Salut à tous ! Sans plus tarder, voici la deuxième partie de L'assassinat de Harry Watson.


RAR : Liseron (guest) : Merci, contente que le début te plaise et contente de te faire découvrir le steampunk. C'est vraiment un genre que j'adore et, comme je le disais dans ma précédente note d'autrice, sur lequel j'avais envie d'écrire depuis un moment. C'est chose faite et j'espère que ça continuera de te plaire !


La police resta près de deux heures chez nous, si bien qu'il était minuit passé et que nous ne dormions toujours pas. Les enquêteurs, après avoir minutieusement analysé la scène de crime et être arrivés à la même conclusion que Ligerson et moi un peu plus tôt – un animal-machine avait fait ce massacre et cela avait été commandité par quelque anarchiste – avait tenu à interroger tous les invités présents. Evidemment, la nouvelle de l'assassinat de mon frère avait fait grand bruit parmi nos invités, qui, soit effrayés, soit choqués ou même curieux, commentaient le drame à grand renfort de superlatifs et d'exagération. J'avais, en entendant certains, parfois des envies brutales de meurtres. Il n'y avait aucune compassion dans leurs paroles, leurs actes. Ils n'étaient que des vampires, assoiffés de sang et de drame. Plus c'était macabre et plus cela leur plaisait. Etait-il étonnant que les journaux à scandale aient si bonne presse ? Je ne fus pas mécontent de les voir partir, eux et les détectives mis sur l'affaire qui nous promirent de faire tout leur possible pour attraper le coupable rapidement.

Mon père partit s'enfermer dans ses appartements, une bouteille d'alcool fort à la main. Je n'eus même pas le temps d'essayer d'engager la conversation. Avec un soupir, je rejoignis le couloir qui menait à ma propre chambre, essayant autant que possible de ne pas penser à ce que j'avais vu plus tôt dans la soirée. Mais difficile d'ignorer le son de l'automate de ménage qui frottait le sol avec insistance derrière la porte close de la chambre d'Harry. Je me demandai même si le sang disparaîtrait. Chassant d'un geste de la tête les images du cadavre de mon frère, je me dirigeai vers mes propres appartements. Mais je n'avais pas sommeil. Je savais que dès lors que je me serai endormi, les cauchemars m'assailliraient et je n'avais ni l'envie, ni la force de les affronter.

Je dépassai la porte de ma chambre et montai au deuxième étage, héritage des anciennes chambres de bonnes.

Arrivé en haut, mon regard tomba sur les appartements que nous avions offerts à Ligerson. Je contemplai la porte close un moment, un très long moment, incertain. Mon père était sans doute trop occupé à noyer sa peine pour faire attention à ce que je ferai. Je fis un pas, timide. Il était tard. Et si mes travers ressortaient ? Sans Ligerson, je ne pouvais pas me mettre en quête du coupable. Et s'il découvrait ce que j'étais… je doutais qu'il acceptât de m'aider.

Un autre pas. Ce que je faisais était terriblement dangereux. Mais s'il avait découvert quelque chose à propos de mon frère? S'il avait des pistes ? L'appel du mystère, de la vérité était trop fort. J'achevai de réduire la distance avec la porte et levai un poing pour frapper au battant.

Je sursautai quand la musique retentit soudainement. Le son langoureux d'un archet coulissant sur les cordes du violon filtrait à travers la porte, faible, comme si on ne voulait pas déranger. Ligerson était musicien ? Cela ne m'étonna pas outre mesure, il avait des doigts longs et fins, comme les pianistes. Ma main retomba contre mon flanc alors que j'écoutai plus attentivement la musique. Je ne reconnaissais aucun des accords mais ceux-ci étaient indiscutablement beaux, mélodieux.

Je ne sus combien de temps passa alors que je fermai les yeux pour mieux savourer l'art qui m'était offert. Etrangement, cela apaisa un peu mon cœur en plein tourment. Et puis la musique cessa dans une dernière note et j'entendis la voix du musicien, légèrement amusée, qui me lançait:

– Comptez-vous rester ici toute la nuit, Watson ?

Heureux qu'il ne puisse me voir, je rougis furieusement. Comment avait-il pu savoir que j'étais là ? Pris en flagrant délit, je ne pouvais pas faire demi-tour et m'enfuir aussi sec. Autant assumer que je l'avais écouté en douce. Une fois certain que mes joues avaient repris une couleur moins suspecte, j'enclenchai la poignée et entrai dans la pièce.

Ligerson était assis sur le minuscule lit – comment aurait-il pu en être autrement dans une chambre de cette taille ? – et m'adressait un sourire contrit.

– Je n'ai pas eu l'occasion de vous présenter mes condoléances, dit-il, à voix basse.

– Ce n'est pas la peine. Je n'ai jamais rien vu d'aussi peu sincère.

– Voilà un point où nous sommes d'accord.

Il sourit de nouveau et je fis de même avant de détourner les yeux. Il faudrait qu'il arrête ce genre de choses si je voulais garder la face. Il y'eut un instant de silence avant qu'il ne m'invite à le rejoindre d'un geste. Je m'exécutai, essayant de poser mon regard partout sauf sur lui et m'installai. Pendant plusieurs minutes, nous ne parlâmes pas alors que des dizaines de questions se bousculaient dans mon esprit et que je les retenais, de peur de brusquer le méca-horloger. Mais ma curiosité eut raison de moi et je finis par céder.

– Vous disiez avoir relevé des indices intéressants.

Il capta mon regard et esquissa un grand sourire, fier de sa trouvaille. Il me fallut un contrôle de moi-même que je ne savais pas posséder pour résister au rougissement qui voulait s'emparer de mes joues face à un tel sourire.

– J'ai pu reconstituer la scène de crime, Watson !

Son ton était triomphant et sans même m'en rendre compte, je me penchai vers lui, comme si cela me permettrait de capter un peu plus d'informations. Je me retins de le presser de questions et attendis qu'il livre ce qu'il avait découvert.

– C'était très simple, en fait, commença-t-il. Je ne sais pas ce que vous savez de la vie intime de votre frère, Watson, mais je vais être obligé de vous en dévoiler une partie. Je vous présente d'avance mes excuses. Votre frère a vraisemblablement courtisé l'une de vos invitées, très probablement l'une des amies de votre fiancée. Cela ne lui a pas demandé beaucoup d'efforts, sa prochaine position lui conférant un prestige que beaucoup de membres de la gent féminine recherchent. Je ne vous apprends rien en vous disant que beaucoup d'hommes ont besoin de satisfaire… certains désirs. Il l'a attirée à l'écart, dans ses appartements. C'est à l'abri des regards, derrière la porte close qu'ils ont commencé à… Mais ils ont été interrompus par quelque bruit venant du couloir et ont convenu que cela n'était ni l'endroit, ni le moment de s'adonner à ce genre de pratiques. Ils se sont donné rendez-vous plus tard, dans un lieu plus sûr et plus isolé afin d'achever ce qu'ils avaient commencé. La jeune fille est partie la première pour ne pas éveiller les soupçons, votre frère aurait dû rejoindre la fête après quelques minutes. C'est là que l'animal-machine, dissimulé dans la pièce depuis le début – et très probablement sous le lit – et contrôlé à distance par son propriétaire est sorti de sa cachette, s'est jeté sur votre frère et l'a tué.

Je restai muet un instant, abasourdi, subjugué. Malgré moi, je ne pouvais quitter des yeux Ligerson qui exultait de fierté. Je savais très bien que son numéro n'était destiné qu'à provoquer une réaction de la sorte mais je ne pouvais m'en empêcher. Ce qu'il venait de faire était, soit de la sorcellerie, soit du pur génie.

– Comment est-ce que vous pouvez en savoir autant ? demandai-je quand je me fus repris.

Visiblement heureux que je pose la question Ligerson s'empressa de me répondre.

– C'est une technique que j'appelle la science de la déduction. Elle est basée sur une observation neutre et complète des faits et d'un enchaînement de raisonnements qui mène toujours à une conclusion exacte, je peux vous l'assurer. Dans le cas de notre affaire, c'est très simple: vous ne l'avez sans doute pas senti à cause de l'odeur du sang, mais il flottait dans la chambre une douce fragrance de parfum féminin. Assez récente pour assurer qu'une femme était venue ici il y'avait moins d'une heure et avait donc vu vivant votre frère. Il y'avait également une trace légère dans le mur, comme si un objet métallique s'y était incrusté et j'ai trouvé ceci, il sortit de sa poche une barrette sertie et me la glissa sous le nez, près du corps de votre frère. D'autant plus que vous aurez peut-être remarqué que votre frère présentait des signes clairs d'une certaine… excitation.

Je me retins à grand-peine d'applaudir son intelligence. Sa clairvoyance me faisait, pendant un instant, oublier la situation horrible dans laquelle je me trouvais et cet instant, hors du temps, hors de l'horreur, me faisait un bien fou. Je devais reconnaître que j'étais totalement sous son charme. Peut-être qu'il était réellement sorcier en fin de compte.

– C'est impressionnant, dis-je en soutenant tant bien que mal son regard. Réellement impressionnant.

Il se contenta de m'adresser un regard énigmatique. Le silence se rabattit sur nous mais je ne le trouvais pas gênant. Je me mis à réfléchir à mon tour, cherchant une quelconque information que j'aurais pu apporter à la mine d'or qu'il venait de me fournir. Je savais que tout ce que je pourrais dire ferait sans doute pâle figure à côté de ce qu'il avait révélé mais cela m'importait peu si je pouvais assister de nouveau à l'une de ses longues tirades.

– Si l'animal était bien dans la pièce comme vous le pensez… notre coupable a nécessairement eu recours à un complice ici?

– Ceci, Watson, est une hypothèse très pertinente, fit Ligerson du ton d'un maître face à son élève et je ne pus m'empêcher de sourire, amusé. Et le complice a eu accès à ce couloir.

– Ce qui nous fait une liste longue comme le bras étant donné que nos cabinets sont au fond de ce couloir, fis-je remarquer, essayant de masquer mon découragement.

Je n'avais jamais vraiment aimé les fêtes mondaines mais ce soir, je les détestais plus encore.

– Ne précipitons pas les choses, Watson. C'est la pire erreur que puisse faire un détective.

Il semblait avoir adopté mon patronyme avec un naturel qui aurait dû être troublant. Mes amis, en général, m'appelaient ainsi. Et pourtant, cela ne me gênait pas le moins du monde.

– Procédons par étape. Nous devrions rendre visite à la jeune fille à qui appartient ceci, reprit-il en montrant la barrette. Elle aura sans doute des informations à nous transmettre.

– Mais comment savoir de laquelle il s'agit ? Je veux bien croire que vous avez des dons exceptionnels mais je doute que la scène de crime vous ait appris son nom.

C'est après les avoir prononcées que je me rendais compte de mes paroles et cette fois-ci, mes joues prirent une délicate teinte rosée. Si Ligerson s'en aperçut, il ne fit aucun commentaire. Peut-être était-il trop concentré sur notre mystère.

– C'est là que vous devenez utile, Watson. Réfléchissez. Parmi les amies de votre fiancée, laquelle a été absente aussi longtemps que votre frère. Ou peut-être l'auriez-vous vue en sa compagnie ? Réfléchissez.

Je m'appliquai à faire ce qu'il disait, réellement désireux de l'aider. Je savais, tout comme lui, que c'était notre meilleure piste pour le moment. D'autant plus que, si nous avions raison, nous avions le pouvoir de sauver d'autres Lords. Je me replongeai dans mes souvenirs de la soirée, avant la découverte du cadavre. Je sentais que Ligerson avait les yeux rivés sur moi. Son regard me troublait. Je me concentrai plus encore, fermai les yeux, visualisant la scène, le salon, les invités, les discussions, le groupe qui entourait Mary juste avant que Stamford ne m'aborde et ne me fasse remarquer l'absence de mon frère.

– Charlotte Atkins, fis-je soudain.

Je ne l'avais pas vue parmi toutes ces filles, pourtant, je l'avais accueillie, j'en étais certain. Ligerson m'adressa un sourire.

– Nous lui rendrons visite demain, dit-il finalement.

J'acquiesçai et me replongeai dans le silence. Je savais que j'aurais dû partir en cet instant. J'avais eu ce que je voulais et Ligerson avait le droit à une nuit de sommeil, à présent, mais je n'avais aucune envie de m'en aller. Soudainement, j'avais peur que la sensation hors du temps, qui me tenait éloigné de mes cauchemars ne disparaisse lorsque je quittais la pièce. C'était insensé. Stupide. Je n'étais plus un enfant, je ne devrais pas avoir peur de me retrouver seul.

Et pourtant, c'était le cas.

Et comme s'il le ressentait, Ligerson ne disait rien, n'essayait pas de me chasser malgré l'heure tardive. Faisait-il preuve de sollicitude ou ne se sentait-il pas le droit de me dire de partir ? A nouveau des questions à son propos m'assaillaient. Je les laissai faire. Cela m'évitait de trop penser à ce qui m'attendait quand je devrais partir d'ici. Qui était-il ? Où avait-il appris à observer de la sorte ? Avait-il une famille ? D'où venait-il ? Pourquoi m'intriguait-il à ce point ? Quel attrait trouvait-il à ces mystères qu'il essayait de résoudre ? Pourquoi la méca-horlogerie dans ce cas ? Avait-il d'autres talents que j'ignorais ?

En dépit de toutes ces interrogations, j'en sélectionnais une qui restait insoupçonnable – si quelque chose l'était sous ses yeux, soupçon que j'ai encore alors que j'écris ces lignes.

– Vous êtes musicien ?

Il acquiesça.

– Cela m'aide à réfléchir, à mettre de l'ordre dans mes idées. Voyez-vous, parfois, tout va beaucoup trop vite dans…

Il désigna sa tête d'un geste vague.

– La musique me canalise, conclut-il.

– Elle est très belle.

– J'avoue ne pas vraiment m'attarder sur ce que je joue. J'essaie qu'elle soit juste, pour le reste, mes doigts et l'archet sont maîtres. Je suis plus focalisé sur mes pensées.

– Vous voulez dire que vous improvisiez ?!

J'étais impressionné. Voilà qui expliquait pourquoi je n'avais reconnu aucun des accords. Sans être mélomane, j'avais tout de même quelques bases en musique.

– Ne prenez pas cet air scandalisé, Watson. Je suis capable de jouer quelques classiques et d'en apprécier les accords.

Je me mordis la lèvre, hésitant à pousser aussi loin mon audace. Mais il était tard et ma résistance avait été mise à rude épreuve.

– Vous accepteriez de m'en faire une démonstration ?

Ligerson sembla surpris de ma demande mais il finit par acquiescer. Il se leva, se saisit de son instrument posé dans son étui dans un coin de la pièce, et si je m'y étais connu en terme de musique, j'aurais pu relever un indice à propos du mystérieux méca-horloger: le violon qu'il possédait faisait partie des plus chers du marché. Mais en tant que novice en la matière, je ne pouvais le savoir. Il plaça l'instrument sur son épaule, arma l'archet et commença à le faire coulisser sur les cordes. Pour une fois, je pouvais l'observer à loisir sans avoir peur que mon regard ne soit interprété comme indécent. Il jouait remarquablement bien. Il me fit un tour d'horizon de classiques du genre avant d'attaquer quelques morceaux que je ne connaissais pas. J'appris plus tard qu'ils étaient de sa propre composition. Malgré moi, mes paupières finirent par tomber et je retins de nombreux bâillements. Mais alors que le concert privé auquel j'assistai s'éternisait, le sommeil finit par avoir raison de moi.

Et pour une fois, je ne fis aucun rêve.


Quand je me réveillai le lendemain, j'eus la sensation de n'avoir pas aussi bien dormi depuis des années, ce qui était étonnement paradoxal. Je ne reconnus pas tout de suite la pièce dans laquelle j'étais avant que les souvenirs de la veille ne s'imposent à moi avec violence et que je me rende compte que j'avais passé la nuit avec Ligerson. Je rougis furieusement et me redressai péniblement. Mon regard tomba sur le dos du méca-horloger, assis à la minuscule table qui servait de bureau. Essayant de calmer les battements frénétiques de mon cœur, qui s'était emballé au fil de mes pensées – très promptes à dériver sur des chemins que je préférai éviter – je l'observai un instant, ne sachant pas vraiment quoi dire, gêné au possible.

– Vous semblez avoir passé une nuit agréable, Watson, entendis-je, tiré de mes pensées.

Je rougis de nouveau, heureux qu'il ne puisse pas me voir. J'étais incroyablement chanceux de n'avoir fait aucun rêve.

– Vous auriez dû me réveiller, préférai-je répondre. Je vous ai empêché…

– Je suis assez insomniaque. Et puis la nuit m'a été très prolifique.

Il brandit une feuille de papier parcourue d'encre noire. Je me frottai les yeux, essayant tant bien que mal de me dégager des vapeurs du sommeil et l'interrogeai sur ce qu'il avait écrit.

– J'ai tout simplement interrogé l'Interscope à propos de tous ceux qui étaient invités et ai reconstitué une liste de nos suspects. Nous les éliminerons au fur et à mesure de nos déductions.

– N'avez-vous jamais pensé à travailler pour la police ?

– Comme je vous le disais hier soir, ils sont incroyablement incompétents. Ils me ralentiraient.

– Nous serions tout de même bien obligés de faire appel à eux quand vous aurez démasqué le coupable.

– Je sais bien. En attendant, je préfère mener mon enquête seul. Seul avec vous, ajouta-t-il en remarquant l'air déçu que j'avais été incapable de cacher.

– Et je ne vous ralentis pas, moi ?

J'étais curieux de savoir pourquoi il tenait tant à ce que je sois à ses côtés.

– Vous êtes le seul moyen que j'ai pour approcher les suspects, Watson. Et vous ne m'auriez sûrement pas laissé vous mettre de côté.

Mon enthousiasme fut douché presque aussitôt. Si hier soir, j'avais presque eu l'impression que nous avions… partagé quelque chose, ne serait-ce qu'un moment, ses paroles me contredisaient. Je restai son employeur à ses yeux et dans cette enquête, je n'étais que la ligne qui lui permettait d'aller à la pêche aux indices, rien de plus. Dans une folle pensée, j'avais imaginé que nous deviendrons partenaires dans cette enquête. Visiblement, je m'étais trompé. Je fis de mon mieux pour masquer ma déception et décidai qu'il était temps de prendre congé.

– Je vous retrouverai pour interroger Mrs Atkins. Il faut que je descende à présent.

Il hocha la tête et se détourna presque aussitôt pour se replonger dans ses pensées. Je refermai la porte derrière moi, le cœur étonnamment gros, me traitant de triple idiot intérieurement.


En début d'après-midi, ayant enterré mes espoirs à propos d'une quelconque complicité qui aurait pu naître entre nous, que j'avais cru naître entre nous, nous frappions à la porte de Mrs Atkins. Ce fut un automate qui nous ouvrit. Je me présentai et chargeai la machine de prévenir sa propriétaire. Quelques minutes plus tard, la jeune fille se présentait à nous. Elle avait des boucles rousses qui encadraient un visage rond, percé de taches de rousseur. Ses yeux verts avaient des allures félines. Elle m'adressa un sourire et s'effaça derrière la porte pour nous laisser entrer, non sans un regard vers Ligerson.

