An 845.
.
C'était le milieu de la nuit, et pourtant jamais le Quartier Général de la Garnison de Trost n'avait connu une telle agitation au sein de son bâtiment.
La rumeur de la chute du Mur Maria s'était propagée hors de ses locaux comme une traînée de poudre. Des soldats couraient un peu partout avec empressement, des ordres résonnaient sans discontinuer dans les couloirs, et dehors l'on s'activait à préparer tous les chevaux disponibles. L'état d'alerte avait été donné.
Assise sur un banc, les yeux hagards, Olia fixait sans vraiment le voir le mur à la peinture blanche écaillée devant elle. Personne ne lui prêtait attention, et elle-même ne semblait aucunement se rendre compte de l'atmosphère d'urgence extrême qui animait la caserne et réveillait progressivement la ville entière. Elle était là sans l'être vraiment. Si son corps se trouvait bien sur ce banc, son esprit était toujours à Shiganshina, bloqué dans une boucle temporelle qui lui faisait revivre le même cauchemar en continu.
Dans le couloir, une porte claqua et des bottes résonnèrent faiblement sur le plancher dans un ton crescendo. Hannes s'approcha du banc et contempla Olia un instant. Elle était figée exactement dans la même position qu'il l'avait laissée une heure plus tôt et ses yeux bleus erraient dans le vide, fixant une chose qu'eux seuls semblaient être capable de voir.
Il s'accroupit devant elle et posa une main sur son bras. Elle n'eut aucune réaction.
— Olia, dit-il en cherchant son regard.
Il la secoua légèrement. Toujours rien. S'il ne voyait pas ses yeux cligner et sa poitrine se soulever à un rythme régulier, il aurait pu croire qu'elle était morte. C'est tout comme, grinça-t-il. Il avait déjà vu cette inertie et ce regard vitreux chez certains rescapés du Bataillon d'Exploration revenant de mission. Ils étaient vivants, mais quelque chose était mort à l'intérieur.
Il l'appela encore, allant jusqu'à la secouer légèrement, mais s'arrêta en voyant son expression vide se transformer en pure terreur. Il la lâcha, craignant qu'elle ne se mette à hurler, et ses traits se figèrent à nouveau. Hannes souffla et passa une main fatiguée sur son visage. Il avait cru lui sauver la vie, mais n'en était plus aussi certain à présent.
Après que le Titan en armure ait fracassé leur dernier rempart, la foule avait commencé à courir dans tous les sens. Le dernier bateau venait de quitter le port, et leur seul salut possible consistait à atteindre le Mur Rose situé à cent kilomètres de là – une utopie pour ces gens qui n'avaient pour la plupart que leurs jambes comme moyen de locomotion. Hannes pouvait d'ores et déjà affirmer qu'aucun d'entre eux n'en réchapperait. Il ne pouvait plus faire grand-chose d'autre que prendre son cheval et foncer vers Trost en prévenant tous ceux qu'il croiserait sur son passage.
C'est là qu'il l'avait trouvée, errante au milieu de ce chaos. Il avait failli l'écraser avec sa monture et avait tiré sur les rênes de justesse en poussant un juron, avant de la haranguer furieusement. Olia s'était contentée de lever vers lui un visage hagard. Elle n'avait pas semblé le reconnaître. Des éclaboussures d'un rouge sombre maculaient son uniforme et une ombre d'effroi obscurcissait ses traits.
Hannes s'était tu. L'espace d'un bref instant, l'image implorante de Carla Jaeger s'était superposée à la sienne et, sans réfléchir davantage, il l'avait agrippée par le col de sa veste pour l'asseoir devant lui avant de filer plein nord.
Pourquoi l'avait-il emmenée ? Il s'était posé la question de nombreuses fois au cours des heures passées à galoper en direction de Trost. Il n'avait pas vraiment trouvé de réponse, mais il se doutait que cela avait un rapport avec Carla. Il n'avait pas pu la sauver – l'avait abandonnée, corrigea-t-il en sentant ses épaules se voûter sous le poids de ce mot – et, non, le sauvetage des deux gamins n'allégeait en rien son sentiment de culpabilité. Alors, quand il avait reconnu Olia, debout devant lui et moins vivante qu'un fantôme, il n'avait juste pas pu la laisser.
Il avait tenté de lui soutirer quelques mots durant le trajet, mais avait rapidement abandonné en comprenant qu'elle ne l'entendait pas. Il faisait partie de ce monde réel et tangible qu'elle avait quitté des heures plus tôt et auquel elle n'appartenait plus. Son regard était alors tombé sur le morceau de tissu ensanglanté qu'elle tenait autour de ses doigts crispés.
Hannes avait mis un moment avant de reconnaître le foulard que son compagnon portait constamment autour cou. Seppe Schwann, l'un de ses subordonnés. Un bon p'tit gars. Pas du genre à picoler pendant le service, non – trop occupé à conter fleurette à sa chère et tendre en haut du Mur. Qui, à la Garnison, ne l'avait pas charrié sur ce bout de torchon ? « Dépêche-toi de l'épouser avant qu'un Titan ne le fasse », avait-on coutume de lui lancer en raillant, et il détournait les yeux, gêné.
Aujourd'hui, ce bout de fripe était aussi seul et méconnaissable que la fille qui le serrait dans sa main.
Une jeune femme passa en courant à côté de lui, et il reconnut la soldate de la garde personnelle du Commandant Pixis. Elle freina net en les apercevant.
— Olia ?! s'étrangla-t-elle.
Elle s'agenouilla à côté de lui et Hannes la vit faire les mêmes gestes inutiles qu'il avait effectués plus tôt. A l'étage en-dessous, le martèlement des bottes continuait de résonner avec force dans tout le bâtiment.
— Tu la connais ? demanda-t-il, trop fatigué pour s'étonner réellement de ce fait.
— C'est ma meilleure amie ! Bon sang, Olia, mais qu'est-ce que tu fais là ?! poursuivit-elle avec un mélange de surprise et de précipitation, sans cesser de jeter des coups d'œil anxieux en direction du couloir. Je n'ai vraiment pas le temps… Olia, c'est Anka ! Tu m'entends ? Comment es-tu arrivée ici ? Et où est Seppe ?
A ce nom, Olia tressaillit légèrement et ses doigts se crispèrent un peu plus autour du tissu carmin auquel elle semblait s'accrocher. Ce détail attira le regard d'Anka, et son visage passa lentement de la stupéfaction à l'horreur. Elle écarquilla les yeux et plaqua une main sur sa bouche comme pour étouffer un cri silencieux.
