— Je suis un humain !

Un lourd silence suivit ces paroles. Les soldats regroupés en quart de cercle sur les toits environnants fixèrent d'un air terrorisé l'adolescent acculé dans l'angle du Mur, derrière le maigre rempart que formaient ses deux amis debout en posture défensive.

Kitts Verman lui avait posé deux fois la question quant à sa nature exacte, et Olia ne pouvait pas croire que le garçon – Evan ou quelque chose comme ça, se rappela-t-elle vaguement – avait d'abord eu le culot de bredouiller qu'il n'avait pas compris, avant de leur servir ce mensonge aussi gros que le Titan Colossal. « Je suis un humain », non mais sérieusement ?! Si lui était un humain, alors elle était la fille cachée du Roi Fritz. Après ce qu'ils avaient vu, il allait devoir trouver des arguments un peu plus convaincants.

— Il n'a pas l'air d'en être très sûr lui-même, observa Jochen, tendu comme un arc à côté d'elle.

— Il a carrément hésité ! cracha furieusement Yara, que la colère rendait inhabituellement bavarde. Qu'est-ce qu'on attend pour lui tirer dessus ?!

Olia ne pouvait pas lui donner tort. Qu'est-ce que Kitts attendait, bon sang ?! Qu'il se transforme à nouveau et les tue tous ? Derrière lui, Rico et Ian semblaient prêts à bondir tandis que les yeux de Mitabi survolaient nerveusement le périmètre.

— Mais c'est qu'un gosse ! s'exclama Briss en se tournant vers Yara d'un air choqué.

— Non, c'est un Titan ! corrigea-t-elle. Tu ne l'as pas vu ou quoi ?

De fait, non, réalisa Olia. Briss ne l'avait pas vu – pas comme eux à travers la longue-vue, en tout cas.

— Il a dit qu'il était humain !

— N'importe qui aurait répondu ça, cerné par cinquante soldats et dix canons.

— Mais regarde-le ! Tu trouves vraiment qu'il ressemble à un Titan ?!

Humain ou Titan… Peut-être était-il les deux ? Les conclusions que cela impliquait étaient terrifiantes. Les Titans étaient-ils tous des humains ? Venaient-ils de passer ces cent dernières années à tuer leurs semblables ?

Olia baissa les yeux sur les lames qu'elle tenait fermement entre ses doigts. Elle savait bien que non. Rien n'était jamais sorti de la nuque d'un Titan qui ressemblât à un homme avant aujourd'hui. Pourtant, l'existence de ce garçon instillait le doute dans son esprit. Ces créatures, quoi qu'elles soient, avaient un rapport avec les humains.

Son regard passa du visage stupéfait de l'adolescent à celui, épouvanté, du Capitaine de la Première Division, et elle fit la moue. Il y avait une chose dont elle était sûre et certaine, cependant. Kitts était probablement la personne la moins qualifiée pour gérer ce genre de situation. Il n'y avait qu'à voir l'hécatombe qu'avait provoquée sa dernière décision en envoyant les recrues au casse-pipe à la place des équipes d'élite.

— Et puis, même si c'était le cas, on s'en fiche, non ? siffla furieusement Briss. Il en a tué une bonne vingtaine à lui tout seul, on ne peut pas l'abattre comme ça ! Pas alors qu'il représente le plus grand espoir que l'humanité n'ait jamais eu pour vaincre les Titans !

Briss marquait un point. Olia se remémora la façon dont il avait piétiné la tête de l'un d'entre eux. Ça n'avait même pas ressemblé à un combat. Plutôt à une revanche. Et ce n'était pas tout : il avait accompli tout ça en ignorant superbement les humains qui l'entouraient.

— Tu veux plutôt dire le plus grand espoir que les Titans n'ont jamais eu pour vaincre l'humanité, contra Yara d'un ton grinçant.

— Mais tu l'as vu comme moi se battre contre eux !

— C'est une créature imprévisible ! asséna-t-elle sans masquer sa répugnance. On ne peut pas lui faire confiance, et encore moins remettre notre sort entre ses mains !

Olia leur jeta un regard agacé. Elle commençait à comprendre pourquoi Vali se plaignait tout le temps de maux de tête après avoir passé la journée entière avec eux.

— Taisez-vous un peu, leur intima-t-elle sèchement.

La tension était si palpable qu'elle lui comprimait la gorge. Elle observa l'expression confuse de l'adolescent qui regardait tour-à-tour ses deux amis, les soldats et son propre corps. Son ahurissement semblait étrangement sincère, comme si lui-même ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Ses traits doux étaient encore ceux d'un enfant, et l'air perdu qu'il affichait donnait envie de le serrer dans ses bras.

Olia fut traversée d'une soudaine certitude : humain ou Titan, quoi que ce garçon soit, il ne leur voulait aucun mal.

Kitts marmonna une phrase incompréhensible, et Olia serra les dents en le voyant lever lentement le bras. Elle n'était plus tout à fait sûre de vouloir la mort de ce gamin.

— Il ne va quand même pas tirer, murmura Briss d'un air incrédule.

— Bien sûr que si, renifla Yara avec mépris.

— Je comprends pour celui-là, contra-t-il en désignant l'adolescent qui avait écarquillé les yeux, mais que fais-tu des deux autres ?! Jusqu'à preuve du contraire, ils n'ont rien fait !

Il pointa du doigt la fille – non, le garçon, corrigea Olia en plissant les yeux – aux cheveux blonds et la fille aux cheveux noirs et aux traits singuliers qui s'étaient raidis net à la vue du mouvement de bras de Kitts.

— Qui te dit qu'ils ne sont pas comme lui ? objecta Yara sans les quitter du regard.

Briss lâcha une exclamation de dédain et leva les mains devant lui dans une posture profondément agacée.

— C'est ridicule ! Tu as entendu comme moi que la fille avait fait des prouesses à l'arrière-garde. Tu crois vraiment qu'elle se serait donné tout ce mal si elle était elle-même un Titan ? Et puis, s'ils étaient comme lui, comme tu dis, ils ne se tiendraient pas bêtement là à attendre gentiment qu'on leur tire dessus !

Comme si elle l'avait entendu, la fille en question choisit ce moment précis pour se ruer sur le Garçon-Titan et, sous leurs yeux stupéfaits, elle le balança sur son épaule comme un vulgaire sac de pommes de terre avant d'entamer un mouvement de fuite désespéré.

Olia afficha une moue consternée. Ce n'était pas exactement la réaction à laquelle elle s'attendait, ni de la part d'un humain, ni de celle d'un Titan. Cette fille valait peut-être cent soldats mais manquait cruellement de discernement. Espérait-elle vraiment s'échapper comme ça ?

