La pluie tombait, inondant les pavés, les toits… les devantures de commerce ployant sous le poids de l'eau. Décors étranges. La nuit était noire comme jamais, pas d'étoiles et de lune, juste une étendue ténébreuse qui lâchait son trop-plein comme si cela faisait des mois qu'elle ne l'avait pas fait. Les rues, éclairées de leurs lampes archéoniques, garantissaient suffisamment de luminosité pour se mouvoir et les trombes d'eau venaient sublimer les murs et façades. Une ambiance particulière et singulière, peu commune. Ambiance que d'autres nations auraient pu qualifier d'avant-gardiste tant elle était surprenante et inédite.
Le complexe des Chevaliers Célestes baignait dans cet océan de mystère où chaque regard porté aux bâtiments transportait dans un autre monde. Cela aurait pu être une situation banale, mais elle ne l'était pas et même de très loin. Cette nuit-là était une première tant la tempête faisait rage, mettant toute son énergie à balayer les visages pourtant protéger par des capuches ou des heaumes pour d'autres. En plus, l'air s'était bien rafraîchi. Difficile de croire que l'été arrivait à ses débuts.
La place centrale du complexe ne grouillait pas de son monde routinier. Habitués à vivre à la dure, les membres de l'organisation n'avaient malgré tout pas l'envie de pointer le nez dehors. C'était compréhensible. Il y avait cependant quelques rares braves pour faire face à la nature, adressant ainsi un message non verbal au ciel qui n'avait pas d'autre signification que de dire : on s'en fout.
Concernant l'heure, il n'y avait pas vraiment de certitude, mais il devait être entre minuit et une heure du matin. Le complexe ne s'interrompait plus vraiment ces derniers temps, fonctionnant à plein régime de jour comme de nuit, les équipes se relayant, les commerçants échangeant leur place avec leurs employés, les heures défilant sans s'en rendre compte… Pas un seul moment d'arrêt. Le travail de nuit n'était pas des plus pénible, mais il avait la fâcheuse tendance à être attribué à des hommes et femmes qui s'étaient rendus coupables de fautes plus ou moins graves. Chose rare pourtant existante. Une sorte de punition pour certains, mais une véritable forme de mépris et de rejet pour d'autres.
Matael faisait partie de ces gens-là.
À présent affecté aux unités d'élite et connaissant le ressentiment incompréhensible de ces derniers, Matael s'était assez vite fait une raison quant à son sort, lui qui n'était pas spécialement sociable avec des personnes de ce calibre-là. Il était écarté de son escadron, comme un pestiféré et puisqu'il l'était, on avait jugé bon de l'envoyer s'occuper des besognes les moins enviables. Un bizutage en bonne et due forme disait-on, mais Matael n'était pas bête au point d'y croire…
Il y avait ceci dit des nuits plus supportables que d'autres.
Son travail nocturne du jour consistait sobrement en une livraison de matériel médical à la tour principale du complexe. Plusieurs laboratoires avaient effectivement été aménagés depuis peu. Rien de bien ardu. Mais partant d'un entrepôt au fin fond du domaine, Matael devait se taper tout le chemin sous un déluge torrentiel, aidé dans les zones les plus sombres par sa propre torche tempête. Une simple amélioration qui empêchait les flammes de s'éteindre même sous de très fortes bourrasques ou d'intenses pluies. Pratique, mais pas confortable du tout puisque que Matael devait avoir le tissu de son bras, moins étanche, constamment en dehors de sa cape à capuche. Le tissu était trempé depuis bien longtemps et il sentait son bras s'engourdir de froid. Il dut basculer la torche dans sa main droite et pour pouvoir mettre à l'abri son membre opposé.
Le sac que l'argenté portait dans son dos était rempli d'objets en tout genre qu'il ne connaissait pas. Il n'avait pas cherché à en savoir plus, préférant terminer sa tâche le plus rapidement possible pour aller se coucher. Entre les entraînements, les travaux quotidiens et la tension perpétuelle qu'il subissait, son énergie se vidait beaucoup trop vite.
Il n'avait cependant pas le choix.
Surtout que depuis peu, Matael avait développé une véritable peur de cette tour qui, en s'approchant, se transformait en malaise qui fondait dans son âme comme un poison. Il ne savait pas d'où cela venait, à vrai dire si, il en avait une petite idée, mais rien n'avait plus aucun sens dans son existence alors à quoi bon ?
Du jour au lendemain, Aram, Aurore et Line avaient trahi les Chevaliers Célestes, Kaze et Shanna étaient morts et Hystoria avait purement et simplement disparu dans cette tour… la dernière fois que Matael l'avait aperçu, c'était au beau milieu de la confrontation avec Sanglance. Depuis, plus de nouvelle. Peut-être que c'était à cause de ça que ce mal être persistait à chaque fois que les pieds de l'argenté foulaient le sol de ce haut lieu de décision ? Et puis… le choc avait été terrible. Apprendre coup sur coup toutes ces informations avaient été difficile. L'acceptation avait été dure elle aussi. Pourtant, Matael était partagé, cruellement partagé même. Une partie de son esprit lui hurlait de maudire Aram, Aurore et Line pour avoir fait basculer leurs vies si bien ordonnées en un claquement de doigts, complotant dans le dos de tout le monde sans le moindre regret et finalement causer la mort de deux camarades de valeurs. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, une autre part de son esprit lui dictait de prendre des précautions infinies dans tout ce qu'il devait entreprendre. Il y avait trop d'incohérences, trop de mystère… quelque chose de pas net dans toute cette histoire. Il le sentait.
Ce duel auquel se livrait sa matière grise participait également à sa fatigue. Matael vivait à cheval entre deux bords opposés d'un précipice. Il ne se sentait plus tellement à sa place. Cette enceinte qui avait été son lieu de vie depuis la mort de sa famille et de sa sœur ne renvoyait plus la chaleur qui le réconfortait en temps normal. Ce foyer… ne l'était plus. Seule la froideur était présente, une effroyable froideur. Au final, le changement avait été trop brutal et les dégâts émotionnels beaucoup trop importants pour un laps de temps si court. Pourtant, depuis les quelques semaines qui s'étaient écoulées depuis ce funeste jour où le trio maudit s'était enfui, Matael ne parvenait pas à passer à autre chose.
Il était bloqué ou plutôt, quelque chose l'empêchait de reprendre sa vie de mercenaire comme il l'avait toujours vécu jusqu'à présent. Parfois même, durant la nuit, l'argenté se réveillait en sursaut, et entendait un sifflement aigu qui disparaissait petit à petit, et il se rendormait suite à cela. Cependant, lors de cette courte période, Matael sentait systématiquement une entité tenter de s'emparer de lui à nouveau et, depuis quelques jours, il parvenait à la contrer. Pas longtemps certes, mais il y arrivait et suffisamment pour qu'il ressente cette fracture mentale. C'était l'origine de cette dissociation dans son esprit. Oui ou non, blanc ou noir, un ou zéro… son cerveau menait une bataille acharnée contre lui-même.
