27 ~ Une simple miette de pain dans les rouages et toute la confiance peut s'envoler
Agacé, ou plutôt furieux, David attrapa rageusement un morceau de pain qu'il fourra dans sa bouche comme pour s'empêcher de dire quoi que ce soit. Mary-Margaret l'observait du coin de l'œil, attendant patiemment que son mari se calme. Elle le sentait au bord de l'explosion et elle savait que dans ces moments-là, mieux valait attendre que l'orage se passe plutôt que d'exacerber sa fureur.
Et David Nolan avait toutes les raisons du monde de laisser exploser sa rage qu'il avait pourtant appris à affaiter, il y a des années de cela. Mais plus rien n'allait depuis quelques heures.
Sa frustration l'avait tout d'abord gagné lorsqu'il avait reçu un message de sa plus grande amie qui lui annonçait que son foyer avait été retourné dans le but de délivrer une évidente menace et que sa femme avait surpris le messager. Mais alors que sa première pensée avait été de courir rejoindre sa belle et la rassurer, il n'avait rien pu faire, mis à part croire son amie qui lui avait assuré que sa femme était saine et sauve. Coincé sur un bateau, en pleine enquête, David ne pouvait se permettre de rebrousser chemin. Première mauvaise nouvelle de la journée.
Le matin même, il avait été contacté par Killian qui lui avait fait part de l'étrange arrivée d'un imposant bateau, à l'abri des regards. À l'approche de la livraison, les deux hommes étaient bien conscients que ce bateau n'était pas anodin. David avait décidé de se rendre à ce navire afin de rencontrer le Capitaine et de lui signifier que ce dernier devait s'acquitter d'une taxe et s'enregistrer, lui permettant ainsi d'examiner d'un peu plus près l'arrivée du vaisseau. Mais voilà ! Dans son insouciance, Killian avait trouvé l'idée, d'après ses dires, particulièrement ennuyante et stupide. Bêtement, David s'était laissé convaincre. Ou peut-être n'avait-il pas eu le choix… Et c'est ainsi que les deux hommes avaient grimpé à bord du navire dès l'instant où l'équipage, en était descendu. Le bateau moderne avait pourtant la même allure que celui du Capitaine Jones. Aussitôt, les deux hommes avaient pénétré la cabine du Capitaine, forcé de constater que l'homme ne semblait n'avoir rien à se reprocher.
Trépignant d'impatience sur le pas de la porte, David ne cessait d'observer à l'extérieur afin de s'assurer qu'un membre de l'équipage ne revenait pas. L'angoisse qu'il ressentait était d'ailleurs accentuée par l'attitude désinvolte du Capitaine. Tranquillement, Killian vaquait dans le bureau, s'autorisant même parfois à s'attarder sur quelques bibelots inutiles. Pas le moins peureux et inquiet, le brun prenait son temps, à la recherche d'un indice quelconque. Plus encore, il jetait parfois des regards à son frère de cœur qui ne semblait pas être aussi à l'aise que lui, comportement qui le fait sourire et l'ancra un peu plus dans sa contemplation paresseuse. D'un sourire sournois, Killian s'avança vers l'imposant globe fixé sur le sol et s'amusa à le faire tournoyer, déclenchant immédiatement les réprimandes du shérif. Sans grande surprise, Killian n'y prêta pas attention, mais pour une toute autre raison que l'indifférence. Son regard venait d'être captivé par un détail. Les frontières de l'Afrique étaient décalées, empêchant le Nord et le Sud de se rejoindre. Aussitôt, il contourna l'imposant globe à la recherche d'un mécanisme, larguant immédiatement son attitude nonchalante. Intrigué par cette attitude agitée, David abandonna son poste pour rejoindre Killian qui trouva le moyen de hotter le nord du globe. À l'intérieur, se trouvait une étrange boussole qui captiva Killian. Ce dernier l'attrapa et l'observa d'un peu plus près. D'environ une trentaine de diamètres, la boussole était dorée et était entourée par divers hiéroglyphes qui semblaient signifier quelque chose.
-Qu'est-ce que c'est ? Avait demandé David.
Question qui aurait pu paraître absurde et pourtant, Killian haussa des épaules pour signifier qu'il n'en savait rien. Cela ressemblait à une boussole, oui, mais certainement pas aux boussoles qu'il connaissait. Le Nord au Sud, l'Est à l'Ouest… Tout était inversé, tandis qu'une troisième aiguille trônait au milieu du cadran. Y avait-il un lien quelconque avec leur enquête ? Voilà la question que se posaient les deux hommes, étrangement fascinés par cette rose des vents. Oui mais voilà, si leur instinct ne les trompait pas et qu'elle était effectivement utile, à quoi pouvait-elle bien servir ?
Leurs questions furent toutefois interrompues par de lourds pas qui s'approchèrent. Les deux cambrioleurs de fortune se tournèrent l'un vers l'autre, les yeux aussi écarquillés que ceux d'un cerf pris dans les phares d'une voiture. Tournant sur eux-mêmes afin de chercher une échappatoire, David se sentit être tiré en arrière et être projeté dans un placard.
-Non, non, non, Kil…
Le shérif n'eut pas le temps de finir sa phrase que son ami plaqua sa main contre sa bouche pour le faire taire.
-Désolé camarade, mais pas le choix. On est à deux, pas de panique. On sortira bientôt, mais il faut que tu restes calme. Tu l'as déjà fait plein de fois. Chuchota-t-il juste avant que deux hommes n'entrent dans le bureau.
Les deux planqués reconnurent immédiatement le martèlement emblématique de la canne de l'antiquaire contre le sol. Hochant la tête, David prit une grande respiration et tenta de s'empêcher de bondir hors de cette prison, conscient que leur vie était en danger. Killian se rapprocha avec David de la porte afin de mieux distinguer les personnes dans le bureau, sans jamais lâcher la main de son ami, sachant très bien qu'il venait de le pousser dans les bras de sa plus grande terreur.
À travers ses yeux embrumés, David reconnut le deuxième homme qui semblait être le capitaine.
-Putain, Némo ! Marmonna le brun.
Némo. De son vrai nom Jules Dakkar. Ancien camarade des deux Storybrookiens. Jules Dakkar était arrivé au Couvent à l'âge de cinq ans, quelque temps avant les Jones. Il avait été recueilli par ses sœurs après que sa famille ait été massacrée dans un sordide règlement de comptes. Pourtant jeune, le Capitaine avait gardé en mémoire cette après-midi de tuerie. Enfant solitaire, Jules Dakkar n'avait jamais désiré autre chose que de venger sa famille. Il avait réussi. D'un rêve plus innocent, et raison pour laquelle il s'était s'y bien entendu à une époque avec le désormais Capitaine Jones, Jules Dakkar avait toujours rêvé de voguer sur les mers, à la recherche de toutes ces îles mythologiques et de trésors. Mais ses rêves de liberté et de quêtes avaient bien souvent été troublés par le dédain des sœurs et de ses camarades qui lui rappelaient sans cesse, qu'il n'était personne. C'était d'ailleurs pour cela, en l'honneur de son père qui lui lisait le soir Vingt Mille Lieues sous les mers, qu'il avait décidé de se baptiser Némo. Il n'était personne, alors en serait sa personnification.
Finalement, il avait obtenu toute la reconnaissance qu'il avait toujours voulu en travaillant pour Monsieur Gold. Il pouvait voguer sur les mers autant qu'il le souhaitait, à la recherche de trésors perdus, tant qu'il débarquait à Storybrooke le jour où Monsieur Gold l'appelait. Et c'était arrivé. Le voilà de retour sur les terres de son enfance, prêt à transporter la marchandise du vieil homme jusqu'en Inde.
Durant une quinzaine de minutes, les deux espions étaient restés cachés, enregistrant minutieusement chaque mot qu'ils entendaient. Lorsqu'ils sortirent du bureau, David ne patienta pas plus d'une demi-seconde avant de sortir de cette prison, s'écroulant à terre dans une respiration erratique. Brusquement, il posa une main sur sa poitrine, dans un gémissement, comme pour réfréner la nausée qui venait de monter.
-Vomi pas maintenant, on se ferait prendre.
Plus conscient, David tourna la tête d'un geste vif et sans avoir eu le temps de s'arrêter, il envoya son poing embrasser le visage de son ami.
-Il nous suffisait de… prendre cette porte… et de sortir… abruti ! Morigéna-t-il avant de se mettre à quatre pattes et de ravaler à nouveau la naupathie qui lui monta à la gorge.
Pinçant ses lèvres d'un air fautif, Killian préféra ne rien dire et l'attrapa par les aisselles pour le guider vers cette sortie. Tremblant, David se laissa faire et prit une immense respiration lorsqu'il se retrouva enfin dehors. Il sentit sa gorge se détendre et l'étau desserrer sa tête. Toujours bouleversé, il se contenta de suivre et imiter le Capitaine Jones.
Désormais en sécurité et sur la terre ferme, David avait tout de même mis un assez long moment avant de se remettre de sa mésaventure. Une fois plus sûre de lui, il s'était empressé de rejoindre le Manoir Mills afin de s'assurer de la sécurité de sa femme.
Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il pénétra dans la maison et tomba sur Emma, Mary-Margaret, Ruby et Regina dans le salon, toutes face à Graham Humbert. Et comme si sa journée ne pouvait pas être plus mauvaise, voilà qu'il venait de passer plus de deux heures à écouter Emma le convaincre de faire confiance au barbu. N'en pouvant plus, il avait décidé d'aller se calmer, rapidement suivis par sa femme qui s'était toutefois installée près du comptoir sans rien dire, attendant patiemment que l'homme passe sa rage sur ce pain qui trônait sur le comptoir.
-Tu devras te calmer. Graham a l'air sincère. Remarqua-t-elle finalement.
-Graham n'est pas sincère, c'est un opportuniste. Il va là où il est le plus en sécurité.
-Et tu crois qu'en trahissant Monsieur Gold, il est plus en sécurité ? Remarqua l'institutrice en arquant un sourcil, une main posée sur ses côtés.
-Si c'est justement Gold qui l'envoie, probablement. Rétorqua-t-il avant d'arracher la mie d'une nouvelle tranche de pain et de la fourrer dans sa bouche.
Alors que sa femme allait rétorquer, elle fut coupée par l'arrivée d'Emma, Regina, Killian et Ruby, chacun s'installant à une place autour du comptoir.
-Vraiment Emma ? Tu étais la première à vouloir arrêter Graham et maintenant, tu veux lui faire confiance ? Attaqua directement le shérif.
-Tu sais ce que c'est un indic ? Bah, Graham a parfaitement l'étoffe d'être un indic. On a besoin de savoir où se trouve dans ce fichu camp et on a besoin de savoir où se trouve ce point de livraison au plus vite.
-Il ne sait même pas où se trouve le camp et Henry semble parfaitement être capable de trouver les points de livraison.
-Parce que tu préfères te reposer sur un enfant de dix ans ? Est-ce que tu te rends compte de l'inconscience de tes mots ?
-Ça te va bien de dire ça alors que tu emmènes les enfants avec toi lorsque tu mènes ton enquête. Reprocha-t-il.
-Hey ! Si tu te calmais deux secondes ? Coupa Killian. On sait tous très bien à quel point ce maudit crocodile peut être convaincant. Dit-il d'un ton entendu. Mais cela fait des années que nous essayons de le stopper sans jamais y arriver. Avoir Graham avec nous est un avantage qu'il ne faut pas négliger.
-Graham s'en veut et il veut se racheter. Crois-moi, David, il veut vraiment changer les choses et se faire pardonner. Je lui fais confiance et je le crois lorsqu'il dit vouloir aider. Il a fait un mauvais choix, d'accord. Mais il était perdu à l'époque et il s'est laissé embobiner parce qu'il était seul. L'essentiel, c'est ce qu'il veut aujourd'hui. Graham est quelqu'un de bien.
-Mais maintenant on peut lui faire confiance parce qu'il n'est plus seul ? Parce qu'il t'a toi ? Se moqua le shérif.
-Oui. Se contenta de dire Ruby.
-Je suis d'accord avec Killian et Ruby. On a besoin d'en savoir plus sur cette forêt. Si vous en connaissez une partie, l'autre nous est inconnu et Graham est un atout considérable. Il est dingue de Ruby et je pense que tant que ça ne change pas, il sera de notre côté. Dit-elle un peu plus bas.
-Jusqu'à ce que Rumple ne le retourne contre nous.
-Ça n'arrivera pas.
-On parle d'un homme qui n'a jamais hésité à tuer pour le compte de Gold, Ruby. Je ne vois pas comment lui faire confiance.
-Mais tu n'es pas obligé d'avoir confiance en Graham. Remarqua Mary-Margaret. C'est après tout de la confiance que naît la trahison. Tout ce dont vous avez besoin, c'est que Graham vous aide et vous donne plus d'informations sur la forêt. Si vous refusez ce genre d'aide, si vous vous contentez de vous laisser guider par votre amertume, autant arrêter tout de suite parce que vous n'irez jamais très loin.
Soufflant d'exaspération, David prit toutefois un temps pour enregistrer les mots de sa femme. Il avait conscience que sa rebuffade n'était guidée que par la colère qui l'habitait contre l'homme. Comment faire confiance à un homme qui vous a tabassé dans le dos ? Des semaines de coma, des mois de rééducation et il devait maintenant remettre le combat de sa vie entre les mains de l'homme qui avait failli le détruire ? Cette abnégation lui paraissait insurmontable et pourtant, il savait que sa femme avait raison. Ses états d'âme ne pouvaient devenir un facteur de réussite ou non de leur combat.
Passant une main derrière sa nuque qu'il malaxa grossièrement, il se tourna vers la mairesse qui n'avait pas encore dit un mot, plutôt concentrée à observer ses ongles manucurés tapoter discrètement contre le marbre de son comptoir.
-Tu ne dis rien ? Remarqua justement David.
Comme si elle venait d'être sortie de ses pensées, Regina releva la tête et observa chaque personne, tour à tour, avant de pousser un discret soupir.
-Graham est opportuniste, faible et il a visiblement besoin de reconnaissance. Débuta-t-elle avant de lever sa main vers Ruby qui s'apprêtait à répliquer. Rumple est quant à lui manipulateur, rusé, vicieux... Graham pourrait être un leurre et si nous le suivons, nous pouvons effectivement tomber dans un piège des plus stupides. Mais, même si Rumple aime jouer, je ne vois pas vraiment pourquoi il ferait ça alors que Graham est facilement influençable. Non, je pense que pour les beaux yeux de Ruby, il veut nous aider. Exposa-t-elle en regardant David.
-Donc toi qui, depuis des semaines, refuses l'aide d'Emma par manque de confiance, tu serais prête à faire confiance à Graham ? S'assura David d'un ton déconcerté.
-S'il connaît la forêt, cela peut être utile. Dit-elle en ancrant son regard dans celui du blond. Comme de fait, Emma et Ruby s'observèrent toutes les deux, comprenant immédiatement que cette phrase avait un double sens et qu'elles étaient les seules à ne pas le saisir. Donc, je suis pour le suivre. Maintenant, si vous pensez que cela est sans risque, je pense qu'il serait temps d'être un peu moins naïf. Dit-elle cette fois-ci à l'encontre des autres. Alors si ça tourne mal, vous aurez été prévenu et vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même. Si vous voulez bien m'excuser, je suis fatiguée. Conclu-t-elle en se levant, quittant la pièce.
Silencieux, le départ de la maîtresse de maison ne fut pas le déclic à chacun pour se lever, tous perdus dans leurs pensées. Des remises en question, des ruminations, des questions, jasaient dans l'esprit de chacun à la recherche de la vérité. Killian fut le premier à se lever et partir dans un ricanement, suivit par Emma qui monta se coucher. Plus calme, David finit par suivre sa femme à l'étage, espérant que la nuit lui porterait un peu plus conseil. Ruby, quant à elle, resta assise dans la cuisine, seule, comme si le poids de toutes ses questions l'empêchait de se lever. Elle avait besoin de comprendre, elle avait besoin de réponses et elle les obtiendrait.
OoO
-Qu'est-ce que tu fais encore là ? Interpella Regina.
Surprise, Ruby sursauta et observa autour d'elle d'un air hagard. Son regard se posa juste au-dessus de la tête de la maîtresse de maison, là où se trouvait une horloge. Trois heures s'étaient écoulées.
-Merde, j'ai pas vu le temps passer. Rit nerveusement la jeune femme en rassemblant le pain qu'elle s'était amusée à émietter sans s'en rendre compte.
-Est-ce que vous avez tous vraiment l'intention de vous inviter dans ma cuisine et de saccager mon pain. S'agaça-t-elle en éloignant la pitance totalement détruite et parsemée de trous.
-Désolé. Marmonna la serveuse qui détruisit le tas de miettes qu'elle venait de faire avec son index.
-Tu devrais rentrer et aller te coucher. S'exaspéra la mairesse qui n'avait aucune envie d'avoir Ruby chez elle.
-Ouais, ouais... Répéta la jeune femme en se levant. Pourtant, à la porte de la cuisine, elle claqua son pied droit contre le sol et sa langue contre son palais. Elle se balança sur ses talons et pivota vers Regina qui faisait bouillir de l'eau. D'un pas militaire, Ruby atteignit le comptoir et posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres. Est-ce que c'était pour ça que tu as tout fait pour me séparer de Billy ?
-Qu'est-ce que tu racontes ?
-Billy, toi folle furieuse... C'était parce qu'il participait aussi à ces trafics. Tout ce que tu voulais, c'était me protéger, c'est ça ? Bredouilla la fausse brune, particulièrement gênée.
-Tu n'as jamais eu une telle importance pour moi, Ruby. Ne t'en fais pas. Se moqua Regina en plongeant une boule de thé dans son eau fumante. Alors va-t'en, s'il te plaît.
-Franchement, tu as toujours été une vraie handicapée quand il s'agit d'avouer aux gens ce que tu ressens pour eux. Ça n'a pas changé. Se moqua à son tour Ruby qui prit soudainement plus d'assurance. Si tu m'avais parlé, j'aurais pu comprendre.
-Je ne pense pas, non.
-Ah ! Ça me fait au moins une vérité à demi-mot. S'enorgueillit Ruby. J'aurais au moins su pourquoi tu te comportais comme une folle furieuse.
-Arrête de dire ça. S'agaça Regina. Et je te ferais remarquer que c'est toi qui m'as ignoré lorsque je suis revenu à Storybrooke.
-Tu plaisantes, j'espère ?! Tu es venu me voir quatre mois après ton retour. Tu es partie sans rien dire, je ne sais où, sans prévenir personne. Et tu pensais revenir et me dire comment me comporter ?
-Je me fiche de tes états d'âme, Ruby. Quitte ma maison. Gronda Regina dont le corps était tendu à l'extrême.
Son corps, son esprit, ils étaient si occupés à contenir la colère qui faisait rage chez elle que la phrase de Regina était sortie dans un son calme et plat, comme expulsé afin de refermer les vannes au plus vite.
-Bon sang, mais j'aimerais comprendre ce qu'il s'est passé ! Tu étais ma famille et tu es revenue comme une inconnue. Cela dit, tu as dû en faire une heureuse en devenant cette femme froide que tu es devenu et en écartant les cuisses pour un vieux riche. Y a pas à dire, les rêves de ta mère sont exaucés. Fulmina la fille aux mèches rouges avant de sursauter. Merde !
Toute la rage qu'avait contenue la maîtresse de maison, c'était en fait regroupée dans sa fine main qui n'avait cessé de se serrer encore et encore autour de sa tasse en porcelaine, jusqu'à enfin imploser.
Saisie, Regina se contenta de baisser ses yeux vers sa main dont des gouttes de sang se mélangeaient aux fleurs infusées. Mécaniquement, elle n'eut d'autre choix que de se laisser tirer par Ruby qui alluma immédiatement l'eau du robinet pour y passer la main blessée. La serveuse marmonnait des mots qui jusque-là, demeuraient incompréhensibles à Regina qui ne faisait qu'entendre les mots précédents. Des mots si truculents qu'elle n'arrivait pas à oublier. La honte qu'elle ressentait depuis quelques heures s'intensifia encore.
-C'est bon. Merci. Déclara Regina en se reculant.
Elle attrapa une éponge pour nettoyer le désordre qu'elle venait de commettre.
-Laisse, je vais le faire.
Incapable de se battre, Regina lâcha l'éponge et quitta la pièce. Elle voulait fuir Ruby et ne pas céder à ses pulsions. Il lui fallait encore du temps. Elle s'installa dehors et s'enveloppa dans un plaid qu'elle sortit d'un tabouret à double fond. Il faisait chaud, très chaud, mais ce n'était pas encore suffisant. Ce n'était pas de cette chaleur dont elle avait besoin. Elle posa une main sur son ventre et s'efforça à prendre de lentes respirations en ne se concentrant que sur la lune et ses détails.
Mais Ruby est têtue.
-C'était l'anniversaire de Granny et on avait prévu de lui faire une immense surprise, mais tu n'es jamais venu. J'ai compris que ta mère t'en avais empêché, alors j'ai décidé de me rendre chez toi. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'elle m'a avoué que tu étais partie dans un pensionnat en Suisse pour finir tes études. Une décision qui ressemblait bien à ta mère, mais je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas réussi à la croire. Alors chaque jour, pendant huit mois, j'ai toqué et j'ai demandé à avoir de tes nouvelles. Je ne te dis même pas le nombre de fois où ta mère a débarqué au Granny's pour demander à Grand-Mère de me tenir un peu en laisse. Sauf qu'elle était tout aussi persuadée que moi que Cora mentait. Jusqu'à recevoir cette lettre de ta part où tu racontais avoir enfin découvert ta place et que tu te rendais compte que je ne faisais que te tirer vers le bas.
-Je n'ai jamais écrit cette lettre. Apprit Regina, ne s'autorisant qu'un regard en coin.
-Ouais, ça, je sais. J'ai passé ma vie à me moquer de ta façon de faire tes majuscules en calligraphie. Dans cette lettre, tes majuscules étaient normales. Mais j'ai quand même eu un doute. Surtout quand tu es revenu. Je t'ai aperçu sortir de chez Hopper, mais tu n'es jamais venu. Je suis même venu ici, mais Léopold m'a dit que tu étais occupé à autre chose. Il a au moins eu la décence de ne pas me mentir.
Trop de monde dans ce monde. Trop de monde dans sa vie. Trop peu de monde contrôlable. Regina avait juste besoin d'un peu de répit. Qu'on l'oublie un temps. Juste un instant. Elle souhaitait que, ne serait-ce qu'un infime instant, plus rien n'existe. Même pas elle. Elle pourrait revenir ensuite et supporter encore et toujours ces reproches, ces suppliques, ces responsabilités, ces tourments... Mais en contrepartie, elle voulait tant être laissée le temps d'un instant.
Si vous ne tentez rien. Si vous n'expliquez ce qu'il s'est passé, jamais vous ne vous sentirez mieux. Peu importe que cela les rende mal, il est temps d'être égoïste, Regina. Lui avait un jour dit le Docteur Hopper.
