RAR :Liseron (guest) : Merci pour ton commentaire ! J'espère que la suite te plaira.


Je ne dormis pas cette nuit-là, guettant le moindre son indiquant que Ligerson quittait la maison sans demander son reste. J'avais retourné tant et tant de paroles dans mon esprit pour le retenir, l'empêcher de fuir loin de moi, que j'étais incapable de me souvenir d'une seule phrase. J'en venais à espérer à nouveau qu'il y'ait un autre meurtre parce que j'étais intimement persuadé qu'il ne laisserait pas une affaire irrésolue, qu'il ne partirait pas sans avoir éclairé ce mystère. Sans, involontairement, me laisser une chance de le retenir.

Je me levai tôt, pour être certain de ne pas le manquer mais il sembla qu'il avait deviné ce que je ferai car il ne se montra pas, pas avant que mon père ne m'ait rejoint dans le salon. Je remarquai avec tristesse qu'il semblait avoir pris dix ans de plus cette dernière semaine. Ses tempes avaient grisonné, il était plus pâle et c'était comme si les rides avaient définitivement creusé leurs sillons dans sa peau. Son regard était éteint. Mon cœur, déjà à l'agonie, se serra plus encore.

Mary arriva un peu plus tard dans la matinée. Je sentis son regard sur moi mais fus bien incapable de le déchiffrer. Je n'en avais de toutes manières aucune envie. Elle était à peine installée que Ligerson sortit enfin de son isolement. Je remarquai presque aussitôt sa pâleur, son front perlé de sueur et ses tentatives de masquer les grimaces de douleur alors qu'il descendait, un sac sur l'épaule. Son état s'était-il aggravé ? J'aurais voulu me jeter dans sa direction et m'enquérir de sa santé puis le supplier, à genoux s'il le faut de ne pas partir. Mais je n'en avais pas le droit.

Nos regards se croisèrent.

Le mien était empli d'espoir. Je lui hurlai en silence de réfléchir, de reconsidérer sa décision. Son secret serait gardé, personne ne saurait, alors à quoi bon disparaître ? Je vous en supplie, restez. Restez.

Le sien n'exprimait rien. Il était plus indifférent que jamais. Mon estomac se tordit. Il faudrait un miracle pour que mon souhait soit exaucé. Il faudrait un miracle pour qu'il change d'avis.

– Vous partez ? s'étonna soudainement Mary, nous tirant tous deux de nos œillades silencieuses.

– Il se trouve que l'on vient de me proposer un poste que je ne peux refuser. Vous me voyez navré de vous présenter ma démission.

Mary se leva, presque indignée.

– Mais vous ne pouvez pas partir !

Je la bénis une centaine de fois en l'espace de quelques secondes. S'il ne m'écoutait pas, il l'écouterait elle. Je me surpris à envoyer des prières silencieuses à ce Dieu en qui je n'avais plus foi. Pitié, faites qu'il l'écoute. Le regard de Ligerson croisa le mien, de nouveau. Quelque chose était né dans ses yeux. De l'incompréhension.

– Je suis désolé, miss Morstan. Mais une telle opportunité ne se représentera pas deux fois.

Pourquoi Mary présentait-elle ces signes de nervosité ? Poing serrés, déglutition régulière, visage fermé... C'était étrange. Quelles raisons aurait-elle pour tenir autant à ce qu'il reste ? Se pourrait-il qu'elle aussi…

– Avez-vous la moindre idée de la situation dans laquelle vous nous mettez ?

– Considérez que ceci était une période d'essai et que vous ne me devez rien. Cela devrait faire office de compensation. D'autant que vous n'aurez aucun mal à trouver quelqu'un d'autre. C'est un poste recherché dans la capitale.

Mary allait protester quand on toqua à la porte. Non sans un regard envers le méca-horloger, lui signifiant que cette conversation n'était pas terminée, je m'y dirigeai pour l'ouvrir.

– Qui est-ce ? demandai-je à l'Interscope.

L'inspecteur Tobias Gregson de Scotland Yard, répondit la machine.

– Faites-le entrer.

C'était en triturant un chapeau melon qu'entra l'inspecteur Gregson. C'était un homme de grande taille aux cheveux d'un blond étrange, leur donnant un aspect presque sale, entourant un visage rougeaud surmonté de lunettes rondes. Il n'était pas de ceux qui étaient venus le soir du meurtre de mon frère. Je lui indiquai le salon d'un geste de la main. Mon père semblait s'être réveillé d'un long songe lorsque l'inspecteur entra. Son regard qui était perdu avait retrouvé un éclat, un éclat d'espoir. Je savais ce qu'il aspirait à entendre. Qu'ils aient enfin démasqué le coupable.

– Je crains de n'être pas venu avec de bonnes nouvelles, commença le détective.

Du coin de l'œil, je remarquai que Ligerson se tenait derrière un mur, près de l'entrée menant au salon. Il était tendu, comme s'il devinait déjà ce que l'inspecteur avait à dire et je supposai que c'était bien le cas.

– Il y'a eu un second meurtre. Même méthode, même message.

La sentence tomba, comme un couperet, lourde et cinglante. Tranchante. Je restai muet, le souffle bloqué dans la gorge un instant. C'était impossible. Hier soir, mon frère était coupable. Il était encore vivant et s'apprêtait à filer le parfait amour avec son amante. S'il y'avait vraiment une autre victime, cela signifiait que Ligerson s'était trompé. Que Harry était bel et bien mort.

Et qu'un tueur en série courrait les rues, libre comme l'air.

Je tournai la tête en direction du méca-horloger. Nous échangeâmes un regard et pour une fois, il n'y avait rien d'autre qu'une profonde incompréhension dans le sien, remplaçant l'animosité, l'indifférence. Il n'y avait en revanche aucun doute dans le fait qu'il reconnaissait s'être trompé.

– Où est-ce ? interrogeai-je finalement en détournant le regard pour le reporter sur Gregson.

– Je doute que vous en ayez entendu parler. C'est un club de gentlemen, le club Diogène pour être exact. La victime est un autre Lord. Nous sommes bien à la recherche d'anarchistes, je le crains.

Un son mat nous fit tourner la tête vers le couloir où se trouvait Ligerson. Il avait fait tomber un porte-manteau. J'essayai de croiser son regard le plus discrètement possible mais en fus incapable. Il remit en place la patère en s'excusant à voix basse. Et sans plus de cérémonie, il quitta la pièce en claquant la porte. Je retins à grand-peine le geste que je voulus esquisser dans sa direction et me concentrai de nouveau sur l'inspecteur.

– Drôle d'énergumène, commenta ce dernier.

Je haussai les épaules. Mary se tourna vers Gregson.

– Avez-vous des pistes ?

L'inspecteur tritura de nouveau son chapeau.

– Nous faisons tout notre possible, miss, répondit-il. Je… tenais à vous mettre au courant et maintenant, veuillez m'excuser, mais cette enquête ne se mènera pas toute seule. Mes sincères condoléances, une nouvelle fois.

Il s'inclina et se détourna, portant son couvre-chef abîmé à son crâne et s'enfuit à son tour. Mon père se laissa retomber dans le fauteuil avec un long soupir, prenant sa tête entre ses mains tandis que Mary posait une main sur mon épaule, en guise de soutien.

Mais ce n'était pas tant ce meurtre qui occupait mes pensées à cet instant. C'était la réaction disproportionnée et inexplicable de Ligerson. Et le fait, étrange, qu'il était parti sans ses affaires.


Mon père avait trouvé refuge dans ses appartements quelques instants plus tard, quant à Mary, elle avait abandonné l'idée de rester face à mon mutisme. Mais je n'avais aucune envie de parler. Trop de pensées se bousculaient dans mon esprit en cet instant.

Harry était bel et bien mort. L'espoir, le soulagement, la joie que j'avais ressentis quand Ligerson m'avait exposé ses déductions la veille, quand tout ce qu'il avait dit prenait tellement sens, était si évident qu'il ne pouvait en être autrement, tous ces sentiments avaient disparu. Mon frère était mort, il avait été tué, massacré par un fou furieux.

Tous les efforts que j'avais faits pour tenir éloigné le deuil, la pleine réalisation avaient été réduits à néant. A présent, je ne pouvais plus ignorer la douleur, l'absence, le poids immense de cette pièce vide dans laquelle il avait vécu et dans laquelle il était mort. Je ne pouvais plus ignorer les larmes qui ne demandaient qu'à couler, à s'échapper de mes yeux. Je ne pouvais plus ignorer le choc, les souvenirs de ce corps ensanglanté, déchiqueté par une machine. Et les souvenirs se succédant, ces fous rires d'enfance, ces jeux stupides, ces nuits blanches à se raconter des histoires, à se parler de conquêtes qui n'aboutiraient jamais, à refaire le monde sous les étoiles, ces Noëls, des astres brillants plein les yeux, n'aidaient en rien. Pire encore, ils poignardaient avec toujours plus de force, mon cœur meurtri.

Et puis il y'avait Ligerson. Pourquoi avait-il fui à l'énonce de ce meurtre ? J'étais certain qu'il n'abandonnerait pas s'il s'avérait qu'il s'était trompé alors pourquoi, pourquoi était-il parti aussi vite ? Avait-il compris quelque chose? Avait-il profité du choc de la nouvelle pour disparaître à jamais de mon existence ? Avait-il si peur de ce que je pensais de lui pour refuser d'affronter une conversation ?

La porte d'entrée qui s'ouvrait me sortit de mes cogitations. Je jetai un œil à l'horloge, surpris. Avais-je vraiment ruminé ces pensées si longtemps ? Je me levai, curieux de voir qui entrait dans la maison et me figeai, dans l'encadrement de la porte du salon.

C'était Ligerson. Lui aussi s'était figé dans le hall et il me regardait. Ses yeux gris étaient fixés dans les miens. Un instant, nous restâmes ainsi, silencieux, à nous dévisager, comme deux idiots plantés à quelques pieds de distance, entretenant ce gouffre que la veille avait creusé entre nous. Je sentais le poids du silence, des non-dits, de la tension, nuage d'orage menaçant au-dessus de nos têtes.

– Vous êtes revenu, observai-je finalement, me faisant l'effet d'un parfait idiot.

– Selon toute évidence.

Je ne savais pas quoi dire. Devions-nous parler de ce qu'il s'était passé hier soir ? Du meurtre ? De son erreur ? De mon frère ? De l'enquête ? J'étais perdu, incapable de faire un choix, l'étrange impression qu'aucun de ces sujets n'était le bienvenu. Ligerson, en revanche, décida à ma place.