Le vent de la tempête redoubla d'intensité.
Matael s'arrêta dans sa réflexion lorsqu'il parvint au niveau de la place principale du complexe balayée par des vagues d'eau. Le mercenaire croisa quelques têtes qu'il reconnut dans la pénombre, mais sans plus. L'argenté se sentait de plus en plus comme un étranger dans cet endroit. Il n'y avait même plus de joie de vivre. Il fit toutefois halte dans une boutique, désireux de s'acheter quelque chose à grignoter pour ainsi occuper son estomac à faire autre chose que de gronder. Les étalages de fruits et de viandes séchées faisaient envie, mais Matael préféra tout de même se contenter d'un casse-dalle dans son budget restreint. Trois morceaux de bœufs séchés, un abricot et un peu d'eau saine, voilà qui devrait satisfaire son ventre jusqu'au matin.
Son passage fut bref, Matael se présenta au comptoir et paya ce qu'il devait au vendeur qui encaissa son dû machinalement. Rangeant les aliments dans ses poches intérieures non humidifiées par la pluie, Matael entendit cependant une conversation entre deux troufions de la garde des remparts.
– Eh, tu as entendu la nouvelle ? Fit le premier soldat.
Le second lui répondit par un hochement de tête négative.
– Le grand chef nous convie pour un beau spectacle à la levée du soleil, dans l'arène souterraine. Ça va être comme la dernière fois, ça va saigner tu peux me croire !
Ça, Matael en avait déjà entendu parler, mais il n'avait pas pu se rendre au premier évènement, car pris par ses tâches de la nuit. Seuls des échos étaient arrivés à ses oreilles et ce qu'il avait entendu ne lui avait sincèrement pas plu. Il avait compris qu'il s'agissait de mise à mort, mais il ignorait les détails et ne cherchait de toute façon pas à les connaître. Ce genre de divertissement, pour peu que cette nomination soit vraiment appropriée, ne lui procurait aucune excitation, quelle qu'elle soit. Voir des prisonniers mourir sous des acclamations, cela lui donnait envie de vomir.
Matael ne demanda pas à rester plus longtemps en cet endroit qui lui conférait beaucoup trop d'énergie négative. C'était une chose incroyable quand même. Depuis la « trahison » de ces « amis » et la mort de deux fidèles camarades, Matael s'était ouvert aux ondes émotionnelles comme jamais il ne l'avait été avant. Ça aussi, ç'avait été soudain. Il percevait de mieux en mieux bien les tensions, les joies, les colères, les sentiments… et il ne savait pas d'où ce don tirait son origine. Enfin bon…
Une fois sorti, il trouva une protection dans un renfoncement qui l'abritait en partie de la pluie et put avaler ce qu'il avait acheté. Inutile de dire que ce fut bref. Tant que la nourriture était dans son estomac, le reste n'avait pas d'importance.
Matael reprit donc sa route après sa courte pause, en pleine nuit, en direction de la tour centrale du complexe qui se dessinait déjà face à lui comme une sorte de menace imposante et indestructible. Le matériel n'allait pas se livrer tout seul et ce n'était pas en traînant des pieds que cela allait résoudre le problème. Le chemin redevint sombre et l'argenté se retrouva à nouveau seul à errer comme un spectre au beau milieu de la nuit, foulant le sol droit vers sa destination.
Il ne croisa personne.
C'est en résistant à une puissante bourrasque que Matael arriva devant les larges portes de la tour. Ce dernier y entra sans demander son reste, ignorant royalement les secrétaires hommes et femmes, derrière leurs comptoirs, qui de toute façon ne lui adressèrent pas un regard. Peu désireux qu'on lui demande ce qu'il fait là, Matael déclara quand même venir pour livrer le contenu du sac accroché dans son dos. Question de principe. On lui répondit que par un hochement de tête impersonnel, chose que le mercenaire pouvait comprendre vu l'heure tardive. Ces employés devaient être épuisés.
L'argenté pénétra donc dans le couloir menant à l'ascenseur et à l'escalier de marbre. Les deux moyens mis à disposition pour monter dans l'édifice. L'étage où il devait se rendre était situé bien en dessous de celui où Shanna et Kaze avaient été retrouvés morts. Que sa destination se trouve quelques marches avant le fameux passage lui allait très bien. Il ne souhaitait pas s'aventurer dans un espace qui avait été éclaboussé de sang.
Devant le choix cornélien qui s'offrait à lui, Matael jugea que l'ascenseur serait un moyen de transport plus confortable. Ni une ni deux, il entra à l'intérieur, appuya sur le bon bouton et la machine put se mettre en branle. Arrivé à l'étage voulu, Matael pressa le pas, sentant à nouveau quelque chose de malsain dans l'air, et se dirigea vers une porte au fond d'un nouveau couloir où il toqua. On lui ouvrit au bout d'une attente certaine et un médecin en tenue blanche apparut. Le mercenaire ressentit soudain une menace extrêmement forte se dégager de ce simple homme âgé. Il n'avait rien d'intimidant pourtant. Matael papillonna des yeux en reculant sous le regard sévère du médecin qui se demandait ce qu'il fabriquait. Fébrile, l'argenté détacha les sangles du sac et le présenta à la personne en blouse blanche. Ce dernier s'empara du colis sans perdre de temps. Après une simple vérification d'usage, Matael fut remercié et ce dernier ne s'attarda pas. Cet endroit lui donnait la chair de poule et ce sentiment de danger imminent l'avait frappé de plein fouet. Il peinait à s'en remettre.
Cette tour le rendait dingue. Il ne pouvait s'empêcher d'appréhender tout ce qui pouvait arriver.
L'allée fut étrangement long. Matael le remarqua finalement quand il eut l'impression de passer à travers une matière invisible. Sa peau avait ressenti le fait d'avoir percuté très faiblement quelque chose, mais il n'y avait rien devant le mercenaire. Juste un couloir éclairé par des torches archéoniques. Celui-là même qu'il avait traversé à peine quelques minutes avant et puis rien n'avait fondamentalement changé donc…
Pas rassuré du tout par cette sensation d'oppression, Matael arriva au bout de ce passage et emprunta à nouveau l'ascenseur. Une fois à l'intérieur, il demanda le rez-de-chaussée et, en attendant que l'engin termine sa descente, il se plaça au centre en respirant à grande bouffée pour chasser son stress.
Cinq secondes s'écoulèrent…
Puis dix…
Puis trente…
Au bout d'une minute, le mercenaire se demanda si le système était bien parti, car il aurait dû arriver depuis bien longtemps. À vrai dire, et il ne s'en rendait compte que maintenant, l'ascenseur n'avait pas émis un seul son ni aucune vibration comme il en avait l'habitude. Cela interpella Matael et pas en bien. Il observa le panneau de contrôle et découvrit avec stupeur qu'il était éteint. Il n'était quand même pas en panne ? Le mercenaire eut un moment de doute légitime où il regarda partout autour de lui dans le réflexe naturel d'un être humain cherchant à se rassurer. L'ascenseur n'avait tout simplement pas bougé.