-Tu avais raison. Se lança-t-elle alors. Je ne suis jamais allée en Suisse. J'étais bien plus proche que ça.
-Tu étais où alors ?
-Au Couvent des Innocentes.
-Sérieux ? Pourquoi elle t'a envoyé là-bas ?
-Je n'ai pas envie d'en parler.
-Pourquoi tu n'es pas venu me voir quand tu as quitté le Couvent alors ?
-J'avais peur. Je crois. Et je n'étais pas en état de te voir. De voir qui que ce soit, d'ailleurs. Bredouilla-t-elle. Et ensuite, lorsque j'ai mis les pieds au Granny's, tu as été plus froide que jamais alors j'ai compris que tu étais passé à autre chose et j'ai préféré ne pas forcer. Tout s'est mélangé et je t'en ai voulu. En t'évitant, les choses étaient au moins plus simples, comme ça.
-Plus simple ? Regina, tu as tout fait pour que je quitte Billy jusqu'à le harceler.
-Oui, je sais et je ne sais pas vraiment ce qu'il m'a pris. J'étais totalement désemparé et je n'avais qu'une seule idée, l'éloigner de toi avant que tu ne sois entraîné dans ses magouilles. J'ai conscience d'avoir été extrême, mais je n'avais pas le choix.
-Ouais, c'est pas comme si tu n'avais jamais été un peu fêlé quand il s'agit de défendre quelqu'un que tu aimes bien. Je me souviendrais toujours de comment tu as fermé son clapet à la Marianne alors qu'elle m'insultait. Ricana Ruby en se souvenant de leur onzième année. Et Granny ? Qu'est-ce qu'elle a fait pour que tu tentes de la tuer ? Osa Ruby avec la sensation de mettre les deux pieds dans le plat. S'il te plaît, j'ai besoin de savoir. Emma m'a dit qu'elle était mêlée à Gold, mais je n'arrive pas à y croire. Ce soir-là, tu étais si furieuse contre elle, je ne t'avais jamais vu comme ça et je t'en ai voulu, tellement. Parce qu'elle t'a accueilli comme si tu étais sa fille. Mais depuis qu'Emma m'a appris ça, je n'arrête pas de me dire que si tu as agi comme ça, c'est parce qu'elle t'a fait quelque chose de grave et j'ai besoin de savoir. Je t'en prie. Supplia la serveuse en laissant sa main droite se poser sur l'avant-bras de Regina.
-Et c'est le cas. J'avais une confiance absolue en Granny. Mais elle m'a trahi.
-Comment ça ?
-J'ai tenté de fuir le Couvent et je l'ai rencontré dans la forêt. Elle m'a dit qu'elle allait m'aider, mais tout ce qu'elle a fait, ce fut de me ramener à la Mère Supérieur. Souffla Regina.
-Quoi ? Mais pourquoi aurait-elle fait ça ? Je veux dire, Granny avait demandé au shérif d'enquêter pour te retrouver.
-Elle t'aura menti.
-Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ? Quand tu es retourné au Couvent ?
-Ce n'est pas au Couvent qu'elle m'a ramené. J'aurais préféré. Je crois.
-C'était où alors ? Elle t'a fait autre chose ? S'enquit un peu plus Ruby en raffermissant sa prise sur le bras de Regina.
-Je n'en suis moi-même pas certaine.
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
-Que je suis las de parler. Traduisit Regina en se relevant pour fuir, une bonne fois pour toutes, Ruby.
Celle-ci, comme un peu plus tôt, se retrouva à nouveau soumise au poids de ses questions. Comment pouvait-elle avoir tant de réponses et comprendre un peu moins la situation ? Ses questions l'assaillaient et elle ne savait plus où donner de la tête.
Une chose était certaine. Ruby voulait découvrir le fin mot de cette enquête qui s'annonçait familiale et Ruby le découvrirait. Graham lui avait fait promettre de se méfier de tout le monde et elle commencerait par sa Grand-Mère…
