayais autant que possible de ne pas y penser. Je devais rester concentré.

– Oh, John… je suis… je suis sincèrement désolée.

– Vous n'y êtes pour rien, fis-je d'une voix que je voulais rassurante.

– Il faut immédiatement appeler la police !

– Non ! Nous ne ferions qu'effrayer nos invités.

– Le coupable est peut-être encore dans cette pièce ! Et s'il s'apprêtait à faire un massacre ?

Elle secoua une main comme pour chasser la panique qui la gagnait. Je la saisis fermement par les épaules et la forçai à me regarder. Elle plongea son regard dans le mien et je lui indiquai de calquer sa respiration sur la mienne. Il lui fallut plusieurs minutes pour se calmer, minutes que je passais à réfléchir. Je doutais qu'elle ait raison. Au vu de l'état de mon frère, le coupable, s'il était réellement invité à la fête, se serait enfui. Il y'avait assez de monde pour que son absence ne soit pas remarquée et s'il était revenu, son apparence l'aurait trahi.

Des pas sur notre gauche nous firent nous retourner dans un sursaut. Mon père, suivi de quelques-uns de ses amis nous rejoignaient.

– John, que se passe-t-il ?

Le drame que je voulais éviter était en train de se produire. Avec un regard désolé, je relâchai Mary pour rejoindre mon père, lui glissant ce que j'avais découvert à l'oreille.

– Impossible.

Le ton était sec, coupant. Il refusait d'y croire, je le voyais bien. Il me repoussa, me dépassa sans un mot suivi de ses amis dont la curiosité avait été exacerbée et ils ouvrirent en grand la porte de la chambre de mon frère. Ils reculèrent d'un même mouvement, la même expression horrifiée affichée sur leurs visages. Mon père, après avoir encaissé le coup, entra dans la pièce et s'approcha du corps étendu sur le sol. Je les rejoignis, une vague appréhension me tordant les entrailles. Ligerson était encore dans le placard. Si mon père se mettait en tête de rechercher le tueur… il allait être mis sous les barreaux. Alors que mon paternel s'avançait plus encore, je jouai des coudes parmi ces hommes à la curiosité malsaine et posai une main sur son épaule.

– Vous risquez de rendre la tâche difficile à la police si vous vous avancez plus encore, murmurai-je, essayant de faire appel à la partie rationnelle de l'esprit de mon paternel.

Je voyais qu'il était choqué et qu'il tentait de faire bonne figure. Comme souvent quand il essayait de masquer ses émotions, sa lèvre inférieure tremblait. Je le forçai à reculer d'un geste doux et autoritaire et chassai ses amis de la pièce, tout en restant sur le palier.

– Appelez la police. Je reste ici au cas où le meurtrier se montre.

Et tout en disant cela, je sortis un revolver, héritage de mon temps de service pour ma patrie, de la poche intérieure de ma veste et l'armai, histoire de bien faire comprendre que j'avais la situation en main. En réalité, j'essayai juste d'oublier l'horreur de la celle-ci en me rendant utile. Si je traitais le problème avec indifférence, avec une froideur calculatrice, savoir mon frère mort était moins difficile. Enquêter sur son cas pour éviter de nouveaux drames devenait plus facile. J'ignorai alors que je marchai dans les pas de Ligerson, mon futur coéquipier.

Avant de disparaître derrière la porte, mon père tourna un regard inquiet vers moi.

– John ?

– Oui Père ?

– Sois prudent. Ne prends pas de risques inconsidérés. Je ne pourrais pas…

Il n'acheva pas sa phrase mais je savais ce qu'il voulait dire. Je ne pourrais pas supporter de te perdre aussi. Et malgré la situation, mon cœur s'en trouva un peu réchauffé. Je n'étais pas qu'une déception finalement. Mon père tenait à moi. Mais la sensation disparut bien vite. Il fallait que Harry soit tué pour qu'il s'en rende compte.

J'acquiesçai, un sourire rassurant au coin des lèvres et le regardai refermer la porte. Une fois que les pas dans le couloir se furent estompés, je me précipitai, prenant garde à ne rien déplacer et à éviter la mare de sang sur le parquet, vers le placard dont j'ouvrai la porte avec célérité. Ligerson en sortit aussitôt.

– Il faut que vous vous dépêchiez, vous n'avez pas beaucoup de temps. Changez-vous et débarrassez-vous de ces vêtements, brûlez-les, faites-en ce que vous voulez mais assurez-vous que personne ne les trouve. On vous soupçonnera sinon. Non seulement de meurtre mais aussi de soutenir les anarchistes, les hommes-machines et leurs créateurs.

Ligerson m'observa un instant, comme s'il essayait de lire en moi, en mes paroles. Je soutins son regard, me demandant à quoi il songeait en cet instant. Une ombre passa dans son regard mais ce fut si bref que j'en conclus avoir rêvé, ce qui ne serait pas surréaliste compte tenu des récents évènements.

– Vous pensez qu'il s'agit de leur œuvre ?

– Vous disiez vous-mêmes qu'un animal-machine avait fait ça.

– Ce qui ne veut pas forcément dire qu'ils sont coupables, fit-il remarquer.

– Si c'était le cas, je les comprendrais…

– Ce n'est clairement pas la bonne façon de défendre leur cause, répliqua Ligerson d'un ton sec.

Une nouvelle fois, je le contemplai, surpris. Si sa voix était réprobatrice, il y'avait quelque chose dans son regard… comme s'il savait, au fond, que nos coupables n'avaient pas le choix, pas d'autres façons d'agir. Mais il se reprit vite, redevenant totalement neutre et ce fut comme si son petit écart n'avait jamais existé. J'admirai sa capacité à rester si impartial.

– Vous devriez y aller, dis-je, une fois que j'eus terminé de l'observer et que je me fus repris. Navré que nous n'ayons pas eu le temps de…

Je désignai la pièce en guise de démonstration mais à ma grande surprise, il esquissa un sourire, un sourire qui me força à détourner les yeux. Mon regard retomba sur le cadavre de mon frère ce qui eut l'effet d'une douche froide. Aussi fort que j'aurais voulu l'oublier…

– Votre fiancée m'a laissé assez de temps pour relever tous les indices intéressants. Je vous ferai part de tout ceci, plus tard, dit-il en se dirigeant vers la porte. Oh, eh je peux vous assurer qu'aucun de ceux qui ont constaté la mort de votre frère n'est coupable de son meurtre, ajouta-t-il avant de disparaître derrière la porte, me laissant pantois, un peu stupide, au beau milieu de la pièce.


Fin de la première partie


La suite la semaine prochaine ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !