37 ~ Etre adulte est un jeu d'enfant (Rémy Donnadieu)
Délicatement, Regina colla le pansement au-dessus de sa blessure. Un sourire triste se dessina sur son visage tandis qu'elle observait son reflet à travers sa glace. Ses cheveux étaient humides de la longue douche qu'elle venait de prendre, flottant au-dessus de son peignoir bleu nuit noué autour de sa taille. Cette douche lui avait fait du bien, mais elle tremblait encore d'effroi. Elle peinait à se calmer et à calmer ses pulsions.
Poussant un soupir pour expulser toutes ses sombres pensées, elle frotta sa main contre son front avant de scruter un peu plus ses yeux rouges à cause de l'assaut de sel dont ils avaient fait l'objet.
Des images lui revinrent en mémoire. Assaillie, elle s'appuya de ses deux mains sur son lavabo en marbre blanc. Son regard s'aventura sur sa gauche, là où traînait toujours sa lame sur le sol de sa douche. Furieuse d'avoir à nouveau ce genre de pensée, Regina balaya sa main d'un geste rageur à travers la pièce, envoyant valser quelques cosmétiques qui reposaient sur le bord de son lavabo. Elle passa à nouveau sa main sur son front, comme si cela allait effacer toutes les pensées de sa tête, et se força à sortir de sa salle de bain.
Alors qu'elle était au milieu de sa chambre, quelqu'un toqua et se permit d'entrer sans attendre la permission. Surprise, Regina se contenta d'observer gauchement Emma entrer avec un plateau qu'elle semblait tenir maladroitement. Dans un sourire hésitant, presque confus, Emma déposa le plateau sur le lit.
— Chocolat chaud. J'ai pensé que ça ferait du bien, expliqua la jeune femme particulièrement mal à l'aise.
Cela faisait un peu plus d'une heure qu'elles étaient rentrées et si Regina avait été bouleversée par ses découvertes, Emma l'était tout autant. La brune se contenta d'acquiescer, consciente des évènements passés. S'observant chacune face à face, la Bostonienne se décida et s'installa sur le lit, rapidement suivit de la Portoricaine.
— Vous vous sentez mieux ? demanda Emma en tendant une tasse de chocolat surplombée d'une mousse de lait.
Regina hocha la tête. Emma savait qu'elle mentait. Le bandage frais sur son poignet, les tremblements de ses mains toujours visibles, son attitude fébrile, tout prouvait le contraire.
— Tant mieux, répondit cependant Emma.
Instinctivement, les deux femmes passèrent leur langue sur leurs lèvres, se plongeant à nouveau dans leurs souvenirs.
Il n'y avait personne, mais Emma commençait à sérieusement paniquer. Cela faisait plus de vingt minutes que Ruby était partie et Regina était toujours dans un état catatonique. Recroquevillée contre un mur, les mains autour de sa tête, la respiration de la brune était si désordonnée que ses lèvres avaient perdu de leur couleur, oscillant dangereusement vers le bleu. Regina avait laissé place aux sanglots terrorisés de l'adolescente bloquée dans cette maison.
Depuis quelques minutes, Emma avait réussi à approcher la jeune femme sans la faire paniquer. Désormais, elle avait ses jambes de chaque côté de la femme recroquevillée et ses mains apposées contre celle de la mairesse qui tenait sa tête. En vain, Emma essayait de la rassurer par des mots rassurants, mais elle doutait que la Portoricaine ne perçoive ne serait-ce qu'une seule syllabe qu'elle pouvait prononcer. Elle avait réussi à encrer son regard dans les yeux chocolat, mais rien n'y faisait. La brune ne parvenait pas à entendre raison. Il fallait sortir d'ici, mais Regina n'était clairement pas transportable.
Un déclic. Un déclic. Un déclic.
Ingrid l'avait fait revenir à elle plus d'une fois après un cauchemar en massant la plante de ses mains. Impossible, ici, Regina était bien trop crispée. Elle la blesserait. Mulan mettait à fond du Nirvana, l'assourdissant tellement que les notes se mélangeaient à son brouillard, provoquant un brouhaha qui parvenait à ramener la raison dans son esprit. Idée aux oubliettes. Ruby avait utilisé de la chaleur. Mais Emma ne voulait pas la laisser seule.
Un déclic. Un déclic. Un déclic.
Une idée.
Peu correct.
Peut-être utile.
Sans s'atermoyer plus longtemps, Emma resserra ses mains autour de la tête brune, s'avança vers l'avant et apposa presque brusquement, maladroitement, ses lèvres contre celle de la Portoricaine. Regina suffoqua sous cette approche brusque, mais n'eut pas le temps de réaliser ce qu'il venait de se passer qu'Emma se retirait déjà. Le souffle court, Emma fixait Regina dans l'attente d'une quelconque réaction. La bouche entrouverte, Regina observait Emma avec surprise, désorientée. Elle ne respirait même plus. Elle tentait de comprendre ce qu'il venait de se passer, mais son cerveau semblait avoir court-circuité.
Désormais accroupie, Emma ajuste sa position et déglutit difficilement.
— On est en septembre deux mille vingt-et-un, je suis Emma Swan et tout va bien, débuta Emma en répétant les paroles que la Portoricaine lui avait soufflées, il y a quelques semaines. Okay ? Tout va bien, Regina. Vous êtes en sécurité.
— Emma... murmura Regina d'un air hagard.
Engourdie, elle prit enfin conscience des mains d'Emma qui reposait toujours au-dessus des siennes. Ses yeux dépassèrent ceux d'Emma pour regarder autour d'elle. Doucement, elle reprit conscience de l'endroit dans lequel elle se trouvait et des réminiscences se présentèrent à nouveau à elle. Ses yeux s'embuèrent à nouveau et elle crut manquer d'air.
— Regina ! Regina, regardez-moi ! s'empressa Emma en secouant la brune pour l'empêcher de retomber dans les méandres de ses pensées dantesques. C'est ça, restez avec moi. Il faut qu'on se casse d'ici, okay ? Alors on va se lever, expliqua Emma alors qu'elle tentait tant bien que mal de sortir la jeune femme de son état second. À trois, on se lève, d'accord ? Un... Deux... Trois...
N'attendant pas de réaction de la Portoricaine, Emma tira avec elle Regina qui, maladroitement, prit appui sur ses jambes grâce à l'impulsion d'Emma.
— Non, non, y a que moi qu'il faut regarder, d'accord ? Vous pouvez faire ça ? Y a que moi d'intéressant, ici, ordonna la détective qui maintenait à nouveau le visage de Regina entre ses mains.
Vaguement, Regina opina du chef avant d'être prise d'un vertige. Vive, Emma la rattrapa et passa un bras dans son dos avant de la tirer vers la sortie. Elle n'avait plus qu'une envie, sortir de cet enfer et rentrer au Manoir le plus rapidement possible. Elle pensa au temps qu'elles avaient mis pour venir jusqu'ici et pria pour que la brune soit en capacité de faire une si longue route.
Marcher avait cependant permis à Regina de remettre de l'ordre dans son esprit et lui avait permis de se détendre et se remettre de ses émotions. Malgré tout, elle ne parvenait pas à se sentir apaisée. L'angoisse l'étreignait toujours et elle avait l'impression de se retrouver dans deux dimensions. Sur son lit, face à la détective qui parvenait à la rassurer et dans cette maison, assise sur cette couchette alors qu'elle l'observait mener ses expériences.
Silencieusement, les deux femmes sirotèrent leur boisson chaude.
— Et l'enfant ? demanda soudainement Regina, se souvenant enfin de la raison qui l'avait conduite à cette situation.
— Ruby l'a emmenée à l'hôpital. Elle m'a envoyé un message, mais je ne l'ai pas encore appelé.
Ne trouvant rien à y redire, Regina humidifia à nouveau ses lèvres qu'elle plongea dans le liquide sucré. Tout était flou et pourtant, elle avait la sensation de se souvenir précisément d'une seule chose : les lèvres d'Emma Swan.
— Vous vous sentez mieux ? demanda Emma, n'en pouvant plus de ce silence qu'elle trouvait assourdissant. À nouveau, Regina hocha la tête pour seule réponse. Emma soupira, détendit ses jambes devant elle, but une gorgée. Je suis désolé de vous avoir embrassé. C'était déplacé et... et je ne savais pas quoi faire pour vous faire revenir à moi.
— J'ai été surprise.
— C'était le but.
— Ça a visiblement marché, ne vous en voulait pas, rassura Regina pour abréger la conversation. Était-ce si anodin que ce qu'elle voulait bien s'avouer ?
— Je me souviens de la première fois que j'ai fait une très grosse crise d'angoisse chez Ingrid, après un cauchemar. J'étais à des kilomètres de la réalité. Son mari était chasseur. Elle a donc récupéré son fusil à pompe et à tirer à blanc. Je vous jure, elle vit en pleine ville, elle loue des chambres et ça ne lui est pas venu à l'esprit que tirer allait alerter les voisins, ricana Emma alors que Regina l'observait avec de grands yeux. Les flics ont même débarqué pour savoir ce qu'il se passait et elle a trouvé le moyen de leur monter un baratin qui les a fait partir. Je ne me souviens même plus de ce qu'elle a pu dire.
— Ça a fonctionné au moins ?
— Carrément. Elle a tiré deux coups. Le second a suffi à me faire revenir suffisamment pour essayer de comprendre d'où venait ce bruit-là. Ensuite, elle a fait en sorte de ne pas me laisser sombrer à nouveau.
— Vous parlez souvent d'elle. Héloïse aussi.
— Parce qu'elle a une grande place dans notre vie. Elle fait partie de la famille, un peu comme une mère de substitution, avoua-t-elle d'un sourire embarrassé.
— Et Mulan ?
— Mulan, dans cette famille de substitution, c'est ma sœur, si vous voulez. On ne se voit pas souvent parce qu'elle est tout le temps en mission, mais je la vois dès qu'elle est en permission et on est contact le plus souvent possible.
— C'est elle que vous avez rencontrée en prison ?
— Oui. Une des filles les plus flippantes de la prison si vous voulez mon avis. Elle ne parlait à personne et sa réputation faisait qu'aucune des filles ne souhaitait s'approcher d'elle, pour leur propre sécurité.
— Mais vous êtes devenus proche, conclu Regina.
— Les traumatismes rapprochent, ironisa Emma.
— Je ne vous le fais pas dire.
Désormais plus détendues, les deux femmes se sourirent l'une à l'autre avant de se plonger à nouveau dans le chocolat enveloppant. Mélancoliques, elles se remémorèrent leur rencontre, avec Mulan et Ingrid pour l'une et avec David, Killian et Mary-Margaret pour l'autre. Des personnes que tout oppose. En d'autres circonstances, ils se seraient ignorés, peut-être même méprisés, mais les circonstances les avaient obligés à voir un peu plus loin. Sans qu'aucun d'eux n'ait le choix, une araignée avait progressivement tissé sa toile pour les relier chacun l'un à l'autre. Lié par défaut, mais ce lien fut le lien le plus robuste qu'ils n'aient jamais connu. Celui qui les empêcha de sombrer, celui qui les releva, celui qui les sauva. La circonstance était ce qui avait créé leur famille. Sans cette circonstance, l'amour qu'ils avaient pu recevoir leur aurait fait défaut, pour les laisser dans une vie terne, vide. Tout comme on ne choisit pas sa famille, ils ne sont pas choisis. Ils se sont trouvés et n'ont plus jamais pu rompre ce lien, malgré eux. Malgré les épreuves, les tempêtes, ils se sont trouvés et se sont aimés avant tout par défaut et c'est pour cette raison, qu'ils sont une famille.
— Est-ce que vous voulez parler de ce dont vous vous souvenez ? osa finalement Emma qui mourrait d'envie d'en apprendre plus.
Regina se tourna vers elle, cherchant ses mots. N'y parvenant pas, elle détourna la tête et fixa son propre reflet dans le miroir de sa coiffeuse. Observant ses traits, son reflet sembla lui souffler les mots.
— J'étais bien là-bas, débuta-t-elle sans se quitter des yeux. Je ne sais pas trop combien de temps. Pas plus de deux jours. Je crois qu'il m'a assommé... et je me suis réveillé sur un petit lit d'appoint. Tous ces visages, murmura-t-elle alors que le sien était brouillé par ces visages qui lui revinrent en mémoire. Je n'ai jamais rencontré ces personnes. Pas de leur vivant. Il conserve des restes humains et d'animaux afin de fabriquer un être hybride. Ressusciter le mortel… Comprendre l'animal... Je suis restée des heures prostrée sur cette couchette à l'observer assembler des êtres. Une tête d'élan, un cerveau et un cœur d'homme, le tronc d'une femme assemblé sur le corps d'un cheval. Je l'ai observé faire son travail macabre pendant des heures. Il était calme, concentré. Il se contentait de m'ignorer pour finir son travail sordide pendant que j'étais terrorisée à l'idée d'être la prochaine sur cette table.
Lorsqu'il a eu fini, il s'est agité. Il a mis en route un mécanisme qui engendra un bruit assourdissant. Une sorte de moulin s'est mis en route et de la vapeur en est sortie. Un liquide ocre s'est mis à filer à travers tout un tas de tubes qui partaient dans tous les sens, pour finir son chemin dans son expérience. Je me souviens avoir vu le liquide s'écouler à travers le tronc qui s'est coloré du chemin, oscillant entre le noir et le jaune. Le mécanisme s'est arrêté et j'ai cru mourir de peur. Une main s'est posée sur ce ventre. Quelques secondes, et les pattes se sont agitées comme si la bête allait se lever et s'enfuir de cet antre. Puis tout est retombé. L'homme a relancé sa machine, mais ça n'a pas eu l'air de fonctionner. Il s'est mis en colère et est sorti. Et moi... Je n'ai pas osé bouger d'un centimètre, terrifié à l'idée de réveiller cette bête.
Il a fini par revenir. Il a tout rangé et nettoyé. En silence. Non, en fait, il y avait une musique qui retentissait. La même qui m'avait attiré la première fois. Un mélange doux de blues... et de reggae ? Ça n'a pas de sens, rit-elle nerveusement. Il a fait à manger et m'a apporté une assiette avant de s'asseoir sur un tabouret, en face de moi. Pour rien au monde, je n'aurais touché à son plat. "Je ne te veux pas de mal, tu peux et tu dois manger", m'a-t-il dit. Je me suis contenté de l'observer sans rien dire. Lui aussi. Il avait l'air très calme dans son costume crème. L'allure d'un explorateur dans Indiana Jones. "On m'appelle le Docteur", a-t-il dit en goûtant son plat. "Mes expériences peuvent paraître déroutantes, je le concède. Mais il y a, là, un prodige en devenir. On m'appelle le Docteur, mais je suis en réalité un créateur", disait-il. Il avait l'air content de pouvoir parler à quelqu'un. Mal à l'aise à cette idée, mais soulagé quand même. Il ne s'arrêtait plus. "L'humanité est belle et puissante, mais elle est aussi terne et stagnante, somnolente. Sans aucune magie, ni besoin d'évolution. Elle se contente d'avancer et de faire évoluer son mode de vie, mais de moins en moins son esprit. Je veux créer des êtres supérieurs. Fort, robuste, agile comme un animal, intelligent comme un homme. Et je veux les ressusciter. Imagine, l'incroyable avancée si j'arrivais à ressusciter les meilleures personnes de ce monde, tout en les améliorants. Toutes ces personnes vivraient éternellement et maintiendraient ce monde dans son évolution perpétuelle et non dans une régression plus que flagrante. Il vaut mieux avoir plus de personnes qui se battent pour changer les choses, s'élever, que de personnes qui attendent que l'on fasse les choses à leur place, sans même chercher à réfléchir un peu. Et imagine si en plus, j'arrivais à doter un animal de la parole et d'un esprit. Imagine l'incroyable savoir que la faune pourrait nous transmettre en nous expliquant ses traditions, ses pensées. Ma science sauvera l'humanité" m'a-t-il assuré avec espoir et résolution. Je lui ai répondu : "Ou votre science sera le gaz de l'humanité". Il a ri. D'un rire gras, en bombant le torse. Il a pris une grande inspiration pour se calmer, s'est avancé vers moi et m'a dit : "Tout point de vue à sa valeur, mais sache que chaque point de vue à son propre trou de serrure. Laisse-moi te montrer mon trou de serrure et peut-être qu'une nouvelle interprétation t'apparaîtra".
Il ne m'a pas vraiment laissé le choix. Il m'a tiré vers lui pour que je me relève et m'a conduite vers ce qu'il semblait être un laboratoire. Il s'est mis à parler. Encore. Sans jamais s'arrêter. J'ai compris qu'il n'était pas heureux d'avoir quelqu'un à qui parler. Il était heureux de pouvoir parler de sa passion, de son obsession à quelqu'un. Il s'est mis devant un mobile accroché à une poutre. "Ce que tu vois représente des molécules", m'a-t-il dit avant de m'expliquer ce qu'était la biologie moléculaire et cellulaire. Je n'ai aucune idée de la raison pour laquelle je suis restée là, à l'écouter au lieu de réfléchir à une solution pour m'enfuir. En réalité, c'était agréable. J'avais passé des mois à voir mes connaissances être bridé parce qu'une fille doit avant tout être une bonne épouse. Lui, il s'en fichait. Il m'expliquait et je l'écoutais, fasciné. J'étais comme plongée dans un sommeil, embourbée dans cette avalanche de connaissance. Incapable de m'en sortir, alors j'ai passé la journée à l'écouter. Mon erreur fut peut-être de poser des questions. Ou alors c'est ce qui m'a sauvé ? Je me souviens qu'il m'attachait lorsqu'il allait se coucher. Hors de question de se retrouver seul. Il m'avait, il me gardait... Et je crois que pendant un temps, j'ai eu envie de rester. C'était effrayant, mais paisible. Mais il est revenu pour une nouvelle expérience. De nouveaux corps. Il s'est mis à découper. Il m'a proposé de l'aider. J'ai refusé. Il a continué et m'a expliqué son cheminement pendant que je l'observais, à nouveau terrifiée et saturée par cette vision. Il m'a montré les organes qu'il remplaçait. Je n'ai pu retenir mon dégoût ni les spasmes qui agitaient mon estomac. Il a compris ce qu'il se passait et m'a tendu une bassine juste à temps. Une fois calmé, il m'a emmené dehors pour prendre l'air. C'était le moment ou jamais. J'en ai profité pour fuir.
— Et vous avez réussi.
— Oui... Jusqu'à tomber sur Granny, répondit Regina en détournant son regard vers celui de la Bostonienne qui ne l'avait jamais interrompue.