— En fait, fit lentement remarquer Dao qui prenait la parole pour la première fois depuis qu'ils étaient descendus du Mur, si ce gamin peut vraiment se transformer en Titan, je ne suis pas certain qu'il soit très judicieux de le me-

Deux détonations le coupèrent dans sa phrase, si proches qu'elles semblèrent n'en faire qu'une, mais Olia n'eut aucun mal à les distinguer. Si la première n'était qu'un classique coup de canon comme elle en avait déjà entendu des centaines, la deuxième était bien différente mais tout aussi familière. Puissante au point de faire trembler légèrement le sol, et accompagnée d'un éclair de lumière si intense qu'elle dut se protéger les yeux.

Lorsqu'elle les rouvrit, une fumée brûlante enveloppait l'espace où s'étaient tenus les trois adolescents, et une odeur âcre de chair calcinée emplissait l'atmosphère. Olia déglutit pour ravaler un haut-le-cœur et sentit un frisson lui remonter dans la nuque. Elle aurait reconnu ce bruit entre mille.

— Il a tiré, souffla Briss à travers la main plaquée sur sa bouche et son nez pour se protéger de la fumée, avant d'être pris d'une quinte de toux. Sur des gosses

— Kitts est peut-être plus courageux qu'il n'y paraît, en fin de compte, murmura Olia en enfouissant le bas de son visage dans son foulard.

— Je dirais plutôt inconscient, répondit Jochen sur le même ton.

Briss, encore sous le choc, s'apprêta à bondir du toit, mais Olia le coupa dans son élan en le bloquant avec sa lame.

— Ne bouge pas, lui ordonna-t-elle.

Elle raffermit la prise de ses doigts autour de la garde et serra les dents, les yeux intensément rivés sur le magma de vapeur dense. Où est-il ? Pourquoi ne se montre-t-il pas ? Ce tir a-t-il touché l'un de ses points vitaux ?

La fumée se dissipa enfin, et une silhouette gigantesque émergea. Les soldats poussèrent des cris étranglés, et même Olia, qui s'était pourtant préparée à découvrir le corps monstrueux d'un Titan, ne put s'empêcher d'amorcer un pas en arrière.

— C'est quoi ça ? lâcha Briss d'un air effaré.

La créature qui se tenait devant eux ne ressemblait à rien de ce qu'ils connaissaient. Presqu'entièrement dénuée de chair, son corps semblait n'être constitué que d'une simple cage thoracique vide. Olia n'était pas sûre de pouvoir appeler cette chose un Titan – ça ne pouvait même pas tenir debout. Elle nota cependant que ce qu'il restait du bras gauche était levé dans une posture particulière. Comme s'il avait voulu… Une pensée la traversa, lui coupant la respiration. Il a intercepté l'obus ?!

— On dirait bien, répondit laconiquement Dao – et Olia s'aperçut qu'elle avait pensé à voix haute.

— Un humain, hein ? souffla Yara, le visage encore plus pâle que d'habitude.

— Ça ne ressemble pas non plus tout à fait à un Titan, défendit Jochen à la place de Briss, qui était trop estomaqué pour parler.

Un œil unique roula dans l'orbite gauche de son crâne nu, et il n'en fallut pas plus pour que les soldats rassemblés autour cèdent à la panique. La voix de Kitts Verman, rendue aiguë par la peur, résonna dans le chaos ambiant, ordonnant de tenir leurs positions et de recharger les canons. Les fumerolles épaisses et brûlantes qui commençaient à s'évaporer de l'énorme demi-squelette se mélangèrent à la fumée de l'explosion, masquant ce qui se passait au sol. Il n'y avait aucune trace des trois adolescents.

— Peut-être que c'est une diversion, avança Dao.

— Ils sont cernés. On les aurait vus s'enfuir.

Les secondes s'égrenèrent lentement et, comme tout ce qui relevait de la nature titanesque, la structure osseuse commença à s'effriter. De plus en plus instable, elle finit par s'écrouler dans un nuage de poussières qui acheva d'occulter complètement la zone.

— Si j'étais à la place des gamins, dit Briss comme pour lui-même, je me ferais la malle maintenant…

Un bruit métallique résonna soudainement dans la fumée, les faisant tous sursauter. Olia resserra ses doigts sur la garde de ses lames en retenant son souffle. Une silhouette humaine émergea, les bras levés en signe de reddition, et elle baissa instinctivement ses armes. C'était le garçon blond qu'elle avait manqué de prendre pour une fille. Ses yeux bleus brillaient d'une farouche détermination et, un bref instant, Olia revit Erwin Smith le jour où elle l'avait rencontré.

Elle secoua la tête pour chasser le souvenir. Contrairement à lui, ce n'était qu'un gosse. Une recrue, même, comme l'indiquait son uniforme – et elle se rappela que, d'après les dires d'Hannes, c'était aussi le cas du Garçon-Titan.

— Il n'est pas armé, fit remarquer Dao.

— Qu'est-ce qu'ils manigancent ? maugréa Yara, les sourcils froncés, guettant toujours les deux autres adolescents dans les volutes de fumée.

— Il va tenter de parlementer avec Kitts, devina Jochen.

Sa mine sombre laissait entrevoir son scepticisme. Quels que soient ses arguments – et lui-même, après ce qu'il avait vu, était curieux de les entendre – il doutait sérieusement qu'un gamin puisse faire fléchir l'opinion de Kitts Verman sur la menace que représentait un Titan.

De fait, un échange plutôt véhément commença entre le garçon et le Capitaine de la Garnison, sous les regards lourds de méfiance des soldats qui gardaient toutes les armes pointées directement sur lui. Plusieurs d'entre eux affichèrent néanmoins une expression empreinte de doutes lorsqu'il fit remarquer avec justesse qu'Eren – voilà, Eren, c'est ça ! – s'était vaillamment battu contre les Titans avant de devenir leur cible, comme s'il s'agissait d'un humain.

— C'est exactement ce que je disais, statua Briss en lançant un coup d'œil appuyé en direction de Yara.

Et il ne l'avait pas convaincue, songea Olia avec dépit. Alors quelles chances avait ce garçon même pas encore diplômé de persuader l'homme le plus étroit d'esprit de la Garnison de Trost ?

Strictement aucune, comprit-elle quand, après un long silence, il ordonna aux soldats de se mettre en position de contre-attaque.

Jochen ferma les yeux – il avait également anticipé cette réaction – tandis que Briss contractait furieusement sa mâchoire inférieure. Le garçon jeta un coup d'œil paniqué derrière lui, avant de leur faire à nouveau face en exécutant le salut militaire le plus sincère et dévoué qu'Olia n'ait jamais vu de sa vie. Avec un aplomb surprenant, il libéra des paroles qui les figèrent tous.

— Il a bien dit « utiliser le Titan » ? s'étrangla Olia d'un air incrédule.

— « Pour reconquérir cette ville » ? fit Yara, sur le même ton.

Les murmures interrogateurs des soldats autour d'eux reprirent de plus belle. Reprendre Trost ? Était-ce vraiment possible ?

— S'il y a la moindre chance… souffla Jochen.

— Alors il faut essayer, acheva Briss en baissant ses lames.

Mais il y avait un homme que cet argument semblait ne pas avoir remué de l'intérieur. Kitts Verman avait calmement laissé le garçon clamer sa plaidoirie en affichant une impassibilité qui ne lui ressemblait pas. Olia retint un hoquet de stupeur en le voyant lever à nouveau le bras en signe de préparation pour un nouveau tir, et comprit qu'il ne l'avait même pas écouté.

Encore ?! s'exclama Briss. Il n'est pas sérieux ?!

— Bien sûr que non, avança Yara d'une voix mal assurée. Il ne peut pas ignorer ce qu'il a dit.

Les propos du garçon l'avaient complètement chamboulée. Trost était sa ville d'origine, et elle était prête à saisir la moindre opportunité pour la reprendre aux Titans, y compris utiliser le pouvoir du garçon qu'elle souhaitait voir mort un peu plus tôt.

— On parle de Kitts, fit sombrement remarquer Jochen. Bien sûr qu'il peut l'ignorer. Je ne suis même pas sûr qu'il ait compris ce que cela signifiait vraiment.

— Il ne comprend pas, affirma Olia en secouant la tête. La seule chose qu'il ait retenu, c'est que le gosse n'est pas humain, c'est tout.

Kitts Verman s'apprêta à baisser le bras et tous retinrent leur souffle, lorsqu'une main interrompit son geste.

Olia poussa un soupir de soulagement en reconnaissant le Commandant Pixis. C'était moins une. Elle baissa ses lames et relâcha la tension qui lui contractait les épaules. Pixis aimait les paris audacieux. Il écouterait ce garçon.


— « Un humain créé expérimentalement et capable de se transformer en Titan » ? répéta Dao, le front plissé dans une ride permanente qui se creusait de plus en plus depuis le début de l'après-midi.

Debout sur le sommet du Mur Rose, Dot Pixis venait d'énoncer son plan de reconquête de Trost. Eren Jaeger, comme s'appelait le Garçon-Titan, allait, grâce à ses capacités, déplacer un énorme rocher pour colmater la brèche. Leur rôle consisterait à le protéger coûte-que-coûte des autres Titans qui semblaient le considérer comme un humain normal derrière son enveloppe titanesque.

Olia grimaça. Ils allaient donc devoir retourner dans la ville pour une dernière mission-suicide. Fantastique. Elle avait espéré une meilleure idée de la part de leur plus haut gradé, mais il ne fallait visiblement pas trop en demander à cet accro de la bouteille – le pire étant probablement qu'il leur avait exposé ce plan pourri en étant parfaitement sobre.

— Tu as l'air sceptique, fit-elle remarquer en observant son coéquipier du coin de l'œil. Tu ne crois pas notre si cher et respecté Commandant ?

— Si, si, répondit-il sans conviction, trop préoccupé par cette information pour saisir son ironie. C'est juste que…

Il jeta un regard circulaire autour de lui et remua les épaules sans achever sa phrase, l'air mal à l'aise. Olia haussa un sourcil et balaya d'un regard discret les visages blêmes des soldats debout à côté d'eux. La détermination qui les avait habités quelques heures plus tôt semblait s'être complètement évaporée. L'adrénaline était retombée, ils avaient désormais le temps de penser. Au vu de leurs traits déformés par le doute et l'appréhension, Olia pouvait aisément deviner ce qu'il se passait dans leurs têtes. La dernière chose dont ils avaient besoin était que quelqu'un dise tout haut ce que tout le monde pensait tout bas.

— Le garçon semblait vraiment surpris, tout à l'heure, tu ne trouves pas ? chuchota Jochen à son oreille.

— Hannes m'a dit qu'il venait de Shiganshina.

— Tu le connais ? s'étonna-t-il.

— Son visage ne me dit absolument rien, répondit-elle en secouant légèrement la tête. Mais son nom, oui. Il y avait un médecin qui s'appelait Jaeger à Shiganshina, précisa-t-elle devant son regard interrogateur.

Il ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais Olia le coupa en changeant de sujet.

— Peut-être que ce que Pixis a dit est vrai, mais que le garçon lui-même n'était pas au courant de ses capacités ? Qu'ils l'ont laissé mener une vie normale tout en le surveillant, jusqu'au jour où l'humanité aurait besoin de lui ?

Jochen fit la moue, visiblement peu convaincu par cette hypothèse.

— Dans ce cas, pourquoi ne le révéler que maintenant, après que des dizaines de nos effectifs soient morts ?

— Sans parler de Shiganshina, justement, murmura Dao qui suivait leur conversation. Le gosse a l'air d'avoir au moins quinze ans et tu dis qu'il vient de là-bas. On n'en serait peut-être pas là s'ils avaient sorti leur arme secrète à ce moment-là.

La pointe d'acidité qui transparaissait dans sa dernière phrase ne passa pas inaperçue.

— J'en sais rien, s'agaça Olia qui ne tenait pas spécialement à discuter de sa ville natale plus que nécessaire. Peut-être qu'il n'était pas prêt, tout simplement. De toute façon, ça ne change rien, ce qui est arrivé est arrivé, point.

— On s'en fiche que ça soit vrai ou pas, maugréa Briss en serrant le poing. Peu importe que ce gamin soit né dans un laboratoire ou dans un trou à rats, il va nous permettre de reprendre Trost et c'est tout ce qui compte.

Sa déclaration fut suivie d'un silence écrasant. Jochen colla une main lasse sur son visage, épuisé de voir ses efforts réduits à néant de façon aussi bête – Briss avait un tact aussi développé que celui de Vali. A ses côtés, Olia pivota lentement en clignant des yeux vitreux tandis que Yara levait les siens au ciel.

— « Un trou à rats » ? répéta-t-elle en arquant un sourcil.

Briss mit une seconde avant de réaliser son erreur. Il afficha une expression embarrassée et passa une main gênée dans ses cheveux blonds.

— Olia, c'était une façon de parler…

— Tu t'enfonces, Briss, commenta Dao à mi-voix.

— Un trou à rats, répéta à nouveau Olia en détachant chaque mot.

Jochen ferma les yeux d'un air découragé tandis que Briss cherchait vainement ses mots.

— Olia, ne-

— J'y suis née, moi, dans ce « trou à rats », comme tu dis, le coupa-t-elle avec aigreur. J'y ai passé presque vingt ans de ma vie, j'y avais une maison, une famille et des amis, comme toi – non, laisse-moi parler ! le coupa-t-elle alors qu'il tentait de l'interrompre. Puis, un Titan est arrivé et j'ai tout perdu, mais devine quoi, Briss ? Le trou à rats existe toujours ! Il se trouve désormais ici-même, au Mur Rose, et il est en train de partir en fumée, exactement comme le mien il y a cinq ans !