– Mon travail ici n'est pas terminé. Je vous ai dit que je résoudrai ce mystère et je le ferai. J'ai fait une erreur de négligence, hier soir. Je la réparerai. Et je partirai.

J'ouvris la bouche pour lui dire que je ne voulais pas qu'il parte, que je me fichais qu'il soit un cyborg, soudain désireux de clarifier les choses entre nous, une bonne fois pour toutes mais il me coupa:

— Ne dites rien. Vous compliqueriez les choses.

Il me dépassa ensuite sans un mot, prêt à monter à l'étage. Je secouai la tête, me sentant stupide, perdu par ses réactions qui n'avaient aucune logique.

– Attendez.

Il s'arrêta, la main sur la rampe, se tourna vers moi. Je l'observai un instant, lui et ses boucles ébène, ses yeux couleur de pluie, sa peau de neige, sa stature de titan, son aura d'intelligence. Je fis abstraction de ces choses qu'il provoquait en mon être et demandai:

– Qu'avez-vous découvert ? Je sais que vous n'êtes pas parti précipitamment sans raison.

Il ne voulait pas parler de sa situation de cyborg et je respectai son choix. Mais nous pouvions, une dernière fois, faire semblant que rien de tout cela n'était arrivé, prétendre que je n'avais rien découvert et faire équipe, lors d'une ultime enquête avant qu'il ne me soit arraché.

– Cela ne vous concerne plus.

Alors que je restai pantois, il se détourna, considérant la conversation comme close, et entamant son ascension. Je le vis porter une main à son flanc et devinai qu'il souffrait de sa blessure. Je secouai la tête et le rattrapai, montant les marches quatre à quatre et attrapant son poignet pour le forcer à s'arrêter. Il ne se débarrasserait pas de moi si facilement.

– Je crois qu'au contraire, cela me concerne plus que jamais. Je vous rappelle que mon frère a bel et bien été assassiné.

Nous nous dévisageâmes, en chiens de faïence, au beau milieu de l'escalier. Mais je ne céderai pas. Il ne m'écarterait pas.

– Votre enquête s'arrête ici, Watson. Je terminerai seul.

– Je crains que ce soit impossible.

Il laissa échapper un drôle de rire de ses lèvres, un son cynique à mille lieues de celui qui m'avait tant plu hier soir. A nouveau, nous nous observâmes, attendant celui qui céderait le premier. Mais je ne serai pas cet homme, pas cette fois. Je pris une longue inspiration.

– Ecoutez, vous pouvez me détester aussi fort que vous le voulez d'avoir découvert votre secret, je peux faire avec, je peux passer outre. Vous pouvez me haïr, j'y survivrai.

Je marquai une pause, me rendant compte que je n'avais jamais dit quelque chose d'aussi faux de toute mon existence. Je plongeai mon regard dans le sien.

– Mais vous ne m'empêcherez pas de découvrir qui a fait cela à mon frère.

Il y'eut comme une lueur de compréhension qui s'alluma dans les yeux du méca-horloger. L'instant d'après, ceux-ci s'étaient faits plus tristes, presque mélancoliques.

– Je vous ai assez mis en danger, Watson. Vous auriez pu prendre cette balle, hier soir, vous auriez pu vous faire tuer. Je refuse de recommencer.

Il me fallut quelques secondes pour intégrer ses paroles, pour comprendre ce qu'il venait de dire. Il profita de ces secondes pour s'enfuir, de nouveau.

Il voulait me protéger. C'était la seule et unique raison de son refus de me laisser le suivre. Il ne me détestait pas. Il ne me haïssait pas d'avoir brisé son intimité. Cette simple réalisation me fit pousser des ailes. Je bondis dans l'escalier et montai lestement jusqu'à l'étage. Il ne fuirait pas cette conversation, pas encore une fois. Lorsque j'arrivai à son palier, il refermait la porte. Je passai un pied dans l'entrebâillement, l'empêchant de s'y barricader.

– N'insistez pas, Watson, je vous en prie. Renoncez.

– Je n'ai pas besoin que vous me protégiez. Je suis un soldat.

– Vous êtes retraité.

– Mais pas infirme, répliquai-je. Un peu rouillé, c'est tout.

De quoi avions-nous l'air, à nous disputer pour des broutilles à travers une porte à peine ouverte ? De deux idiots omettant des non-dits, me diriez-vous, cher lecteur. Vous n'auriez pas tout à fait tort. Mais je crois qu'en cet instant, ni moi, ni Ligerson n'en avions conscience, trop concentrés sur nos propres émotions, nos pensées pour le remarquer, trop occupés à camper sur nos positions ridicules pour comprendre qu'elles l'étaient.

– Vous ne m'en empêcherez pas, Ligerson, fis-je. Je suis quelqu'un de très obstiné. Alors la meilleure façon de ne pas perdre plus de temps, un temps qui nous est précieux, c'est de me laisser vous aider.

Il y'eut un long silence après mes paroles. Ligerson avait appuyé sa tête contre le battant de bois. Et puis il laissa échapper un soupir, ouvrit la porte et me laissa entrer en se détournant.

– Vous êtes d'une extrême stupidité ou d'un courage irréfléchi, John Watson.

Je souris, malgré moi, de sa remarque. C'était sa façon à lui de me signaler qu'il engageait un traité de paix le temps de cette enquête. Je retrouvai bien vite mon sérieux et interrogeai :

– Alors ? Ou étiez-vous passé ?

– Au club Diogène, naturellement. Il fallait… que je vérifie quelque chose. Je n'ai pas pu voir la scène de crime, la police avait déjà tout remballé. Je n'y ai rien appris, si ce n'est ce que nous savions déjà.

Je me demandai ce qu'était cette chose qu'il devait vérifier mais décidai qu'il était plus sage de ne pas lui poser la question. J'avais découvert bien assez de ses arcanes pour ne pas tenter le diable. Il grimaça soudainement et je m'alarmai.

– Comment va votre blessure ?

Il leva une main, comme pour signifier que ce n'était rien, tenta de masquer son rictus mais sans succès. Je me levai et m'approchai de lui.

– Laissez-moi voir.

– Ce n'est pas…

– Ne dites pas « nécessaire » ou je vous assomme. Asseyez-vous là, ordonnai-je en désignant le lit.

Non sans lever les yeux au ciel, le méca-horloger s'exécuta. Je lui intimai de ne pas bouger et partis en quête de ma trousse de médecin. Quand je revins, il avait docilement ouvert sa chemise. Je remarquai aussitôt que le bandage était taché de sang. Sans un mot et essayant du mieux possible d'ignorer le métal qui recouvrait la partie supérieure de son corps, j'entrepris de retirer le pansement pour observer les points. Comme je m'y attendais, il les avait faits sauter.

– Allongez-vous.

A nouveau, il obéit sans broncher. J'allais devoir recommencer ce que j'avais fait la veille. Mais quel inconscient il faisait! Partir en courant alors qu'il venait de se faire recoudre le flanc ! N'avait-il vraiment aucune notion de survie ?

– Je suis désolé, je n'ai pas de quoi vous anesthésier.

– J'ai connu pire.

Il avait haussé les épaules, comme si ce n'était rien. Je le vis à peine frémir alors que je reprenais les points de la veille et les remplaçai. C'était comme s'il ne sentait pas vraiment l'aiguille qui perçait sa peau. Une fois mon travail terminé, je le bandai à nouveau. Il voulut se redresser presque aussitôt mais je posai une main autoritaire sur son torse pour l'en empêcher et le forçai à se recoucher.

– Le monde ne s'écroulera pas si vous n'enquêtez pas aujourd'hui. Je vous défends de sortir de ce lit et c'est un ordre médical.

Ma main était toujours sur lui, à l'endroit même où sa peau et le métal se confondaient. Il n'avait pas essayé de me chasser. Malgré moi, je ne pus m'empêcher de contempler cet attirail. Je n'y connaissais rien en chirurgie bionique mais je pouvais affirmer sans mal que ce qu'il portait était un véritable travail d'orfèvre. Seul quelqu'un d'extrêmement compétent aurait pu réaliser un tel ouvrage. Mes yeux glissèrent sur la partie droite de son torse, celle qui était encore de chair. Je remarquai qu'il était étonnement musclé malgré son allure dégingandée. Je rougis brusquement, me rendant compte de l'indécence de mon geste. Mais il n'en dit rien. Je relevai la tête vers lui. Aussi fort voulut-il le cacher, je ne pus manquer la tristesse, la résignation dans son regard. La blessure, aussi large que le gouffre qui nous séparait. Je retirai ma main et détournai les yeux. Pourquoi était-ce si dur de soutenir ce regard-là ? Cela m'avait semblé beaucoup plus simple de le regarder quand il était indifférent.

– Vous savez, murmurai-je sans le regarder, sans conviction, je m'en fiche. Que vous soyez un cyborg. Ça n'a aucune importance. Ça ne change rien à ce que je pense de vous.

Je risquai une œillade dans sa direction, par-dessus mes cils. Il semblait pensif, comme s'il analysait ce que j'étais en train de dire. Repensait-il à hier soir, alors que ma jalousie à l'égard d'Irène Adler était si mal dissimulée qu'il n'aurait pu la manquer ? Songeait-il à toutes ces fois où je ne pouvais masquer l'admiration que j'avais à son égard ? Pensait-il à mon inquiétude la veille lorsqu'il avait été cueilli par cette balle ? Comprenait-il à quel point j'étais fou amoureux ? Que ferait-il lorsqu'il l'aurait réalisé ?

– Vous avez une bien trop haute opinion de moi, Watson, dit-il enfin, rompant le silence assourdissant qui s'était emparé de la pièce.

Ses paroles me firent mal. Mal pour lui. Pensait-il si peu de lui-même qu'il rejetait l'admiration que je pouvais lui porter ? Ne voyait-il pas à quel point il était un être exceptionnel ? Si j'en avais eu le pouvoir, je lui aurais montré sur le champ. Il tourna la tête vers moi, plongea son regard dans le mien.

– Vous n'avez aucune idée de qui je suis.

Bien sûr que si. Vous êtes le détective exceptionnel, l'homme à l'intelligence perçante dont je suis éperdument tombé amoureux, pensai-je aussitôt. Mais je ne pouvais décemment pas le lui dire.

– Que suis-je censé comprendre ? interrogeai-je, incertain de la réaction que j'obtiendrai.

Mais Ligerson ne fit que soupirer, ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, je compris qu'il s'apprêtait à se confier.

– Je commencerai par vous dire que William Ligerson n'a jamais été mon véritable nom. Je suis né en répondant à celui de Sherlock Holmes.