Il ne vit rien d'autre que les parois de l'engin, métallique, mais tapissé de plaques blancs, éclairées toujours par les mêmes torches. Un bleu normalement apaisant qui ne l'était pas du tout à cet instant.
Il y avait quelque chose d'anormal.
Et il se sentit bien seul tout d'un coup.
Avec peu d'assurance, Matael se retourna vers les portes donnant sur les étages lorsque la plateforme était à niveau pour observer s'il n'y avait pas un moyen d'ouverture manuel et effectivement il y en avait un, derrière une petite ouverture dans la blancheur de la paroi. Juste à côté du panneau de contrôle. Il trouva une petite clé accrochée à côté et déverrouilla l'accès à une poignée qu'il actionna. Un grondement se fit entendre et le mécanisme ainsi que les murs bougèrent, tremblant avec beaucoup de retard. Matael sentit ses organes remonter dans son corps, signe que l'ascenseur descendait enfin, mais à la surprise de Matael, cela dura bien plus longtemps qu'attendu. Soudain, les freins du monte-personne crièrent à l'unisson, transformant le silence en vacarme strident et l'argenté ressentit une sensation d'écrasement bref. L'appareil s'immobilisa à nouveau.
Un freinage d'urgence…
Décidément, rien ne se passait comme prévu. Matael dû contenir un tressaillement, car il avait la certitude qu'il était victime d'un mauvais tour. De qui ? Il n'en avait aucune idée. Le temps pour l'argenté de reprendre son souffle, s'emmitouflant dans sa cape, les portes de l'ascenseur s'ouvrirent d'elles-mêmes dans un bruit caractéristique de portes d'ascenseur s'écartant pour laisser à son ou ses passagers, le soin de continuer leur route.
Mais il n'était ni à l'étage de sa livraison, ni au rez-de-chaussée, ni à aucun autre étage connu.
Face à lui se trouvait un escalier de pierre en spiral semblant descendre dans les tréfonds du complexe. Le décor contrastait totalement avec le prestige et le luxe de la tour. Ici, il n'y avait que de la roche fissurée, des bestioles et une odeur d'humidité presque écœurante. On n'y voyait pas grand-chose d'ailleurs, les torches ne balançant pas du tout la même intensité lumineuse. Matael n'avait jamais entendu parler d'un tel endroit dans le complexe. Il commençait en outre à entendre des sons étranges provenir des ténèbres. Le mercenaire préféra reculer, conscient que descendre serait une très mauvaise idée, sans compter que l'atmosphère contribuait à l'aura sinistre qui flottait dans l'air. Son esprit lui hurlait de ne pas continuer, mais aussi incroyable que cela puisse paraître, Matael n'eut pas d'autre choix que d'avancer. Une force mystérieuse contrôlait ses jambes et le mercenaire angoissa. Mais qu'est-ce qui lui arrivait bon sang !
Il ne pouvait rien faire d'autre ! Ses bras non plus ne répondaient plus, seule sa tête avait le droit de bouger. À contrecœur et la peur au ventre, Matael descendit les escaliers à vive allure et au bout d'une interminable descente, il déboucha sur un endroit très singulier. Il sortit à l'air libre.
À l'air libre sous terre.
Ayant passé une sorte de cloison faisant office de transition entre l'intérieur et l'extérieur. Matael constata avec perplexité qu'il n'était plus du tout dans le complexe. Devant lui, il y avait un chemin métallique totalement noir ressemblant à une passerelle, il y avait un ciel de la même teinte juste au-dessus si ce n'était qu'il était tacheté de lueur orangée, reflet de la pollution lumineuse de ce qu'il allait découvrir après. Un courant d'air froid et cassant gifla le visage de Matael. Ce dernier avança le long de cette « route », droit vers un véritable trou noir, pile-poil en face. Il n'y avait pour le mercenaire qu'une seule phrase pour décrire ce qu'il voyait : un autre monde !
Il pivota sur lui-même… jamais encore il n'avait vu ça ! Tout autour de lui, il y avait des bâtiments à la hauteur démesurée, noire comme la cendre, surmontés de pics qui scintillaient en rouge à intervalle régulier. Des lignes de couleurs orange, bleu, vertes ou violettes par centaines striaient les murs de ces édifices absurdes. De gigantesques images étaient fixées sur des échafaudages. Certaines se mouvaient même. Une cacophonie de son impossible à définir couvrait l'espace sonore. Par tous les dieux… Dans le ciel et dans cette ville titanesque volaient de petits objets à la forme étrange dont certains passèrent non loin de lui, à une vitesse prodigieuse, causant un fracas que ses oreilles supportèrent difficilement. Le mercenaire n'en croyait pas ses yeux ! Où est-ce qu'il était ? Ce n'était pas réel tout de même ?
Matael avança encore le long de ce passage situé à plusieurs centaines de mètres au-dessus de la ville monstrueuse qui se dessinait à perte de vue. De sa position, il ne pouvait même pas voir la surface, cachée par un brouillard qui, à bien y regarder, flottait dans l'air de façon global et pas juste au sol. Une étrange symphonie se mit alors à jouer devant ses tympans. Une sorte de musique sinistre avec quelques notes désaccordées. Matael se retourna en sursaut pour espérer découvrir l'origine du son, mais il n'y avait rien. Des cris de douleurs se firent entendre et l'argenté n'eut pas le temps de faire trois pas supplémentaires que ses yeux se fermèrent un court instant avant de se réouvrir, dévoilant un spectacle macabre. Le sol métallique était à présent parsemé de taches de sang et de multiples cadavres dans des positions grotesques jonchaient le passage. Bizarrement il n'y avait aucune odeur de décomposition.
La chose qui contrôlait ses membres ne lui laissa aucun répit, Matael continua son parcours entre les morts, détournant le regard vers le fameux trou noir devant lui. Contournant des bras et des jambes, il se fraya un chemin sans plus rien comprendre. À un moment, ses jambes s'arrêtèrent et le mercenaire se retrouva immobile, figé alors que de nouvelles formes passèrent au-dessus de lui avant d'effectuer un virage à quatre-vingt-dix degrés sur la gauche. Matael aurait cru voir des sortes d'oiseau énorme, mais il y avait cette double lumière éclatante venant de leurs derrières, sans compter la vague de chaleur qui suivait. Aucun animal n'avait ça ! Perdu aussi bien mentalement que physiquement et déconcerté par ce décor extérieur alors que l'ascenseur n'avait fait que s'enfoncer dans le sol. Un cauchemar qui était beaucoup trop réaliste pour en être un… il ne put que contempler sans envie cette gigantesque mégapole.
