Crédits : histoire inspirée des deux AMV de Flimfan sur Youtube :
« Esla and Jack Frost – Faded » et « Jelsa – You Are The reason »
I - La charade
Il avait perçu ce pouvoir, de même nature que le sien, émerger d'une source inconnue, dans un endroit lointain.
Mon Premier est l'obscurité.
La confusion avait dominé l'esprit du Gardien éternel, et son corps avait éprouvé une secousse, si violente, que son cœur s'était remis à battre… une fois.
Mon Deuxième est l'agonie.
Un unique battement qui l'avait arraché au néant antérieur de ses sensations, entraînant avec lui une impression d'être esseulé, abandonné de tous, suivie d'une atroce brûlure à la poitrine. Il s'était effondré à genoux et avait aspiré une vraie bouffée d'air depuis des siècles. Ses poumons lui avaient hurlé leur calvaire, mais il avait cru renaître.
Après quelques minutes, il s'était relevé péniblement. La souffrance avait disparu et, avec elle, le réveil de son enveloppe charnelle. Mais qui ? Qui avait pu être le chef d'orchestre de cette douloureuse mélodie qui avait parcouru son être entier, tel un rappel à la Vie ? La Lune, génitrice de son actuelle existence, lui avait-elle envoyé un message pour lui signaler la naissance d'un « choisi » ? Une personne qui serait comme lui, et qu'il devrait aider ?
Il avait soudain crié et s'était plié en deux : le mal était là, à nouveau, de manière cuisante, intenable. On m'appelle, je le sens, avait-il compris, en serrant son pull-over bleu au niveau de son cœur. Il devrait se mettre en quête de l'origine de son supplice, sinon, cela continuerait. Jack Frost s'était alors redressé, non sans difficulté, mais déterminé à suivre le chemin dicté par son instinct.
Quelque part, quelqu'un l'attendait et avait besoin de lui.
En écoutant cet appel, il avait couru, sauté, volé. Plus il s'était approché du but, plus la douleur s'était estompée. Finalement, il s'était accroché à la fenêtre d'un château, essoufflé, épuisé, et il l'avait vue : une enfant.
Mon Troisième est la flamme de la glace.
Il avait ressenti une chaleur subite l'inonder en découvrant qu'elle était douée de la maîtrise de la glace. C'est elle, en avait-il conclu. Il avait ri en l'observant créer des boules de neige parfaites pour quelqu'un de plus jeune. Sa sœur, sans doute, s'était-il dit. La Lune l'avait envoyé là pour guider cette recrue toute désignée, avait-il supposé, et il prendrait cette tâche très au sérieux, puisqu'elle pourrait devenir une future « Légende ».
Jack, à cette époque, avait oublié qu'on devait perdre la vie, avant d'être choisi par la « Dame d'en haut » et se transformer en Esprit. Sa génitrice avait ôté à ses rares « Privilégiés » les émotions humaines, et la conscience de celles-ci, pour leur survie psychologique, pour qu'ils fussent à tout jamais des mythes dénués de regret, leur épargnant ainsi les affres de la solitude. Et cela avait fonctionné… jusqu'à l'accroissement des pouvoirs d'une certaine princesse.
oOo
— C'est vous, Jack Frost ?
— Tu peux me voir ? s'étonna-t-il, tandis que la petite fille blonde lui souriait timidement.
— Oui. J'ai souhaité que la Lune me montre comment me servir de ma magie, avoua-t-elle. Elle m'a dit de vous appeler.
La jeune Elsa, un peu méfiante, observa les yeux gris de son interlocuteur. Séance tenante, elle put hypnotiser son regard et naviguer dans son âme. Il était un Esprit appartenant aux récits fabuleux, qu'on se racontait le soir au coin du feu, et était là pour l'aider ; sa bienveillance était palpable.
— Vous êtes d'accord de m'apprendre ? demanda-t-elle, avec enthousiasme, une fois apaisée par cet examen.
Jack fut ravi de voir cette enfant déceler sa présence et le solliciter. Il avait un nouveau rôle à jouer, après celui de Gardien : la guider en éveillant ses dons.
— Quel est ton nom ?
— Elsa.
— C'est très joli. Dans mon pays, ce prénom était symbole d'union.
Il s'accroupit devant elle et lui proposa une sorte de charade pour débuter son apprentissage, ce qu'elle accepta avec joie. Il lui présenta donc le creux de sa main et murmura, tel un secret :
— Mon Premier est la lumière.
Sur ces mots, un cristal de neige scintillant naquit au centre de sa paume, grandit, et tourna sur lui-même. La future reine s'en émerveilla.
— Mon Deuxième est le bien-être.
Jack l'incita à tendre sa main pour lui transmettre cette magnificence surnaturelle. Le flocon se dirigea vers elle et, soudain, quelque chose l'envahit : c'était tendre, rassurant. Elle eut l'impression de ne plus être incomprise et seule.
— Mon Troisième est la caresse de la glace.