Nous avions pris un parti dangereux à son propos. Personne ne l'avait vu hier soir et il en avait conclu que se faire passer pour un policier était la meilleure façon d'enquêter sans éveiller les soupçons. Mais si quelqu'un découvrait qu'il n'était en réalité qu'un simple méca-horloger, nous risquions de gros ennuis avec les véritables détectives.

– Gareth Lestrade, inspecteur pour Scotland Yard, se présenta Ligerson tout en dégainant un insigne.

Je ne pus m'empêcher de lui adresser un regard surpris – mais d'où est-ce qu'il sortait ce badge ? – tandis que notre hôte nous invitait à la suivre dans le salon. Elle nous fit nous installer sur un canapé tandis qu'elle prenait place dans un fauteuil.

– Tout d'abord, je venais m'excuser pour le dérangement d'hier soir, dis-je. J'aurais aimé que la soirée se termine en de meilleures circonstances.

– Ce qui est arrivé à votre frère est terrible, murmura-t-elle.

J'acquiesçai sombrement. Alors qu'un automate nous apportait une tasse de thé, je continuai d'exposer les raisons de notre visite.

– Dans un second temps, l'inspecteur Lestrade aurait quelques questions à vous poser pour l'enquête.

Mrs Atkins aspira une gorgée de breuvage avant de tourner son regard vers Ligerson.

– Je vous écoute.

– Avez-vous remarqué quoi que ce soit qui vous ait paru étrange hier soir ?

Mrs Atkins resta silencieuse un instant, réfléchissant à ce qu'elle allait révéler à Ligerson. Finalement, elle planta son regard dans celui du méca-horloger et déclara :

– Si vous me demandez de vous décrire un comportement que j'aurais pu trouver étrange chez l'un des invités, je crains de ne pouvoir vous aider.

– Et des machines ? Un invité aurait-il ramené un animal-machine qui aurait pu tuer Mr Watson ?

– Un animal-machine ? s'étonna la jeune fille.

– Eh bien oui. Vous n'étiez pas au courant ?

Le regard de Ligerson s'était fait suspicieux, réduit à deux fentes, ses paupières plissées, il avait tout l'air d'un prédateur, d'un fauve qui s'apprêtait à refermer ses griffes sur sa proie. Mrs Atkins déglutit discrètement.

– Je crains de ne m'être sentie un peu souffrante hier soir. Je suis partie avant que le drame ne se produise et n'ai appris la nouvelle que ce matin par le biais de Mary. Et je n'ai remarqué aucun animal-machine hier soir. Si je puis me permettre, ce serait très maladroit de la part du tueur de mettre l'arme du crime au vu et au sus de tous.

– Vous avez sans doute raison, fit Ligerson d'un ton laconique. Et auriez-vous remarqué quelque chose d'étrange, une angoisse latente peut-être, chez Mr Watson hier soir ?

Mrs Atkins lui adressa un regard que je ne pus interpréter.

– Sauf votre respect, monsieur l'Inspecteur, je ne vois pas comment je pourrais vous renseigner mieux que le frère de la victime à ce sujet. Et il vous accompagne.

– J'en doute fort.

Un instant, leurs regards se croisèrent, entamèrent une joute silencieuse. Finalement, Mrs Atkins déclara d'un ton froid sans cesser de le fixer :

– J'ignore de quoi vous m'accusez, monsieur l'Inspecteur, mais je n'aime pas vos insinuations.

– Dans ce cas, vous aurez certainement une explication quant au fait que ceci ait été retrouvé près du corps de la victime.

Ligerson sortit la barrette sertie de sa poche et la déposa sur la table, sans pour autant lâcher des yeux la jeune femme. Celle-ci avait pâli en reconnaissant l'objet.

– Je crois que cela vous appartient.

Un instant, seul le silence, lourd, tendu, retentit dans la pièce. Et puis Ligerson reprit :

– Eh bien ? N'avez-vous rien à dire pour votre défense ?

Je ne pus m'en empêcher. Je posai une main sur son bras pour lui indiquer silencieusement d'être moins agressif. Elle allait se braquer et refuserait toute communication. D'autant plus qu'il l'effrayait. Ligerson se tendit, m'adressa un drôle de regard et je m'empressai de retirer ma main non sans une œillade éloquente à son encontre.

– Je suppose que je n'ai d'autre choix que de me confesser.

La voix de Mrs Atkins retentit, nous ramenant à la réalité. D'un même mouvement, nous nous tournâmes vers la jeune fille. Elle retournait entre ses doigts la barrette, les yeux rivés sur les pierres qui la décoraient.

– Je suis désolée d'avoir à dire cela devant vous, Mr Watson mais… Harry et moi avions une liaison. Je sais très bien pour quelle sorte de femme je vais passer en vous parlant de ceci, mais je crois que je n'ai pas le choix si je ne veux pas que l'on m'accuse d'un autre crime. Mon mariage est arrangé et il ne m'a jamais comblée. Jusqu'à votre frère, je suis néanmoins toujours restée fidèle à mon mari mais il se trouve que Harry a chamboulé beaucoup de choses. Nous nous voyions en cachette dans des lieux où personne ne saurait qui nous étions et personne ne pourrait nous dénoncer. Hier soir… cela faisait très longtemps que nous n'avions pas eu de rendez-vous et nous brûlions de nous revoir, derrière l'intimité d'une porte close. Il m'a laissé entendre qu'il m'attendrait dans sa chambre et je l'y ai rejoint. Malheureusement, nous n'étions pas complètement à l'abri des regards. Il ne s'est rien passé. J'ai quitté la pièce avant lui et vous comprendrez aisément pourquoi. Je n'ai rien remarqué. Voilà toute l'histoire.

Elle releva finalement la tête pour affronter nos regards à tous les deux, les soutint un moment.

– Merci Mrs Atkins. J'en ai terminé.

– Serais-je embêtée par la loi ? s'inquiéta-t-elle.

– Je pense pouvoir fermer les yeux sur cette histoire, répondit simplement Ligerson en se levant. Au revoir.

Je saluai la jeune fille à mon tour et suivis Ligerson à l'extérieur. Il avait une mine soucieuse, pensive tandis que nous appelions un cab.

– Elle ne nous a pas vraiment appris grand-chose, fis-je remarquer, un peu déçu.

– Au contraire, Watson. Au contraire.

– Vraiment ? Qu'avez-vous bien pu voir de plus que moi ?

– Tout d'abord, qu'elle ne nous disait pas l'entière vérité. Elle n'était pas souffrante hier soir. Elle n'est pas partie pour cette raison.

– Qu'est-ce qui l'y a poussée dans ce cas ?

– J'ai plusieurs hypothèses à ce sujet.

– Ai-je le droit d'en savoir plus ?

– Pas tant que je ne serais pas certain, Watson.

– Un tout petit indice ? quémandai-je, presque à voix basse, comme un enfant aurait demandé une faveur à ses parents.

Il tourna la tête vers moi, m'observa un instant et laissa échapper un soupir.

– L'une d'elles l'inclue comme complice du crime.

– Allons, Ligerson, une femme serait bien incapable de faire une chose pareille !

Etrangement, ma remarque fit rire le méca-horloger. Un rire franc qui réchauffa instantanément mes entrailles. Je m'efforçai de rester stoïque.

– Oh, Watson, vous seriez surpris de ce dont elles sont capables. Il faudrait que vous rencontriez Irène !

J'indiquai mon adresse au cab qui venait de s'arrêter, malgré moi intrigué. Qui était Irène ? Sa compagne ? Mais si c'était le cas, pourquoi n'était-il pas avec elle ? Un drôle de sentiment serra mes entrailles et je refusai de l'identifier. Cela ne rendrait les choses que plus difficiles.

– Au fait, d'où est-ce que vous tenez cet insigne de police ? interrogeai-je, pour éviter à mes pensées de se perdre dans des chemins trop périlleux.

Il esquissa l'un de ses sourires mystérieux dont il avait le secret.

– Si je vous révélais tous mes tours, Watson, à quoi bon continuer de donner un spectacle ?

Sa remarque eut le don de déclencher un véritable fou rire qui dura presque toute la durée du trajet, à tel point que mon hilarité finit par le gagner lui aussi.


Une fois de retour dans la maison de mon père, Ligerson partit aussitôt s'enfermer dans l'atelier aux automates. Je le suivis presque naturellement. A peine étais-je entré qu'il était déjà attablé à son bureau, la liste de tous nos suspects sous le nez. Je remarquai alors que les noms étaient tous dactylographiés.

– Vous êtes parvenus à faire imprimer des noms à l'Interscope ?

Décidément, il ne cesserait jamais de me surprendre. Je ne savais même pas que la machine était capable de faire ce genre de choses.

– Vous savez, il suffit de quelques arrangements mécaniques pour faire faire quasiment tout ce que l'on veut à une machine.

Sa réponse jeta un drôle de froid sur la pièce, hérissant les poils dans mon dos. Il y'avait nombre de légendes circulant à propos des cyborgs, notamment ceux envoyés au front par leurs créateurs. Les plus noires d'entre elles suggéraient que l'on modifiait les cerveaux de ces hommes-machines pour les transformer en véritables armes bioniques. En instruments à tuer. Et parfois, quand j'avais entraperçu les regards fous, vides de ces adversaires, j'avais envie de croire à ces rumeurs. C'était trop horrible d'imaginer que l'humanité pouvait perdre ce qui faisait d'elle ce qu'elle était, que des être humains pouvaient devenir des monstres.