Un sourire compatissant se dessina sur le visage de la blonde qui poussa un long soupir, expulsant sa dure journée. Elle déposa sa tasse sur le plateau et se pencha en arrière sur ses deux mains.
— Eh bien, on fait la paire question casserole, s'amusa-t-elle.
— Est-ce indiscret de vous demander ce qui vous traumatise tant pour faire de tels cauchemars ?
— Ça l'est, sourit Emma. D'ailleurs, c'est à un psy que vous m'avez conseillé de raconter cela.
— Je suis désolé, je n'aurais pas du.
— Je plaisante, s'amusa la blonde avant de se laisser tomber sur le dos et fixer le plafond. Pas mal d'évènements de ma vie en sont la conséquence. Mon enfance, l'hôpital, la perte de Henry... Mais le pire est une mission. C'est drôle parce que ce n'est pas la chose la plus violente que j'ai pu vivre et pourtant, c'est la situation qui me hante le plus. Quand ce n'est pas de mon séjour à l'hôpital, je repense à une mission. C'était après avoir accouché. Un an, environ. J'étais entrée dans la police depuis un moment et nous travaillons sur un réseau mafieux. Alice Winter. Un nom qui paraît doux, mais à ne jamais s'y méprendre. Elle avait été incarcérée, mais son réseau perdurait toujours et comme j'avais effectué ma peine là-bas, on s'était dit que ça ne pouvait être que moi. Je connaissais déjà les gens et puisque j'avais déjà été incarcéré, personne ne pourrait me soupçonner d'infiltration. Le but était simple : me rapprocher d'Alice, suffisamment pour savoir comment elle faisait pour toujours gérer aussi bien son trafic. Elle était soupçonnée de pas mal de trucs. Trafic de drogue, réseau de prostitution de jeunes étudiantes et un bon nombre de meurtres. Personne n'osait la contredire ou se mettre en travers son chemin de peur de passer entre ses mains et de subir une lente agonie. À la différence des autres, Alice n'a jamais tué de sang-froid, ce n'est pas son truc. D'ailleurs, il paraît qu'il existe un grand nombre de personnes qu'elle n'a pas tué. Pire, elle les a brisés pour les laisser vivre ensuite. C'était son truc, plutôt qu'une torture barbare, elle se délectait de la torture psychologique.
Ça c'est plutôt bien passer en réalité et je me sentais bien à faire ça. J'avais enfin l'impression de faire quelque chose de bien. Et j'étais à nouveau avec Mulan. Elle était au courant. Assez vite finalement, je me suis rapproché d'Alice. Son point faible, c'était le défi. Le défi intellectuel. Et j'étais suffisamment maligne pour donner juste ce qu'il faut à Alice pour qu'elle soit intriguée par moi et désireuse de m'approcher un peu plus. La laisser jouer avec moi, comme un chat avec sa souris. Elle avait un jeu qu'elle adorait. Faire une conversation avec seulement des citations de grands auteurs. Je me suis bouffé une quantité astronomique de livre. Juste assez pour pouvoir l'enfumer. Bien évidemment, des auteurs qu'elle aimait. C'était une grande lectrice, donc ce n'était pas vraiment difficile de trouver.
En réalité, c'était assez cool de discuter avec cette femme. Bon, on pouvait être sûr de se remettre en question trois fois par jour et ce jeu intellectuel était épuisant, mais c'était agréable d'avoir à se surpasser intellectuellement, sans jamais être jugé lorsqu'on n'était pas au niveau. C'était une fille très agréable... Si on oubliait sa capacité à sombrer dans un sadisme écœurant. Et j'ai fini par apprendre ce que je souhaitai. Seulement, trois jours avant ma sortie, elle a découvert le pot-aux-roses...
Elles m'ont attrapé en pleine nuit et transporté dans la cuisine... Alice voulait me faire avouer et me faire payer ma trahison. J'ai nié évidemment et je ne comprenais pas comment elle pouvait être si persuadée que j'étais un flic en infiltration. Ma couverture était parfaite. Si j'avais su, ricana-t-elle. J'ai tout de même tout nié en bloc, mais je crois qu'elle n'en attendait pas moins. C'était Ingrid qui gardait Héloïse. Elle les avait fait surveiller. J'ai passé des heures entre ses mains, à subir ses paroles, ces sons assourdissants, ses noyades, ces brûlures... J'étais à bout lorsqu'un surveillant est arrivé. J'étais persuadé être sauvé parce que je travaillais avec lui. Il s'est approché et m'a embrassé de force... avant de me rouer de coups de pied. Un autre qui n'avait pas accepté que je repousse ses avances, déclara Emma avec amertume, en roulant des yeux. Il a levé son pied. Je me souviendrai toujours de cette semelle. De grosses chaussures de travail. Lourde, dure. Il y avait un chewing-gum rose collé en dessous. Elle était usée. Les crans au talon avaient presque disparu. Du 47. Et ce 47 est venu se percuter contre mon visage...