Plusieurs minutes s'écoulèrent. Le mercenaire vit une machine à la grandeur démesurée apparaître au loin et disparaître derrière les tours ébène. Un autre courant d'air effleura ses joues, mais il n'était pas chargé de froid et d'âpreté. Une fragrance de vanille passa sous les narines de Matael.
– Vous êtes étrange, qui êtes-vous ?
Matael fut paralysé par cette voix suave de soprano. Elle cassait totalement avec l'atmosphère sans chaleur – au sens figuré du terme – de ce monde irréel. Mais comme rien n'était normal depuis plusieurs minutes, il ne fut pas surpris outre mesure ni eut besoin de faire le moindre effort surhumain pour surmonter la peur qui l'envahissait. Il pivota de lui-même, contre sa volonté et fit face à une femme aux longs cheveux rouge cramoisi ondulés et aux formes plutôt appréciables, bien que non exagérées. Ses hanches se dessinaient de façon voluptueuse et la silhouette de sa poitrine était visible. Elle était habillée d'une tenue d'officier d'un rouge plus clair et constellé de symboles semblants représenter des grades, enfin c'était ce que Matael imaginait. Le pantalon de l'inconnue était noir et taillé sur mesure et il supportait une large ceinture où était accroché une sorte de sabre et un objet en forme de L avec un trou circulaire à son extrémité. Le regard de l'argenté remonta et il distingua qu'en haut de la fermeture de la tenue de cette étrangère, était dessiné une tête de mort centrée entre cinq plumes blanches disposées en étoile sur ce qui semblait être un haut à col noir. Les yeux gris de Matael passèrent alors sur le visage de la femme, y nota une ressemblance avec quelqu'un qu'il connaissait, ce qui le surpris et découvrit finalement deux yeux avec une forme vaguement en amande et aux iris améthyste comme jamais il n'en avait vu… quoique si tout compte fait, parce qu'Hystoria avait le même regard pénétrant, mais à ce point-là ? Les yeux étaient également entourés d'un fin maquillage noir qui faisait d'autant plus ressortir la couleur violette des beaux yeux de sa propriétaire.
Il en fut troublé, dans tous les sens du terme.
– Vos vêtements semblent dater d'une autre époque et votre tête n'est pas courante par ici, fit l'apparition. Vous paraissez perdu, qui êtes-vous ?
Cette réitération avait été prononcée avec plus d'insistance.
– Qui je suis ? S'entendit répondre le mercenaire avec aucune confiance. Eh bien… je m'appelle Matael.
Mais pourquoi avait-il parlé ? Il n'avait pas voulu faire vibrer ses cordes vocales et pourtant il l'avait quand même fait.
– Matael vous dites ? Répondit la cramoisie en faisant la moue. Encore plus intriguant, ce n'est pas un nom commun ici. Je n'ai même pas souvenir d'en avoir croisé sur une quelconque liste de prisonniers ou une liste d'équipage. Dites-moi Matael, où vivez-vous ? On croirait que vous sortez tout droit d'un trou paumé où l'hyper civilisation n'a pas encore assouvi son pouvoir, ce qui, je le crains, n'est pas possible en ce millénaire sombre et décadent.
En disant ces mots, elle l'avait détaillé de bas en haut et de haut en bas.
Matael ne se sentait pas menacé, mais il ne se sentait pas en confiance non plus. Que s'était-il donc passé pour qu'il se retrouve ici, sur une passerelle perchée au-dessus du vide avec une grande femme ressemblant à Hystoria pour compagnie. Et qu'avait-elle dit ? Une hyper civilisation ?
– Je viens d'un petit pays, déclara l'argenté. Lui-même au sein d'une structure et d'un groupe nommée Chevaliers Célestes.
L'inconnue lui fit les yeux ronds avant de pouffer.
– Connait pas ! Fit-elle en se moquant. En voilà un nom bien pompeux et terriblement cliché. Votre organisation comme vous dite se prend-elle pour des sauveurs à la lumière bienveillante ?
Cette interrogation fit tiquer Matael et il fut intrigué de se poser la question fatidique alors que cette idée ne lui était jamais venue à l'esprit : Les Chevaliers Célestes, des sauveurs à la lumière bienveillante ? La seule réponse qui lui vint fut négative et il ne sut pas pourquoi. Toutefois, il ressentit son esprit se dissocier à nouveau en deux parties, même dans ce « rêve ».
– En tout cas, votre organisation n'existe pas ici et il n'en est fait mention nulle part dans les archives, reprit la femme officier. Néanmoins, j'aimerais aussi savoir ce que vous faites sur cette passerelle, habillée de la sorte. Qui plus est, car c'est mauvais de sortir dehors, l'air y est vicié par la pollution.
Ah parce que l'atmosphère n'était pas censée être respirable ?
– Désolé, mais je ne comprends plus rien, déclara Matael avec un peu d'agacement et de fatigue mentale. J'avais une livraison à faire, j'ai emprunté un ascenseur et je me suis trouvé ici alors que j'aurais dû me retrouver sous terre. À la place, me voici dans un endroit parfaitement inconnu… Il se passe des évènements bizarres et je tombe sur vous après avoir débarqué ici et fait face à des cadavres et…
– Quels cadavres ?
Matael se retourna aussitôt et constata qu'il n'y avait plus aucun macchabée. Pardon ? Mais il n'avait quand même pas rêvé.
– Vous semblez profondément délirer Matael, continua la femme avec une autre moue. J'espère que vous n'avez pas consommé de la drogue, elles sont plutôt fortes dans le coin et dans les bas-fonds de capitale. Je ne suis pas sûr non plus qu'on ait réussi à mettre au point un poison capable de plonger sa victime dans une époque qui n'est pas la sienne, enfin quoique, avec les scientifiques qu'on se tape de nos jours, y'a moyen…
– Et vous, vous êtes qui ? Fit le mercenaire sans répondre à la dernière remarque.
La femme haussa un sourcil, même pas vexée par le ton acide de l'argenté.
– En voilà une bonne interrogation ! À force de vivre en femme libre et en hors-la-loi accessoirement, j'en ai oublié les politesses, mais je crains que mon prénom ne vous intéresse pas vraiment Matael. Croyez-moi… De toute manière vous n'allez pas rester ici longtemps encore, il y a quelqu'un qui vous attend de l'autre côté de ce trou noir. Ça doit la fatiguer grandement de vous faire voir tout ça… enfin bon, on est tous bornés dans la famille… Y'en a pas une pour rattraper l'autre.
– Hein ?
Le temps que les mots s'assemblent dans son esprit, il vit la femme esquisser un sourire doux. Avait-il bien entendu ce qu'elle venait de dire ?
– Retournez-vous vers cet espace infini qui vous tend les bras Matael et observez… Allez !
Il s'exécuta encore une fois sans le vouloir, faisait sortir l'officier de son champ de vision, mais une fois en place, il ne vit rien de plus surprenant que ce trou noir qui s'était tout de même pas mal rapproché. Un trou noir tout ce qu'il y avait de plus banal au beau milieu de nulle part et dans l'air. Déconcertant.