— Olia, l'interrompit Jochen, une note d'avertissement dans la voix, tandis que quelques têtes se tournaient dans leur direction.

Elle brandit une main devant lui pour le réduire au silence et, sans lâcher Briss du regard, continua du même ton crescendo de colère contenue.

— Qu'est-ce que tu crois ? Que vos belles maisons et vos rues pavées vont vous sauver ? Que les Titans vont se dire « Hé, les gars, cette ville est trop bien pour nous, retournons au Mur Maria » ? Tu rêves, Briss ! La réalité, c'est que Shiganshina est tombée et que Trost s'apprête à vivre le même destin !

Olia ! siffla furieusement Jochen.

Briss était livide et, à ses côtés, Yara n'en menait pas large, tandis que les soldats autour d'eux murmuraient en leur jetant des regards en coin. Olia haussa les épaules avec mauvaise humeur en détournant les yeux. Evidemment. Personne n'ignorait la forte probabilité d'un scénario identique à Shiganshina, mais tout le monde semblait s'être mis d'accord pour ne pas en parler. Comme si taire cette hypothèse pouvait l'empêcher de se produire. La bonne blague.

— Alors dis-moi, Briss, ajouta-t-elle à voix basse avec amertume. Qu'est-ce qui différencie mon trou à rats du tien, aujourd'hui ?

Un silence inconfortable lui répondit.

— Sérieusement, soupira Jochen en roulant des yeux agacés devant leur comportement, vous disputer pour ça à quelques minutes de commencer ce qui risque d'être notre dernière mission…

Olia l'ignora, estimant ne pas être celle à devoir s'excuser en premier. Un ordre fut aboyé plus loin, et ils se mirent en mouvement. Ils quittèrent l'ombre grandissante du Mur et passèrent en manœuvre tridimensionnelle pour gravir la paroi.

Arrivée au sommet, Olia plissa les yeux, éblouie par la lumière forte du soleil de fin d'après-midi qui nappait le district d'une atmosphère chaude et orangée. Une belle scène de fin. Quelques Titans étaient déjà rassemblés en contrebas, les bras tendus vers eux, et d'autres encore disséminés dans la ville se mirent en marche pour les rejoindre de leur pas lent.

Elle releva la tête pour parcourir du regard le reste du Mur. Son escouade se trouvait parmi les plus en avant. A sa gauche, des recrues aidaient les soldats à armer les canons. Plus loin, à peine visible sur la portion du Mur Rose commune au district et à l'enceinte, Pixis observait les préparatifs. Parmi les gradés qui l'entouraient, elle reconnut la silhouette menue d'Anka, debout à côté de Gustav, l'œil vissé à une longue-vue. Elle n'avait même pas eu le temps d'aller la voir.

Enfin, les canons furent prêts. A leurs pieds, la foule de Titans ne cessait de grandir. Olia déglutit et essuya la pellicule de sueur qui recouvrait sa nuque. Elle ne s'attendait pas à ce qu'autant d'entre eux aient pénétré dans la ville, et leur nombre croissant lui donnait la nausée. Elle jeta un coup d'œil à Briss. Son visage était aussi pâle et inexpressif que celui d'un mort. Olia songea aux paroles de Jochen et à la disparition brutale de Vali, et poussa un soupir. Elle ne pouvait pas laisser les choses ainsi.

— Hé, pas la peine de chier dans ton froc, marmonna-t-elle en lui administrant un léger coup de coude dans les côtes. On va la reprendre, ta ville.

Pas comme mon trou à rats. D'ailleurs, songea-t-elle avec ironie, ça devait désormais être plus qu'une expression, depuis le temps.

— Ouais… chuchota Briss en lui rendant un regard mal assuré.

Les secondes s'égrenèrent dans un silence gêné, tandis qu'ils attendaient le signal pour débuter l'opération. Olia aurait souhaité être capable de s'excuser autrement, mais les mots restaient coincés dans sa gorge.

Elle s'apprêta à reprendre la parole, lorsqu'une mince colonne de fumée verte apparut à l'extrémité du district. Un ordre fut aboyé à sa gauche, et le bruit continu des tirs de canons emplit l'atmosphère au même titre qu'une désagréable odeur de poudre.

Concentrée dans sa tâche, Olia oublia le reste. Ses oreilles bourdonnaient atrocement et la fumée épaisse lui piquait les yeux et irritait sa gorge. Malgré l'offensive, le nombre de Titans ne semblait pas vouloir diminuer. Les canons manquaient cruellement de précision et étaient beaucoup moins efficaces qu'un bon vieux coup de lame dans la nuque. Chaque visage difforme qui s'évaporait était aussitôt remplacé par un autre. C'était sans fin.

Un cri sur sa gauche couvrit le vacarme assourdissant des tirs, la stoppant brusquement dans ses mouvements.

— La mission a échoué !

Olia leva la tête en replaçant une mèche de cheveux sales derrière son oreille. A l'autre bout de la ville, un fumigène rouge transperçait le ciel.

— Quoi ?! Mais elle vient à peine de commencer ! s'exclama-t-elle d'une voix étouffée.

Les canons se turent, et tous les soldats fixèrent la colonne de fumée écarlate en train de se disperser au vent. Les yeux écarquillés, Olia sonda le district du regard pour tenter d'apercevoir quelque chose mais la poussière grise de leurs tirs rendait la visibilité difficile, et même Jochen ne put rien distinguer à travers la lentille de sa longue-vue.

— Fais chier, grogna Briss en donnant un coup de poing rageur dans le canon à côté de lui.

— C'était une utopie, chuchota Yara d'une voix éteinte.

Olia préféra garder le silence. Un vent de défaite se mit à courir entre les soldats, et les regards quittèrent la zone sud pour venir se poser sur le Mur où se tenaient les gradés. Trost était perdue, murmurait-on, cela ne servait à rien de continuer. Ils gaspillaient des munitions, sans parler des vies humaines. Autant abandonner et sonner la retraite. Qu'attendait le Commandant pour donner l'ordre de repli ?

— Personne ne quitte son poste sous peine d'avoir affaire à moi ! rugit une voix forte au-dessus des murmures. L'opération continue jusqu'à nouvel ordre ! Le premier que j'entends chouiner, je le jette du haut du Mur, compris ?!

Olia chercha du regard l'homme qui venait de parler, bien qu'elle l'ait déjà reconnu à sa voix. Il n'y avait que Gail Grabowski pour s'exprimer ainsi. Elle repéra sa silhouette trapue au milieu des soldats, son éternel cure-dents coincé entre ses lèvres dissimulées par la barbe noire qui lui mangeait les joues et le menton.

— Hein ? s'étonna Briss. On continue ?