— Que s'est-il passé ensuite ?
— Je me suis réveillé à l'hôpital, bien amochée. Mulan avait fini par se réveiller et était allé chercher des gardiens avant de venir à mon secours. Même si elle a apparemment mis une sacrée dérouillée à Alice, mon sauvetage a joué en sa faveur et lui a permis de faire appel et d'obtenir une remise de peine.
— Et Alice ?
— Envoyé en haute sécurité pour le reste de sa vie, balaya Emma.
— Eh bien, on fait la paire question casserole, répéta Regina.
En souriant, Emma hocha la tête et se redressa, soulagée d'avoir parlé de cette histoire qui la hantait. Elle étira son dos et posa ses pieds à terre.
— Vous devez être éreintée, je vais vous laisser dormir.
— Je ne pense pas en être capable, avoua timidement Regina qui peinait toujours à faire disparaître ses souvenirs qui ne cessaient de revenir à la charge.
— Je m'en doutais, sourit fièrement Emma en s'abaissant. Et si on se faisait un atelier dessin à la place ? proposa-t-elle.
Surprise, Regina observa Emma qui tenait des feuilles et ses fusains dans ses mains. Émue, elle déglutit difficilement en constatant que la détective n'avait pas oublié ses confidences. Soulagée à l'idée de pouvoir enfin extraire ces scènes de sa tête, Regina acquiesça vivement en attrapant feuille et crayon pour se mettre à dessiner, apaisée par la présence de la blonde qui se contenta d'observer les traits apparaître petit à petit.
OoO
— Redressez la voile ! hurla Monsieur Mouche.
Nerveux, il pressa le pompon de son bonnet rouge et observa l'horizon. Son cœur battait fort dans sa cage thoracique. Au même rythme que les vagues qui s'échouaient contre la coque de leur bateau. Il savait ce qu'ils allaient faire. Tout l'équipage était au courant. Et il était ravi, mais le stress s'emparait de lui. Il se tourna vers son Capitaine qui paraissait confiant. Heureux même. Il n'était pas étonné. Le Capitaine Jones réalisait un rêve de gamin.
Ils s'étaient rencontrés, onze ans auparavant. En France. À l'époque, Killian Jones était matelot sur un bateau de croisière. La Belle Vie. Monsieur Mouche était pêcheur. Chaque matin, depuis qu'il était en âge de marcher, il grimpait sur son vieux rafiot pour aller pêcher son poisson et le vendre sur le marché du port du Havre.
Trimant avec une vie difficile, Monsieur Mouche avait pourtant toujours aimé sa vie. Voguer sur les vagues et s'enfoncer dans cet océan bleuté, tandis que le soleil se levait. Traquer, attraper, remonter, vider le poisson et rejoindre ses compagnons pour le vendre. Tenter de hurler encore plus fort que ses concurrents, pour vendre plus, et par tradition.
Monsieur Mouche était un contemplateur. Aucune raison de se plaindre. Tout ce qui lui arrivait, il le prenait avec reconnaissance. Rien ne pouvait entacher sa bonne humeur, pas même la pire nouvelle, car même ces mauvaises nouvelles ne pouvaient que lui apporter du positif selon lui. "Une mauvaise nouvelle, aujourd'hui, empêche le malheur de demain" répétait-il souvent, une bouteille de rhum à la main. Chaque situation est une leçon de vie et c'est cette vision des choses qui avait rapproché Killian Jones et Monsieur Mouche.
Quelques mois plus tôt, Killian avait réussi à se faire engager sur ce bateau de croisière. Il y avait découvert une coutume qui lui plaisait assez bien. La drague. Et Killian s'était découvert un véritable don. Pas une traversée ne se passait sans une femme dans son lit, et il s'en délectait. Pourtant, si cette nouveauté le grisait, si cette nouvelle liberté l'attisait, il se sentait pris au piège. Pris au piège sur un bateau qui suivait inlassablement le même chemin, les mêmes règles. Lui qui rêvait de parcourir les vagues et le monde, se retrouvait à nouveau enfermé.
Mais ses longues discussions avec Monsieur Mouche l'avaient raisonné. Il aimait parler avec ce drôle d'homme rêveur. Assis à une table, dans un bar, les deux hommes pouvaient rester des heures sans se parler, à contempler les bateaux amarrés. Killian aimait l'observer. L'homme semblait toujours heureux, reconnaissant d'un rien, un brin candide, mais astucieux. Il ne semblait être intéressé que par son vieux bateau. Et son poisson. Certainement pas par les femmes. "Je les ferai fuir avec mon gros nez" disait-il en riant. Pourtant, Killian avait appris que Monsieur Mouche s'était marié. Pas longtemps. "Juste suffisamment de temps pour me rendre compte que la mer était ma seule compagne" arborait-il fièrement.