– Il n'y a rien et…
Il ne termina pas sa phrase, car en se retournant, il constata que la femme avait disparu.
Matael eut une sincère envie de ricaner nerveusement face à cette nouvelle anormalité. Avec tous ces tours qui mettaient son esprit à rude épreuve, il sentit qu'il n'allait pas tarder à craquer. Il devenait fou. Il y avait quelque chose de spiritueux dans le paquet qu'il avait livré ou quoi ?
C'est alors que le décor n'eut fut plus un, ses sens perdirent de leurs efficacités un court instant, la ville et la passerelle se tordirent dans plusieurs directions avant de fuir vers l'infini, laissant à sa place qu'un vide profond… comme si l'argenté avait véritablement plongé dans un trou noir. Dans ce néant absolu, il entendit encore une fois la voix de l'inconnue.
« Mon ancêtre vous attend Matael, il n'y a plus que vous et une autre personne pour la secourir ».
Puis elle ajouta.
« On se reverra dans un futur lointain, peut-être… D'ici là, ne gâchez pas votre vie ».
Matael chuta lourdement contre un sol en pierre.
Tout son corps lui fit savoir qu'il était mécontent de cet atterrissage brutal. L'argenté se redressa, sonné. Debout il s'adossa contre un mur et repensa à ce qu'il venait de vivre.
Cela n'avait strictement aucun sens. Ce monde n'avait aucun sens. Cette femme ne pouvait pas être réelle et pourtant elle avait donné l'impression de l'être. En plus, elle avait déclaré que son ancêtre l'attendait lui. Parlait-elle d'Hystoria ? Mais comment cela était-il possible ? Était-ce une hallucination ? Il savait que les armes d'Hystoria pouvaient rendre les gens tarés, mais… ça ne pouvait quand même pas être-elle qui avait provoqué tout ça ?
Si ?
Il venait visiblement de voir le futur, mais par quelles miracle ou malédiction ? De ce qu'il croyait, seuls les très grands magiciens et notamment les princesses d'Hyrule étaient capables de tels prodiges. Alors comment ?
N'ayant aucune explication rationnelle en tête, Matael envisagea la suite et se faisant, il observa le nouvel environnement dans lequel il était.
Premièrement, il était de retour en intérieur. Grâce à une unique torche à flamme classique, il vit que la pierre était repoussante de saleté et délabrée. L'odeur d'humidité était revenue. En tournant la tête, Matael aperçut deux choses : l'escalier par lequel il aurait dû « normalement » arriver et de l'autre côté une chaise en bois usé et couvert de tâches sombre. Des sangles et des chaînes étaient posées juste derrière et ne semblaient pas avoir servi récemment. L'ensemble avait été même abandonné.
Il y avait aussi des étagères et une armoire. Matael s'approcha de cette dernière et l'ouvrit pensant découvrir des objets dans un état lamentable, mais il n'en fut rien. Une seule fiole trônait en plein centre de l'armoire, au trois quarts vide. Le liquide était d'un bleu nuit intense. Le mercenaire hésita à prendre le récipient dans sa main, mais il se ravisa, car il sentit au plus profond de lui qu'il ne devait pas le faire. Il referma le placard et s'écarta vivement. Que contenait donc cette fiole ?
Quel était cet endroit tout court en fait ?
Cependant, Matael n'eut pas le temps de se poser davantage de questions qu'il ressentit une présence. Une poitrine se pressa contre son dos et deux mains entourèrent son torse avec douceur. Une tête se plaqua contre son épaule droite dans un soupir de satisfaction. Le mercenaire resta incrédule et un peu gêné d'être ainsi en contact avec une personne du sexe féminin, car il n'y avait pas de place au doute. Pas qu'être enlacé par une femme était désagréable, mais… quand même quoi. Il fut encore plus embarrassé quand il sentit la présence se caler contre lui de façon plus confortable avant de déclarer d'une voix chaude.
– Ami…
Cette voix… il l'identifia immédiatement comme étant celle d'Hystoria. Malheureusement, il ne pouvait pas se retourner. Il eut un frisson d'adrénaline.
– Viens… arène… tout à l'heure.
Puis « Hystoria » lâcha son emprise sur Matael et disparu de nouveau dans les ténèbres.
Le concerné resta sonné. Cela s'était passé si vite et si brutalement. Il pivota sur ses jambes et ne vit rien d'autre que cette pièce insalubre et inquiétante. Matael sentit une énergie négative forte prendre possession de l'atmosphère et tout s'arrêta !
OoOoO
– Eh oh, réveillez-vous ! Qu'est-ce que vous fichez à somnoler au beau milieu de ce couloir ? On vous a pas appris à dormir dans un lit comme tout le monde ?!
Un mal de crâne fulgurant frappa Matael. C'était à peine s'il avait entendu la voix lui parler. Son corps endolori répondit lentement. Dans un gémissement à peine dissimulé, il se redressa et fit face au même médecin que précédemment. Ce dernier semblait outré, mais le mercenaire était bien trop sous le choc pour réagir. Il regarda le médecin avec un air hagard.
– On dirait que vous avez vu un fantôme. Allez, foutez-moi le camp maintenant, vous gênez le passage. En plus vous n'avez rien à faire ici, trouffion que vous êtes.
Matael le fixa en tournant la tête, l'air interrogatif puis il s'entendit déclarer que c'était très aimable à lui, sur un ton ironique, avant de sentir ses jambes l'emmener loin d'ici. Cette fois, il n'y eut nulle entité pour le contrôler. Il ne fit pas attention à l'homme en blouse blanche qui rouspéta pour cette quasi-ignorance et ce non-respect évident tout en l'insultant de noms d'oiseaux. Mais au fond, Matael était tellement retourné parce qu'il venait de vivre que c'était à peine s'il avait conscience de se faire injurier.
Il se reprit finalement au bout du couloir, arrivé devant les deux choix qui s'offraient à lui pour amorcer une seconde fois la descente. Il opta pour l'escalier, car l'ascenseur ne lui disait vraiment plus rien. Il entama les marches à vive allure, souhaitant mettre le plus rapidement de la distance entre cette tour et lui. Ses bruits de pas résonnèrent seuls. Passé la dernière marche en marbre, Matael déboula dans l'accueil, ne fit aucun commentaire et n'en reçut aucun du personnel, se dirigea vers la porte de sortie et décampa sans se retourner. Une fois dehors, une bourrasque lui rappela subitement qu'il était dans la réalité et les trombes d'eau se chargèrent de le confirmer. Le mercenaire n'aurait jamais cru penser ça, mais cette tempête le rassurait franchement, car il n'y avait pas de doute quant au fait qu'elle était réelle.