— T'as entendu Grab, rétorqua Olia en haussant les épaules avant de plonger les mains dans une caisse de munitions.

Bien sûr, ils ne devaient plus compter sur le Garçon-Titan, et alors ? Ce n'était pas comme s'ils y avaient vraiment cru, n'est-ce-pas ? Briss ne pouvait pas comprendre – il n'avait jamais expérimenté la douleur atroce de perdre absolument tout ce qu'il avait. Les Titans avaient déjà détruit son monde une fois. Sa famille, ses amis, sa ville. Seppe. Ça lui avait pris des années pour se remettre debout, et certains jours encore elle menaçait de tomber. Elle avait passé des journées entières à ruiner les chemises de Jochen à force de pleurer, et des nuits interminables blottie contre Yara à fuir le sommeil et ses inévitables cauchemars. Elle n'avait pas traversé tout ça pour revivre la même chose cinq ans plus tard, merde ! pesta-t-elle en nettoyant furieusement le tube du canon. Il était trop tard pour Shiganshina, mais Trost n'était pas encore perdue – pas tant qu'il y aurait quelqu'un prêt à se battre pour elle.

Briss observa son visage résolu couvert de suie avant de lancer un coup d'œil incertain vers le sud.

— Mais la mission…

Olia lui jeta un regard sévère, et pendant un instant elle se souvint que c'était le rôle de Vali. Elle aurait probablement claqué la langue de désapprobation en la voyant l'imiter ainsi, songea-t-elle avec une douce nostalgie.

Quoi, la mission ? Tu veux reprendre Trost, oui ou non ?!

— Evidemment, mais-

— Alors bouge tes fesses, Gauer !

Briss ouvrit la bouche, la referma, avant de la serrer brusquement dans ses bras puissants.

— Olia, je suis désolé ! s'exclama-t-il alors qu'elle tentait vainement de le repousser.

— Lâche-moi, idiot !

Il se détacha d'elle mais garda ses mains de géant posées sur ses épaules.

— Quand tout ça sera fini, déclara-t-il d'un ton solennel, je t'emmène au meilleur bar de Trost pour qu'on se prenne la plus grosse cuite de tous les temps !

— Prépare la monnaie ! répliqua-t-elle en arborant un sourire entendu qui arracha une grimace à Jochen – il était implicitement celui à qui il incombait de s'occuper d'Olia lorsqu'elle ne pouvait pas le faire elle-même.

Cela n'échappa pas à Briss, qui semblait avoir retrouvé toute sa jovialité malgré la situation critique.

— Oh, Jochen, ne fais pas cette tête-là où l'on te traîne de force avec nous ! plaisanta le géant en orientant le tube du canon à la verticale.

— De toute façon, il faudra bien quelqu'un pour vous ramener dans vos lits, marmonna-t-il. En attendant, il y a quelques intrus à flanquer dehors.

Ils reprirent leurs tirs avec encore plus d'acharnement.

— Des Titans nous ignorent et retournent dans le district, fit soudainement remarquer Yara.

Elle avait raison. Malgré la présence de plus d'une centaine de soldats en haut du Mur, plusieurs Titans s'en détournaient pour pénétrer à nouveau dans la ville.

— On n'est pas assez appétissants pour eux, ou quoi ? grommela Briss d'un air irrité. Hé, ramenez-vous, bande d'exhibitionnistes !

— Je t'avais bien dit que tu les ferais fuir avec ta sale tête, commenta Olia en lui jetant un regard réprobateur.

— C'est étrange, en effet, admit Dao en ignorant leurs chamailleries, les sourcils froncés. C'est comme si autre chose les attirait…

— Ils vont vers le sud, observa Jochen.

Les deux hommes échangèrent un coup d'œil inquiet. C'était là-bas que se trouvait le Garçon-Titan et les équipes d'élite – à supposer que le premier n'avait pas encore tué les autres.

— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Briss en jetant un nouveau regard en direction du Mur où se tenaient les gradés.

Maudissant une énième fois le gamin qui leur avait instillé ce stupide espoir, Olia serra les dents. Au-dessus du tumulte des tirs et des cris, la voix redoutable de Grab braillait des ordres distincts. Ses yeux bleus cherchèrent ceux légèrement écarquillés de Jochen pour s'y accrocher un instant.

— J'y vais, dit-elle fermement en faisant un pas vers le bord du Mur.

— Olia, commença Jochen, attends-

— Vous restez sur le Mur, le coupa-t-elle en sortant deux lames de ses fourreaux. Quoi que Grab dise, interdiction formelle de me suivre, compris ? C'est un ordre, rajouta-t-elle en se souvenant de son nouveau statut.

Elle les défia tous du regard. Jochen le lui rendit sans ciller, mais ni lui ni aucun autre membre de son équipe n'amorça le moindre geste pour la retenir, et après cette brève seconde de silence qui sembla durer une éternité, Olia leur tourna le dos pour se jeter dans le vide.


Il y avait quelque chose de terriblement contre-nature dans le fait de sauter d'un Mur de cinquante mètres de haut alors que plus d'une centaine de Titans vous attendaient en bas, et Olia regretta immédiatement sa décision en avisant la masse grouillante de visages souriants et de bras tendus qui s'étendait sous elle.

Certes, elle avait déjà fait ça plusieurs fois lors des sorties du Bataillon d'Exploration, mais ce n'était pas pareil. Généralement, elle n'en voyait que deux ou trois. Là, elle ne pouvait même pas les compter. Quand je pense à toutes les conversations qu'on aurait pu avoir, songea-t-elle, les yeux maintenus grands ouverts par l'adrénaline, alors que les corps gigantesques se rapprochaient de plus en plus.

Elle se força à attendre le dernier moment avant d'actionner ses grappins pour se fixer à la paroi. Jetant un regard vers le sommet, elle leva le pouce à l'intention de son équipe. Elle était environ au tiers inférieur du Mur. Si Vali avait été là, elle lui aurait arraché les yeux. Olia se remémora ses conseils et lui fit la promesse mentale d'être prudente.

Rajustant ses appuis, elle observa la situation sous ses pieds. A une distance que n'importe qui aurait jugée suicidaire, un amas de visages grotesques dardait sur elle des regards brillants. Olia pouvait compter chacune de leurs dents, et elle sentit sa respiration s'accélérer et ses entrailles se tordre douloureusement. Calme-toi, ils ne peuvent pas t'attraper, se morigéna-t-elle en voyant leurs mains énormes la manquer d'au moins six mètres. Non, de seulement six mètres, corrigea-t-elle – et elle dut se retenir de remonter en vitesse au sommet du Mur.

Qu'avait-dit Seppe, déjà ? Ah oui. Quelque chose de comestible.