Et Killian aimait ce couple, car il ne désirait qu'une seule chose lui aussi, se nouer avec la mer. Ils décidèrent donc de partir à la recherche d'un bateau. Monsieur Mouche s'était avéré un fin négociateur, en réalité. Son éternel calme et sa sagesse poussaient les badauds du port à se confier au petit homme. Monsieur Mouche en avait donc profité pour se servir de ces sombres secrets et ils avaient formé un équipage. Atypique, une seconde chance, comme les deux hommes avaient eu. Des marins dont personne ne voulait, des marins qui ne voulaient que la mer...
Et ils avaient vogué pendant des années sur les mers les plus dangereuses, fiers de leur famille et rêvant d'histoires de pirates.
Une histoire qu'ils étaient visiblement sur le point d'écrire.
Les hommes étaient tous aussi excités qu'un enfant dans un parc d'attractions. Mais concentrés. Prêts à rendre réelles les histoires qu'ils avaient entendues dans les quatre du monde. Prêts à retomber en enfance en réalisant cette folie.
La main fermement serrée autour de son gouvernail, le Capitaine Jones le fit rouler à bâbord. Immédiatement, le bateau bifurqua et fendit les vagues, se dirigeant vers l'ouest.
— Tous à son poste, marin d'eau douce ! hurla le Capitaine.
— Tous à son poste, marin d'eau douce ! hurla à son tour Monsieur Mouche.
L'agitation s'éleva sur le pont et un brouhaha parfaitement maîtrisé se créa avant de disparaître en quelques secondes.
— Bateau en vue, mon Capitaine ! hurla un matelot perché en haut d'un mât.
Le voilier accéléra pour rattraper le bateau moderne du Capitaine Nemo.
— Maintenez le cap !
— Maintenez le cap !
Les yeux rivés droit sur le bateau juste devant eux, le Capitaine les fixa comme si cela allait faire s'accélérer son bateau. Évidemment. Le bateau, c'est lui.
Rapidement, le Capitaine Jones rattrapa le Capitaine Nemo, son bateau fendant l'air et la mer comme si Moïse lui ouvrait le chemin. Ils n'étaient plus qu'à vingt mètres.
— Baissez la dernière voile, Monsieur Mouche.
Acquiesçant, Monsieur Mouche siffla les matelots Mathlouthi et Middleton avant de lever la main qu'il abaissa aussi sec. Les deux matelots s'activèrent et grimpèrent au mât. Arrivé en haut, ils tirèrent sur le nœud coulant, la voile se déplia et se gonfla brusquement grâce au vent et le bateau prit de la vitesse. Tellement que l'équipage du s'accrocher à ce qu'il avait sous la main pour ne pas tomber.
Cette fois-ci, le Capitaine bifurqua à tribord et fit tanguer son voilier à cause de la vitesse. Il se retrouva rapidement au côté du Nautilus, et manœuvra son gouvernail à bâbord pour se remettre droit. Il sourit en entendant les hommes sur le bateau qu'ils s'apprêtaient à attaquer, paniquer.
— Monsieur Mouche, vous prenez la barre, ordonna le Capitaine en lâchant son gouvernail. Moussaillon, préparez-vous ! hurla-t-il.
L'équipage était désormais à bâbord du bateau, aligné. Quatre hommes s'abaissèrent pour soulever quatre planches qui leur serviraient à débarquer sur le Nautilus.
Le Capitaine Jones jeta un coup d'œil à Monsieur Mouche qui acquiesça pour signifier que le voilier était stable. Il leva les yeux au ciel et tourna son crochet qu'il avait mis pour l'occasion vers le bateau. Le signal était lancé et six hommes se dévoilèrent derrière les voiles et sautèrent du mât, accrochés à une corde pour débarquer du bateau. Comme prévu, l'équipage du Nautilus oublia les marins et leurs planches, n'ayant plus d'yeux que pour ces marins qui les attaquaient du ciel.
— Moussaillons ! À l'abordage ! s'exalta Killian en descendant à son tour sur le pont.
Ses moussaillons grimpèrent sur les planches et bien vite, trop vite, ils posèrent leurs pieds sur le Nautilus. Les hommes attaqués tentèrent de se défendre, mais ils n'avaient pas autant rêvé de ce moment que l'équipage du Jolly Roger. Le Capitaine Jones sauta de la dernière planche, d'un pas lourd. Satisfait, il s'autorisa un coup d'œil sur son équipage qui avait su dominer la partie. Une tête rousse attira son attention sur sa droite. Elle courait droit vers lui pour l'attaquer. Le visage crispé, les épaules rentrées, elle fonçait sur lui comme un taureau dans une corrida. Amusé, le Capitaine Jones esquiva la tête rousse sans difficulté et l'attrapa par les cheveux. Le jeune homme tenta de se libérer par des coups de poing aléatoires, maladroits, geignant, mais Killian le bloqua avec son crochet.