— Elle était là quand le Mur est tombé et je l'ai prise avec moi, expliqua Hannes. Elle est comme ça depuis que je l'ai trouvée. Je n'ai pas vu son compagnon, mais…
Il laissa la fin de sa phrase en suspens devant l'évidence muette que criait le chiffon couvert de sang.
— Je crois qu'elle est en état de choc, conclut-il.
Alors qu'il parlait, Anka sembla se reprendre et posa sur Olia un regard chargé de tristesse. Une voix venant du fond du couloir la héla brusquement, la faisant sursauter, et elle bondit sur ses pieds.
— Je n'ai vraiment pas le temps de rester, dit-elle avec un ton d'excuse en amorçant un mouvement de fuite. C'est déjà un soulagement de la savoir en vie, même si…
Elle marqua une pause, avant de secouer la tête et de relever des yeux légèrement brillants vers lui.
— Merci, murmura-t-elle avec gratitude.
Et elle disparut dans l'obscurité avant même qu'il n'ait pu répondre quoi que ce soit.
Il resta là un moment à contempler le vide qu'elle avait laissé, avant de soupirer. C'était bien beau de le remercier, mais lui aussi avait à faire. Son regard revint machinalement se poser sur Olia. Il ne pouvait pas passer le reste de la nuit à la surveiller.
Hannes se passa une main ennuyée à l'arrière du crâne. Qu'allait-il faire d'elle ? Il n'avait pas vraiment le temps de la conduire à l'infirmerie – il n'avait d'ailleurs aucune fichtre idée d'où elle se trouvait et avait encore moins le temps de chercher. Il ne se voyait pas non plus interpeller un soldat anonyme pour lui demander de s'en occuper.
Il réfléchit un instant, avant de finalement prendre une décision. Il s'agenouilla à nouveau devant elle en cherchant son regard et posa une main sur son épaule.
— Olia, articula-t-il comme s'il parlait à un enfant. Je dois partir. Tu restes là, d'accord ? Je reviens dès que possible. En attendant, tu ne bouges pas.
Dans son état, il n'était pas sûr qu'elle l'entendait – probablement pas, mais qui savait quel chemin tortueux les mots pouvaient parfois emprunter ? Hannes se redressa et poussa un soupir en la contemplant d'un air préoccupé. Puis, il secoua la tête et marcha jusqu'à l'escalier. Au moment de poser le pied sur la première marche, il leva une dernière fois les yeux vers elle.
Elle n'avait toujours pas bougé.
S'efforçant de la chasser de ses pensées, il s'évanouit dans la nuit.
Olia n'était pas certaine d'être encore vivante et priait pour ne pas l'être. Elle avait perdu toute notion de temps et d'espace, et la seule chose à laquelle elle pouvait se raccrocher était une image qui l'entraînait plus profondément encore dans ce néant infini.
Seppe était mort.
La vision de sa tête volant dans le ciel rougeoyant de Shiganshina passait et repassait en boucle devant ses yeux. Le Titan l'avait séparée du reste de son corps sans aucun effort. Elle avait tournoyé dans les airs dans une courbe irréelle, avant de rebondir sur le sol inégal de la rue dans un bruit sourd qui résonnait encore à ses oreilles.
Seppe était mort. Seppe était mort. Seppe était m-
Une sensation inattendue de chaleur l'enveloppa, et Olia frissonna en réalisant que son corps était glacé. Une voix sortie de nulle part lui parvint et elle releva la tête en clignant des yeux, désorientée. Elle avait l'impression d'émerger d'un long sommeil. Un cauchemar ? Son regard rencontra deux iris d'un vert clair qui la fixaient avec inquiétude.
Les yeux reculèrent, et elle put voir le reste du visage qui était penché au-dessus d'elle.
C'était un jeune garçon d'à peu près son âge, peut-être un rien plus jeune à en juger par ses traits encore adolescents. Ses cheveux courts formaient des épis au sommet de son crâne, tandis que la partie dans sa nuque et sous ses oreilles était rasée de près dans une classique coupe militaire masculine.
En la voyant lever la tête vers lui, son visage soucieux se détendit pour afficher une expression soulagée.
— Ah, enfin, tu reviens à toi, soupira-t-il. Tu m'as fait peur. Ça fait au moins dix minutes que je t'appelle. En plus, tu es gelée. Ça va ?
Il pencha son visage à nouveau inquiet sur le sien. Olia resserra la pelisse vert foncé qui entourait ses épaules et jeta des regards perdus autour d'elle. Elle n'avait pas écouté un traître mot de son monologue.
— Où suis-je ? croassa-t-elle. Qui es-tu ? Et où est…
Une ride de perplexité creusa le front de Jochen. Elle était seule quand il l'avait aperçue, parfaitement immobile, assise sur ce banc. Il avait failli ne pas s'arrêter, mais sa posture immobile dans cette atmosphère de chaos ainsi que la chose écarlate qu'elle tenait entre ses mains l'avaient intrigué. Il s'était rapidement détourné du morceau d'étoffe en réalisant qu'il était recouvert de sang à peine séché, et avait focalisé son attention sur la fille en question.
Son visage lui était totalement inconnu, tout comme son nom brodé sur sa veste en cuir. Elle semblait pourtant avoir son âge et appartenir à la Garnison, comme lui. Son état, par contre… Jochen n'avait pas de mots pour décrire cette torpeur glaçante. Il l'avait appelée, l'avait secouée, avait tressailli en sentant sa peau froide et l'avait enveloppée dans le tissu épais de sa cape militaire. Finalement, après un temps infini durant lequel il s'était efforcé de ne pas céder à la panique, elle était revenue à elle.
Il la vit soudainement se figer et ramena son visage à hauteur du sien. Ses yeux bleus étaient écarquillés et elle respirait anormalement vite. Jochen jeta des regards impuissants autour de lui – si seulement la personne qu'elle cherchait pouvait se manifester maintenant – mais le couloir restait désespérément vide.
Sa respiration était désormais profonde et précipitée, comme si elle manquait d'oxygène, et Jochen agrippa convulsivement ses mains en sentant la panique refluer.
— Calme-toi, tout va bien ! s'empressa-t-il de dire en serrant ses doigts dans les siens. Tout va bien.
C'était un mensonge, bien sûr, mais que pouvait-il lui dire d'autre ?
— Respire, lui ordonna-t-il en prenant une grande goulée d'air pour lui montrer comment faire. Voilà. Encore. Tout va bien.