Après s'être assurée qu'elle était définitivement hors d'atteinte, elle jeta un nouveau regard vers le haut et se décala légèrement vers la droite. Le danger ne venait pas seulement des Titans, mais également des tirs de canon qui pouvaient la toucher accidentellement à tout moment. Il lui fallait rester dans l'axe d'un champ libre. Pour le reste, ce n'était pas très compliqué : servir d'appât tout en essayant, si possible, de rester en vie.

Des cris en provenance des côtés lui parvenaient, mais Olia se força à rester uniquement concentrée sur les zones supérieure et inférieure. Après Vali, elle n'était pas certaine de pouvoir affronter visuellement la mort d'autres de ses compagnons. Elle n'osait même pas lever les yeux sur le district qui s'étendait devant elle pour voir si le stratagème fonctionnait.

Remarquant qu'un Titan avait gagné deux mètres en grimpant à moitié sur le dos de l'un de ses congénères, elle remonta un peu, lorsqu'une voix héla son nom sur sa gauche. Elle s'obligea à l'ignorer et se focalisa sur un grand Titan brun au nez aplati. Qui que ce soit, je ne peux rien faire pour lui.

— Olia…

Elle tourna la tête, vaincue par le ton suppliant et familier. Légèrement plus bas qu'elle, un homme la fixait d'un air désespéré. Son ventre était collé à la paroi et ses bras tendus s'agrippaient difficilement à ses câbles d'acier. Olia reconnut les courts cheveux roux de Fern. Il appartenait à la même escouade que Clare et Wendy. Son visage était encore plus pâle que d'habitude et ses yeux s'accrochaient à elle comme un troisième grappin de sûreté. En se penchant un peu plus, Olia comprit pourquoi : il n'avait plus qu'une jambe et saignait abondamment.

Olia détourna précipitamment son regard de la scène en jurant intérieurement – pourquoi ne l'avait-elle pas ignoré ?! Maintenant c'était trop tard, elle ne pouvait pas faire comme si elle n'avait rien vu, l'image de son corps agonisant était imprimée sur sa rétine, superposée à celle de Vali.

Fern allait mourir, et tous les deux le savaient parfaitement.

Olia refusait d'assister à ça. Elle garda ses yeux rivés sur les Titans, leurs bouches énormes et béantes qui ne demandaient qu'à l'engloutir, leurs mains disproportionnées qui se tendaient pour la saisir comme on veut cueillir une pomme sur un arbre, le sang qui avait coulé sur leur menton jusque dans leur cou et qui ne s'évaporait pas, leurs-

Fern héla à nouveau son nom d'une voix faible en tendant une main vers elle, et Olia ferma les yeux. Les Titans. Pense aux Titans. Elle l'entendit encore une fois et se mordit l'intérieur des joues en secouant la tête.

C'était vain. Le regard implorant de Fern brûlait sa peau comme un tison ardent, y creusant un trou de culpabilité plus douloureux encore que la peur qui tordait ses entrailles. Au plus elle tentait de faire abstraction de lui, au plus tout ce qu'elle savait à son sujet jaillissait dans son esprit. C'était un chic type. Elle avait eu l'occasion de sympathiser avec lui un jour où Wendy était malade. Il était un peu plus âgé qu'elle et venait d'un village au sud du Mur Rose. Il avait une femme et trois enfants. Deux garçons et une fille. Il parlait de cette dernière tout le temps. Il aimait jouer au whist, et-

Olia rouvrit douloureusement les yeux. Elle devait agir vite, sinon son instinct de survie allait prendre le pas sur sa conscience et elle se retrouverait aussi inutile qu'il y a cinq ans.

— Putain de merde, fait chier, maugréa-t-elle en réfléchissant à la meilleure façon de procéder sans y laisser sa peau. Fern, tu m'entends ? Fern !

L'homme papillonna des yeux. Son visage était blanc comme le pantalon d'une recrue de première année et ses bras pendaient mollement le long de son corps. Elle devait se dépêcher, sinon elle ne pourrait plus rien faire pour lui.

D'un coup d'œil, elle analysa la situation à ses pieds. Aucun Titan n'avait réussi à atteindre une hauteur supérieure à quinze mètres, et les ongles des plus grands crissaient sur la paroi du Mur à quatre ou cinq mètres des bottes de Fern. Lui-même se trouvait environ trois mètres plus bas qu'elle. Olia traça mentalement la trajectoire de sa courbe. Ça serait juste mais c'était faisable.

Elle ignora la voix cassante de Vali qui soulignait point par point les nombreuses failles de son plan bancal et étouffa froidement les doutes naissant dans le creux de sa poitrine. « Si tu hésites, tu meurs », se remémora-t-elle. Le Sergent-Instructeur Harris aimait beaucoup leur répéter cette phrase pendant qu'ils s'efforçaient justement de ne pas mourir à l'entraînement. Olia n'avait pas assez de ses dix doigts pour compter le nombre de fois où son nom était apparu sur le tableau que ce sadique affichait chaque soir dans le réfectoire pour lister les pauvres recrues du jour mortes d'hésitation.

Ce souvenir désagréable eut le mérite de faire taire Vali une bonne fois pour toute. Olia décrocha l'un de ses grappins et enclencha la manette de gaz. La gravité et l'accélération combinées lui firent décrire un mouvement pendulaire qui lui permit de saisir le corps de Fern. Bien qu'elle s'y soit préparée, le poids du soldat la surprit et elle appuya sur la manette au maximum en décrochant sa dernière attache. Les yeux rivés sur la limite floue entre le ciel et le sommet du Mur, elle remonta en flèche à la verticale le long de la paroi.

Trente mètres ! Les doigts dans le nez, Olia ! Tu ne vas pas échouer maintenant !

Se diriger par simple propulsion sans l'aide des câbles n'était pas une manœuvre aisée, surtout lorsqu'on était chargé d'un homme inconscient plus lourd que soi. Olia devait lutter pour conserver son équilibre. Imagine que tu fais la course avec Briss ! Tu ne peux pas perdre !

La tête rousse de Fern pendait dans le vide et son bras droit lui obstruait partiellement la vue. Elle le sentit glisser lentement le long de son épaule et planta ses ongles dans sa veste en cuir pour tenter de le retenir. Une crampe atroce lui vrilla le poignet, et elle lâcha un cri. Les muscles de son bras se relâchèrent contre sa volonté et le corps inerte de Fern bascula un peu plus en arrière, menaçant de l'entraîner dans sa chute.

Olia haleta. Quand est-ce que ce maudit Mur s'achève ?! Elle était sur le point de laisser Fern glisser dans le vide. Il était probablement mort à présent, de toute façon. Peut-être même l'était-il déjà au moment où elle l'avait attrapé. Personne ne pouvait survivre à une telle blessure plus de quelques minutes.