— Agite-toi plus, gamin, et ce n'est pas par les cheveux que tu seras pendu, mais par mon crochet, se gaussa le Capitaine. Silver, Work, Martineau, allaient dans les cales, les enfants doivent y être, ordonna-t-il à ses hommes les plus forts.
— Killian Jones, cela faisait longtemps, se moqua une voix au-dessus de sa tête.
— C'est Capitaine Jones... Nemo, répondit-il sur le même ton.
— C'est Capitaine Nemo, répondit-il en descendant de sa cabine. Je dois dire que je m'attendais à avoir des problèmes à quai, certainement pas en pleine mer.
— Mais je t'avais promis d'un jour t'accoster, Camarade. Et de te vaincre.
— Crois-tu m'avoir vaincu ?
— Visiblement, répondit le Capitaine Jones en montrant les enfants qui sortaient de la cale.
— Je crois que tu oublies d'autres enfants, contredit le Capitaine Nemo en montrant de sa tête la direction opposée.
Surpris, Killian suivit la direction qui donnait sur la cabine du Capitaine. La porte s'ouvrit et un homme couleur chocolat, battit comme un taureau, en sortit avec deux enfants dans chaque main. Ses yeux s'écarquillèrent d'effarement en reconnaissant Henry et Héloïse. Sa mâchoire se crispa de panique, de même que sa main qui fit grincer le cuir de son gant. Les hommes du Nautilus se mirent à rire, fier de la ruse de leur capitaine. Le brun s'avança d'un pas pour mieux observer les enfants. Malgré la peur sur leur visage et les yeux rougis, ils semblaient aller bien. Putain, quelle merde ! songea Jones.
— Alors voilà. Je vais me faire clément et te rendre ces deux pupilles contre les autres. Tu vas faire demi-tour et jouer aux pirates, ailleurs, ordonna le Capitaine au costume trois-pièces mauve.
Le plan n'avait pas été prévu pour cela, mais il fonctionnerait parfaitement bien, songea Killian. Ricanant, le Capitaine Jones observa son crochet, alors que son caractéristique sourire narquois réapparaissait.
— Sache, que je suis un gentleman, mon ami. Pirate, mais gentleman. Et que je ne suis pas venu les mains vides.
Toujours nonchalant, le Capitaine Jones se mit à siffloter un air. Deux matelots toujours sur son bateau apparurent, portant tous les deux les hanses d'une malle en bois. Grimpant sur les planches d'un air déterminé, ils rejoignirent leur Capitaine et déposèrent la caisse devant lui. Intrigué, le Capitaine Nemo s'approcha à son tour, son âme d'enfant le rattrapant. Les deux matelots ouvrirent la caisse sous l'œil curieux de tous les hommes. Nemo se pencha et ne put retenir son air surpris. Se redressant, il s'esclaffa de rire.
— Te voilà bien moderne et peu traditionnel, Camarade, pouffa le Capitaine en observant la malle remplie de billets.
— Cinq cent mille dollars, bien plus que ce que tu gagnes avec ce rat de Gold. Certainement, moins mérité ceci étant dit, puisque tu emmènes des enfants vers un avenir bien sombre. Peut-être bien plus que celui que l'on a eu.
— Que crois-tu pouvoir faire avec cet argent ? Le voilà sur mon bateau et j'ai toujours les enfants, chantonna le marin.
— Parce que je doute que te savoir aux ordres de Gold, te plaise.
— Si ce n'était pas le cas, je l'aurais déjà semé.
— Pas alors que Nassra se trouve dans son camp.
— Je serais curieux de savoir ce qui te fait dire ça.
— On a eu une taupe au camp.
— Et donc quoi ? Tu me payes pour acheter mon silence et me voir partir. Tu as toujours été un grand rêveur.
— Non. Vois cela comme une avance pour tes prochains services.
— Tu as sûrement abusé du rhum, se moqua Nemo.
— J'ai juste besoin de ton aide pour mettre à feu ce fichu camp. Et pourquoi pas le Couvent aussi.
— Et pourquoi je t'aiderai ? Parce que, comme tu l'as si bien dit, Nassra est là-bas. Et le moindre faux pas et je ne donne pas cher de son cou.
— Pour un trésor, pardi !
— Et quel trésor ?
— Terra Exitus, chuchoter le Capitaine Jones, d'un air suffisant, convaincu de son alliance avec son ennemi de jeu.