Ne pensant même pas à rabattre sa capuche, les cheveux s'humidifiant rapidement, il se mit à courir vers la place principale en quête d'une civilisation qu'il connaissait de un et qui n'allait pas le tourmenter de deux. Au détour d'une multitude d'arbres, l'argenté eut malgré tout un dernier regard, hésitant, pour cette tour. Il eut l'impression que l'édifice le fixait avec cruauté, le mettant au défi de revenir dans ses entrailles. La tour qui, de jour, était resplendissante de pureté apparaissait à présent comme lugubre et menaçante. Son imagination lui fit même voir une sorte de sourire terrifiant.
Faisait écho aux paroles de l'officier aux cheveux rouges, paroles encore fraîches dans son âme, Matael sentit pour la seconde fois de la nuit son esprit se séparer. Un frisson parcourut son corps et il en trembla. L'évidence s'imposa à lui sans savoir pourquoi.
Il venait de voir la face cachée du complexe.
OoOoO
– Vous avez rempli votre fonction à merveille Laecia, je vous en félicite.
– Rien de plus normal Reiyan, c'est mon rôle.
Au sein du bureau du grand patron, Laecia se cala dans un fauteuil luxueux. Cette entrevue intervenait tardivement, mais elle fut contente d'en faire partie. Reiyan avait tenu à la voir seule pour lui parler de quelque chose d'important, semblait-il, et d'une information qu'elle-même avait transmise. En effet, depuis plusieurs jours, elle notait avec assiduité les positions de Sanglance, utilisant sa magie à plein potentiel dans ce but. La distance n'était plus un problème et le temps n'était pas vraiment compté. Prendre connaissance de renseignements en avance par rapport à tous les meilleurs éclaireurs des Chevaliers Célestes la satisfaisait pleinement. Elle se savait ainsi encore en complète possession de ses moyens ce qui la rendait fière. Sa petite escapade avait porté ses fruits, elle savait que Nausicaa, son ancienne camarade de classe, arrivait à cheval plus vite qu'elle ne l'aurait cru. Il avait dû se passer quelque chose, enfin… quelle importance. Cela devait bien finir par arriver. Toute sa supercherie allait atteindre son point d'orgue.
Jouer avec l'esprit de Reiyan Arlaurhys était difficile, car ce dernier était pourvu d'une logique effrayante qui ne pardonnait pas les erreurs. Ceux l'ayant sous-estimé en avaient payé le prix. Il était aussi bon orateur, Laecia elle-même avait cru à plusieurs reprises épouser ses idéaux tant Reiyan savait argumenter, mais elle ne devait pas sortir du chemin qu'elle s'était tracée. Surtout pas.
Maintenir son masque de comédienne envers le chef des Chevaliers Célestes était sa mission la plus osée et l'objectif à atteindre était encore loin. Ce n'était pas en claquant des doigts qu'elle allait l'arrêter dans sa folie. Heureusement que sa puissance magique suffisait à elle seule pour contrecarrer le système de contrôle mental de ce cinglé, elle n'aurait pas donné cher de sa peau sinon… tant que Reiyan n'améliorait pas son système, elle ne courait pas de risque.
– Cette chienne va donc venir en personne pour me voler l'arme que j'ai façonné, fit l'homme en portant à ses lèvres un verre d'alcool fort. Elle ne sait donc pas qu'elle ne peut pas résister à ma machine ? Quelle folle. Je prendrais un malin plaisir à la faire souffrir encore et encore.
Reiyan appuya ses propos avec un sourire carnassier.
Laecia approuva avec un de ces légendaires sourires de malice. Intérieurement toutefois, elle priait pour que Nausicaa ne soit pas venu sans un plan sinon, elle courait droit à sa perte. La haine que vouait le chef des Chevaliers Célestes à l'impératrice de Lyrannyan était effrayante et sadique. Si la mère et la fille se retrouvaient prisonnières… qui plus sans se reconnaître mutuellement… esclaves de Reiyan et de tous ses désirs…
La magicienne préféra ne pas y penser.
Parce qu'elle savait tout ce qu'avait dû endurer Nausicaa pendant deux ans au contact de Reiyan quand elle avait été mariée de force à ce dernier par son propre père, ancien empereur de ce pays…
– Je trouve, personnellement, que vous y allez un peu fort avec votre « arme », fit Laecia en dévisageant son interlocuteur, sa tête sur sa main gauche. Elle n'a beau n'être que violence et haine, j'ai peur qu'elle finisse par craquer d'elle-même. Votre déshumanisation, je le crains, n'a pas totalement fonctionné, voyez comme elle a commencé à se débattre quand vous avez essayé de la torturer pour exacerber son agressivité. Elle ne faisait pas ça avant.
Reiyan s'arrêta de sourire et fixa la magicienne avec un soupçon de suspicion. Laecia le remarqua et se remit droite, légèrement en position défensive.
– Vous doutez de moi Laecia ? Lança l'homme sèchement. Utiliser sa propre fille pour vaincre cette salope et reprendre le pouvoir qui me revient de droit, voilà un but que j'ai savamment travaillé durant toutes ces années. Le peuple lyranienn attend sa renaissance et je suis celui qui va le leur donner. Vous m'avez suivi et avez approuvé mes projets quand je vous en ai fait part.
Laecia ne répondit pas à la question, préférant désamorcer une situation pouvait se compliquer.
– Vous n'avez pas changé depuis nos années à l'académie de Lyphalie ! Toujours aussi mégalo… sans vouloir vous vexer.
– C'est parce que nos dirigeants étaient des endormis finis que nous sommes restés prostrés dans la terreur Laecia, affirma sans crainte Reiyan avec une brève exclamation. N'oubliez pas que la combinaison de leur inaction et l'abandon de la seule terre qui aurait pu nous venir en aide, à savoir Hyrule il y a trois mille ans, à engendrer ce pourquoi Lyrannyan n'existe plus, pourquoi près des deux tiers de la population depuis dix mille ans est morte, pourquoi le dernier tiers vit dispersé dans tout le continent et pourquoi je désire aujourd'hui redresser NOTRE nation, quitte à en détruire d'autre.
Laecia ne répondit pas.
– Si cette pute n'avait pas décidé de fuir avant notre mariage ni ne me renier publiquement après lesdites noces, j'aurai été couronné empereur et tous nos problèmes auraient été résolus ! Vous le savez aussi bien que moi Laecia, vous qui avez perdu votre mari et sacrifié votre fille pour servir mes projets. Vous le savez au fond de vous-même qu'on ne mettra pas fin au calvaire millénaire de notre empire avec de belles paroles. Il nous faut agir et les Chevaliers Célestes serviront dans ce but ! Ils sont entraînés pour ça, les enfants que nous recueillons ou qui naissent de l'union de nos membres sont éduqués dans cette finalité et notre réputation sert à nous mettre à l'abri des mauvaises langues. Que dirait l'opinion publique si on s'en prenait verbalement à nous ? Notre action à Leurain en supprimant la présence des traîtres, ayant eux-mêmes trahis Sanglance, a permis de redresser la ville, même infiniment et ça ne n'est qu'un exemple parmi d'autres. Notre forteresse est imprenable, très bien équipée grâce à l'argent reçu de nos actions et nous avons des soutiens armés partout. Nous sommes forts et presque prêts à retrouver notre puissance et notre gloire !