La paroi laissa brusquement la place à une immensité d'un bleu orangé. Dans un râle de souffrance mêlé de soulagement, les muscles d'Olia se relâchèrent complètement et le poids de Fern la quitta. Elle se sentit flotter un instant, avant de heurter douloureusement une surface dure et rêche – une pierre familière et rassurante qu'elle connaissait par cœur pour la parcourir depuis des années. Dans son souffle saccadé, Olia laissa échapper un soupir.

Des mains l'agrippèrent et sa joue quitta le contact froid et apaisant du Mur, tandis qu'une lumière rougeâtre filtrait à travers ses paupières closes. Ses oreilles bourdonnaient de façon désagréable, comme ça arrivait parfois quand elle ne s'éloignait pas assez du canon qui tirait. Elle ouvrit les yeux et croisa le regard anxieux de Jochen penché au-dessus d'elle. Elle lui offrit un sourire stupide, et ses traits crispés d'inquiétude se tordirent furieusement.

Il lui hurla des choses qu'elle n'entendit pas. Olia se désintéressa bien vite du spectacle comique de ses lèvres s'agitant en silence. Tournant la tête, elle reconnut la silhouette de Yara et d'autres soldats agenouillés non loin auprès de ce qu'elle devinait être le corps de Fern. Elle eut à peine le temps d'apercevoir ses cheveux roux flamboyants dans la lumière du soleil et le profil grave de Yara, avant qu'une montagne en uniforme ne lui bouche la vue. Olia saisit la main que Briss lui tendait et se remit tant bien que mal debout. Ses oreilles se débouchèrent et le flot de paroles de Jochen l'ensevelit comme une coulée de boue.

— -plètement cinglée ! fulminait-il, visiblement hors de lui. Tu mériterais que je te renvoie en bas d'un coup de pied au cul pour te faire bouffer ! Tu peux me dire ce qui t'as pris, bon sang ?!

Pour que Jochen emploie le mot « cul » et ose la traiter de cinglée, il devait être réellement en colère, songea Olia en baissant les yeux. Son pantalon blanc n'était plus qu'une gigantesque tache écarlate, et elle grimaça en sentant ses orteils baigner dans quelque chose de poisseux – le sang de Fern avait coulé à l'intérieur de ses bottes. Un brusque haut-le-cœur la saisit et elle tourna la tête juste à temps pour vomir le demi-biscuit qu'elle avait ingurgité avant le discours du Commandant Pixis.

— -té Dao et a failli déclencher une bagarre, continuait Jochen, trop furieux pour y prêter vraiment attention, tandis que Briss s'éloignait sans masquer sa répugnance.

Olia s'essuya la bouche de sa manche et déglutit pour chasser le goût de bile qui lui brûlait la gorge.

— Tu ferais vraiment ça ? croassa-t-elle faiblement au milieu de sa litanie.

Jochen cligna des yeux, visiblement surpris d'être interrompu.

— De quoi ?

— Me renvoyer en bas d'un coup de pied au cul.

Jochen la contempla un instant. Elle était couverte de sang, son visage et sa chemise étaient noircis de suie, ses cheveux collaient à ses tempes, la fatigue, le doute et la peur marquaient les coins de ses yeux et un tic nerveux secouait l'une de ses paupières. La colère de Jochen s'évapora et ses traits retrouvèrent leur douceur habituelle, toujours teintée de préoccupation lorsqu'il s'agissait d'Olia.

— Vali l'aurait fait sans hésiter, soupira-t-il en la prenant dans ses bras pour la serrer contre lui. J'aurais aimé en être capable aussi.

Olia ignora la douleur qui irradiait depuis son poignet et huma l'odeur familière du tissu contre sa joue. Elle sentit toute la crispation accumulée dans ses muscles s'en aller lentement pour ne laisser qu'un incommensurable épuisement. Elle aurait pu s'endormir là tout de suite et ne se réveiller que dans un millier d'années, quand ce cauchemar serait terminé.

— Il est mort, n'est-ce pas ?

Jochen jeta un coup d'œil vers là où gisait Fern. Il était déjà recouvert d'un drap qui s'imbibait lentement de sang. Il reconnut la silhouette menue de Wendy, agenouillée près de lui. Yara se tenait debout à côté d'elle, guettant l'arrivée de l'équipe médicale chargée de ramener le corps sur la terre ferme.

— Oui.

Le cœur d'Olia se serra. Tout ça pour rien. Elle avait encore échoué. Face à la colère de Jochen, elle se sentait le devoir de se justifier mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Que restait-il à dire, de toute façon ?

— J'ai essayé de l'ignorer mais je n'ai pas pu, murmura-t-elle dans les plis de sa veste en cuir.

— Tu as pris la décision qui te paraissait être la meilleure à ce moment-là.

— Je ne voulais pas, corrigea-t-elle en se détachant de lui, les yeux baissés de honte par cet aveu.

Jochen fronça les sourcils.

— Olia, tu as tenté de lui sauver la vie, dit-il en articulant chaque mot. Ce n'est pas une mauvaise chose. Tout comme il aurait été tout à fait compréhensible que tu l'abandonnes à son sort.

— Je sais.

Il l'observa triturer la peau autour de ses ongles, le regard dans le vague. Elle n'était pas dans un état de choc similaire à celui qui avait suivi la mort de Seppe il y a cinq ans, mais comme ce jour-là, elle semblait absente. Une part d'elle est toujours suspendue en bas du Mur. Là, debout à côté d'elle, il la devinait revivre chaque geste, chaque instant, cherchant les failles qui expliquaient son échec.

Tu ne peux pas toujours gagner, Olia. Il le lui avait déjà dit. Elle avait rétorqué qu'elle ne pouvait pas non plus toujours perdre.

— Je n'aurais pas dû te crier dessus comme ça, admit-il après un silence. Je suis désolé.

— Non, dit-elle en secouant la tête, un maigre sourire aux lèvres. C'était la meilleure chose que tu puisses faire, j'en avais besoin. Même si tes sermons sont toujours aussi barbants.

Jochen n'eut pas le temps de répliquer qu'un soldat à sa droite poussa un cri, suivi d'autres exclamations étouffées. Le temps ne s'était pas arrêté après la mort de Fern, les Titans étaient toujours aussi nombreux et menaçants, mais l'atmosphère avait brutalement changé. Les canons s'étaient tus et un lourd silence s'était installé, uniquement rompu par le rythme lent et régulier d'un bruit sourd et puissant. Olia suivit les regards écarquillés et ouvrit la bouche de stupeur, tandis que Jochen laissait retomber ses bras mollement le long de son corps d'un air interdit.

A l'autre bout du district, la silhouette d'un Titan progressait vers les ruines de la porte sud. Olia déglutit en reconnaissant la forme titanesque du gamin de tout à l'heure. Son corps puissant était plié sous le poids d'un énorme rocher posé sur ses épaules. Chacun de ses pas faisait trembler la ville et le Mur qui l'entourait. Il le fait ! réalisa-t-elle soudainement. Il va boucher le trou dans le Mur !