Je ne pus m'empêcher de me redresser face à sa révélation des questions dansant dans mes yeux. Pourquoi s'être présenté sous un faux nom ? Etait-il recherché ? Un criminel ? Qu'avait-il bien pu faire dans ce cas ? Son statut était-il connu et son nom le mettait-il en danger ?

Je me figeai. Son nom le mettait-il en danger ? Evidemment que oui ! Holmes était un nom connu dans les hautes sphères. Un nom très connu. C'était une grande famille de diplomates et ce depuis près d'un siècle ! La plupart des membres de la famille avaient atterri à la Chambre des Lords et le dernier en date, Mycroft Holmes, était le plus jeune des Lords depuis la création de la Chambre. Il se disait dans les coulisses qu'il était d'une intelligence si perçante qu'il serait capable de manipuler tous ses membres et de mener un coup d'Etat pour prendre le pouvoir. Autant dire qu'il n'était guère apprécié parmi ses homologues et étroitement surveillé. Comme s'il avait suivi mon cheminement de pensée, Ligerson, ou Holmes vraisemblablement, hocha la tête discrètement avec un pâle sourire.

– C'est à mon frère que j'ai rendu visite ce matin. Il est membre du Club Diogène et comme vous l'avez deviné, Lord, également.

– Il est une cible de choix pour notre tueur, confirmai-je à mi-voix.

Quelqu'un d'influent et dont la réputation n'était plus à faire. Quitte à faire grand bruit, c'était la personne que j'aurais choisi pour faire passer un message. Mais apparemment, notre coupable n'était pas au jus de ces informations-là.

– Visiblement, il n'était pas le prochain sur sa liste.

Je lui adressai un sourire. Un instant plus tard, il reprenait son récit.

– Je vous ai dit n'avoir pas participé à la guerre. Et pourtant, j'aurais dû y aller. J'avais, comme vous, été appelé sous les drapeaux mais j'ai refusé de me rendre au front. Je ne voulais pas m'engager dans un conflit que je ne cautionnais pas. Je n'ai jamais compris pourquoi on refusait l'existence des cyborgs. Il n'était qu'une avancée parmi tant d'autres de la science. Je ne me suis sans doute jamais assez intéressé à la religion pour comprendre que c'était un blasphème aux yeux de l'Eglise.

Il marqua une pause. Toujours ces effets dramatiques, songeai-je en me retenant de sourire.

– Mon père, bien entendu, voulut me forcer à m'y rendre. Mais je suis d'une nature obstinée et je refusais en bloc, rejetant ses injonctions autant que ses remarques sur la désertion dont je faisais preuve. Je quittai la maison le lendemain de notre plus violente dispute et ceux, malgré les tentatives de dissuasion de mon frère. J'avais à peine dix-huit ans. J'errai ensuite dans Londres, le temps de rassembler assez d'argent pour quitter le pays. Je partis en Bohème où je rencontrai Irène. Plus tard, nous revînmes à Londres. Je l'aidai, comme vous le savez déjà, à racheter ce bâtiment où elle travaille et vit à présent. C'est là-bas que je rencontrai pour la première fois celui qui m'enseignerait tout de la méca-horlogerie. Ce domaine m'avait toujours fasciné et vous comprendrez sans mal qu'il n'eut guère besoin d'insister pour me recruter.

– Vous ne m'avez jamais dit son nom, murmurai-je alors qu'il marquait une autre pause, reprenant son souffle.

– Oh, vous le connaissez. Aujourd'hui tous le connaissent.

Je me figeai. Cela ne pouvait pas… C'était tout bonnement impossible…

Mais le fait était là, je ne connaissais qu'un seul nom qui pouvait répondre à cette description.

– James Moriarty.

Il acquiesça. Je me rendis soudain compte que j'avais retenu mon souffle.

– C'est un génie dans son art, vous pouvez me croire, mais avec tout génie vient aussi la folie [1]. Il était toujours en quête de plus, de plus fort, plus puissant, plus développé… Au début, sa folie des grandeurs me fascina, comme le reste. J'y prenais goût. J'adhérai à ses idées toutes plus grandioses les unes que les autres et je pensai que c'était possible. Si quelqu'un pouvait le faire, c'était lui.

Cette fois, il laissa échapper un soupir. Son regard se fit plus sombre, plus grave. Je savais que nous abordions le début de la partie la plus difficile à conter de cette histoire. Je retins l'impulsion de lui serrer la main, comme pour lui donner de la force, en fermant le poing.

– Et puis il se mit en tête d'atteindre l'immortalité. C'était, après tout, la consécration de l'évolution humaine. La vie éternelle. J'étais trop aveuglé pour voir qu'il perdait peu à peu la raison, aveuglé par cette perspective de défier les lois de la nature, de voir la science triompher de ses décrets les plus inébranlables. Je l'aidai à élaborer l'appareil ultime, celui qui, intégré à un corps humain, lui conférerait la vie éternelle. A force de manipulations, je créai un métal qui nous serait utile pour cette réalisation. L'ignisium [2], un métal qui, non seulement, ne fondrait pas même sous des chaleurs extrêmes mais dont, en prime, l'extérieur serait hermétique à la chaleur. Voyez-vous, Watson, le système qu'inventa Moriarty consistait à prélever une partie de l'eau qu'ingère l'être humain pour la transformer en vapeur, celle-ci alimentant alors la machinerie qu'il créait.

Ligerson, ou plutôt Holmes de son nom véritable, marqua une nouvelle pause. Je voyais que le récit lui devenait de plus en plus difficile. J'étais à deux doigts de l'enjoindre d'arrêter pour cesser de voir la douleur dans ses yeux. Mais ma curiosité était trop forte.

– Par chance, je ne lui confiai jamais comment j'avais modifié un minerai existant pour en fabriquer un nouveau. Et puis au terme d'années de travail, nous parvînmes à un résultat. Il nous fallait un corps pour le tester. Je me portai volontaire et il réalisa l'opération. Je crois que je faillis mourir plus d'une dizaine de fois sur cette table. Et vous n'imaginez pas la douleur au réveil quand il eut remplacé mon cœur par une machinerie incroyable, tous ces pistons, ces vielles, courroies et autres engrenages, par cette pompe qui à présent distribue le sang à mes organes. Vous n'imaginez pas la douleur quand je découvris ce métal incrusté dans ma peau, dans mes entrailles, ces corps étrangers, que, malgré toutes ses tentatives, mon corps ne pouvait rejeter. Ce métal que j'avais créé était inébranlable et je souffrais, je souffrais le martyre, Watson. Mais Moriarty, lui, il ne faisait que jubiler. Il avait réussi, il avait créé un être immortel. Parce qu'il ne suffisait que de remplacer la machinerie pour que jamais ce cœur artificiel ne cesse de battre. C'est là que je compris que sa quête de l'Homme parfait l'avait poussé trop loin. Il se fichait bien de ma souffrance, tant qu'il avait atteint son but. Il était prêt à tout. Je décidai de m'enfuir tant que j'en avais encore l'occasion, effrayé par ce dont j'avais été complice, par ce que j'étais devenu. je dus me faire oublier de tous et c'est ainsi que j'atterris chez vous, postulant humblement comme méca-horloger mais ça n'était pas suffisant. Il me fallait changer d'identité. En désespoir de cause, je cherchai secours auprès de mon frère. Il m'aida à me reforger une nouvelle identité pour me soustraire à la fureur de Moriarty, la fureur de m'avoir vu lui échapper, moi qui étais sa plus belle création, moi qui détenais le secret du métal qui recouvre ma peau à présent. La suite, vous la connaissez.

Il se tut enfin, son récit terminé. Je laissai passer un instant de silence, encaissant toutes ces révélations. Jamais je n'aurais pu me douter qu'il portait une telle histoire, un tel fardeau.

– Vous souffrez toujours:? interrogeai-je, finalement.

– Je me suis habitué à la douleur, je suppose. Mais il est des fois où… où elle redevient insupportable.

– Il mériterait de payer pour ce qu'il vous a fait, fulminai-je soudain.

Il avait été médecin avant d'être chirurgien bionique, il devait pourtant savoir que le système immunitaire de Holmes allait rejeter le métal ! Et il avait effectué cette opération, en connaissance de cause, en sachant qu'il le ferait souffrir. L'aurais-je eu sous les mains… Je me rendis soudain compte de mon accès de colère. Je n'aurais pas dû me sentir si impliqué et il le savait sans doute, pourtant, une nouvelle fois, il se tut. Peut-être avait-il choisi d'ignorer tous les signaux que je laissai échapper par inadvertance.

– J'ai ma part de responsabilité dans cette histoire. J'aurais dû me rendre compte de ses névroses, bien plus tôt.

Il y'eut un autre silence, qui dura quelques secondes.

– Vous êtes libre de me chasser à présent, Watson. Vous savez ce dont j'ai été complice.

Je le contemplai avec l'expression d'une chouette éblouie par le soleil.

– Vous chassez ? Mais pourquoi diable vous chasserai-je ?

Un instant de flottement suivit mes paroles.

– Vous voulez dire… que je ne vous répugne pas ?

– Non, bien sûr que non.

Oh, si j'avais pu l'embrasser sur le champ, pour lui montrer à quel point il était éloigné de la réalité ! Mais je ne voulais pas gâcher ces réconciliations avec mes sentiments, risquer cette sorte d'amitié, qui, telle un phénix, renaissait de ses cendres.

Et jamais je ne fus si heureux d'avoir retenu ma fougue. Parce que toute trace de blessure, de tristesse disparut de ses yeux à l'instant où j'eus prononcé cette phrase.

– Merci de m'avoir fait confiance, dis-je finalement.

Il me sourit. Je souris en retour, le cœur battant à se rompre. Le jeu était en marche, de nouveau !

– Reposez-vous.

Je me levai, lui adressai un regard sévère en guise d'avertissement et disparus derrière la porte.


Je puis dire honnêtement que je ne retins rien du sermon du prêtre ce matin-là à l'église. Je ne crois même pas l'avoir seulement écouté alors qu'il bénissait une dernière fois mon frère avant son soi-disant voyage vers les cieux. J'aurais voulu y croire, pour ne pas penser sans cesse que tout ce qu'il restait de lui était ce cadavre que même tous les croque-morts de cette planète n'auraient pu arranger, enfermé dans ce cercueil en acajou qui avait coûté une fortune que nous n'avions plus à mon père.