– Watson ?

La voix de Ligerson me tira de mes sombres pensées. Je revins au présent avec une secousse, mes yeux croisant les siens. Il s'était retourné, appuyé contre le dossier de sa chaise.

– Vous avez l'air d'avoir vu un fantôme.

Malgré moi, j'esquissai un sourire amer. Je voyais des fantômes en permanence, je vivais avec des fantômes en permanence, comme des boulets attachés à mes pieds, attachés par une chaîne impossible à briser que je devrai traîner jusqu'à la fin de mon existence.

– Rien que des souvenirs que je préférerai oublier, murmurai-je.

Je tirai une deuxième chaise à moi et m'y installai, face au méca-horloger qui me fixait, une expression indéchiffrable affichée sur son visage. J'avais l'impression qu'il essayait de lire au travers de la mienne. J'aurais voulu la masquer, de peur que la pitié ne vienne élire domicile sur ses traits à lui aussi, mais au fond de moi, je savais que je n'aurais rien pu lui cacher. Il était trop perspicace pour ça.

– Avez-vous fait la guerre ? interrogeai-je, sans trop savoir pourquoi j'engageai cette conversation qui me rapprocherait immanquablement de mes démons.

Il secoua la tête.

– Mais vous, vous y êtes allé.

Je supposai que pour lui, cette déduction n'avait rien de bien difficile. J'étais blessé, pas encore marié à presque trente ans, ce qui était plutôt rare dans les hautes sphères de la société et je cherchai du travail. N'importe qui aurait pu comprendre que j'avais été absent du pays depuis longtemps. Je hochai tout de même la tête, tenant tant bien que mal mes souvenirs loin de ma conscience.

– Lorsque… lorsque nous avons découvert le corps de mon frère… je vous avais dit que je comprenais pourquoi ceux qui ont fait cela l'ont fait… c'était vrai. J'ai vu ces cyborgs sur les champs de bataille. Certains n'avaient plus rien d'humains, ils n'étaient que des machines à tuer, comme s'ils avaient été programmés pour l'être. D'autres n'avaient l'air de se battre que par dépit. Personne n'a jamais essayé de comprendre pourquoi ils étaient devenus ce qu'ils étaient. L'Eglise, et pardonnez-moi mon blasphème, n'a fait que crier à l'infamie, sans même leur accorder le bénéfice du doute. Si les gens les considèrent comme des monstres aujourd'hui, c'est parce que nous avons fait cela d'eux. En leur refusant la parole, le statut d'être humain et en les forçant à nous faire la guerre.

Un long silence suivit mes paroles. Je craignis d'être allé trop loin dans mes confidences, révélant mes convictions et je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer. Mais Ligerson ne fit qu'esquisser un sourire triste.

– Je ne peux que vous approuver.

Il sembla soudainement s'aspirer dans des réflexions profondes. Ses yeux gris reflétaient comme une mélancolie étrange que je ne m'expliquais pas, des fantômes d'un passé lointain. Etrangement, j'eus l'impression qu'il comprenait mieux que personne ce que je venais de dire et cela me troubla. Quelle raison pourrait-il y avoir à cela ?

– Il ne leur reste que les attentats pour faire entendre leurs voix, conclus-je sombrement.

Le silence s'abattit à nouveau sur notre duo. Pour la première fois depuis longtemps, j'avais comme l'impression que quelqu'un pouvait me comprendre, réellement. C'était étrange et grisant à la fois. Je n'étais plus seul, plus vraiment. J'ignorai si le sentiment était partagé mais cela n'avait pas d'importance. Pas pour le moment.

– J'ai vu des amis mourir dans des conditions atroces là-bas. Mais il n'y eut pas des pertes que dans notre camp. Autant d'hommes sont morts de l'autre côté. C'était terrible. Un massacre.

Des visages se succédèrent devant mes yeux, des explosions, comme lointaines, retentissaient à mes oreilles. Une main sur mon épaule les fit disparaître, presque aussitôt. Ligerson me contemplait, l'air presque inquiet. Mon cœur fit une embardée.

– Je suis navré que vous ayez eu à vivre cela.

Je souris.

– Vous n'y êtes pour rien.

Une ombre, comme du regret, passa sur son visage. Et comme à chaque fois que cela arrivait, il redevint maître de lui-même en une fraction de seconde. Sa main quitta mon épaule – sans doute s'était-il rendu compte qu'elle s'y était attardée un peu trop longtemps – et il se retourna. Nous n'avions plus rien à rajouter.

– Il faudrait que vous me donniez les noms de ceux qui ont constaté la mort de votre frère. Nous pourrons les éliminer de notre liste.

J'acquiesçai et vidai mon esprit des images de guerre, de cyborgs, d'amis disparus pour me reconcentrer sur notre affaire en cours. Trouver le meurtrier de mon frère, c'était tout ce qui avait de l'importance.


Les jours qui suivirent, je fus plus occupé à aider mon père à préparer les funérailles de Harry, à signer des papiers à la morgue ou à l'Eglise, décacheter des lettres de condoléances, en envoyer pour la cérémonie qu'à enquêter aux côtés de Ligerson. Ces paperasses m'occupèrent tant que nous ne nous parlâmes pas pendant plusieurs jours. J'ignorai s'il était engagé sur plusieurs pistes, s'il découvrait d'autres indices et je brûlai d'aller le lui demander mais nous n'étions jamais seuls. Je risquai de compromettre notre enquête si l'on nous surprenait. Et je ne trouvai pas la force de lui rendre visite le soir. Préparer les obsèques de mon frère rendait sa mort plus palpable, plus réelle et si j'avais réussi jusqu'ici à tenir éloignés mes sombres pensées, le deuil, c'était impossible de garder la tête froide quand elle était submergée toute la journée par tant de preuves qu'il n'était plus là. Le soir, j'étais si moralement épuisé que je m'effondrai dans mon lit, sans peine.

Ce jour-là, nous avions terminé toutes ces formalités administratives et c'était avec un soupir de soulagement que je me laissai tomber dans le canapé. Mary était là.

– Vous tenez le coup, John ? interrogea-t-elle d'une voix douce.

– Il le faut bien.

– La police finira par arrêter celui qui a osé faire une chose pareille.

Scotland Yard était d'ailleurs repassé plusieurs fois au cours de la semaine qui s'écoulait pour nous faire part des « avancées » de l'enquête. En réalité, je trouvai qu'ils piétinaient et se refusaient à nous l'avouer. Alors ils nous fournissaient des indices qui se ressemblaient tous en nous assurant qu'ils étaient un peu plus proches du but chaque jour. Je n'en croyais pas un mot. J'avais plus foi en Ligerson qu'en eux à présent.

Mary s'installa près de moi et me prit la main avec un sourire.

– Il faut simplement garder espoir.

Je hochai la tête, distrait.

– Et si nous parlions d'autre chose ? J'aimerai me vider l'esprit de… tout cela, proposai-je avec un geste vague de la main.

– Oui, bien sûr. J'oublie combien cela peut être dur de perdre un proche, un frère.

Mary était fille unique. Elle avait grandi seule, son père souvent absent pour son travail, ayant pour seule compagnie sa gouvernante.

– Comment se déroulent vos réunions ? lui demandai-je.

Mary et ses amies avaient monté un petit groupe de charité qui se réunissait une fois par semaine pour décider d'actions à réaliser. Je n'étais pas sans savoir qu'elles avaient entamé un chantier impressionnant pour un projet de grande envergure. Et Mary s'amusait beaucoup de ne pas me dire de quoi il en retournait.

– Notre projet est en bonne voie. Nous serons bientôt prêtes à le dévoiler. Croyez-moi, John, cela fera grand bruit.

– Je n'en doute pas.

Je lui souris. Elle me sourit en retour. Dans ces moments-là, je me disais que j'avais de la chance de l'avoir. Les mariages arrangés n'étaient pas souvent aussi calmes que le nôtre. Malgré mes récentes découvertes à mon propos, malgré le fait que nous ne développerions probablement pas de sentiments l'un pour l'autre, nous avions la fortune de bien nous entendre. Et c'était précieux.


Finalement, ce fut Ligerson lui-même qui vint me trouver, le lendemain. Nous n'étions pas seuls, ainsi, il ne m'adressa pas vraiment la parole mais se contenta de me glisser un billet dans la main et de partir sans un regard de plus. C'était stupide mais j'étais un incorrigible romantique et mon esprit s'imaginait déjà une invitation à un rendez-vous. Secouant la tête, je me traitai de triple idiot parce que je savais bien que tout cela n'avait avoir qu'avec l'enquête que nous menions. Je glissai le morceau de papier dans ma poche et attendis d'être seul dans l'intimité de ma chambre pour l'ouvrir.

Besoin de tester une théorie. Ce soir. WL

PS : Pourrait être dangereux. Prenez votre arme de service.

Aussitôt, je sentis une poussée d'adrénaline parcourir mes veines. Je me rendis compte que cela m'avait manqué. Le goût du danger, ne pas savoir ce qui m'attendait. C'était grisant. C'était comme redevenir vivant soudainement.


Je trépignai d'impatience le reste de la journée, attendant le moment où Ligerson viendrait me chercher pour partir à l'aventure. Je fus à la porte de ma chambre en un instant quand il y frappa doucement, prêt à partir. Il sourit face à mon enthousiasme et me fit signe de le suivre, sans un bruit. Nous descendîmes les escaliers à pas mesurés, pour ne pas réveiller mon père. Alors que nous passions le salon, Ligerson me demanda à voix basse:

– Vous avez bien fait ce que je vous ai dit ?