Il répéta ces trois mots jusqu'à entendre son souffle s'apaiser enfin. Le pire est passé, songea-t-il avec soulagement alors que sa respiration s'était désormais calquée sur la sienne, lente et paisible. Soudain, il sentit son corps se mettre à trembler et, sans prévenir, un torrent de larmes dévala ses joues. Jochen la regarda d'un air hésitant.
— Hé, non, ne pleure pas…
Dans une tentative de réconfort hasardeuse, il posa maladroitement une main sur son épaule. La fille en profita pour s'agripper à lui, enfouissant son visage trempé dans les couches de ses vêtements.
Jochen rougit malgré lui. C'était la première fois qu'il se retrouvait dans cette situation. Outre sa mère, les seuls êtres du sexe opposé dont il était suffisamment proche que pour avoir un tel contact physique rapproché étaient Yara et ses trois sœurs. La première aurait probablement préféré se trancher la gorge plutôt que de pleurer dans ses bras, et les autres, plus âgées que lui, se réconfortaient entre elles en le laissant loin de leurs tracas.
Son premier réflexe fut de reculer mais la fille avait une poigne solide, et Jochen se résigna finalement à attendre qu'elle se calme – tant pis pour sa chemise. Il jeta un coup d'œil dans le couloir désert et soupira en tapotant sa main dans son dos.
— Tout va bien, répéta-t-il encore, embarrassé tant par son état que par leur proximité. Ça va aller.
Au bout d'un long moment, ses pleurs se saccadèrent et finirent par s'apaiser. La force qui le maintenait contre elle s'estompa, et il put enfin s'éloigner légèrement. Sans rien dire, il l'observa saisir un coin de sa pelisse pour éponger son visage et ses yeux rougis. Il ne put cependant retenir une grimace en la voyant se moucher dedans. Tant pis pour la cape aussi.
— Ça va mieux ? demanda-t-il, alors qu'elle semblait plus ou moins calmée.
Elle ravala ses derniers sanglots avant de lever sur lui des yeux éteints, et le fixa de longues secondes. Jochen en profita pour l'observer. Sous ses paupières rougies, ses iris étaient d'un bleu grisâtre. Ses cheveux bruns défaits encadraient un visage harmonieux qui aurait pu être qualifié de joli dans d'autres circonstances. Son uniforme, identique au sien, était couvert de poussière et d'éclaboussures de sang séché.
— Où suis-je ? demanda-t-elle pour la deuxième fois en le regardant vraiment, cette fois. Et qui es-tu ?
— Je m'appelle Jochen. Tu es à la Garnison de Trost.
— Trost ? répéta-t-elle en fronçant les sourcils.
Le visage familier d'Hannes s'imposa dans son esprit, et sa voix articula des mots qu'Olia ne se souvenait pas avoir écoutés. Il l'avait conduite jusqu'ici ?
Elle passa une main fatiguée sur son front, avant de la faire glisser sur sa joue pour effacer les dernières traces de larmes.
— T'es pas d'ici, hein ? devina Jochen.
Elle hocha négativement la tête, préférant garder le silence. A son grand soulagement, il n'insista pas et porta son regard vers la fenêtre un peu plus loin. L'agitation extrême qui avait saisi le Quartier Général un peu plus tôt semblait s'être atténuée, mais l'on percevait encore du mouvement inhabituel à l'extérieur. Le contraste avec le calme désertique qui habitait le siège principal de la Garnison était déconcertant.
— Bon, reprit-il en se redressant. Il va bientôt faire jour. Suis-moi, tu ne peux pas rester là.
— Je… On m'a demandé de ne pas bouger…
Il lui lança un sourire pincé qui se voulait rassurant, et lui tendit une main pour l'aider à se lever. Olia la regarda avec hésitation.
— Avec ce qui se passe, il vaut mieux te mettre dans un coin tranquille. Je crois que tu as besoin de dormir un peu. Au fait, c'est quoi ton nom ?
— Olia. Olia Rivkas. Je…
Elle hésita avant de continuer. De toute façon, il finirait sûrement par l'apprendre tôt ou tard. Et puis, cela n'avait plus tellement d'importance, à présent.
— Je suis… non, corrigea-t-elle, j'étais soldate à la Garnison de Shiganshina.
Le sourire de Jochen se fana, et ses yeux verts s'assombrirent.
— Hé bien, Olia, bienvenue à Trost, nouvelle limite sud du territoire de l'humanité.
Un rayon de soleil qui filtrait à travers les rideaux mal fermés de la fenêtre vint lui chatouiller les paupières plusieurs heures plus tard. Olia se retourna paresseusement pour enfouir son visage dans les draps, plissa les coins de sa bouche en humant leur odeur inconnue et chercha à tâtons la chaleur de Seppe à ses côtés.
Elle finit par se redresser et promena son regard autour d'elle. C'était une large pièce remplie de lits identiques alignés contre le mur. Tous étaient vides et leurs draps non défaits semblaient attendre des occupants.
Elle était seule.
Olia était certaine de n'être jamais venue ici, pourtant il émanait de cette pièce quelque chose de désagréablement familier. L'atmosphère était silencieuse et pesante, encombrant chaque recoin comme une fausse impression de sérénité. Olia frissonna en défroissant sa chemise, cherchant sa veste du regard. La présence de Seppe lui manqua brusquement. Où était-il encore parti ?
Un éclat pourpre sur la table de chevet attira son attention. Olia se pencha, attrapa le morceau de tissu pour l'observer d'un œil circonspect – et le lâcha immédiatement quand la réalité la rattrapa de plein fouet.
Seppe ne reviendrait jamais.
Elle hurla face aux souvenirs qui s'engouffraient sous ses paupières, secoua la tête en plongeant dans les couvertures pour tenter de leur échapper et se lacéra le visage de ses ongles pour atténuer la douleur qui exsudait de son corps.
Pourquoi était-elle encore en vie ?
Olia fixait le coin de la table de chevet depuis trente bonnes minutes lorsque la porte s'ouvrit. Elle était épuisée et un début de migraine commençait à pulser contre sa tempe. Elle entendit vaguement des murmures s'échanger et jeta un coup d'œil morne aux intrus.
Les bras croisés devant lui, Hannes la contemplait depuis le pied de son lit. Des cernes profonds soulignaient ses yeux, et ses traits étaient tirés dans une mine à la fois soucieuse et renfrognée. Olia ne se donna pas la peine d'effectuer le salut militaire de rigueur, mais Hannes ne sembla pas le remarquer. Tout comme elle, un manque dans le protocole devait être actuellement le cadet de ses soucis.