Mon frère. Dans ce cercueil. Ce cercueil que le curé aspergeait d'encens dont la fragrance, âcre, ne m'évoquait que ma profonde culpabilité. Je n'avais pas été assez proche de mon frère. Quand il avait commencé à embrasser son destin, son futur rôle de Lord, il s'était éloigné, nous avions cessé d'être proches comme avant et je n'avais rien fait pour entretenir cette relation privilégiée que j'avais avec lui. Je l'avais laissé se consumer dans l'ambition de prendre la place respectée de mon père et je m'étais engagé corps et âme dans mes études de médecine. Puis était arrivée la lettre m'enjoignant à entrer dans l'armée, m'appelant sous les drapeaux. Cela avait semblé réveiller Harry. Il avait essayé de me convaincre de ne pas y aller à grands renforts d'hyperboles, arguant que je n'en reviendrai pas. Mais ce jour-là, il était déjà trop tard parce que nous étions devenus des étrangers l'un pour l'autre. Je lui avais dit, sèchement, qu'il aurait dû s'en enquérir avant.

C'était la dernière véritable conversation que nous avions eue.

J'avais tourné le dos à mon frère et à présent, il gisait dans cette stupide boîte, et je ne pouvais changer le passé. Il y'avait du monde dans l'église. De la famille, des amis. Mrs Atkins, Mary qui me tenait la main. Il y'avait des larmes, au bord de mes yeux qui ne demandaient qu'à sortir. Mais j'étais un homme, un gentleman et les gentlemen ne pleuraient pas. Pas en public. Et ils taisaient les larmes qu'ils versaient dans l'intimité de leur solitude. Alors tant bien que mal, je gardai la face, me forçant à penser à tous les bons souvenirs que j'avais de Harry mais c'était pire encore. Je n'avais qu'à tenir encore, encore un peu et je pourrais enfin laisser perler cette eau qui menaçait de m'engloutir depuis bien trop longtemps. Je n'avais qu'à écouter encore un peu ces mots à Dieu, ces condoléances que me procureront ces gens, je n'avais qu'à rester stoïque encore un peu. Je n'avais qu'à regarder sans un mot ces gens qui plongeaient mon frère dans la terre et l'enfermaient à jamais sous un monceau de marbre dans lequel son nom serait gravé. Je n'avais qu'à exécuter un dernier geste à son encontre et puis à nouveau, entendre ces gens qui me parlaient de lui. Cela n'était rien que quelques heures.

Des heures qui parurent durer des siècles, des heures que je passais auprès de mon père à répondre par automatisme, tel un automate à tous ces gens qui n'étaient pas toujours sincères.

C'était impossible à supporter. Il restait encore du monde dans cette pièce où mon père souhaitait que nous nous remémorions tous le bon temps passé en compagnie de Harry.

– Veuillez m'excuser, murmurai-je avant de me dégager et de courir presque vers la porte de la salle.

Je n'attendis pas plus longtemps pour sauter dans un cab et m'enfuir pour m'enfermer dans mes appartements. J'avais besoin d'être seul et peu m'importait les regards qui glissaient sur moi alors que je m'enfuyais, peu m'importait la pitié dont ils m'accablaient. Rien n'avait plus d'importance.

Je descendis du cab et entrai dans la maison, refermant derrière moi la porte avec un soupir. Je pris à peine le temps de retirer mon chapeau et mon pardessus pour m'engager dans les escaliers. La porte refermée, je m'effondrai sur mon lit.

Je n'eus pas le temps de m'apitoyer sur mon sort, pas encore. La porte s'était ouverte sur Holmes. Il ne s'embarrassa d'aucune cérémonie et déclara, sans même me regarder:

– J'ai peut-être une piste.

J'aurais voulu réagir, me redresser, le presser de questions mais je n'en avais pas la force. Pas l'envie. Pourquoi une simple cérémonie m'avait-elle tant lessivé ? Il sembla soudain s'en rendre compte, se tournant vers moi, m'observant, prostré, étendu sur le matelas. De quoi avais-je l'air ? A vrai dire, je m'en fichais.

– Oh, fit-il soudain. J'ignorai que c'était aujourd'hui.

– Mon père n'a pas l'habitude de prévenir ses employés de ce genre d'évènements, répondis-je en me forçant à m'asseoir alors que j'aurais voulu rester allongé toute la journée, peut-être même ne plus jamais sortir de cette pièce.

– Je repasserai, dans ce cas. Ce n'était rien de bien important de toute manière.

Il se dirigea de nouveau vers la porte en m'adressant un regard et un sourire désolé. Ce fut lorsqu'il eut posé la main sur la poignée que je retrouvai une certaine vigueur et hurlai presque :

– Non ! Ne partez pas !

Je sentis les larmes affluer soudain. J'avais peur, si peur, de laisser la place à mes démons et dans l'état où je me trouvais, bon Dieu, ils m'avaleraient et me feraient disparaître. Je me levai, franchis la moitié de la distance qui nous séparait et soudain, baissai la tête, honteux.

– Ne me laissez pas seul…

J'étais pathétique. Ma voix, brisée, fatiguée, lasse était pathétique. Je n'étais qu'un pauvre garçon qui avait dû grandir trop vite, qui était hanté par son passé, par sa culpabilité, par des visages et qui n'en pouvait plus. Qui avait peur de rester seul.

La main de Holmes quitta la poignée de la porte. Il s'en détourna, s'avança vers moi. Son image m'apparaissait floue à travers mes larmes qui envahissaient – enfin – mon regard. Tant mieux. Je ne voulais pas voir la pitié dans ses yeux. Une première coula, puis une deuxième. Je sentis une main sur mon épaule, froissant le tissu. Je relevai la tête, malgré moi, croisai le regard de Holmes. Et puis soudain, je m'effondrai, j'éclatai en sanglots et, sans même me rendre compte, je me précipitai contre lui. J'avais besoin, désespérément besoin d'une chaleur humaine, d'un corps à étreindre, de quelque chose, quelqu'un à qui me raccrocher avant que mon chagrin ne m'emporte, telles les vagues engloutissant l'épave que j'avais l'impression de devenir. Holmes ne dit rien de cette soudaine proximité que les convenances nous interdisaient, il se contenta de placer ses mains dans mon dos, comme s'il ressentait ma détresse, mon besoin éperdu de ne plus me sentir seul au beau milieu de cette tempête qui faisait rage. Il s'imposait comme une ancre, une planche de salut dans cet orage et je m'y accrochai, aspirant des goulées d'air emplies de son parfum pour ne pas me noyer. J'ignorai combien de temps je pleurai contre lui, combien de temps nous restâmes ainsi, le risque d'être surpris comme une épée de Damoclès au-dessus de nos épaules, combien de temps il resta, silencieux, étouffant mes sanglots.

Je finis par me détacher de lui en évitant son regard, incroyablement gêné. Quelle idée saugrenue avais-je encore eue ?

– Désolé, m'excusai-je à mi-voix.

– Inutile. N'importe qui aurait réagi de la sorte.

J'osai enfin affronter son regard et tentai de lui sourire.

– Merci.

Il me rendit mon sourire et mon estomac s'en trouva réchauffé instantanément. Parfois, je m'interrogeai sur ses hypothétiques dons de sorcellerie. Comment pouvait-il seulement me changer les idées, atténuer ma douleur d'un simple sourire ?

– Vous aviez une piste? demandai-je après avoir remis de l'ordre dans mes idées et m'être essuyé les yeux.

– Vous vous souvenez de cette étiquette trouvée sur le corps de votre frère? Eh bien, elle était trop tachée pour que nous puissions en tirer quelque chose, en revanche, la dernière victime en possédait une intacte. Le papier utilisé nous donne un indice fort intéressant.

– Lequel ?

– Il s'agit d'un grain très fin que seul quelqu'un issu d'une famille ou d'un ménage aisé pourrait s'offrir. Un papier à lettres d'une qualité remarquable, en fait.

– L'anarchiste est donc des hautes sphères ?

Cela m'étonna quelque peu. Qui, parmi les privilégiés de la société pourrait bien en vouloir à un gouvernement qui les entretenait dans leurs privilèges ? Cela ne faisait aucun sens à mes yeux, à moins que ces gens aient intérêt à se ranger du côté des défavorisés, ce qui me semblait peu probable. J'avais grandi parmi les dandys et leurs dames, aucun d'entre n'avait adressé autre chose qu'un regard dédaigneux, supérieur à ceux qui vivaient aux alentours de Whitechapel.

– Il semblerait. Ce qui lui permettrait, en prime, d'approcher ses victimes sans être inquiété. A moins, bien sûr qu'ils ne soient plusieurs.

– Qu'est-ce qui vous a mis sur cette piste ?

– L'écriture, Watson, l'écriture ! me répondit-il sur le ton d'un maître expliquant quelques bases à ses élèves. Elle révèle bien des secrets pour qui sait la regarder. Comparez donc ces étiquettes.

Il me tendit deux morceaux de papier. Je lui adressai un regard incrédule.

– Où diable vous êtes-vous procuré ceci ?

– Il est relativement simple de s'introduire dans les locaux de la police une fois le bon matériel acquis.

Son sourire m'arracha un rire. Un rire, alors que quelques minutes plus tôt, j'aurais voulu pleurer jusqu'à n'en avoir plus de larmes ! Quel pouvoir exerçait-il sur moi ? Quel pouvoir s'octroyait ses lèvres lorsqu'elles s'incurvaient ? Et en cet instant, elles étaient triomphantes. Son numéro n'était destiné qu'à me divertir, compris-je soudain. Me divertir de ma peine. Je l'observai un instant, le souffle incompréhensiblement coupé.

– Je leur ai simplement emprunté ceci, le temps de mener quelques investigations, conclut-il finalement en détournant les yeux, comme gêné que je le dévisage de la sorte.

– Holmes, vous pourriez avoir de graves ennuis !

– Regardez, éluda-t-il simplement en brandissant de nouveau les étiquettes.

Celle qui avait été attachée au corps de mon frère était brunie des taches de sang séché qui l'avait éclaboussée. L'autre était, comme promis, intacte. Je les déposai sur mon bureau et les examinai un instant, comprenant ce qu'avait voulu dire Holmes.

– Ce sont deux écritures différentes.

– Ce qui veut dire que nous n'avons pas affaire à un seul et même tueur mais bien à une organisation ! Et je vous mets ma main à couper qu'ils ont un plan bien rodé et établi pour accomplir leurs méfaits, quelque chose de réfléchi depuis longtemps. Avec toujours le même schéma. J'ignore seulement combien de victimes ils comptent encore faire avant de se dévoiler.

– Etes-vous bien certain qu'ils le feront ? demandai-je d'une voix basse.

Je me doutai que ceux après qui nous étions avaient l'habitude de vivre dans l'ombre. Des opprimés qui avaient tant de fois tenté de se libérer sans succès et n'avaient d'autre choix que d'agir dans la pénombre. Peut-être avaient-ils eu l'aide de quelques gens de la haute qui soutenaient leur cause, peut-être ce papier n'était-il qu'un leurre. Dans tous les cas, se montreraient-ils un jour ? A nouveau, Holmes sembla avoir suivi mon raisonnement par une manière que je ne m'expliquai pas.