Je tapotai la forme bombée de ma poche en guise de réponse et le suivit dans la nuit noire. Il n'appela aucun cab, se contentant de marcher devant moi sans dire un mot. Je brûlai de lui demander où nous allions mais avais l'intuition qu'il ne me répondrait pas pour se ménager un effet dramatique. J'avais compris qu'il aimait beaucoup ces petits instants de gloire et évidemment, je ne pouvais m'empêcher de le lui accorder – comment résister à ses accès de génie ?

Nous déambulâmes longtemps dans les rues de Londres, le silence qu'il maintenait seulement rompu par les bruissements d'ailes des oiseaux de nuit, le son du métal qui frappait l'asphalte quand passait les cabs et leurs chevaux métalliques, les coups que sonnait l'horloge, surgissant dans le ciel étoilé tel un titan, symbole de la puissance anglaise, par les rires joyeux perçant de quelques pubs que nous dépassions.

Mais tout ceci s'amenuisait à mesure que nous quittions les beaux quartiers aux murs en pierre percés de fenêtres qui nimbaient les rues piétonnes d'une lumière chaleureuse, alors que les perrons à la salubrité indéniable laissaient place à des ruelles plus sombres, d'où perçaient quelques odeurs nauséabondes, où les tuyauteries émettaient tant de sons menaçants dans la noirceur de la nuit. Le vide et les étoiles avaient remplacé les aéronefs que l'on pouvait apercevoir dans le ciel. Inconsciemment, je rattrapai Ligerson pour me positionner sur sa gauche, ma main se portant à mon revolver, dissimulé derrière les pans de ma redingote. J'étais prêt à le dégainer en cas de danger.

Un chat passa près de nous. Je sursautai malgré moi, ce qui sembla amuser mon compagnon.

– Vous n'êtes pas un habitué des quartiers défavorisés, Watson ? railla-t-il sans se départir de son sourire.

Je le foudroyai du regard, faussement agacé. Il émit un son entre le rire et le reniflement qui acheva de me dérider. Mais je repris mon sérieux bien vite.

– Nous nous dirigeons vers Whitechapel, n'est-ce pas ?

Il acquiesça.

– Vous comprenez sans mal ma requête.

Il désigna mon poing sur mon arme de service. J'acquiesçai. Whitechapel avait toujours eu la réputation d'un des quartiers les plus dangereux de Londres. L'insalubrité et la délinquance y étaient telles que même Scotland Yard refusait de s'y rendre. Il y'avait un nombre incalculable de mendiants, des familles vivant tantôt entre les murs défoncés des vieux bâtiments sur le point de s'effondrer, ou des filles de joie dans les coins des rues. La plupart des barons de la drogue se trouvaient au centre du quartier tandis que ses abords abritaient leurs règlements de compte, toujours sanglants. On y trouvait des pubs, refuges des pires ivrognes de la capitale et beaucoup de cyborgs, la plupart leur manquant une partie de leurs corps de métal, des orphelins se nourrissant de leurs larcins… bref toute la population londonienne qui n'avait pas sa place dans la cité de sa Majesté et que l'on préférait oublier. Je comprenais parfaitement les réticences de Ligerson à ne pas s'y rendre désarmé et resserrai plus encore ma prise sur mon arme.

– Quelle théorie a bien pu vous amener ici ? interrogeai-je alors que nous passions sous l'œillade scrutatrice d'un homme aux dents pourries.

– Vous le découvrirez bien assez tôt. Auriez-vous une photographie ou un portrait de votre frère ?

– Bien sûr mais…

– Je vous expliquerai en temps voulu, Watson. Mieux vaut rester silencieux pour le moment.

Je ravalai ma frustration et me contentai de marcher à ses côtés en analysant les gens que nous croisions, prêt à intervenir. Une fille de joie voulut nous arrêter alors que nous tournions à l'angle d'une rue. Ligerson l'ignora et je me contentai de l'éviter avec un regard désolé. Ses yeux me suivirent jusqu'à ce que nous tournions encore. Je ne savais pas où se dirigeait le méca-horloger, en revanche, d'autres questions se bousculaient à mon esprit. Comment connaissait-il aussi bien Whitechapel ? Qu'avait-il bien pu y faire ? Où allions-nous ? Qui pourrait avoir un lien avec mon frère, ici, dans ce paysage de désolation, de pauvreté ? A quoi pensait Ligerson ?

Nous marchâmes encore une dizaine de minutes pendant lesquelles je ne m'aperçus même pas que je retenais mon souffle. Et puis finalement, alors que nous atteignions le centre du quartier, j'aperçus un bâtiment, plus grand et plus haut que les autres, peut-être le seul à ne pas avoir l'allure d'une ruine de guerre. A travers les nombreuses fenêtres, on apercevait une lumière tamisée qui éclairait les lieux d'une drôle d'ambiance au beau milieu du quartier le plus obscur de Londres. Y filtrait également les accords sourds d'une musique. Donnait-on réellement une fête dans cet endroit ?

C'était visiblement le lieu où nous nous rendions, car Ligerson s'y dirigeait à grands pas. Sorti de ma torpeur, je le rattrapai en courant presque. Il attendit que je le rejoigne pour pousser les double-portes et entrer.

A mesure que nous progressions dans le couloir sombre, la musique devenait plus forte. Les lumières se rapprochaient. Je taisais mes questionnements et suivis Ligerson sans un mot. Finalement, nous arrivâmes face à un rideau de soie derrière lequel des silhouettes, qui attablés, qui dansant dans une pièce à la largeur et à la hauteur impressionnante. Aussitôt, un homme tout de noir vêtu se présenta devant nous.

– Vos invitations ? demanda-t-il d'un ton bourru.

Je jetai un œil à Ligerson qui se mordait la lèvre. Visiblement, il ignorait que c'était une soirée privée.

– Je suis certain que miss Adler fera une exception.

Il se pencha vers le vigile et lui glissa quelques mots à l'oreille. Cela fait, ce dernier lui lança un regard soupçonneux et s'en fut. Il revint, à peine trois minutes plus tard accompagné d'une des plus belles femmes que je pus voir de toute ma vie. Son teint était d'une pâleur presque irréelle, faisant ressortir les yeux d'un bleu profond qu'elle possédait. Ses lèvres, peintes couleur de sang étaient pleines, phares au milieu d'un visage à l'ovale presque parfait, entouré d'une crinière blonde descendant jusqu'au bas de son dos. Ces boucles pâles étaient, ce soir-là, surmontées d'un chapeau noir orné de plumes dans des dégradés de rouge, orange et jaune. Elle portait une robe couleur de nuit, ornée d'un corset d'un rouge profond. Son jupon, s'il était d'une longueur presque indécente à l'avant de son corps, traînait au sol derrière ses jambes galbées à la perfection. Je n'avais jamais vu une telle créature de toute mon existence et je compris soudain pourquoi tant d'hommes se damnaient pour une femme.

Pourtant, mon admiration fut douchée dès l'instant où elle se jeta au cou de Ligerson et le sentiment étrange qui s'était emparé de mes entrailles quelques jours auparavant repris, plus fort. D'autant plus que le méca-horloger se laissa étreindre sans broncher, rendant même à la jeune femme l'embrassade qu'elle lui donnait. Je devais bien me rendre à l'évidence, j'étais jaloux. Et c'était parfaitement stupide.

Finalement, la jeune femme se détacha de Ligerson pour l'observer un long moment.

– Mais où étais-tu passé ? Cela faisait des mois que je n'avais aucune nouvelle ! Je t'ai cru mort !

– J'en suis désolé.

Le ton du méca-horloger signifiait clairement qu'il n'avait aucune envie d'en parler pour le moment. De nouvelles questions naquirent dans mon esprit. Ainsi il avait disparu des mois durant ? Pourquoi ? Fuyait-il ? Et qui ?

– Tu ne me présentes pas ? fit la jeune femme, me rappelant alors que je ne connaissais pas son nom, non sans lui lancer un regard qui signifiait qu'il ne couperait pas à des explications et ce, tôt ou tard.

– Bien sûr. Watson, je vous présente Irène Adler. Irène, voici le docteur John Watson.

Elle me tendit une main que je saisis, prêt à la porter à mes lèvres comme les convenances l'exigeaient mais elle me devança et se contenta de la serrer, comme un homme l'aurait fait. Je masquai ma surprise et jetai un regard interrogatif à Ligerson qui se contenta de sourire mystérieusement.

Ainsi, je rencontrai la fameuse Irène. Je n'eus pas le temps de m'interroger plus longtemps qu'une tornade déboula soudain pour se jeter dans les bras de Ligerson qui la cueillit au vol et la souleva comme si elle ne pesait rien. La tornade en question était un jeune garçon d'une dizaine d'années, à la chevelure blonde. S'il portait un costume anthracite – sans doute pour participer à la soirée – le vêtement avait probablement connu des jours meilleurs. L'enfant se blottissait dans les bras du méca-horloger.

– Tu m'as manqué, disait-il d'une voix étouffée.

Mon regard faisait le va-et-vient entre miss Adler, Ligerson et l'enfant et je ne pouvais m'empêcher de tirer des conclusions. J'avais vu juste à propos de la jeune femme. Elle était forcément la compagne du méca-horloger et ce petit garçon était leur fils – qu'ils avaient eu sans doute très jeunes – et s'il cherchait un poste dans les hautes sphères de Londres, c'était pour offrir une vie meilleure à sa famille. J'essayai de masquer au mieux ma déception, ma jalousie, complètement déplacée. Pouvais-je leur refuser le bonheur parce que j'avais eu le malheur de tomber sous le charme de la mauvaise personne ? C'était profondément égoïste et j'aurais dû me douter que cela ne me mènerait à rien de développer des sentiments pour Ligerson. Il était bien trop hors du commun pour n'avoir encore trouvé personne.