— Je ne vais pas te demander comment tu vas, commença-t-il sans préambule, même si je suis soulagé de te voir revenue parmi nous.
Olia lui rendit un regard vide. « Soulagé » n'était pas le terme exact qu'elle aurait employé.
— Je ne serais pas ici sans toi, marmonna-t-elle pour la forme avant de laisser son regard dévier vers la fenêtre.
Hannes baissa les yeux. Il avait nettement perçu l'accusation derrière les remerciements.
— C'est vrai, admit-il, mais je ne suis pas le seul. Je ne sais pas ce que ce garçon a fait, mais sans lui tu ne serais pas là non plus.
Il pointa du pouce l'adolescent qui se tenait droit comme i derrière lui et les observait d'un air gêné. Olia reconnut le garçon qui l'avait amenée ici.
— Tu nous as vraiment fait peur à tous les deux, tu sais ? poursuivit Hannes. Jochen m'a expliqué le mal qu'il-
— Qu'est-ce que tu fais là, Hannes ? le coupa Olia avec une mauvaise humeur soudaine.
Elle était épuisée, et cette discussion était inutile.
— Je voulais voir comment tu allais et-
— Je vais bien ! cracha-t-elle en se redressant furieusement. Seppe est mort, je suis vivante, grâce à toi, merci, alors tout va bien ! Maintenant, laisse-moi tranquille – elle sentait les premières larmes perler aux coins de ses yeux – je ne veux voir personne !
Elle se laissa retomber sur le lit en rabattant violemment la couverture sur sa tête. Hannes amorça un pas en avant, les bras levés en signe d'apaisement.
— Olia-
— VA-T'EN !
Hannes n'insista pas et sortit de la pièce sous les yeux incrédules de Jochen. L'adolescent jeta un dernier coup d'œil inquiet à la forme nichée sous les couvertures, avant de le suivre. Il ferma la porte sans un bruit et leva la tête vers l'homme plus âgé.
— Vous auriez dû rester, lui reprocha-t-il en essayant de garder une voix aussi neutre que possible.
— Ça n'aurait servi à rien, soupira Hannes. Elle est encore trop aveuglée par la tristesse et la colère. Je repasserai plus tard. En attendant, garde un œil sur elle, tu veux ?
— Quoi ? Mais-
— Merci.
Il lui tapota l'épaule d'une main lasse et le laissa là. Pantois, Jochen observa le couloir vide avant de jeter un coup d'œil méfiant à la porte de l'infirmerie, s'attendant presque à ce qu'elle s'ouvre à la volée sur une Olia tout en pleurs et en cris. Il s'approcha et colla prudemment son oreille contre le battant de bois. C'était parfaitement silencieux.
Jochen soupira. Garder un œil sur elle ? D'accord – il n'avait pas trop le choix, venant d'un supérieur – mais comment ? Elle les avait jetés dehors comme des malpropres.
Non, corrigea-t-il alors en même temps qu'il le réalisait. Pas lui, seulement Hannes.
Il n'était pas sûr de tout comprendre, et quelque part ne cherchait pas spécialement à savoir, mais au-delà de la mission qu'Hannes lui avait confiée, il sentait encore sur lui les yeux atrocement vides qu'elle affichait la veille. Et même si le chagrin donnait l'illusion du contraire, cela n'avait pas changé aujourd'hui.
Cette fille est morte à l'intérieur.
Son cœur encore un peu trop tendre et malléable se serra et, malgré lui, Jochen tourna la poignée. Il ne pouvait probablement pas faire grand-chose, mais il devait au moins essayer.
Il avança doucement dans la pièce et s'arrêta en face du seul lit occupé. La fille avait repris sa posture initiale, recroquevillée dans les couvertures, les yeux grands ouverts fixés sur la table de chevet.
— Hannes, je t'ai demandé de me laisser tranquille, grommela-t-elle sans détacher son regard du meuble.
— Il est parti.
Olia tourna la tête vers lui et fronça les sourcils d'un air ennuyé.
— Qu'est-ce que tu veux, toi ? Si c'est Hannes qui t'envoie, tu peux lui dire que j'ai pas besoin d'une nourrice.
Jochen observa les cernes de fatigue sous ses yeux rougis. Les sillons de ses larmes avaient laissé des marques salées sur ses joues. Ses cheveux étaient sales et des éclats de sang séché maculaient toujours son cou et sa chemise. Si les ruines de Shiganshina pouvaient se voir sur un visage, songea-t-il, elles devaient probablement ressembler à ça.
— Ne me regarde pas comme ça, marmonna-t-elle en lui tournant le dos, mal à l'aise – elle venait de se voir à travers ses yeux d'un étrange vert lumineux. Je n'ai pas besoin de ta pitié.
Son regard glissa sur ses mains occupées à jouer avec un bout de tissu rougeâtre, et il reconnut la chose qu'elle tenait la veille.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
Olia mit quelques secondes à comprendre de quoi il parlait, et plusieurs avant de choisir la réponse qui lui convenait le plus.
— La dernière chose qu'il me reste.
De lui, ajouta-t-elle mentalement. Jochen sembla réfléchir un bref instant, avant de se diriger vers une armoire dans le fond de la pièce. Lorsqu'il revint, il lui tendit une petite boîte en fer-blanc qu'Olia reconnut pour en avoir possédé une.
— C'est pour mettre les effets personnels, lui dit-il comme si elle l'ignorait.
Olia la saisit et la contempla, avant de lever sur lui un regard suspicieux.
— Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
Jochen haussa les épaules avec raideur, à son tour mal à l'aise. Il n'avait même pas de vraie réponse à lui donner.
— Je ne sais pas.
— Ose me dire que ce n'est pas Hannes qui te l'a demandé. Je le savais, maugréa-t-elle en le voyant baisser les yeux pour éviter son regard. Quel crétin, celui-là…
— Tu dis ça parce qu'il t'a sauvé la vie ?
Les doigts d'Olia se crispèrent autour de la boîte en métal tandis qu'elle le transperçait de son regard bleu. Jochen déglutit. Peut-être était-il allé trop loin, mais maintenant qu'il l'avait vue telle qu'elle était réellement derrière les larmes et les mots hauts, cette fille ne lui faisait plus vraiment peur.