– S'ils agissent ainsi, c'est qu'ils veulent sortir de l'ombre, justement. Frapper fort pour être entendus. Leurs desseins accomplis, ils révèleront leur identité et dévoileront leur message au grand jour.

– Et notre mission est de les arrêter avant que du sang soit encore répandu.

Holmes acquiesça. Je reportai mon attention sur les deux étiquettes, portant le même message. Lord of Tighness. Freedom for all.

– Cette écriture… murmurai-je. Elle ne vous semble pas féminine ?

– Très bonne observation, Watson !

Je me sentis stupidement flatté de ses félicitations et rosis. J'avais tout l'air d'une midinette. Encore une fois, le méca-horloger sembla occulter cet état de fait. Je me demandai s'il l'ignorait ou ne le voyait tout simplement pas.

– Je vous avais dit que Mrs Atkins est la clef de cette histoire et même si ma première théorie s'est révélée fausse, j'en suis toujours persuadé. Elle a joué un rôle dans ces meurtres et je compte bien le prouver !

– Comment ? m'enquis-je.

Il était difficile de s'attaquer à une femme, à fortiori, une femme mariée. L'Eglise les considérait comme quelques incarnations angéliques de la pureté et de la douceur et accuser une femme d'un crime était un déshonneur pour son mari ou son père. Holmes risquait gros à l'inculper.

– Eh bien, je dois dire n'avoir pas perdu de temps en futilités ! Après avoir tiré ces conclusions à la lumière de mes observations, j'ai rédigé une petite lettre à l'intention de Mr et Mrs Atkins. Ils ne seront pas à leur domicile ce soir, ce qui nous laisse toute la nuit pour découvrir ce que nous cache cette charmante jeune femme.

– Vous… vous voulez vous introduire illégalement chez eux ?

J'étais proprement abasourdi par ce qu'il insinuait. Jamais de mon existence, je n'avais fait quoi que ce soit qui allât à l'encontre de la loi. A part bien sûr, tomber amoureux de Sherlock Holmes. Mais je n'avais pas, ne serait-ce, que voler quelques friandises dans une boutique étant enfant. Et il voulait m'entraîner dans un braquage, ou certes, nous ne déroberions rien mais cela restait une effraction dans le plus littéral sens du terme.

– Allons Watson, auriez-vous perdu votre goût pour le risque et l'aventure ?

J'ouvris la bouche pour répondre mais fus incapable de produire le moindre son. Je la refermai aussitôt, songeant que je devais avoir l'allure d'une carpe, la tête hors de l'eau et contemplai mon compagnon, toujours aussi incapable de formuler un seul mot.

– J'ai dit que cela pourrait être dangereux et vous êtes venu, répondit-il à mes interrogations muettes.

– Très bien, fis-je finalement. Cela ne change rien au fait que vous êtes fou.

Il rit et se dirigea vers la porte de ma chambre, hésita une seconde, comme s'il voulait ajouter autre chose mais sembla se raviser.

– Vous n'êtes pas le premier à me le dire.

Me gratifiant d'un sourire en coin et d'un clin d'œil, il s'enfuit.


La nuit était tombée depuis plusieurs heures quand Holmes vint me chercher pour notre effraction. Mon épisode de découragement était passé et j'avais retrouvé ma motivation. Nous allions découvrir qui était coupable du meurtre de mon frère. Et j'avais le sentiment que nous étions sur la bonne voie, que tout s'éclairerait enfin, ce soir. Je l'espérai, de tout cœur.

Nous sortîmes silencieusement de la maison, marchant côte à côte dans les rues pas encore tout à fait désertes. Holmes portait une besace. Je me doutai qu'elle contenait le matériel qui nous permettrait de nous introduire chez Mrs Atkins. Nous marchâmes un moment avant d'apercevoir le perron de la maison plongée dans la pénombre. Holmes me chargea de surveiller les environs afin de le prévenir si quelqu'un venait. Mieux valait éviter d'être surpris en plein cambriolage-qui-n'en-était-pas-un.

Il ne mit guère longtemps à crocheter la serrure ce qui me poussa à m'interroger sur le nombre de fois où il avait effectué ces gestes. Il m'ouvrit la porte et m'invita à entrer dans un mouvement grandiloquent qui me fit pouffer comme un adolescent. Je n'étais pas serein malgré ce que je me répétai et c'était sans doute un rire nerveux.

– Elle doit dissimuler ses secrets dans ses appartements, hasardai-je en jetant un œil vers l'étage.

– Ne négligeons aucune piste, Watson. D'autant plus que nous avons toute la nuit.

Il s'afféra aussitôt à ouvrir les tiroirs de l'entrée un à un. Ne voulant pas rester les bras ballants à l'observer, je m'engageai dans une autre pièce et entrepris de fouiller en essayant de ne pas trop déranger les objets. J'ouvris plusieurs placards dans la cuisine, cherchai dans leurs fonds, fouillai des tiroirs, furetai en quête de passages secrets ou de murs factices, écumai la bibliothèque à la recherche de livres qui n'en étaient pas tout en me demandant si nous trouverions réellement quelque chose. D'autant plus que j'ignorai quoi chercher. Et si Holmes faisait preuve d'une obsession envers Mrs Atkins, s'il se fourvoyait ?

Alors que je me posai ces questions, j'entendis, provenant du fond de la pièce dans laquelle je me trouvai, un cri victorieux. J'abandonnai aussitôt mes propres fouilles pour rejoindre Holmes qui avait complètement vidé un tiroir.

– Ceci, Watson, possède un double-fond. Et je vous parie que nous y trouverons ce que nous cherchons.

Sans plus de cérémonie, il s'arma de l'un de ses outils, tandis que je m'asseyais à même le sol à ses côtés, et s'empressa de faire levier au niveau du bois du tiroir. Le fond factice se souleva et révéla des pages et des pages de correspondance. Holmes les sortit, les rassembla et les déposa entre nous, sur le parquet.

Les lettres n'étaient pas détaillées et jamais signées, datées à des intervalles réguliers et dactylographiées. C'était essentiellement des horaires et des lieus, des rendez-vous en somme.

– Vous pensez qu'il s'agit d'échanges avec mon frère ?

C'était la première hypothèse qui m'apparut mais Holmes secoua la tête.

– Les amants ne sont pas si détachés dans leurs correspondances, au risque de se faire découvrir. Remarquez également que les premières sont datées de plusieurs années auparavant, bien avant qu'Irène n'ait vu votre frère et Mrs Atkins ensemble. Il ne s'agit pas de rendez-vous galants, Watson, il s'agit de réunions.

– Celles…

– Des meurtriers, oui, selon toute vraisemblance. Et regardez.

Je reportai mon attention sur ce qu'il me montrait. Une lettre, datée du 12 octobre 1880, quelques jours seulement, avant que Harry ne soit assassiné. Très exactement, le jour même où Holmes s'était présenté comme méca-horloger.

Phase une du plan lancée. Prochaine rencontre le 26 octobre 1880 à 20h. Eglise de Whitechapel.

– C'est demain, observai-je finalement.

– Nous avons de la chance. Nous pourrons les piéger là où ils s'y attendent le moins.

– Vous voulez vous rendre à cette réunion ?

– Et élucider une bonne fois pour toutes ce mystère !

Je n'oubliai pas ce qu'il avait dit la veille. Qu'une fois l'affaire résolue, il disparaîtrait. La pensée me fit mal. Je ne pourrais plus le retenir. A moins bien sûr, qu'il n'ait changé d'avis maintenant que les choses étaient claires entre nous.

– Cela pourrait être dangereux. Holmes, je pense que ceux qui vous ont blessé à Whitechapel ont été envoyés par ces gens. Ils pourraient nous faire tuer.

Je savais mon objection minable face à la satisfaction d'enfin savoir de quoi il en retournait, je savais aussi que mes paroles n'auraient aucun impact sur le détective en devenir qui m'accompagnait. Mais je me devais de tenter le coup, rien que pour ne pas avoir de regrets de ne l'avoir pas fait.

– Ils l'étaient, assurément. Nous étions proches de découvrir la vérité. Ils ont voulu nous arrêter, même si nous suivions la mauvaise piste.

– Est-ce que nous pourrions… être surveillés ?

– Sans doute. Mais pas en ce moment-même. Ils me pensent blessé et vous anéanti par la perte de votre frère. Ils auront baissé la garde, voilà pourquoi intervenir demain est notre meilleure chance.

– Très bien, cédai-je. Mais faites-moi plaisir, trouvez-vous de quoi vous défendre.

Il acquiesça avec un léger sourire.

– Nous devrions remettre tout ceci en place.

Je hochai la tête à mon tour et nous entreprîmes de ranger en vitesse le tiroir mis sans dessus dessous avant de nous enfuir sans demander notre reste.

Demain, nous saurions. Et pourtant aujourd'hui, comme j'aurais préféré n'avoir jamais appris la vérité…


J'eus l'impression de vivre la plus longue journée de toute mon existence le lendemain. Je trépignai toute la journée, oscillant entre excitation et crainte à l'idée d'enfin démasquer ceux qui avaient fait tant de mal à ma famille, ceux qui allaient continuer d'en faire si personne ne faisait rien, et vite. J'accueillis l'arrivée de Holmes pour notre départ en quête de cette réunion avec une joie non dissimulée.

– Vous avez pris une arme cette fois-ci ?

Il me désigna la canne qu'il tenait dans sa main et en déboita le haut pour me dévoiler une épée dissimulée à l'intérieur puis en la refermant, il m'intima d'un geste de le suivre. Nous sortîmes dans la nuit déjà noire, empruntant le même chemin qui nous avait menés à Irène Adler. L'air frais de ce mois d'octobre frappait nos joues, comme pour nous tenir éveillés. L'adrénaline, en ce qui me concernait, courrait bien trop sûrement dans mes veines pour que je puisse tomber de fatigue et ce, malgré toutes les nuits d'insomnie que j'avais essuyées ces dernières semaines.

Alors que nous nous enfoncions dans les quartiers défavorisés, nous portâmes tous deux nos mains à nos armes. Je me rapprochai de Holmes sans même faire attention. Tout était aussi silencieux que la première fois, seul nos pas battant le pavé rompaient la quiétude de la nuit. Je jetai de nombreux regards alentour, cherchant un quelconque ennemi dissimulé dans l'ombre. Après tout, il n'était pas impossible, malgré les affirmations de Holmes, qu'on ait continué de nous surveiller et savait pertinemment que nous nous rendions au rendez-vous ce soir.