Mon souffle se bloqua dans ma gorge quand je réalisai soudain ce que je venais de penser. Des sentiments. Avais-je encore le droit de me mentir à présent ?

Je secouai la tête. Cela n'était ni l'endroit, ni le moment de songer à ces tourments-là.

– …quoi t'es parti ?

– Ça, ce sont des histoires d'adultes, Wiggins.

– Mais je suis grand! protesta le gamin.

En secouant la tête, Ligerson reposa le garçon par terre et lui ébouriffa les cheveux d'un geste affectueux. Puis tout naturellement, il sortit un poignard de sa ceinture. Je le reconnus aussitôt. C'était celui qui avait été enfoncé dans la poitrine de mon frère, nettoyé, mais c'était indiscutablement la même arme. Il s'agenouilla face au dénommé Wiggins et lui tendit l'arme emballée dans du tissu.

– Eh bien, tu es assez grand pour m'aider avec ceci.

– Qu'est-ce que c'est ? s'enquit l'enfant avec des yeux brillants.

– Tu dois trouver qui a fabriqué cette arme. Et venir m'en informer à cette adresse.

Ligerson fouilla un instant dans ses poches et donna un morceau de papier à Wiggins.

– A vos ordres, mon capitaine !

Le méca-horloger sourit et lui ébouriffa les cheveux une seconde fois.

– Tu t'en occuperas demain, mon chéri. Va servir nos clients.

– Oui M'man !

Avec un salut militaire, l'enfant s'enfuit en courant sous les yeux attentifs de Ligerson et d'Adler.

– Je vous installe ? proposa cette dernière.

– Volontiers.

D'un geste, elle nous indiqua de la suivre. Louvoyant entre les tables où étaient attablés les invités de la soirée, elle nous guida jusqu'à un coin légèrement isolé.

– Je reviens dès que possible, dit-elle, s'attirant un hochement de tête de la part de Ligerson.

Silencieux, mes questions tues par la réalisation qui m'avait frappé et son impossibilité d'un seul et même coup, je m'acquittai de l'observation de la pièce où nous étions. A peu près aussi large qu'une aérogare et haute de plusieurs dizaines de pieds, l'intérieur du bâtiment était fait uniquement de bois. Un bois sombre dont les ogives donnaient un certain charme à la pièce. Plusieurs escaliers menaient à un ponton d'où on avait vu sur l'ensemble de la pièce, juste au-dessous du plafond de verre qui laissait filtrer la lumière de la lune. Une scène, en fond, complétait le tableau.

J'ignorai quoi dire, trop maussade pour parler. C'était idiot, je le savais. Je n'avais pu m'empêcher d'imaginer que cette enquête, tous les deux, aurait pu nous rapprocher, mais j'avais été aveuglé par ce que je ressentais. Je n'obtiendrai jamais ce que je convoitai, d'autant plus que c'était contraire à la loi. A présent, je devrais me faire à l'idée. On nous apporta à boire quelques minutes plus tard et je m'absorbai dans la contemplation de la boisson qui m'avait été servie.

– Watson ? Tout va bien ?

Je relevai la tête vers Ligerson et lui lançai un sourire que je voulus convainquant.

– J'aurais pensé que vous auriez voulu satisfaire votre curiosité.

Je soupirai, m'appuyant contre le dossier de ma chaise. Pourquoi avait-il autant de facilité à lire en moi ? C'en était presque agaçant.

– J'ai simplement appris que vous questionner quand vous n'avez pas décidé de vous confier était inutile, répondis-je sans le regarder.

Je vis du coin de l'œil qu'il esquissait un sourire en coin ce qui m'accabla plus encore si c'était possible. J'étais certain qu'il avait remarqué mon humeur sombre et le remerciai intérieurement de ne pas insister.

– Vous vous connaissez depuis longtemps avec miss Adler ? interrogeai-je, histoire de donner le change.

Ligerson acquiesça.

– C'est une amie de longue date et une de mes informatrices les plus fiables lorsque j'enquête. Quand elle est tombée enceinte de Wiggins, je l'ai aidée à racheter ce bâtiment pour qu'elle offre une vie décente à son fils. Je sais bien que Whitechapel n'est pas le meilleur lieu pour élever un enfant mais elle a fait de cet endroit quelque chose de relativement fréquentable pour le quartier.

Je m'étranglai avec la gorgée de bière qu'on m'avait servie. Je toussai un moment avant de pouvoir reprendre la parole.

– Vous… vous voulez dire qu'elle et vous… vous n'êtes pas…

Ligerson me jaugea un instant tandis que mes joues prenaient une délicate teinte pivoine. J'espérai qu'elles étaient déjà assez rouges à cause de mon étouffement importun et qu'il ne le remarquerait pas.

– Non. Qu'est-ce qui a bien pu vous mettre une telle idée en tête ?

– Je ne sais pas… vous sembliez si proches… et la manière dont vous parlez d'elle, on croirait…

Il rit et je le rejoignis bientôt, vidé de la noirceur qui s'était emparée de moi. J'étais si heureux de m'être fourvoyé! Il y'avait encore un espoir, un infime espoir que ce dont je rêvai se réalise. Si seulement… Mais cela n'avait pas d'importance maintenant. J'avais retrouvé la vigueur d'avant ce quiproquo qui me minait et étais prêt à interroger le méca-horloger.

– Eh bien non, Watson ! Il faudra repenser vos méthodes de déduction.

– Sans doute. Je suis un bien piètre enquêteur.

De nouveau, son rire fusa de sa gorge et je me délectai de ce son comme le plus délicieux des hydromels. Il faudrait que je trouve des occasions de le faire retentir plus souvent.

– Donc, c'est elle la propriétaire de cet établissement ?

– Propriétaire mais également dirigeante. Je peux vous assurer que le peu qui ont tenté de semer la zizanie ici ne sont jamais revenus !

Ainsi, les allures angéliques de la jeune femme cachaient une bien féroce bête. Je comprenais mieux les allusions que Ligerson avait faites quelques jours plus tôt.

– Je ne ferai pas de vague dans ce cas.

Il y'eut un instant de silence. Je voyais miss Adler qui revenait vers nous.

– Pourriez-vous sortir le portrait de votre frère, Watson ?

J'acquiesçai et saisis le médaillon que je portai à la poche de ma veste, laissant apparaître la chaîne. Je l'ouvris et lui tendis la photographie de Harry. Il la déposa sur la table auprès d'une autre, celle de Mrs Atkins. J'ignorai où il l'avait trouvée. Au même instant, miss Adler nous avait rejoints.

– Bien. Si tu es ici, je suppose que ce n'est pas sans raison, dit-elle comme entrée en la matière en s'asseyant à califourchon sur une chaise.

– En effet. J'enquête et j'ai besoin de savoir si tu as déjà vu ces deux personnes ici. Ensemble.

Il poussa les deux photographies vers miss Adler qui s'en saisit et les examina un instant.

– Oui. Ils sont déjà venus et plusieurs fois. Je pense qu'ils étaient amants. Beaucoup viennent se retrouver ici. Personne, et surtout pas la police ne viendrait les chercher à Whitechapel. Nous avons un lieu isolé dédié à ces rendez-vous.

Elle désigna un rideau noir derrière l'un des escaliers menant au ponton et, sans même être déjà venu, je me doutais de la fonction des pièces situées derrière ce rideau. Mais je n'avais aucune envie de penser à la vie intime de mon défunt frère.

– Depuis longtemps ?

– Quelques mois. Ils se retrouvaient environ deux fois par mois, ici en tout cas. Je ne peux pas te dire s'ils avaient d'autres rendez-vous.

– Cela suffira, Irène, merci.

Elle lui adressa un sourire flamboyant avant de prendre congé d'une caresse sur l'épaule du méca-horloger et de s'enfuir en riant. Malgré moi, je serrai le poing. C'était presque comme si elle avait remarqué mon trouble et se jouait de moi. Je reportai mon attention sur Ligerson.

– Votre théorie ? interrogeai-je.

Il se ménagea un petit silence seulement destiné à me faire languir un peu plus avant de répondre.

– Watson, il faut que je vous pose une question.

– Je vous écoute, fis-je, intrigué par son ton mortellement sérieux.

– Etes-vous bien certain, absolument sûr que c'est votre frère qui était dans cette chambre le soir où il a vraisemblablement été tué ?

Je restai muet face à sa question, abasourdi. Si c'était bien Harry qui s'était vidé de son sang, bien entendu que j'en étais sûr ! Qui d'autre cela aurait-il bien pu être? Mais soudain, des pensées que j'avais eues en le découvrant remontèrent la surface. Seuls ses cheveux blond vénitien me permettaient d'assurer que c'était lui.

– Vous pensez qu'on aurait pu faire croire à son assassinat ?

Ligerson acquiesça mais ne me fournit aucun autre indice, attendant ma réponse à sa propre question.

– Il était défiguré… Je l'ai identifié à ses cheveux mais… je suppose qu'il n'est pas le seul blond vénitien qui vit à Londres, qu'on aurait pu vêtir un autre comme lui et faire croire à sa mort mais à quel dessein ?