— Non, répondit-elle après un silence. C'était déjà un crétin bien avant ça. Quand j'étais gamine, il n'arrêtait pas de dire qu'il intégrerait la Police Militaire, ça montre déjà le niveau. Et regarde où il est, maintenant…
Et regarde où je suis, moi, songea-t-elle avec dépit. Elle ne valait pas beaucoup mieux, elle, la fille qui s'était promis de rejoindre le Bataillon d'Exploration. Au fond, Hannes lui ressemblait bien plus qu'elle ne voulait l'admettre.
A côté d'elle, Jochen sourit étrangement.
— On dirait qu'il te reste autre chose qu'un vieux bout de tissu, finalement.
Comme il l'avait dit, Hannes repassa trois jours plus tard. Il fronça les sourcils à la vue du lit vide aux draps immaculés qui lui faisait face, renonça à s'adresser à l'infirmière qui passa à côté de lui en lui jetant un regard antipathique et sortit de la pièce pour réfléchir. Peut-être Jochen l'avait-il installée ailleurs – sa place ne se trouvait pas vraiment dans une infirmerie, après tout – mais Hannes doutait que le garçon prenne cette liberté sans l'en avertir. Et surtout, il connaissait Olia.
Où est-ce que cette tête de mule est encore allée se fourrer ?
Il craignait qu'elle ne soit partie pour faire quelque chose de terriblement stupide, et il sortit rapidement dehors. Les rues de Trost étaient de plus en plus peuplées, et un flux ininterrompu de personnes s'écoulait dans la rue centrale depuis la porte sud. Hannes retint un frisson en détournant les yeux vers le Mur. Les températures étaient plus fraîches qu'à Shiganshina, et- le Mur ! Il se frappa le front et se dirigea d'un pas hâtif vers les monte-charges. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt ?
Il repéra sa silhouette à l'extrême-sud, exactement là où il s'y attendait. Elle était assise en tailleur et contemplait le vaste territoire qu'ils étaient sur le point de perdre. Hannes grimaça en remarquant la faible distance qui la séparait du vide et nota l'absence de l'immonde chiffon dont elle ne semblait pas pouvoir se détacher la dernière fois qu'il l'avait vue. Il n'était pas certain de savoir si c'était une bonne nouvelle.
— Tu aurais pu laisser un mot, grommela-t-il en arrivant à sa hauteur. Ça aurait évité que je me fasse du mouron pour rien.
— Tu étais inquiet ? demanda Olia en lui jetant un bref coup d'œil.
Hannes lui rendit son regard, les sourcils levés.
— Tu acceptes de me parler, maintenant ?
Olia détourna les yeux et rentra la tête dans les épaules. Hannes se frotta le menton, pas dupe.
— Je suppose que ça veut dire non, dit-il simplement sans faire grand cas de ce fait, avant de jeter des regards autour de lui. Jochen n'est pas avec toi ?
Olia leva les yeux au ciel d'un air agacé, toute résolution de refus de parole soudainement envolée.
— Hannes, laisse ce garçon tranquille. C'est un soldat, il a autre chose à faire que de jouer les gouvernantes. Toi aussi, d'ailleurs, rajouta-t-elle, soudainement acerbe. Tu n'as pas une bouteille à vider ou une partie de belote à finir quelque part ?
Pourquoi se souciait-il autant d'elle ? Olia voulait qu'il la déteste, qu'il lui en veuille, qu'il lui dise ce qu'elle voulait entendre – que Seppe était mort par sa faute.
— J'aimerais bien, soupira-t-il en s'asseyant tout en ignorant ses provocations venimeuses. Peut-être que je suis juste venu voir ce que fabriquait une gamine en haut du Mur sans équipement tridimensionnel – et je ne veux pas savoir ce que tu as bien pu raconter aux gardes pour qu'ils acceptent de te laisser monter ainsi.
Olia pinça les lèvres d'un air renfrogné.
— Jochen l'a emmené à l'entretien. Si c'est vraiment la seule raison qui t'amènes, tu peux dormir tranquille. A défaut d'être morte, je ne suis pas suicidaire. Et il y a encore deux ou trois petites choses qui me maintiennent en vie.
— Comme la vue depuis le Mur ? renifla-t-il, visiblement sceptique.
Malgré elle, Olia sourit. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage.
— Hé bien, oui, entre-autre, admit-elle. Je suppose que ça me manquerait beaucoup.
— Et j'imagine que c'est là la raison – en plus de ton soudain attachement pour la vie, bien sûr – pour laquelle tu n'as pas rejoint le Bataillon d'Exploration ? lança-t-il avec ironie.
Olia tiqua avec une longue seconde de retard.
— Pardon ? demanda-t-elle en tournant son visage vers lui, soudainement tendue.
Bien sûr, il devait savoir, songea-t-elle. Ce n'était pas un secret, mais elle se sentait un peu mal à l'aise malgré tout. Qu'est-ce que Seppe avait bien pu lui raconter durant les trois ans qu'il avait passé sous ses ordres ?
— Ben oui, dit-il en haussant les épaules, un peu étonné de sa réaction. Quand j'ai appris qu'Erwin Smith était devenu le treizième Major, j'ai tout de suite pensé que tu serais la première à en profiter pour courir intégrer ses troupes.
— Erwin est devenu Major ?! s'exclama-t-elle en se tournant complètement vers lui, les yeux écarquillés de surprise.
Hannes lui décocha un coup d'œil intrigué. Comment pouvait-elle ne pas être au courant ?
— Oui, Keith Shadis a juste eu le temps de démissionner avant que la nouvelle de la perte du Mur Maria ne leur parvienne. Erwin est à peine Commandant et il doit déjà faire face à la pire catastrophe qu'il puisse nous arriver. Tu parles d'une promotion…
Olia rumina l'information un moment. Elle n'était pas vraiment surprise – elle savait que cela arriverait, Seppe et elle en avaient parlé pas plus tard qu'il y a cinq jours – mais aussi vite ? La chute du Mur, la mort de Seppe et maintenant ça… Elle se massa le haut du front. Les évènements se succédaient à une vitesse qui lui donnait mal à la tête.
— Tu es sérieux ? Il est vraiment devenu Major ?
— Ce n'est pas si étonnant, tu sais, fit observer Hannes en la toisant d'un air soucieux.
— Je sais, soupira Olia en secouant la tête. Cela fait juste beaucoup de choses en peu de temps.
— Et… qu'est-ce que tu vas faire ?
Hannes dissimulait très mal son inquiétude, et Olia l'observa un instant, perplexe. Pourquoi se préoccupait-il autant d'elle ?
— Pourquoi penses-tu que je vais rejoindre le Bataillon d'Exploration ? demanda-t-elle à la place.