Ces mots firent frémir Laecia. Quand la magicienne pensait à une logique effrayante, elle pensait principalement à ça. Reiyan assurait ses arrières sur tous les plans. Toutefois, il en restait un sur lequel il n'avait pas le contrôle, l'approbation de tout le peuple lyrannien à sa cause.
– Mais Reiyan, tenta-t-elle. Même si vous avez à votre service des hommes et des femmes qui adhèrent sincèrement à vos ambitions, même si vous avez des guerriers et des guerrières que vous pouvez stimuler pour le combat sur commande, vous ne pouvez pas être sûr que tous les autres lyranniens vous suivront. Certains sont fermement acquis à la cause de l'impératrice.
Une nouvelle fois, Reiyan fut perplexe.
– Vous êtes soucieuse, avança-t-il d'une voix grave, pourquoi vous inquiétez-vous autant ? Cherchez-vous à me dissuader ?
– Je suis simplement réaliste et maître dans l'art de tout prévoir. J'ai été formé à être une tacticienne et je crois l'être. Nous pouvons sûrement parvenir à rassembler le peuple sous notre bannière et…
Elle regretta aussitôt ses propos.
– Vous dites vrai, confirma Reiyan en regardant la magicienne étrangement. Cependant, que les lyranniens sur ce continent ne soient pas acquis à ma cause n'est pas réellement un problème. Voyez-vous, d'après nos calculs, il doit en rester un bon million disséminé ici et là. Que se passera-t-il si je parvenais à tous les contrôler ?
– Votre système n'est pas assez puissant pour cela Reiyan !
– Ça, c'est ce que vous croyez…
Le frisson glacé que ressentit Laecia face à cette assurance la désempara. Elle sentit que la tournure de la discussion prenait une direction qu'elle n'allait pas apprécier.
– J'ai le pouvoir de, ni plus ni moins, contrôler l'intégralité des lyranniens sur ce continent ! Continua le chef des Chevaliers Célestes avec une confiance frôlant l'indécence. Personne ne pourra y échapper ! J'ai besoin de vous Laecia, vos compétences me seront d'une grande aide, malheureusement, je ne peux pas prendre le risque de vous laisser libre, j'espère que vous comprenez ?
– Qu'est-ce que vous racontez ?
Reiyan plongea une main sous son bureau et en sortit un boîtier noir strié de lignes bleues et équipé d'un bouton en son centre. En voyant cette scène, les sens de Laecia se réveillèrent, sentirent le danger et elle se leva de son fauteuil, les mains parées à déclencher des attaques magiques. Elle n'en revenait pas, elle qui s'était assurée d'avoir la confiance de Reiyan, elle était maintenant la prochaine victime. Ses yeux rouges reflétaient une méfiance nouvelle. Reiyan avait-il prévu dès le début de son emparé de ses capacités ? Elle se prépara à encaisser le choc.
– Oh ! Vous avez déjà compris ? Fit le chef des Chevaliers célestes. Néanmoins, vous surestimez votre faculté à résister à mon système.
Il appuya sur le bouton.
Aussitôt, Laecia entendit et ressentit une onde la paralyser sur place. Elle fut surprise par la puissance de ce signal qui dépassait de très loin ce qu'elle s'était imaginé dans le pire des cas. La partie était déjà perdue. Elle tenta de se battre contre, mais rien n'y fit. Elle était totalement lyranienne et la machine de Reiyan, située au sommet de la tour, protégée par les murs épais, ne visait que les lyrannien d'origine. Laecia ne se rendit compte que trop tard qu'elle était en réalité la cible rêvée et qu'elle avait foncé droit dans ce piège. Mais à quel moment Reiyan avait-il pu améliorer ça… ?
La magicienne lutta en vain et s'effondra finalement sur le sol, vaincu.
Un court instant passa. Reiyan se leva et s'adossa contre son bureau, le corps inanimé de Laecia devant lui.
– Vous êtes une tacticienne formidable Laecia ! Mais je crois que vous avez sous-estimé ma capacité à déceler les impostures. Pensiez-vous vraiment que je ne remarquerai pas que vous avez joué un rôle dans la fuite d'Aram, Aurore et cette traîtresse de Line ? Mais aujourd'hui, j'ai votre pouvoir à disposition et vous allez m'être d'une très grande utilité… avide de voir les soutiens de Nausicaa se retourner contre elle et impatient de vous observer attaquer cette chienne d'impératrice Laecia, votre amie que vous avez trahie… très impatient.
OoOoO
– Matael, fait pas ta chochotte ! Viens avec nous voir ce spectacle.
– Je vous ai dit que ça ne m'intéressait pas.
Il omit de préciser qu'il comptait bel et bien s'y rendre seulement parce qu'un fantôme le lui avait demandé. Il ne voulait pas leur faire croire qu'il acceptait leur proposition, mais il ne pouvait pas se soustraire à la requête de cette entité qui l'avait pris dans ses bras. Même lui, au fond, se demandait pourquoi il allait faire ça.
– Comme tu voudras, mais vient pas te plaindre de ne pas être intégré au groupe après.
– C'est s'intégrer que d'aller assister à une mise à mort ? Rétorqua Matael. Vous avez de drôle de goût…
– Pff…
Ses collègues n'insistèrent pas plus que de raison et laissèrent l'argenté planté là, au milieu de la place centrale du complexe des Chevaliers Célestes.
Cela faisait bien six heures que Matael tuait le temps, incapable d'aller se coucher et incapable de se retrouver seul à nouveau par peur de revivre une illusion aussi intense. Mais il y avait également le fait d'avoir entendu une sorte de signal sonore extrêmement aigu. Le même en beaucoup, beaucoup plus fort que celui qu'il avait déjà perçut plusieurs nuits auparavant. Mais cette fois, il ne s'était pas senti affaibli et ne s'était pas endormi même si son cerveau avait intensifié son combat. Il était resté conscient, et avait choisi comme occupation de tourner en rond, engageant de temps en temps la conversation avec les commerçants ou ceux les chevaliers comme lui, missionnés à exécuter des tâches nocturnes ingrates. Il ne vit rien d'alarmant chez ses interlocuteurs. Le mercenaire avait de nouveau dépensé son argent pour remplir son ventre, mais il se sentit vide. Assis sur une pierre, sous une bâche, il avait observé les gouttes de pluie tombant du ciel… jusqu'à ce moment où deux chevaliers de sa nouvelle unité, hautain comme pas deux, s'était présenté à lui pour tenter de le faire venir avec eux.