– Nous y sommes.

La voix de Holmes me sortit brusquement de mes pensées. Nous étions face à une église quelque peu délabrée, dont les murs, autrefois blancs, semblaient prêts à s'effondrer. Elle n'était pas bien grande et la porte en bois aurait pu être enfoncée à mains nues sans opposer de résistance. La flèche qui pointait dans le ciel était tordue. Le lieu était à l'image du quartier. Etrangement, je le trouvai approprié pour les réunions d'une organisation sulfureuse, planifiant le meurtre des Lords. Le décor, songeai-je, aurait eu toute sa place dans un roman policier.

Holmes s'avança et je m'empressai de le rattraper. Il m'adressa un regard avant d'ouvrir la porte dans un ralenti parfait. Le battant ne grinça pas une seconde. Je me figeai un instant alors qu'il refermait la porte derrière nous.

Devant, face à l'autel de l'église, il y'avait des femmes. Des dizaines et des dizaines de femmes, assises sur les bancs et écoutant attentivement une autre qui parlait. Une autre que je connaissais bien, trop bien.

Ses cheveux noirs étaient ramenés en un chignon dont seulement deux mèches, encadrant son visage, s'échappaient. Et ses yeux bleu nuit s'étaient posés sur moi. Elle esquissa un sourire.

– John, ravie que vous soyez venu.

– Mary ? m'étranglai-je, le souffle coupé.

Je tournai un regard effaré vers Holmes. Il contemplait ma fiancée mais aucune trace de l'étonnement qui m'avait volé mon souffle sur son visage. Il ne semblait même pas surpris. Il se contentait de rendre son regard à Mary qui ne s'était pas départie de son rictus, au contraire, il s'était agrandi. Depuis combien de temps se doutait-il de sa culpabilité ?

– Approchez, messieurs, je tenais à ce que vous entendiez ces quelques mots.

Je m'apprêtai à refuser, à rester planté au fond de cette église mais Holmes ne semblait pas du même avis et il se mit à marcher en direction de toutes ces femmes dont les têtes s'étaient tournées vers nous. Avec un temps de retard, je le rattrapai encore sous le choc. Je captai le regard de Mary alors que nous nous avancions, la questionnant silencieusement. Pourquoi ? Pourquoi avait-elle fait celaà mon frère ? Elle resta silencieuse, pourtant, le même sourire aux lèvres. J'aperçus du coin de l'œil Mrs Atkins parmi les autres femmes.

– Vous semblez surpris, John, fit Mary.

Je lui adressai un regard noir. Elle avait commandité tout cela. Elle avait organisé ce meurtre et ensuite, ensuite elle avait fait mine de me réconforter pour la perte de mon frère. Son visage n'exprima aucun remords et je sentis ma colère monter en flèche. Etait-elle à ce point insensible ?

– Watson a été élevé dans l'idée qu'une femme n'est pas capable de faire le mal. Qu'elle ait l'incarnation de la pureté, qu'elle n'est pas assez pervertie pour commettre un meurtre. Evidemment qu'il ne pouvait s'en douter.

Je tournai la tête vers Holmes. Il n'avait pas quitté Mary des yeux depuis notre arrivée. Elle reporta son attention sur lui, comme toutes les autres femmes présentes dans l'église.

– Pas vous ? reprit ma fiancée.

– Je vois à travers les masques et les jolis minois, miss Morstan. Quelques jupons et autres battements de cils ne sauraient me tromper.

Ils s'affrontèrent du regard un court instant. Puis Holmes détourna ses yeux de Mary pour leur faire parcourir la foule assise derrière nous. Il se ménagea quelques secondes de silence avant de déclarer :

– Ainsi, tout a commencé quand Mrs Atkins a fait mine de s'intéresser à Mr Harry Watson. Lorsqu'elle lui a fait quelques avances, sans doute lors d'une soirée mondaine. Son but était simple: séduire le futur Lord pour étouffer sa vigilance. Devenir son amante ne fut pas bien compliqué et elle lui donna nombre de rendez-vous secrets afin d'entretenir la flamme. Elle veilla également à ne pas le voir assez longtemps avant sa nomination à la Chambre, pour être certaine qu'il accepterait de s'isoler en sa compagnie. C'est à ce moment-là que miss Morstan entre en scène. En effet, en tant que fiancée de Watson, ici présent, elle a un accès illimité à vos appartements sans que cela ne soit suspect. Le jour de la fête, vous étiez trop occupés pour remarquer quoi que ce soit et alors que votre frère était absent, elle se chargea d'introduire cet animal-machine dans la pièce. Elle le dissimula sous le lit et s'en fut aussitôt. Le reste de ce plan bien ficelé se déroule le soir-même. Arrivée à la réception, Mrs Atkins confia à son amant son envie de se retrouver seule avec lui. Ne pouvant résister car leur dernier rendez-vous remontait à bien longtemps, il lui glissa de le rejoindre dans ses appartements avant de s'éclipser. Elle attendit quelques minutes pour s'exécuter et dès lors qu'ils furent seuls, continua de jouer le jeu. Bien entendu, la bête était encore sous le lit, prête à passer à l'action. Il suffisait d'un mot, d'un seul mot pour que l'animal ne se déchaîne et Mrs Atkins le prononça. Il se jeta sur Mr Watson tandis qu'elle reculait et le déchiqueta vivant. Une fois sa victime achevée, Mrs Atkins attacha la petite étiquette sur un poignard et enfonça l'arme en plein dans la poitrine de Mr Watson. Ensuite, elle s'enfuit par un chemin sûr indiquée par sa complice. Je ne crois pas avoir fait d'erreur, n'est-ce pas, miss Morstan ?

Cette fois, il s'était retourné vers ma fiancée. Elle souriait toujours, comme si savoir qu'elle avait été percée à jour ne la dérangeait nullement, comme si elle avait un autre atout dans sa manche. Ou peut-être ne craignait-elle nullement la prison si sa cause était entendue ?

– Dois-je préciser que la méthode employée pour atteindre la seconde victime est sensiblement la même, excepté que cette fois-ci, ce fut la femme et non l'amante qui tua ?

Il fixa son regard sur une femme dans l'assemblée. Celle-ci détourna le sien, comme s'il l'avait brûlée.

– Oh, bien entendu, vous attendez que je dévoile le mobile de ces crimes. Mais y'a-t-il rien de plus simple à comprendre ? Depuis des siècles, peut-être même des millénaires, vous êtes opprimées, enfermées, mises en cage par ces hommes qui tentent de vous contrôler en vous refusant les mêmes droits qu'ils s'octroient, en vous considérant inférieures à eux, en vous apprenant, dès l'enfance que votre place est dans un foyer à prendre soin de votre père, puis de votre mari et de vos enfants, à leur obéir, du jour de votre naissance jusqu'à celui de votre mort.On vous considère plus comme des objets, de jolis bibelots à exhiber pour épater la galerie que comme les êtres humains que vous êtes. Alors comment, réellement, vous en vouloir de désirer tant cette liberté, ces droits ? Vous voyez, Watson, nous sommes tous prêts à tout pour défendre une cause.

Il y'eut un long moment de silence qui suivit sa tirade comme si soudainement, le temps s'était arrêté, s'était figé dans la glace. Tous les regards étaient rivés sur Holmes dont la fierté transpirait tout son être. Depuis combien de temps savait-il ? m'interrogeai-je à nouveau. Avait-il compris à sa visite au club Diogène ? Hier soir lors de notre effraction ? Lors de sa visite à Scotland Yard ?

– Vous êtes d'une intelligence remarquable, dit Mary après que le silence, s'éternisant, ne devienne trop lourd à supporter. Mais trop focalisé que vous étiez sur ce mystère, vous avez ignoré délibérément que vous plongiez droit dans un piège, je me trompe, Mr Ligerson ? Ou plutôt, devrais-je dire, Mr Holmes.

Au regard que lui lança le susnommé, je devinai que non, il n'avait jamais imaginé être tombé dans un piège. J'avais sorti mon revolver et l'armai discrètement quand, derrière l'autel, le son d'une porte qui claquait retentit. Je reportai mon attention dans sa direction.

Un homme était sorti de la sacristie et s'avançait pour rejoindre ma fiancée. Il était accompagné d'un chien presque entièrement mécanisé, à tel point qu'il était impossible d'identifier sa race. Ses pattes, ses griffes, sa mâchoire, tout n'était que métal. Le seul indice prouvant qu'il fût vivant était sa poitrine qui se soulevait à un rythme régulier.

L'homme avait dépassé la cinquantaine et son crâne était pratiquement nu. Sa peau, parcheminée, était ridée, percée par deux yeux noirs, perçants, mauvais mais brillant d'une intelligence redoutable. Mais cela n'était pas ce qui était le plus frappant chez lui. C'était ce bras mécanique et cette partie droite de son visage qui était faite d'acier.

– Le professeur Moriarty… sifflai-je entre mes dents, peinant à croire à ce que je voyais.

Le chirurgien bionique avait déjà posé des yeux étincelant de convoitise sur Holmes qui lui rendait son regard, une haine comme je n'en avais jamais vue dans les yeux. L'autre se plaça à la droite de Mary et inconsciemment, je m'avançai pour me placer devant Holmes. Parce que pour qui d'autre pourrait-il être là ?

– Ce n'était vraiment pas gentil de t'enfuir de la sorte, Sherlock.

Même sa voix avait des allures mécaniques qui rendaient sa personne encore plus effrayante. Dangereuse. Holmes n'avait pas répondu à ces quelques mots. Discrètement, je retirai le cran de sûreté de mon revolver, le dissimulant derrière les pans de mon manteau.

– Tu t'es trouvé un gentil petit chien de garde ? railla le chirurgien.

– Laissez Watson en-dehors de tout cela.

La voix de Holmes avait retenti sèche, cinglante, comme un couperet. La lueur dans ses yeux, si c'était possible, s'était intensifiée. Je ne pus m'empêcher de m'en sentir flatté. Parce que dans ce regard, dans cet orage grondant, je pouvais lire qu'il n'hésiterait pas à abattre son ennemi s'il s'en prenait à moi.

– Cela dépendra de toi et seulement de toi…

Moriarty esquissa un sourire, un sourire que je trouvai horrible tant ses allures ophidiennes me révulsaient.