— Je croyais que c'était ce que tu avais toujours voulu faire, rétorqua-t-il en fronçant les sourcils.
Il savait, donc. Olia serra le poing. Elle détesta Seppe qui s'était permis de divulguer des informations à son sujet à son supérieur, et elle se détesta ensuite de lui en vouloir. C'était normal, bien sûr. Une pointe brûlante lui lançait dans le cœur, et elle n'était pas certaine s'il s'agissait de colère, de tristesse ou de culpabilité. Probablement un mélange des trois.
— Je ne sais pas, répondit-elle sèchement en détournant la tête pour mettre fin à la conversation. Et je ne pense pas que ça te regarde.
— Détrompe-toi, soupira Hannes en relâchant ses épaules.
Olia lui jeta un coup d'œil méfiant.
— Que veux-tu dire ?
— Tu ne l'as pas encore deviné ? marmonna-t-il en évitant son regard. Ça m'étonne de ta part. Sais-tu seulement à quel point il t'aimait, cet idiot ?
Olia écarquilla les yeux. Oh Seppe, ne me dit pas que tu lui as demandé ça ?! Elle cligna plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes traîtresses qui menaçaient de couler et garda son regard résolument fixé devant elle. A travers sa vision floue, les petites fourmis humaines qui progressaient lentement vers le Mur Rose cinquante mètres plus bas se noyaient dans le paysage verdoyant.
— C'est pour ça que tu m'as sauvée ?
— Pardon ? demanda-t-il en tournant la tête vers elle d'un air estomaqué.
— A Shiganshina, précisa-t-elle en restant parfaitement immobile. Il était aussi derrière ce plan foireux ?
— Bien sûr que non ! s'exclama Hannes, visiblement choqué qu'elle puisse penser une chose pareille. Olia, je n'ai pas prémédité le fait de te prendre avec moi, ajouta-t-il en détachant chaque mot. Ça a été toi, mais ça aurait pu être quelqu'un d'autre. Je n'ai vraiment pas réfléchi.
Olia hocha la tête. Le vert du paysage se mélangea au bleu du ciel, et elle se rendit compte qu'elle pleurait.
— Seppe parlait de toi sans cesse, tu sais ? poursuivit Hannes tandis qu'elle se frottait les joues et épongeait ses cils. Bien sûr, je te connais depuis longtemps, mais j'ai appris des choses étonnantes à ton sujet. Tu as vraiment peur des oiseaux ? – Olia lui a jeta une œillade assassine, et il toussota. – Hum. Il m'a simplement demandé de garder un œil sur toi et de t'empêcher de faire des conneries, pour reprendre ses propres termes. C'était il y a longtemps mais je m'en souviens encore. Et je dois dire qu'il t'avait bien cernée, le gaillard.
A travers ses sanglots silencieux, Olia ne put retenir une exclamation de dédain. « Faire des conneries » ? L'expression était faible. C'était à cause d'une de ses conneries, justement, qu'il était mort. Elle tenta d'articuler son erreur, une parmi tant d'autres, mais d'autres mots sortirent à la place.
— Comme rejoindre le Bataillon d'Exploration ? marmonna-t-elle entre deux hoquets en serrant ses genoux contre elle.
— Par exemple.
Oui, c'était très certainement une mauvaise idée. Ces pauvres soldats devaient déjà affronter des Titans, ils n'avaient probablement pas besoin d'une humaine en plein syndrome post-traumatique qui monologuait avec leurs ennemis comme nouvelle recrue.
— Evidemment, tu es libre de faire ce que tu veux, rajouta Hannes en haussant les épaules. Si tu souhaites rejoindre les rangs d'Erwin Smith, ce n'est pas moi qui vais t'en empêcher. Comment le pourrais-je ? Tu es plus bornée qu'une mule.
— Tu sais ce qu'elle te dit, la mule ?
— Je croyais que la mule ne voulait pas me parler, répliqua-t-il en lui jetant un coup d'œil amusée.
Olia lui renvoya une expression vaguement exaspérée et Hannes se remit debout, pas peu fier d'avoir pour une fois eu le dernier mot.
— Enfin, reprit-il en s'époussetant, pour ma part, j'étais juste venu te dire que la Garnison de Trost recrute et qu'elle serait plus que ravie d'accueillir quelqu'un de la famille, si je peux dire. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit, mais promets-moi d'y penser, d'accord ?
Olia hocha la tête. Sa vision avait retrouvé sa netteté et elle ne se lassait pas de contempler l'exode qui se déroulait à ses pieds. Y avait-il des membres de sa famille ou certains de ses amis parmi toutes ces personnes ? Et toujours aucun Titan en vue, mais ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils n'atteignent le Mur Rose.
— C'est de ma faute s'il est mort, lâcha-t-elle enfin.
Hannes ouvrit la bouche, la referma et son visage se plissa de réprobation.
— Bien sûr, c'est toi qui l'as poussé dans la bouche du Titan, ironisa-t-il. D'ailleurs, j'imagine que c'est aussi à cause de toi qu'on en est là. Avec tous tes radotages à la con, t'as fini par en vexer un qui a été chercher son grand copain le Titan Colossal, et voilà où nous en sommes. Ça va, pas besoin de faire cette tête-là, rajouta-t-il en voyant qu'elle le fixait d'un air incrédule. Evidemment que ce n'est pas de ta faute, mais je suppose que, quoi que je dise, tu ne me croiras pas. Ce qui est arrivé est arrivé. Tu peux rester là et t'en vouloir le reste de ta vie, ou trouver quelque chose à faire pour essayer de te sentir moins coupable. A toi de voir.
Hannes savait de quoi il parlait. Il entendait encore les supplications de Carla pour qu'il emmène les deux gamins. L'idée que, sans lui, ils seraient sûrement morts, l'aidait honteusement à garder la tête hors de l'eau, et Olia ne l'avait probablement pas encore réalisé mais elle faisait aussi partie de sa propre thérapie. Il avait besoin de la voir se remettre debout et se battre pour rester en vie. Peut-être alors n'aurait-t-il pas été entièrement inutile ce jour-là.
— Hé, Hannes, l'interpella-t-elle alors qu'il s'éloignait.
Elle hésita alors qu'il s'arrêtait dans l'attente qu'elle poursuive.
— Ta famille… elle a réussi à rejoindre Trost ?
— Oui, répondit-il après une brève seconde de silence. Ils ont pris le premier bateau.
— Ah… Tant mieux.