– C'est très simple, Watson. Mrs Atkins est la clef de toute cette histoire, j'en suis persuadé. Je vous avais dit qu'elle nous mentait et j'ai peut-être une explication à cela. Elle nous a confié être malheureuse dans son mariage, seulement égayé par la présence de votre frère dans sa vie. Votre frère qui s'apprêtait à entrer dans la Chambre des Lords ce qui prendrait une part immense dans la sienne, d'autant plus qu'il serait plus surveillé. Leurs rendez-vous volés s'en retrouveraient compromis. Ils n'ont donc pas beaucoup de solutions pour vivre pleinement leur histoire. Et si je vous disais, Watson, qu'ils ont planifié et orchestré tout ce drame ? Je pense qu'ils ont eux-mêmes programmé cet animal-machine et entraîné quelqu'un qui ressemble à votre frère dans cette pièce pour le tuer et le faire passer pour lui. Mrs Atkins et votre frère ont rejoint les appartements privés où se trouvait leur victime, sûrement inconsciente. Votre frère s'est certainement enfui et a laissé le soin à sa dulcinée d'ordonner à la bête d'attaquer. Elle a ensuite quitté la fête et rejoint son domicile, en attendant de partir rejoindre son amant. Et afin de brouiller les pistes, ils auraient fait passer ce meurtre pour un attentat anarchiste. Ainsi, lui présumé mort et elle disparue, ils pourront vivre sans se soucier de rien leur amour clandestin.

Je méditai ses paroles un instant. J'imaginai mal mon frère accomplir un tel acte au nom d'une seule femme et pourtant, pourtant les conclusions de Ligerson n'en étaient pas moins évidentes. Tout correspondait. Peut-être adulai-je un peu trop mon aîné pour mon propre bien et c'était sans doute la raison pour laquelle j'étais incapable de l'imaginer tuant quelqu'un de sang-froid. Je relevai la tête vers Ligerson.

– Alors il faudra aller arrêter Mrs Atkins, n'est-ce pas ?

Il haussa les épaules, le regard perdu dans le vague.

– Lui refuseriez-vous le bonheur pour lequel elle s'est donné tant de mal ?

– Mais elle a tué un homme qui manque peut-être à ses proches…

– Watson, que pensez-vous qu'il arrivera si on arrête cette jeune femme ? Elle sera forcée de livrer son complice, votre frère. Le déshonneur s'abattra sur votre famille. Croyez-moi, vous n'avez aucune envie que cela vous arrive.

Je réfléchis un instant. Il avait raison. Les dénoncer ne ramènerait sans doute pas à la vie celui qui était mort et nous ne ferions que détruire l'existence d'autres qui avaient une seconde chance.

– Très bien. Nous laisserons au destin le soin d'écrire leur avenir.

Ligerson sourit. Je me replongeai dans mes pensées. J'étais à la fois soulagé et un peu triste que tout se termine. Soulagé parce que nous avions enfin résolu ce mystère, parce que mon frère n'était pas mort finalement et qu'il serait heureux, triste parce qu'à présent, quelle excuse aurais-je pour rester auprès de Ligerson ? Pourrais-je encore me tenir près de lui si nous n'enquêtions plus ? Je priai presque pour qu'il se soit trompé, que nous ayons encore une occasion de parcourir la capitale à la recherche de meurtriers. Et ces questions sur le poignard ? Était-ce une autre piste, comme une assurance de ne pas se fourvoyer ? C'était surprenant comme j'aurais voulu qu'elle se révèle prometteuse.

Aurais-je réellement souhaité ceci si j'avais su ce qui adviendrait ensuite ?

Soudainement, le silence se fit dans la salle. Tous s'étaient tournés vers la scène. Je les imitai, curieux, et aperçus miss Adler qui s'y tenait, au centre. Un homme était assis au piano, dans le fond, sur sa droite et attendait son signal.

Quand elle se mit à chanter, je découvris qu'elle n'avait pas que le corps d'un ange. Elle en avait aussi la voix. Ce fut un moment suspendu. Comment vous décrire, lecteur fantôme, ce qui en fait, est indescriptible ? Tout ce que je puis dire, c'est que la salle fut charmée pour le reste de la soirée.

– Irène était une grande cantatrice, malheureusement, elle a été mêlée à un scandale, en Bohème, et cela lui valut sa notoriété, m'expliqua Ligerson, une fois la prestation terminée. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée ici.

– Elle a un talent remarquable.

Comme vous, me retins-je d'ajouter. Ligerson acquiesça. Le pianiste n'avait pas cessé de jouer. Des gens dansaient sur la piste qui y était réservée. Beaucoup de couples et à ma grande surprise, quelques-uns n'étaient pas… conventionnels. Ici, deux hommes se serraient l'un contre l'autre, là-bas, c'était deux femmes et personne ne semblait trouver cela étrange ou inconvenant. Je les observai, envieux. Qu'aurais-je donné pour pouvoir inviter mon compagnon, pour imaginer, rien qu'un instant que c'était possible ?

– Nous devrions rentrer, fit Ligerson, son regard, indéchiffrable, tourné dans la même direction que moi. Je ne voudrais pas que votre absence soit remarquée.

J'acquiesçai. Nous nous levâmes, saluâmes miss Adler, avant de partir, Ligerson promit à Wiggins de revenir bientôt, lui rappela sa mission et nous fûmes rapidement replongés dans l'ambiance glaçante des ruelles de Whitechapel. Tout était calme. Il n'y avait plus personne. J'ignorai si c'était courant dans ces quartiers-là. Je me gardai pourtant d'interroger Ligerson, de peur d'attirer quelques individus peu recommandables.

Mais je devais bien me rendre à l'évidence. C'était trop calme.

A peine eus-je pensé ceci que des coups de feu, en provenance de la rue d'en-face retentissaient. Ligerson s'était jeté sur moi pour nous précipiter à terre. Je dégainai mon revolver et l'armai, tirant à l'aveuglette.

J'ignorai où se trouvaient nos assaillants mais suivis Ligerson lorsqu'il rampa vers l'avant-toit mangé par les termites. Je reportai mon attention vers la rue dès lors que nous fûmes appuyés contre le mur, cherchant le ou les tireurs du regard. Ils avaient cessé le feu, sans doute à notre recherche.

– Relevez-vous, doucement, me glissa Ligerson à l'oreille. Et déplacez-vous le plus silencieusement possible.

Mon arme toujours au poing, j'obéis, mes yeux rivés sur le chemin que nous nous apprêtions à suivre avant d'être attaqués. Nous déplaçant de côté, rasant les murs, le cœur battant, nous avançâmes encore.

Mais comme si le destin était contre nous, un escalier nous empêchait d'avancer sans être à découvert.

– Il va falloir courir. Vous vous en sentez capable ?

Je hochai la tête. Je pourrais faire abstraction de ma douleur si c'était pour sauver ma peau, et la sienne.

– A mon signal.

Il attendit un instant.

– Maintenant !

D'un même mouvement, nous nous jetâmes hors de notre cachette et courûmes. Aussitôt les coups de feu reprirent, fusant de l'autre côté de la rue. Les imitant, je continuai à courir, suivant Ligerson. Nous tournâmes à l'angle de la rue, les pas de nos assaillants dans notre dos. Je tirai encore et rejoignis mon compagnon. Il se glissa dans une autre ruelle et m'attira près de lui, dissimulé dans l'ombre. Je haletai. Mon corps n'était plus habitué à ce genre d'exercice, le sang pulsait à mes veines, mon souffle était court.

Ligerson, lui, restait droit, son souffle régulier, comme s'il n'avait fait qu'une promenade de santé. Même en étant en excellente condition physique, c'était absolument impossible de n'avoir aucun signe de cette course, je le savais.

Je n'eus pas le loisir de continuer à m'interroger. On venait de nous rattraper et les tirs reprirent. Nous recommençâmes à courir.

Je tirai aussi, dans la direction que je pensais la bonne et un cri me confirma que j'avais eu raison.

Un autre glapissement retentit, plus proche, suivi du bruit d'une chute. Je me tournai. Ligerson était tombé et il se tenait le flanc, le visage crispé par la douleur. Sans réfléchir, je me précipitai vers lui. Sa main était déjà couverte de sang.

– Ligerson ! m'exclamai-je, la panique s'emparant déjà de mon cœur.

– Watson ! Débarrassez-vous d'eux…

Sa voix, malgré ses efforts, ne pouvait masquer sa douleur mais elle eut le mérite de me faire reprendre mes esprits. Je me redressai, non sans un regard envers mon compagnon et tirai de nouveau dans la direction du coup de feu. L'autre aussi tirait. Mais je le touchai le premier et le silence se rabattit dans la rue. Je revins au chevet de Ligerson.

– Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé passer devant ? le réprimandai-je, prenant ses mains dans les miennes pour pouvoir constater les dégâts de la plaie.

Il me chassa pourtant, cherchant mon regard et appliquant dans le sien toute la détermination qu'il possédait.

– J'aurais eu plus d'ennuis si c'était vous qui étiez touché.

– Taisez-vous, espèce d'idiot. Préservez vos forces.

Il m'adressa un regard réprobateur. J'essayai encore d'atteindre son flanc pour constater les dégâts mais une nouvelle fois, il me repoussa.

– Nous devons rentrer, Watson… Qui sait… s'il y'en a d'autres…

– Mais…

– Je… vous en prie.

Son regard croisa encore le mien.

– Très bien, cédai-je. Ne mourrez pas pendant le trajet, c'est tout ce que je vous demande.

Il acquiesça sans grande conviction et je l'aidai à se relever, l'enjoignant à passer un bras autour de mes épaules – je ne pouvais pas le saisir à la taille sans risquer d'aggraver sa blessure – et il s'appuya contre moi. Je récupérai mon arme et nous entreprîmes de marcher. Sa chemise était déjà maculée de sang. Je réfrénai l'angoisse qui me saisissait et suivis ses indications pour nous sortir de Whitechapel. Nous avancions relativement vite compte tenu de son état et pourtant, le trajet me parut plus long que jamais auparavant.