– J'avais besoin de quelqu'un de compétent qui me fournirait l'arme du crime, reprit Mary. Quelqu'un qui saurait me donner une chose infaillible, qui ferait mouche à tous les coups. C'est ainsi que je contactai Mr Moriarty. Je savais qu'il fabriquait des cyborgs à la force incroyable et c'était ce dont j'avais besoin. Je lui dis être prête à payer n'importe quel prix pour l'une de ces merveilles. Il ne demanda qu'une chose en échange. Que je retrouve son disciple le plus doué, évadé dans la nature et que je lui ramène. Vous, Mr Holmes.

– Et vous avez donc suggéré cette idée de méca-horloger. Vous étiez certaine que je me présenterai.

Mary hocha la tête.

– J'ai chassé tous ceux qui se présentaient en prétextant que la place était déjà prise, n'ai laissé entrer que ceux dont j'étais sûre de l'incompétence, histoire que John les congédie lui-même et ne se doute de rien. Et puis vous êtes arrivé. C'était si simple de vous attirer dans mes filets.

Je gratifiai ma fiancée d'une œillade outrée. Non seulement elle avait organisé l'assassinat de mon frère mais elle m'avait également trompé, manipulé pour que je choisisse Holmes. Pour que je l'entraîne dans cette histoire, que je le condamne moi-même.

– Tu es ma création la plus spectaculaire, la plus aboutie. Tu es mon élève le plus intelligent, le plus prometteur, Sherlock. Celui qui était digne de prendre ma relève. Pourquoi t'es-tu enfui ?

Moriarty avait avancé vers nous alors qu'il parlait. Son regard changea soudain. La convoitise avait été remplacée par la colère, une colère noire dans ses yeux sombres, latente, prête à exploser.

– Tu n'avais aucun droit de t'enfuir ! Tu m'appartiens, tu es ma propriété, ma création, comment as-tu pu ne serait-ce que songer à m'abandonner ?

Holmes resta silencieux. Je me demandai ce qui lui passait par la tête en cet instant. Elaborait-il un plan pour nous sortir de cette impasse ? Ruminait-il son erreur ? Quelles pensées traversaient ses yeux gris alors que le professeur se rapprochait de lui, comme un prédateur face à sa proie ?

Il n'était qu'à quelques pieds quand je me décidai à intervenir. Je me plaçai entre lui et Holmes et pointai le canon de mon revolver sur le chirurgien.

– Faites un pas de plus et je tire.

Moriarty se contenta de sourire de nouveau, visiblement amusé.

– Je n'hésiterai pas, ajoutai-je.

– Watson.

Je tournai la tête vers Holmes, derrière moi. Il m'implorait du regard. Il m'implorait d'arrêter, de reculer. J'aurais voulu protester, mais ce regard me suppliant m'en empêchait. Je me reculai et rangeai mon arme. Holmes tourna la tête vers Mary.

– Vous ne gagnerez aucune bataille de cette façon, miss Morstan.

– Vous vous trompez. J'ai déjà gagné celle-ci.

Moriarty était face à lui à présent.

– Tu comprends, n'est-ce pas, Sherlock ? Tu ne peux pas en sortir victorieux. Tu dois perdre. Tu sais ce qui arrivera, si tu ne le fais pas, n'est-ce pas ?

Je voyais la haine danser dans les yeux de Holmes, je voyais sa résignation aussi s'y peindre, parce qu'en effet, il avait déjà compris. Moi, j'étais incapable de saisir ces insinuations autrement qu'en des menaces nébuleuses. Finalement, le méca-horloger acquiesça, presque imperceptiblement. Il se tourna vers moi. Il s'avança. Nous étions proches, trop proches pour respecter les convenances que nous violions devant témoins. Je n'en avais cure. Il leva une main, lentement, mon regard s'y accrochant, mes lèvres s'asséchant à mesure qu'elle se rapprochait de mon visage. Elle l'effleura, à peine, comme une nuée de papillons qui s'y déposait. Ses doigts contre ma peau me volèrent la parole, me volèrent mes pensées une fraction de secondes.

– Promettez-moi de vivre.

Ce serment qu'il me demandait de faire n'avait aucun sens et si j'avais été en état de réfléchir, je m'en serais rendu compte. Mais il avait tout fait, et je ne m'en rendais compte que trop tard, pour que je cesse de penser, pour que je lui jure de vivre. Finalement, il avait toujours su à propos des sentiments que je nourrissais à son égard.

– Je vous le promets, murmurai-je.

Il sourit.

– Ce fut un honneur que de vous rencontrer, John.

Mon cœur rata un battement, malgré lui. C'était la première fois qu'il m'appelait par mon prénom. Je revins à la réalité pourtant bien vite. Je n'aimai pas du tout ce que je lisais dans les yeux de mon compagnon d'infortune. J'avais enfin saisi ce qu'il se passait. J'avais enfin compris ce qu'il essayait de faire. Et je refusai que cela n'advienne.

– Je vous interdis de faire ça, sifflai-je. Je vous interdis de vous sacrifier.

– C'est un choix qui m'appartient encore.

Il se recula brusquement et se détourna, faisant face à Moriarty. Mon cœur battait la chamade. Je pensai qu'il allait partir, sans un mot de plus, s'enchaînant à jamais à celui qui avait fait de sa vie un enfer mais je me trompai. J'aurais dû me rendre compte qu'il était bien plus obstiné que moi. J'aurais dû me douter qu'il avait toujours eu une longueur d'avance.

– C'est étonnant comme l'on peut sous-estimer l'aide qu'apporte un enfant. Evidemment, miss Morstan, vous n'avez guère pensé que Wiggins aurait pu découvrir votre secret, votre erreur monumentale. Vous auriez dû vous fournir chez un autre armurier que votre père. Il se trouve que ses initiales sont lisibles sur toutes ses créations et les poignards que vous utilisez n'en sont guère exemptés. Je crois savoir que Scotland Yard arrivera d'une minute à l'autre.

Moriarty posa une main possessive à la naissance de ses reins et le poussa en avant, vers la sacristie. Je le regardai partir, impuissant, Mary fulminant devant moi. Ils eurent à peine disparu que la police pénétrait dans l'église en enjoignant tout le monde de mettre les mains bien en évidence.

Je n'étais pas inquiet quant à mon sort. Je l'étais quant à celui de Sherlock Holmes, abandonné aux griffes de ce rapace de Moriarty que je ne pouvais même pas dénoncer.

Parce que j'avais fait une promesse.


J'essuyai une autre nuit d'insomnie ce soir-là. Scotland Yard m'embarqua avec toutes les femmes présentes à cette réunion pour des interrogatoires qui durèrent toute la nuit. Je ne doutai pas de pouvoir m'en sortir. J'étais issu de la haute société, j'avais servi pour mon pays, un simple serment sur l'honneur m'aurait permis de m'enfuir. Mais ces privilèges, soudainement, me dégoûtaient. Ce que j'avais découvert ce soir-là, ce que j'avais vécu au front, ce que j'avais vu à Whitechapel, toutes ces choses m'avaient ouvert les yeux, m'avaient fait comprendre, enfin, dans quelle société je vivais.

Et elle me dégoûtait plus que ces hommes qui se tiraient dessus à des lieues de Londres, sans même songer aux familles, aux couples, aux amitiés qu'ils délitaient.

On m'enferma dans une pièce en compagnie de Mary. Nous étions tous deux menottés à la table, dos à dos, silencieux. La tension qui régnait entre nous était palpable. Je me refusai à lui parler. J'avais peur de ce que je pourrais lui dire, de ce que je regretterai lui avoir dit. Comment avait-elle seulement pu me regarder en face en sachant ce qu'elle avait fait à Harry ? Je me souvenais, alors que j'ignorai sa culpabilité, m'être dit que j'aurais voulu tuer celui qui avait fait cela.

Aujourd'hui, je n'étais que profondément déçu, abattu. Elle m'avait manipulé, s'était servie de moi pour arriver à ses fins. Il n'y avait jamais eu de sentiments entre nous et pourtant, j'avais cru, l'espace d'un instant, que nous étions au moins amis. Mais elle m'avait trahi. Et j'ignorai si je pouvais lui pardonner.

– Vous devez être heureux, me lança-t-elle, rompant le silence, sa voix emplie d'amertume. Vous avez gagné finalement. Je serai enfermée et vous m'aurez fait taire, moi et mes idées révolutionnaires, anarchistes.

Elle émit un rire cynique.

– Vous ne savez même pas ce que c'est de se sentir opprimé. Restreint. De n'avoir aucun droit si ce n'est celui de baiser les pieds d'autres qui se sentent supérieurs seulement parce qu'ils possèdent autre chose qu'un utérus. Vous me prenez pour un monstre parce que j'ai été capable de tuer pour faire entendre ma voix, mais qui est le véritable monstre entre nous ? Celui qui exécute ou celui qui les crée ?

Je ne répondis pas immédiatement. Nous étions toujours dos à dos et je n'entendais que sa voix, accusatrice. Etonnement, au lieu d'attiser ma colère et ma haine, elle fit naître un calme intense en moi.

– Je n'en retire aucune fierté, vous savez. De vous avoir arrêtée. Principalement parce que j'ai été incapable de voir ce qui était sous mon nez depuis des mois. Vos réunions de charité, n'est-ce pas ? Vous avez dû prendre beaucoup de plaisir à me manipuler. Je n'ai aucun mérite dans cette histoire. Je n'ai servi que de tremplin à un détective bien meilleur que moi.

Je marquai une pause. Je commençai à saisir pourquoi j'étais aussi calme, pourquoi la colère qui tempêtait dans mon être peu de temps auparavant avait soudainement disparu. Effacée. Parce que j'avais trouvé une bien meilleure vengeance que la mort.

– Je n'en retire aucune fierté parce que je sais qu'au fond, vous avez entièrement raison. Votre cause est juste. Je ne sais pas ce qui a poussé tant d'hommes avant moi à vous considérer comme inférieures. Vous ne pouvez pas m'en vouloir d'avoir adhéré à une idée dont on m'a bassiné depuis l'enfance. Comment ne pas croire à quelque chose qui est acquis depuis des années ? On m'a répété sans cesse, dès lors que je fus assez âgé pour le comprendre que vous étiez le sexe faible. Il s'agit d'un mensonge intégré dans nos mœurs, vous ne pouvez pas me reprocher d'y avoir cru. Je me rends compte aujourd'hui que vous avez enduré bien plus de douleurs que nous autres, sans broncher, sans vous plaindre et pour cela, je vous admire, vous et toutes les autres femmes. Mais Mary, vous avez choisi la mauvaise arme. Comment voulez-vous être prises au sérieux quand vous vous adonnez aux pires pratiques de l'humanité ? Je vais vous dire une chose et vous devez me croire. Vous ne savez pas ce que c'est la guerre. Vous voulez en mener une mais vous ignorez tout bonnement ce que c'est, Mary. Moi, je le sais et je vous assure que vous ne voulez pas la connaître. Vraiment pas. Alors je suis heureux qu'un autre que moi ait vu clair dans votre jeu. Parce que les opprimés ont fait bien assez de victimes.