Il lui jeta un dernier regard avant de partir sans rien ajouter. Il n'était pas assez stupide pour lui retourner la question.
— Voilà, trois morceaux de pain et un bol de soupe.
La femme en face d'elle les saisit prestement et, comme les personnes avant elle, s'éloigna en lui jetant un dernier coup d'œil suspicieux avant d'être avalée par la foule. Olia le lui rendit par principe et rumina sa mauvaise humeur en raclant le fond de l'énorme marmite en fonte. Elle comprenait bien que devoir tout abandonner derrière soi à cause d'une invasion de monstres mangeurs d'hommes n'était pas particulièrement réjouissant, mais un sourire et un « merci » ne lui semblaient pas excessifs à demander.
— Ils devraient plutôt nous être reconnaissants, maugréa-t-elle en pointant l'extrémité sphérique de la louche dégoulinante de soupe vers les passants. Retiens ça, Jochen, quoi que tu fasses pour les gens, tu n'auras rien de plus de leur part que de l'ingratitude.
Debout à côté d'elle, Jochen soupira doucement. Depuis qu'il l'avait rencontrée, le comportement d'Olia était atrocement lunatique et il ne savait jamais comment l'aborder. Certains jours elle s'emmitouflait dans une carapace d'animosité et mordait quiconque l'approchait, d'autres – les pires – elle restait désespérément silencieuse et mélancolique.
Aujourd'hui, elle s'était transformée en une grand-mère aigrie donneuse de leçons. Jochen choisit soigneusement ses mots.
— Peut-être que si tu arrêtais de les regarder comme ça…
Les yeux bleus d'Olia se réduisirent à deux fentes.
— Comme ça « quoi » ?
Jochen hésita brièvement à répondre, mais abandonna sous son regard insistant.
— Comme s'ils avaient tous l'inscription « Shiganshina » écrite sur le front, lâcha-t-il, concentré sur les miettes de pain qui jonchaient leur table de fortune.
Olia ouvrit la bouche d'un air profondément outré.
— Je ne les regarde pas comme ça ! se défendit-elle en agitant l'ustensile avec véhémence, projetant d'épaisses gouttes verdâtres partout.
Jochen essuya sa joue de l'index et décida de ne pas insister.
— Si tu le dis, marmonna-t-il.
Il l'avait vue, pourtant. La façon dont elle scrutait la foule ne laissait place à aucun doute. Un soir où elle ne pouvait pas dormir, elle lui avait raconté sa vie – Seppe, ses amis, son père et sa jambe cassée, son frère, sa femme, leurs deux enfants, et même leur mule Carotte. Il savait tout d'eux, désormais.
— Trois bateaux ont quitté la ville, répétait Olia avec obstination. C'est impossible qu'aucun d'entre eux n'en ait fait partie.
Jochen préférait garder le silence. Peut-être y avait-il eu de l'espoir dans ce mutisme au début, mais maintenant il n'y avait plus que de la résignation. Il ne pouvait que l'observer dévisager chaque personne qu'elle croisait avec un acharnement qui lui pinçait le cœur. Et comment lui expliquer que ces gens, épuisés, désorientés et couverts de crasse, n'appréciaient que moyennement de se faire examiner avec insistance par une soldate de la Garnison aux yeux cernés et injectés de sang par le manque de sommeil…
— C'est juste que…
Olia s'arrêta, le visage baissé sur la louche qu'elle faisait jouer machinalement entre ses doigts. Jochen patienta le temps qu'elle trouve ses mots.
— Ne pense pas que je ne suis pas réaliste, reprit-elle sombrement. Je sais que mon père est probablement mort, mais il y a… il y a une petite chance pour que les autres…
Elle laissa son regard errer sur la rue bondée. C'était encore pire que ce à quoi elle s'était attendue. Des familles entières qui se pressaient les unes contre les autres avec rien de plus que les vêtements qu'ils portaient sur le dos. Des vieillards qu'on avait extirpés de leur lit contre leur gré et qui semblaient se demander ce qu'ils faisaient là. Des bandes d'enfants livrés à eux-mêmes qui slalomaient entre les jambes des adultes.
Des gens seuls qui guettent une voix familière ou un visage connu auquel se raccrocher.
Et tout ce monde qui s'entassait entre les hauts murs du district et donnait l'impression de vivre dans un espace de plus en plus restreint.
— Je suppose que je n'y peux rien, admit-elle finalement en haussant les épaules.
Jochen pinça les lèvres. Il comprenait bien, mais il doutait qu'Olia soit aussi réaliste qu'elle le prétendait. Trost n'était pas si grand et les réfugiés n'avaient qu'une seule porte d'entrée. Certes, il y avait énormément de monde, et beaucoup ne faisaient que traverser la ville pour continuer leur route à l'intérieur du mur Rose, mais cela faisait dix jours – bien trop longtemps pour ne tomber sur aucune personne de sa connaissance.
— Peut-être que c'est eux qui te trouveront, fit-il remarquer en étouffant la pointe de culpabilité qu'il éprouvait en taisant ses pensées. Un soldat, ça passe moins inaperçu qu'un civil.
Olia sembla considérer cette idée un moment car sa bouche se tordit dans une moue songeuse.
— C'est vrai, dit-elle enfin en lui adressant un sourire. Je porte le même uniforme qu'avant, après tout. Et l'on distribue des vivres tous les jours ou presque, quelqu'un finira bien par me reconnaître !
Jochen observa son enthousiasme grandissant du coin de l'œil, et la sensation mordante entre ses côtes s'accentua légèrement. Il voulait qu'Olia aille de l'avant, pas qu'elle se berce de fausses illusions.
— Cela signifie-t-il que tu as choisi d'intégrer officiellement la Garnison de Trost ?
Le sourire d'Olia se fana légèrement et elle baissa la louche qu'elle avait brandie devant elle. Elle avait passé des heures à y réfléchir sans être capable de se décider. Elle ne voyait tout simplement pas comment il était possible de faire un choix concernant son avenir – comme le disait pompeusement Hannes – alors qu'elle était encore engluée dans le passé. Mais la remarque de Jochen ne l'avait pas laissée indifférente.
— Je ne suis pas encore sûre… Mais je pense que mes chances de retrouver mon frère ou l'un de mes amis sont plus élevées si je reste ici. Rejoindre les troupes d'Erwin maintenant serait stupide de ma part.
Jochen hocha la tête en balayant la table du revers de sa main pour la débarrasser des miettes de pain. Au moins était-elle réaliste là-dessus.