Matael n'avait pas vu le temps passer, les nuages devenant moins noirs et les détails de la place apparaissant enfin après une disparition naturelle de plusieurs heures. Mais il s'était finalement résolu au bout de plusieurs minutes de réflexion à aller voir ce fameux « spectacle ». Ce qu'il avait vécu… ça l'avait bouleversé, traumatisé même, comme un cauchemar sans fin où tout était beaucoup trop vrai.
Le mercenaire vit quelques personnes s'exciter à l'idée d'aller apercevoir les prisonniers de Sanglance se faire déchiqueter. Il décida de les suivre, préférant se fondre dans une masse pour ne pas rencontrer ses compagnons qui n'hésiteraient pas à lui tomber dessus, tout fiers de voir que leur recrue avait cédée. Heureusement, on ne fit pas vraiment attention à lui. Après plusieurs minutes de marches et accompagné d'au moins une trentaine de Chevaliers Célestes de toutes les affectations, il pénétra finalement dans le bâtiment où se trouvait les salles d'entraînements et emprunta un chemin qu'il n'avait jamais vraiment décelé qui le mena droit vers cette arène souterraine.
Ses oreilles durent supporter un volume sonore déjà conséquent. Au moins quatre-vingt-dix pour cent de l'organisation était réuni là, les dix pour cent restants devant être à l'extérieur de la forteresse.
Matael prit place, debout, en bas des gradins, en diagonale par rapport aux axes du cercle de sable au centre. La clameur était stupéfiante. Tous ces humains étaient impatients à l'idée de voir des gens mourir. Ceci n'était pas normal, il ne pouvait pas y avoir presque mille soldats aussi atteints par cette ivresse et cette soif de violence en simultané. Enfin de ce que Matael savait, il y avait de bonnes personnes dans le complexe… qui étaient pourtant là.
L'arène était éclairée par des torches archéoniques à la lueur orangée, mais elles perdirent de leur vivacité, laissant l'organisation dans la pénombre. Seule la zone de combat était parfaitement lumineuse.
Un bruit de grille se fit entendre et les cris s'intensifièrent. Matael sentit immédiatement qu'il allait assister à un moment absolument horrible. Des prisonniers de Sanglance firent leur entrée sous la huée des spectateurs, dans un état lamentable, la tête baissée et les regards éteints. La peur se lisait sur le visage et Matael eut déjà un haut de cœur violent qu'il réprima en toussant. L'instant d'après et avant même que les condamnés soient en place, un hurlement de loup résonna dans toute l'enceinte de l'arène. Les poils du mercenaire se hérissèrent et il sentit son corps devenir subitement froid.
Une louve au pelage dorée apparut et Matael comprit de suite que le bourreau de ces captifs depuis la première fois qu'un pareil évènement avait eu lieu n'était autre qu'Hystoria elle-même. Mais elle était elle également dans un état inquiétant. Elle était bien plus maigre que la dernière fois que le mercenaire l'avait vu, aussi bien sous sa forme humaine que sous sa forme animale, et elle semblait boiter. Son visage avait des traces carmin. Le sursaut d'horreur fut tel que Matael crut s'évanouir en comprenant tout le sadisme de la situation. Hystoria était celle qui massacrait les détenus ? Mais pourquoi ?
Les cinq prisonniers, quatre hommes et une femme tremblaient d'effroi, ne sachant sûrement pas qu'il faisait face à un être humain qu'on avait forcé à se transformer en loup qu'à un loup lui-même. Leurs réactions en voyant ce bourreau sanguinaire firent plaisir aux spectateurs qui ricanèrent tous à l'unisson…
Sauf Matael ! Lui qui se sentit bien seul parmi ses fous, il ne parvenait pas à réaliser encore qu'il assistait au comble absolu de l'horreur, de la cruauté et de la barbarie. C'était innommable et ce qui suivit allait en être tout autant…
Matael ne résista pas à l'envie de fermer les yeux, ne voulait pas s'infliger une vision pareille, mais il les réouvrit quand il se rendit compte qu'un silence inquiétant régnait dans la cavité.
Hystoria ne bougeait plus et paraissait même reculer. Dans l'absence de son, il était facile de l'entendre gémir. Un refus ? C'est à ce moment que Matael vit la louve commencer à regarder partout autour d'elle, semblant chercher quelque chose.
Le mercenaire eut l'impression qu'une petite torche venait de s'embraser dans son esprit. Il comprit.
Matael quitta sa position, bousculant tous les spectateurs qui furent outrés qu'on dérange leur distraction. Il n'avait qu'un objectif en tête, être aperçu par celle qui se trouvait sur ses quatre pattes au beau milieu de l'arène de sable. Il atteignit l'escalier le plus proche et commença à grimper en direction de la torche pas totalement éteinte située juste dessus. Il entendit alors un cri plaintif provenant d'Hystoria. Le ventre du mercenaire se noua, trouvant ce son insupportable. Il fit pivoter sa tête un court instant et regretta de l'avoir fait lorsqu'il vit qu'un garde avait fouetté la louve avec une chaîne pour la forcer à faire ce qu'elle devait faire. Matael s'en mordit les lèvres.
Comme dans un état second, Matael n'hésita pas non plus à écarter un gradé qui lui coupait la route alors qu'un second cri se fit entendre tout en bas en plus des exclamations de mécontentement du public. Sous les insultes du lieutenant qui était tombé, ne réfléchissant plus et n'agissant que par instinct, Matael prit le risque le plus inconsidéré de son existence.
Arrivé en haut des marches, sous la torche qui éclaira son visage suffisamment pour le détacher du reste, il siffla aussi fort qu'il le put.
Cela ne suffit pas pour passer au-dessus du vacarme ambiant, pas plus qu'il ne couvrit le troisième hurlement d'Hystoria mais cette dernière, sous sa forme de louve, avait entendu. Elle leva le museau vers l'origine du bruit et dirigea ses iris améthyste droit vers Matael.
Il eut un court moment où le temps semblait se suspendre puis le mercenaire, ultime survivant actif du groupe conduit par Aurore, sentit qu'Hystoria, par une méthode parfaitement inconnue, attaqua la partie de son esprit fidèle aux Chevaliers Célestes. Il ressentit une implosion se produire puis ce fut le noir.
Matael tomba au sol, inconscient.
Mais le contrôle mental de Reiyan n'allait désormais plus avoir aucun effet sur lui.
Chapitre étrange, violent et noir. Qu'en avez-vous pensez ? Cela faisait longtemps que Matael n'était pas apparu dans cette histoire, tout comme Hystoria d'ailleurs.
Si vous aviez des doutes, oui Matael s'est retrouvé dans un monde futuriste plusieurs millénaires après Aube. En outre, j'ai littéralement teaser ma futur histoire originale... dans le plus grand des calmes et vous avez eu un aperçu du personnage principale. Cette histoire n'arrivera clairement pas avant la fin de l'année prochaine mais elle viendra ^^' (elle ne sera disponible que sur Wattpad !)
Prochain chapitre avant le 15 septembre. À bientôt ;)