Au terme d'une course que je commençai à croire interminable, nous revînmes dans les beaux quartiers londoniens.

– Watson… murmura Ligerson, d'une voix si faible que je m'alarmai aussitôt.

J'eus à peine le temps de le retenir qu'il s'effondra dans mes bras, inconscient.


Je ne sus jamais où j'avais trouvé la force de le porter jusqu'au domicile de mon père, trébuchant souvent à cause de ma maudite jambe, tremblant sous le poids de son corps rendu flasque par l'inconscience, ma main appuyant fermement sur son flanc maculé de sang. Mon cœur tapait frénétiquement contre ma poitrine tandis que la peur qu'il me soit arraché pour si peu me donnait la force de nous traîner tous les deux dans les marches qui nous séparaient de mes appartements. Je chargeai un automate en gravissant les escaliers de m'apporter une bassine d'eau chaude, un linge et entrai dans la chambre en enfonçant presque la porte. Je laissai tomber Ligerson sur le sol avec autant de douceur que mes muscles criant au supplice me le permirent et en l'enjoignant de ne pas mourir une nouvelle fois, je me ruai en bas pour chercher ma trousse de médecin. Je la saisis à la volée et remontai à l'étage aussi lestement, mon énergie décuplée par l'adrénaline. L'automate entra au même instant. Je lui arrachai d'un geste autoritaire la bassine pleine d'eau des mains. La machine repartit aussi sec, refermant la porte derrière elle. Je chassai les images de baïonnettes et de sang qui se superposaient à la silhouette du méca-horloger dans mon esprit. Il était plus pâle que la mort, ce qui n'était guère étonnant au vu de sa carnation naturelle mais ma tête n'était pas en état de prendre cette considération en compte, la panique, bien plus forte, enserrant mon cœur. Je posai le linge au bord de la bassine de cuivre et sans plus de cérémonie, je retirai sa brocade vest à Ligerson et ouvris en grand sa chemise, récupérant par le même geste mon linge destiné à nettoyer sa plaie.

Je me figeai dans mon initiative, la main au-dessus du corps de Ligerson, abasourdi. Mes yeux contemplaient sans vraiment le voir, le flanc gauche de mon compagnon.

Jamais au grand jamais, mon esprit romanesque n'aurait pu élaborer ce qui se trouvait sous mes yeux. Il y'avait tout un attirail de ferraille. Du haut de son épaule jusqu'à la naissance de ses hanches, j'avais l'impression qu'il portait une armure. Des sangles en cuir retenaient prisonnier le fer qui couvrait tout son flanc gauche, fer qui semblait gravé de motifs travaillés. Un tuyau torsadé s'échappait de son ventre et une partie de l'armure était ouverte, révélant une multitude de rouages qui tournaient à un rythme lent et régulier. Je percevais presque les cliquettements des pièces d'acier qui se rencontraient régulièrement. A l'emplacement de son cœur, un empiècement rond, percé d'une pierre rouge en son centre. Tout semblait incrusté dans sa peau, c'était comme si l'acier se fondait dans l'albâtre.

Ligerson était un cyborg. Il me fallut plusieurs minutes, à me répéter inlassablement cette phrase, pour pleinement réaliser ce que j'avais découvert. Ce que j'aurais pu savoir bien plus tôt, si seulement j'avais fait attention aux indices qu'involontairement, il m'avait fourni. Comme dans un rêve, des centaines de réflexions que j'avais tenues pour peu importantes traversèrent mon esprit à une vitesse fulgurante. Le fait qu'il ne s'habille que d'amples chemises – chose que je ne remarquai que maintenant – qu'il ait refusé que je m'enquisse de son état un peu plus tôt, ses réactions étranges lorsque nous abordions le sujet des cyborgs ou son étonnante résistance lors de la course-poursuite…

Mes yeux retombèrent sur son torse nu, sur sa blessure. La voir suffit à me tirer de ma torpeur et j'oubliai instantanément le choc de la révélation qui m'était faite pour me concentrer sur ma tâche. Être cyborg ne le rendait pas invulnérable, loin de là. J'avais vu assez de ses semblables mourir sur les champs de bataille et eux tenaient bien plus de la machine que de l'Homme, tant leurs corps étaient couverts de ferraille.

Je raffermis ma prise sur le linge et l'appliquai proprement contre sa plaie. Lorsque je retirai le linge, imbibé de sang, je pus constater que la blessure n'était pas aussi grave que je m'y attendais. La balle était entrée, puis ressortie, laissant une entaille propre et nette et pas aussi profonde que je l'aurais crue. Elle n'avait touché aucun organe vital. Elle ne le tuerait pas, pas si je m'occupai de lui immédiatement. Un soulagement incommensurable m'envahit alors que j'ouvrais ma trousse de médecin. Je sortis une bouteille d'alcool, quelques compresses et désinfectai la plaie avant de me saisir d'une aiguille et de fil. Chacun de mes gestes étaient méthodiques, précis et j'eus terminé les points de suture assez rapidement. Je bandai ensuite le tout et m'apprêtai à relever doucement le méca-horloger pour l'installer sur le lit, plus confortablement, en attendant son réveil. Je savais qu'il n'était plus en danger immédiat. En revanche, il aurait sans doute besoin d'antidouleurs. Et de repos. Je me relevai tant bien que mal, tanguant sous le poids de mon compagnon et de la fatigue qui prenait peu à peu la place de l'adrénaline qui m'avait animé jusqu'alors quand une voix, basse, hésitante, murmura :

– Watson ?

Je tournai doucement la tête, retombant sur le tapis et croisai le regard d'acier de Ligerson. Le même acier qui ornait la moitié supérieure de son corps. La suite me parut dans un ralenti désagréable alors qu'il suivait mon regard qui était irrésistiblement descendu vers sa particularité. Je vis sa réflexion dans ses yeux, perçus presque l'animation des rouages dans son cerveau génial qui tournaient à plein régime, puis son regard se teinter d'une crainte à laquelle je crus voir l'espace d'une seconde un éclat de tristesse se mêler, avant que ses yeux ne prissent la teinte d'un orage couvant dans le ciel de la capitale. Il se dégagea de mon étreinte, se recula, tandis que je basculai vers l'arrière en voulant lui dire de faire attention aux points que je lui avais faits. Il se releva, grimaça, parvint à se détourner, à rejoindre la porte.

Je fus plus rapide – profitant, je l'avoue de sa faiblesse physique, due à sa blessure – et m'immisçai entre le battant de bois et le méca-horloger, plantant mon regard dans le sien.

– Poussez-vous, Watson.

Sa voix était froide, sèche. Je fis non de la tête, tentant dans bien que mal de soutenir son regard. Si, jusqu'alors, il avait toujours été maître de lui-même, laissant rarement transparaître ses émotions, toujours indéchiffrable, cela n'était guère le cas en ce moment. Il était dur. Plus dur que l'acier que j'avais découvert sur son corps. Quelque part en mon for intérieur, une étincelle de colère s'alluma. Il n'avait pas le droit de m'en vouloir. Je n'avais qu'essayer de le sauver ! Pouvait-il me blâmer pour cela ? Aurait-il préféré mourir de cette blessure en gardant son secret ? Il était injuste. Je vis soudainement la lueur dans son regard changer.

Il n'était plus seulement en colère, il était blessé. Mon instant d'égarement me fut fatal. D'un geste brusque, il me délogea de la porte et l'ouvrit. Avant de disparaître, et sans me regarder, il lança :

– Je partirai demain, à la première heure, me coupa-t-il d'un ton tranchant. Ne vous en faites pas. Vous n'entendrez plus parler de moi.

La porte se referma dans un claquement sinistre, me laissant seul, au beau milieu de la pièce, incapable de bouger, trop abasourdi pour ne serait-ce faire un geste. La réalisation me frappa quelques secondes plus tard, de plein fouet et ce fut comme si tout mon monde s'écroulait. Il ne pouvait pas partir. Je ne pouvais pas le laisser partir.

Quand m'étais-je tant attaché à lui ? Quand cette simple attirance, ce désir s'étaient-il transformés en sentiments plus profonds ? A quel moment avais-je sombré ? A quel moment m'étais-je damné pour cet homme ?

Je reculai, me laissant tomber sur les draps froissés, la tête entre les mains. Mon Dieu… oh mon Dieu… Mais cela ne servait à rien de L'implorer. De prier, encore et toujours parce que mes appels étaient toujours restés sans réponse. Pourquoi cela serait-il différent aujourd'hui ?

J'aurais voulu sortir en trombe de cette chambre, monter quatre à quatre les escaliers et frapper à m'en faire saigner les poings à la porte de Ligerson, jusqu'à ce qu'il m'ouvre, le supplier de m'écouter, même si j'étais assis contre le battant de la porte et que lui était de l'autre côté, j'aurais tant aimé faire toutes ces choses aussi dramatiques que romantiques que les auteurs aiment décrire dans leurs romans.

Cela serait mentir, cher lecteur, que de vous dire que je le fis. Parce que jamais je n'en trouvai la force. Le courage. Parce qu'à chaque fois que je me décidai, le regard dur, presque assassin du méca-horloger revenait me hanter et j'étais certain d'une chose, c'est qu'il refuserait de m'écouter.

Alors je restai seul dans ma chambre, avec mes pensées et mon cœur gros, persuadé que jamais je ne reverrai celui dont j'étais tombé désespérément et irrémédiablement amoureux.


Fin de la deuxième partie


Oui, je sais, c'est cruel d'arrêter là... mais c'était trop tentant !A la semaine prochaine pour la troisième partie !