— Je dois admettre que je suis soulagé de te l'entendre dire, avoua-t-il. Je pensais sincèrement que tu le ferais.
— Ça veut dire que tu penses que je suis stupide ? demanda Olia en fronçant les sourcils, en référence à la phrase qu'elle venait tout juste de prononcer.
— Stupide, non, mais têtue, oui. Tu aurais été capable de rejoindre les Eclaireurs juste pour contrarier Hannes.
Olia renifla de dédain. Comment ce garçon, qui la connaissait depuis à peine dix jours, pouvait déjà aussi bien la cerner ?
— Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas beaucoup d'amis, marmonna-t-elle.
Jochen balaya sa remarque d'un haussement d'épaules. Des amis, il en avait toujours plus qu'elle maintenant. A part Hannes et lui, elle ne parlait à personne. Elle était tellement obnubilée à chercher des têtes connues dans la foule qu'elle ne prêtait pas attention aux nouvelles qu'elle croisait dans les locaux du QG. Jochen soupira. Quand donc Olia réaliserait-elle qu'Hannes était peut-être, pour ne pas dire certainement, la dernière personne qu'il lui restait de sa vie d'avant ?
— Je pense juste qu'après tout ce qu'il a fait, il ne mérite pas que tu lui fasses ça.
— Ne t'inquiète pas, dit-elle sombrement. Il semblerait que je sois moins égoïste que je ne le voudrais.
Jochen ouvrit la bouche pour répondre, mais fut coupé par un cri lancé depuis le haut du Mur. Il y eut un instant de flottement durant lequel la foule se figea, et soldats comme civils levèrent la tête à l'unisson. Olia sentit un courant glacé parcourir son corps. Pas un mot n'avait été prononcé, mais elle savait – comme tout le monde autour d'elle. Ils guettaient anxieusement ce moment depuis des jours, après tout.
Certains soldats s'élancèrent jusqu'au sommet du Mur et Olia observa le ballet de leurs câbles d'acier, parfaitement immobile, la respiration bloquée quelque part dans le fond de sa gorge. Elle n'avait plus vu de Titan depuis ce jour-là et n'était pas certaine d'être capable de les regarder à nouveau. Elle n'avait pas peur d'eux – enfin, si, comme tout le monde, mais étrangement pas plus qu'avant. Elle craignait en revanche les images qu'ils faisaient resurgir dans son esprit.
Stupide ! Comment avait-elle pu ne serait-ce que considérer rejoindre le Bataillon d'Exploration ? Elle n'aurait été qu'un fardeau aussi lourd et inutile que les morts qu'ils s'évertuaient à ramener.
Ses pensées s'interrompirent lorsqu'une épaule la bouscula violemment.
— Que-
La main de Jochen saisit son bras juste à temps alors que la foule autour d'eux était prise d'un mouvement de panique. Ils se réfugièrent derrière le charriot qui jouxtait leur table désormais renversée et contemplèrent, pantois, les gens se presser dans la rue centrale. Un doute atroce tordit ses entrailles, et Olia leva la tête. Il n'y avait pas eu d'explosion, mais cela ne voulait peut-être rien dire.
— Qu'est-ce qui leur prend ? murmura Jochen, complètement abasourdi. La porte est fermée pourtant, on ne risque rien…
Pas de fumée. Pas d'odeur de brûlé. Pas de monstrueux visage écorché les surplombant par-dessus le bord du Mur. Olia se détendit légèrement et ferma les yeux, laissant retomber mollement son dos contre la façade. L'espace d'un instant, elle avait cru se trouver dans l'un de ses nombreux cauchemars – sauf qu'elle ne dormait pas. Elle pouvait sentir son cœur tambouriner dans sa poitrine et la fine pellicule de sueur qui recouvrait son corps.
Olia rouvrit les yeux et coula un regard pensif vers le garçon à côté d'elle.
— Jochen, as-tu déjà vu un Titan ?
— A Trost ? Bien sûr que non, répondit-il en fronçant les sourcils.
— Bien sûr. Et as-tu déjà eu peur d'en voir un ?
— Non plus, admit-il après un silence de réflexion en relâchant ses épaules.
— C'est normal, le rassura-t-elle devant son air dépité. J'en ai aperçu pas mal depuis le Mur Maria. Ils sont bien souvent laids et disproportionnés, presque drôles à regarder. On apprend à les craindre à l'école, mais quand tu vis aussi près d'eux depuis que tu es né, cette peur se fond en toi et tu ne la sens plus vraiment. A cinquante mètres de haut et avec un mur épais comme une maison, tu ne réalises pas que tu n'es rien d'autre qu'une souris en cage dans une pièce remplie de chats.
— Donc tu ne les crains pas ?
— Bien sûr que si. Je suis aussi humaine que tous ces gens – elle désigna la foule autour d'eux avant de lui jeter un regard réprobateur. Ne fais pas cette tête-là, tu devrais être plutôt content de n'en avoir jamais vu. Même si ça risque de changer, à partir de maintenant, conclut-elle en se redressant.
La cohue s'était vite calmée grâce à l'intervention d'autres soldats mais un murmure d'agitation persistait encore. Olia alla ramasser la marmite et la louche qui gisaient dans la boue, avant d'aider Jochen à replier la table. Chargés de leurs affaires, ils rentrèrent au QG sans échanger un mot, fendant le flot humain qui encombrait les rues et observant en silence les visages tantôt inquiets, tantôt résignés qu'ils croisaient.
Arrivés dans la cour, Olia s'arrêta, forçant Jochen à faire de même.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je te laisse, j'ai un truc à faire.
— Olia, on est sensé ramener tout ça aux cuisines, lui rappela-t-il en fronçant les sourcils alors qu'elle s'éloignait déjà d'un pas vif.
Elle se retourna sans pour autant s'arrêter et lui adressa un grand sourire. Le pli sur le front de Jochen se creusa davantage et sa bouche se tordit de contrariété.
— Je suis sûre que tu pourras t'en sortir sans moi !
Bien sûr, mais ce n'était pas là la question, soupira-t-il avec agacement.
— Et je peux au moins savoir où tu cours comme ça ? lui cria-t-il, un poing sur la hanche pour signifier son mécontentement.
Olia venait d'atteindre l'entrée du bâtiment principal. Elle ouvrit la porte et se tourna vers lui en mettant sa main en porte-voix autour de sa bouche. De là où il était, Jochen pouvait voir son sourire fendre son visage en deux. Il plissa les yeux de méfiance.
— Je vais m'engager !