Il y eut un instant de flottement au sommet du Mur Rose, puis une clameur d'espoir monta, rapidement couverte par le rugissement de Gail Grabowski. Ce n'était pas encore fini. Pendant qu'ils contemplaient, fascinés, le Titan accomplir la mission qui lui avait été confiée, ses congénères continuaient de déserter le Mur les uns après les autres. Olia pouvait les comprendre. Cet Eren Jaeger était définitivement beaucoup plus intéressant que tous les soldats de la Garnison de Trost réunis.

Il est donc intelligent, songea-t-elle alors qu'elle plongeait dans la ville pour la deuxième fois d'affilée aux côtés de son équipe. Cette pensée n'était pas sans écho. Le Colossal et le Cuirassé doivent être d'une nature similaire à la sienne – à moitié humaine. Leurs intentions, cependant, étaient plus proches de celles des Titans que des hommes. Olia frissonna en jetant furtivement des coups d'œil autour d'elle. Pourquoi ne réapparaissent-ils pas maintenant, alors qu'on est sur le point de reprendre la ville ?

Et surtout – pourquoi des humains voudraient-ils tuer d'autres humains ?!

Olia n'avait pas vraiment le temps de réfléchir à des réponses. De près, le spectacle était encore plus impressionnant, et il était difficile de détacher son regard du Titan avançant au ralenti vers la brèche. Vue d'ici, la distance à couvrir paraissait immense, et les Titans continuaient d'affluer de partout, y compris de l'extérieur. Cinq d'entre eux venaient d'apparaître dans l'ouverture déchiquetée. Olia jeta des regards alarmés autour d'elle. Il y avait beaucoup trop de créatures, et pas assez de soldats.

— On les laisse à Ian et Mitabi ! ordonna-t-elle. On s'occupe de ceux qui arrivent de l'intérieur ! N'en laissez passer aucun !

Leur vie ne leur appartenait plus, désormais. C'était bien évidemment le cas depuis le jour où ils s'étaient engagés dans l'armée, mais à cet instant ils prenaient pleinement conscience de leur serment. Leur existence n'avait d'autre but que celui de servir l'humanité. Et s'ils devaient mourir pour ça aujourd'hui, ils le feraient.

— Il n'est pas nécessaire de les tuer ! hurla-t-elle en voyant Briss échapper de justesse à une main géante alors qu'il tentait d'atteindre la nuque d'un Titan de sept mètres. Juste les distraire le temps qu'il atteigne la brèche ! Hé, toi, reviens ici !

Le neuf mètres dont elle s'efforçait d'attirer l'attention passa à côté d'elle en l'ignorant superbement, le regard rivé sur le Titan-Humain – ou Garçon-Titan, elle ne savait plus très bien comment l'appeler. Ce dernier tenait encore miraculeusement debout malgré le poids du rocher qui menaçait de l'écraser. Il y est presque ! réalisa Olia avec un mélange d'angoisse et d'excitation. Ils devaient juste tenir encore un peu…

Elle ficha ses grappins dans le dos du neuf mètres et se propulsa pour lui trancher la nuque. Son corps immense n'avait pas encore touché le sol qu'elle sauta sur un autre de six mètres qui venait de les doubler. Puis un troisième, plus petit, qui s'était habilement glissé entre les grands gabarits et avait presqu'atteint la zone dégagée devant la brèche.

Un bruit assourdissant fit brusquement trembler le sol, résonnant le long du Mur. Une ombre géante recouvrit le champ de bataille et le vent puissant qui balayait la zone disparut comme par enchantement. Olia leva la tête en essuyant son visage trempé de sueur et de sang fumant.

Le trou béant qui déchirait le Mur encore une seconde auparavant n'existait plus.

Olia sentit un poids énorme quitter ses épaules. Il l'a fait. Par Maria, il l'a vraiment fait !

Non loin d'elle, quelqu'un tira un fumigène jaune. Le bruit eut le réflexe de la ramener à la réalité. Trost n'était pour l'heure pas encore redevenu un territoire pleinement acquis à l'humanité. Le coin grouillait toujours de Titans, comme en témoignaient les deux spécimens qui s'approchaient du rocher. Olia lança un bref coup d'œil en arrière pour s'assurer que ses coéquipiers la suivaient et projeta ses grappins sur la paroi. Maintenant que la mission était accomplie, ils pouvaient regagner le haut du Mur – et pour de bon cette fois.

Jetant un dernier regard vers le bas, elle plissa les yeux en avisant le rocher. Agenouillée devant lui se tenait la gigantesque forme inerte et fumante du Titan-Humain. Merde ! réalisa-t-elle brusquement. Le gosse !

— Je vous retrouve au sommet ! lança-t-elle au reste de son équipe, tandis qu'elle amorçait déjà un mouvement de demi-tour.

Elle fit semblant de ne pas entendre leurs protestations et replongea dans le marécage de sang et de ruines déployé sous ses pieds. Pourquoi suis-je si égoïste ? songea-t-elle en imaginant leurs expressions – à ce stade, Jochen n'aurait même plus l'énergie d'être furieux. Pourquoi est-ce que j'agis comme si je voulais sauver tout le monde ? La réponse à cette question, elle la connaissait. Cela ne le ramènera pas, Olia. Rien ne le ramènera jamais.

Son épaules endolorie et ses muscles courbaturés la firent grincer des dents. Elle avait eu tellement mal au cœur et au corps aujourd'hui, comment pouvait-elle encore ressentir de la douleur supplémentaire ? Mais les lanières de cuir de son équipement tridimensionnel rentrant dans sa chair étaient bien réelles, contrairement à Seppe, Vali et Fern, et elle secoua la tête pour analyser rapidement la situation.

Les corps des deux Titans qu'elle avait aperçus un instant plutôt fumaient déjà – quelqu'un l'avait devancée. Olia repéra la chevelure claire de Rico, juchée au sommet de la carcasse en décomposition du Titan-Humain, et trois silhouettes adolescentes immobiles au sol dont une avec un casque de cheveux blonds reconnaissable entre mille. Elle fronça les sourcils. Que faisaient-ils encore à terre ?

Du coin de l'œil, elle vit un Titan s'approcher d'eux par la gauche. Cinq mètres, démarche lente. Pas vraiment un danger s'ils décampaient maintenant. Olia leur laissa une seconde et jura intérieurement en les voyant n'amorcer aucun mouvement. Maudissant les trois recrues ainsi qu'elle-même, elle projeta ses grappins vers la créature. Pourquoi est-ce que je fais ça ? Bon sang, pourquoi ?!

— DEGAGEZ ! hurla-t-elle.

Elle jura à nouveau alors que sa lame pénétrait profondément dans la chair épaisse. Jochen allait vraiment la tuer.