La princesse prit confiance en elle en écoutant celui qui devenait son mentor et, après plusieurs minutes d'entraînement, commença à se familiariser avec ses aptitudes innées. Elle manipula le cristal avec attention, et ce dernier dégagea une splendide lueur aux douces vibrations. L'enfant le fit ensuite tourbillonner, voler, et, comprenant que l'essence et la force de son pouvoir étaient le reflet de ses émotions, elle l'envoya en l'air en vue de le transformer en feu d'artifice.
Une réussite. Jack admira son potentiel et fut définitivement persuadé que sa mission serait de former cette future « Légende ».
— C'est magnifique. Est-ce que tu devines maintenant le Quatrième ?
— C'est quoi ? chuchota-t-elle en contemplant les éclats lumineux qu'elle venait de créer.
— Mon Quatrième est la solution à cette énigme. C'est la nature de ta magie : somptueuse, réconfortante. Une providence.
Elle tourna la tête vers lui et son visage se ferma totalement ; elle le toisa. Son expression était à brûle-pourpoint celle d'une femme adulte.
— Quel est ton Quatrième ?
— Je n'en ai pas, répondit-il tendrement.
— Tu mens.
— Non, je ne te mens pas, je n'ai aucune raison de le faire, objecta-t-il, déconcerté.
Il la considéra : elle semblait être possédée. Il ne faisait plus face à une petite humaine, mais à autre chose. Quelqu'un était en elle. Ce qui se confirma, quand elle lui assura :
— La Dame d'en haut n'est pas d'accord avec vous. Elle veut que vous le sachiez.
— Quoi ?
— Ton Quatrième est le sacrifice, Jack Frost. C'est pour cela que je t'ai choisi.
Il recula d'un mètre, sous le choc.
— C'est… vous ? demanda-t-il, stupéfait. Vous êtes ma créatrice ?
— Exact.
— Prouvez-le, exigea-t-il, en fronçant les sourcils.
— Tu es l'incarnation de cette charade : l'obscurité, l'agonie, la flamme de la glace, et l'énigme de ta présente existence est l'abnégation. Tu le revivras une dernière fois. Ferme les yeux et concentre-toi sur ma voix.
Les souvenirs de sa mort resurgirent, et l'affliction avec eux. Il baissa la tête et posa une main au niveau de son cœur. Anéanti, il n'arrivait plus à réfléchir calmement.
— Pourquoi j'ai mal ? Je n'avais rien vécu de tel depuis très longtemps, confia-t-il, en tremblant, les doigts se crispant sur son pull-over. Tout à l'heure, j'ai cru que la douleur était liée à son appel désespéré, mais, là, pourquoi je souffre encore ? On m'avait dit que les Gardiens n'éprouvaient plus ça, quand tout allait bien. Alors pourquoi ? insista-t-il, paniqué. Je vous ai déçu ? C'est pour ça que vous descendez en personne me parler à travers cette innocente ?
— Non, je te remercie pour ton application et te propose d'apporter ta contribution à l'évolution de ses dons. Assiste-la dans la découverte de son Quatrième, et tu seras récompensé.
— Pardon ? s'étonna-t-il. Qu'avez-vous de meilleur à m'offrir ? Il n'y a rien de mieux pour moi que le poste de Gardien ! s'exclama-t-il, agité, affolé par l'idée que cette faveur soit en réalité un terme à leur collaboration : elle serait sa remplaçante, et ladite récompense serait une deuxième mort ; un sommeil éternel.
Il ne pourrait plus jamais s'amuser avec les gens et faire rire les enfants, en commençant une bataille de boules de neige. Il ne pourrait plus jamais jouir de son actuelle ligne de vie pour égayer celle d'autrui. Il ne ressentirait plus rien, il ne serait plus rien ; il rejoindrait le néant. Il tomba à genoux et se blottit sur lui-même, les ongles enfoncés dans son cuir chevelu, avec la volition d'extraire de son crâne ces pensées mortifères.
— Et pourquoi j'ai autant mal, putain ! jura-t-il, en larmes, épuisé par la recrudescence de ses peines, jadis humaines.
Une chaleur pénétra son avant-bras. C'est doux, on dirait une caresse, songea-t-il. Il fut subitement arraché à sa torpeur, comme sorti d'un gouffre, en entendant la voix de sa nouvelle protégée :
— Pourquoi vous avez mal, monsieur ?
Jack rouvrit les yeux et vit Elsa essayer de le soulager grâce à son pouvoir : sans même le toucher, elle projetait sur sa peau un faisceau lumineux ; une onde bienfaitrice.
— Tu as un véritable don, susurra-t-il, en essuyant ses pleurs et en se redressant. Tu seras plus talentueuse que moi et une bénédiction pour les autres, admit-il, résigné.
La princesse n'avait pas réalisé que la Lune avait emprunté son corps pour converser brièvement avec lui. Elle devait être d'une puissance qui serait phénoménale, dans le futur, pour que sa génitrice ait pu investir l'enveloppe charnelle d'une si petite humaine.
— Je serais honoré d'être ton professeur, mademoiselle, promit-il en souriant, tandis qu'elle manifestait sa joie en sautillant.
Jack ne le savait pas encore, mais les paroles de la « Dame d'en haut » étaient prophétiques : Elsa le plongerait dans les abîmes de la solitude, du désespoir absolu, et mènerait son existence de Gardien au trépas.
À suivre…