Je me tus un instant, esquissai un sourire qu'elle ne pouvait voir.

– Je vous en veux d'avoir tué mon frère. Je vous en veux énormément, d'autant qu'il n'a eu comme crime que d'être désigné par le sang comme Lord à la Chambre. En découvrant son corps sans vie, j'aurais voulu tuer de mes mains celui qui lui avait fait ça. Mais plus maintenant. Parce que je tiens entre mes mains une bien meilleure vengeance que la mort. Je vais changer le monde, pour vous et pour tous les opprimés. Et vous, parce que vous avez choisi la mauvaise bataille, vous ne serez pas libre pour le voir.

– Vous n'avez pas le pouvoir de nous libérer, répliqua Mary, d'un ton cinglant. Pourtant, quelque part dans sa voix, je sentis son assurance qui flanchait.

– Mon frère est mort et cela ne sera pas en vain. Mon père reste toujours un membre des pairies [3] anglaises. Je suis son dernier fils vivant, Mary. Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas ? Il ne reste que moi pour devenir Lord à sa place.

Cette fois, Mary ne répondit pas et j'en ressentis une intense satisfaction. Elle avait compris qu'elle avait perdu ce combat et qu'elle n'avait d'autre choix que de me laisser reprendre le flambeau, peu importe à quel point elle exécrait cette solution.


Je n'eus, comme prévu, aucun mal à prouver mon innocence et reconstituai même l'enquête que Holmes et moi avions menée pour Scotland Yard. Ce fut, étrange coïncidence, l'inspecteur Gareth Lestrade qui recueillit ma déposition. J'avais entre temps compris pourquoi Holmes m'avait caché la culpabilité de Mary. Il l'avait découverte après son retour des locaux de la police. Wiggins était venu, lui avait révélé que l'armurier était Arthur Morstan, qu'il avait sans doute été victime de vols et il n'en avait pas fallu plus au méca-horloger pour comprendre. Il ne m'en avait rien dit parce qu'il savait que ce jour-là, je n'aurais pas été en état de supporter une telle révélation. Pas quand je venais d'enterrer mon frère. Je m'en voulais de n'avoir rien vu. J'aurais pu empêcher qu'il soit enlevé par Moriarty, auquel, bien entendu, je ne fis aucune allusion pendant ma déposition.

J'avais, en désespoir de cause, décidé de tenir ma promesse.

La police avait libéré la très grande majorité des membres du groupe de Mary et n'avait retenu que Mrs Atkins, Mary elle-même et Mrs Grant, responsable du second meurtre. Les autres avaient été libérées sous haute surveillance.

Une fois sorti du poste, j'étais allé retrouver mon père. Je lui devais la vérité et préférais qu'il l'entende de ma bouche. Apprendre que Mary était coupable lui fit un tel choc qu'il tomba malade et fut hospitalisé. Il mourut quelques mois plus tard, dans son sommeil.

Entre temps, j'avais retrouvé un poste de médecin dans un petit cabinet généraliste. Je vendis la maison de mon père et décidai de louer un appartement dans la capitale. J'en trouvai un à Baker Street et m'y installai presque aussitôt.

On ne tarda pas à me nommer Lord à la Chambre, comme je m'y attendais. Dès lors, j'entamai mon travail pour les opprimés, d'abord seul. Il fallait que j'apporte le projet d'une manière douce, une manière qui ne rebuterait pas mes collègues du Parlement. J'y passai des mois.

Je pensai souvent à Holmes. Je me demandai ce qu'il faisait, espérai que Moriarty n'ait pas recommencé à expérimenter sur lui, espérai qu'il ait mis en place un plan pour s'enfuir de nouveau. Je rédigeai des lettres, de nombreuses lettres que je n'envoyai jamais. Où aurais-je pu le faire ? J'ignorai où il se terrait. Dans ces missives, je lui décrivais ce que j'avais entrepris, je lui confiais mes pensées les plus profondes, lui demandais conseil parfois. J'allais jusqu'à lui parler de ce que j'avais ressenti et ressentais toujours à son égard. Ne pas lui avoir dit restait mon plus grand regret. Parce que souvent, la sensation de ses doigts contre ma peau revenait me hanter, une petite voix me hurlait que j'avais peut-être raté ma chance. A moins qu'il ne se soit juste servi de mes sentiments pour m'éloigner. Je l'ignorai. Et n'avais aucune envie de savoir.

Le temps fila. Je me liai d'amitié avec ma vieille logeuse, Mrs Hudson, qui s'étonnait toujours de voir un jeune homme comme moi vivre seul. Comment pourrais-je lui confier que mon cœur était déjà pris et voguait par-delà les lois ?

Et puis vint le mois d'avril 1881. Mon projet atteignait ses dernières retouches. J'étais prêt à glisser l'idée autour de moi. Je me disais que si j'avais l'appui de quelqu'un d'influent, j'augmenterai plus encore mes chances de le voir se concrétiser.


Je décidai de partager mes idées lors d'une soirée à Buckingham Palace, en y faisant des allusions subliminales.

Alors que je cherchai des têtes connues parmi tous ces Lords invités au milieu de ce luxe exagéré, je crus frôler la crise cardiaque. Parce que face à moi, il y'avait une silhouette familière. Haute, arrogante, entourée de boucles ébène. Je ne pouvais pas y croire. Et pourtant…

– Holmes ?

L'interpellé se tourna vers moi. Mais il ne me fallut que quelques secondes pour me rendre compte qu'il n'était pas celui que je croyais. Les traits étaient moins ciselés, moins secs. Les yeux n'étaient pas du même gris, bien qu'ils reflétassent la même intelligence perçante. Le nez n'était pas aquilin. Ça n'était pas Sherlock Holmes, bien qu'il lui ressemblât étrangement.

– Monsieur, vous sentez-vous bien ? Vous avez l'air d'avoir vu un fantôme.

Il avait une voix doucereuse. Je secouai la tête, essayant de me reprendre.

– Pardon. J'ai cru voir quelqu'un d'autre.

L'inconnu me sourit doucement. Le fantôme d'un visage s'imposa à moi alors que ces lèvres-là prenaient la même incurvation que celles dont je me languissais.

– Mycroft Holmes, se présenta-t-il en me tendant une main. Mais vous semblez déjà le savoir.

C'était donc cela. Il lui ressemblait parce que c'était son frère.

– John Watson.

Je serrai sa main et lui souris à mon tour. Je crus voir dans ses yeux, l'espace d'un instant, une lueur s'allumer, comme s'il me connaissait. C'était étrange.

– Je… hmm… connaissais votre frère, dis-je finalement, pas certain du temps que je devais employer.

J'avais repris mes esprits et ne songeai qu'à une chose en cet instant. J'avais trouvé la personne influente dont j'avais besoin. A nouveau, quelque chose naquit dans les yeux de Mycroft Holmes. J'étais incapable de l'interpréter. Etait-ce vraiment possible d'être plus indécryptable que Sherlock Holmes ?

– Je le connaissais… bien, ajoutai-je finalement, lançant à mon interlocuteur un regard éloquent.

– Et si nous allions marcher un peu dehors, docteur Watson ? me suggéra-t-il presque aussitôt.

Je souris. Sans doute qu'il partageait les mêmes dons que son frère en matière de déductions. Nous nous dirigeâmes vers la sortie en silence. C'est ainsi que je m'offris un allié de taille dans mon entreprise pour libérer les opprimés.


Mais si je vous parle de ceci, cher lecteur, c'est que, vous vous en doutez, cette histoire n'est pas tout à fait terminée. Et je crains d'avoir beaucoup de mal à vous conter la suite.

Un mois après ma rencontre avec Mycroft Holmes, jour pour jour, j'appris une nouvelle qui me dévasta. J'effectuai une promenade quotidienne dans Londres, appréciant le soleil du mois de mai qui réchauffait mon visage quand je passai devant un kiosque à journaux.

Tous les quotidiens affichaient les mêmes gros titres.

LE PROFESSEUR JAMES MORIARTY RETROUVE MORT AUX CHUTES DE REICHENBACH (SUISSE)

J'achetai aussitôt un des numéros et m'empressai d'ouvrir le journal à la page de l'article concerné. Je n'ai pas le cœur à vous retranscrire ce qui était écrit dans cet éditorial. Tout ce que vous avez besoin de savoir, cher lecteur, c'est qu'au bord de ces chutes, il y'avait des traces de lutte. On ne trouva qu'un corps, celui du professeur et sur les berges, en bas des chutes, près de lui, un empiècement de métal, rond, percé d'une pierre rouge en son centre. On supposait un meurtre par un cyborg devenu fou.

Il semblerait que je sois le seul à connaître la vérité.. Holmes, mon si cher Holmes, avait donné sa vie pour débarrasser le monde d'un homme dangereux, fou. Il l'avait entraîné jusqu'à ces chutes, en Suisse et s'était jeté du haut de son promontoire avec le professeur Moriarty.

Comment décrire ce que je ressentis en comprenant cela ? Ai-je au moins l'envie de le faire? J'eus l'impression qu'on m'avait volé une partie de moi-même. La douleur était telle que je n'aurais pas tant souffert si on m'avait poignardé à plusieurs reprises. Je ne sais pas comment j'ai retenu mes larmes jusqu'à me trouver dans l'intimité de mon appartement.

Je sais seulement que j'en ai assez versé pour une vie entière.

Sherlock, ce texte est pour vous. Ce texte est le dernier hommage que je peux vous rendre, que je vous dois. Parce que le monde a besoin de savoir la vérité sur l'homme au courage qui n'a d'autre pareil que son intelligence que vous étiez. Je vous prie de me pardonner si j'en modifie quelques passages pour protéger notre honneur et notre intégrité à tous les deux, si je passe sous silence d'autres aspects de cette histoire que nous avons vécue, ensemble.

Mais vous méritez d'être reconnu comme le héros que vous êtes.

Ce texte-ci est pour vous, pour nous. Celui que j'écrirai sera pour eux.

Vôtre, pour toujours,

John Watson.

Fin de la troisième partie


[1] Holmes cite bien entendu Aristote dans cette phrase: «Il n'y a point de génie sans un grain de folie».

[2] Métal inventé par mes soins dont le nom est dérivé du latin Ignis qui signifie feu.

[3] Les pairies sont des membres de la noblesse. Au Parlement anglais, avant qu'une loi ne soit promulguée, il y'avait 92 Lords désignés héréditairement. Aujourd'hui, ils sont élus.