Cette demande tombait à pic !

Il n'eut pas besoin de la relire une seconde fois. Matael rangea l'ordre de mission dans son enveloppe et la plaça dans l'une des sacoches attachées à sa ceinture. Il s'empara ensuite de son épée qu'il accrocha sur son côté gauche, objet précieux qui lui avait déjà tant sauvé la vie. Il regarda une dernière fois cette chambre qu'il avait brièvement occupé durant ces quelques semaines au sein d'une unité d'élite. Froide, elle n'avait aucune âme, aucun cachet. Même pas un soupçon de sourire ne s'afficha sur le visage de l'argenté. Cet endroit avait tellement été impersonnel. Honnêtement, Matael n'avait même pas de regret. Quitter ce lieu ne lui procurait aucun sentiment triste.

Il ne tarda pas davantage et franchit, pour la dernière fois sûrement, la porte de son dortoir puis il entreprit de se diriger vers la sortie du bâtiment en cet après-midi ensoleillé.

Quelle folie il allait entreprendre ! Depuis cette nuit où il avait obéit à un fantôme après avoir vu l'impossible, s'être rendu au macabre spectacle du complexe et avait découvert à quoi se livrait Hystoria sous la contrainte, l'esprit de Matael avait été transformé. Quelque chose s'était évaporé, faisait disparaître par la même occasion un poids qu'il n'avait jamais soupçonné porter. Qu'est-ce qu'il faisait à encore faire partie de cette organisation de fou furieux ? Telle avait été la première question que Matael s'était posé à son réveil, à l'infirmerie du complexe. Question d'autant plus légitime quand il avait remarqué que son poignet droit avait été accroché par une menotte. On lui avait expliqué que c'était une mesure de sécurité, mais le mercenaire n'avait pas été dupe, loin de là. Hystoria lui avait « ouvert les yeux » et si lesdites menottes avaient été utilisées, ce n'était pas pour servir de décoration. Nul doute que le comportement de la louve ainsi que le sien avaient été jugés louches.

On le lui avait cependant enlevé quand Matael avait été déclaré apte à reprendre du service. Autant dire très peu de temps après son retour parmi les mortels.

Mais là on pouvait attendre de lui un travail optimal et quelques demandes nocturnes à accomplir à nouveau, Matael n'avait fait que le strict minimum dans ce qui était théoriquement admissible sans même feindre les apparences, lui valant pas mal de commentaires désobligeants. C'était bien simple, il n'avait plus aucune envie de contribuer au développement de cette organisation. La seule idée qui lui restait en tête était de fuir tellement il avait la nausée de fréquenter tous ces gens.

C'était pile poil ce que Matael comptait faire à présent, armée de sa précieuse directive remise même pas deux heures plus tôt par son supérieur, lui ordonnant d'aller chercher des provisions de métaux à Kalastine, la capitale du royaume du nom identique où la base se trouvait. Une aubaine qui ne se représenterait pas avant un bon moment à cause des rotations du personnel pour cette expédition précise. N'étant pas encore envoyé en mission au côté de son affectation, manque d'entraînement disait-on, Matael n'avait que cette option pour quitter l'enceinte du complexe sans éveiller les soupçons.

Excentré par rapport à la position de la tour, le bâtiment attribué à l'unité quatre des troupes d'élite de l'organisation était, par un coup de chance, proche du seul et unique accès du complexe donnant sur l'extérieur. Matael parcouru la distance au pas de course et en un temps réduit. La route était dégagée et les rares personnes qu'il croisa étaient trop occupées dans leurs tâches pour se soucier de lui. Après une marche soutenue, il se présenta aux gardes lourdement armés et leur montra l'ordre de mission en cachant du mieux qu'il put le stress qui commençait à l'envahir. Réflexe humain, car il était seul. Couvert de sa tunique noire dépourvue de pièces métalliques, Matael camouflait sous cette dernière plusieurs sacoches remplies de vivres séchés et d'outils en tous genres nécessaires pour la survie dans la nature. Le reste, il comptait se le procurer lui-même. En tant que bon ex-Chevalier Céleste, vivre dans la nature, il savait faire. Évidemment, les soldats à la porte ne virent rien de tout cela, ne se donnant même pas la peine d'accorder un regard à celui qui souhaitait sortir. Leur travail était tellement monotone et vu la loyauté inébranlable qui animait les membres de l'organisation, qui irait à l'encontre des règles établies ? Un des deux hommes ronchonna sous son heaume, redonna le papier au mercenaire et lui ouvrit l'accès avec lenteur. Il fallait dire que la double cloison était particulièrement lourde.

Aussitôt, Matael ne se fit pas prier pour aligner ses pas en direction de l'extérieur. Le boulot achevé, les guerriers refermèrent la porte et bientôt, le mercenaire se retrouva seul en dehors du complexe, devant les murailles gigantesques et menaçantes.

C'était fait, ça y est, et personne ne pouvait se douter de ses véritables intentions.

Matael se sentit troublé. C'était la première fois qu'il sortait de l'enceinte de la forteresse non pas pour se diriger vers un lieu précis avec ses camarades, mais pour tout bonnement rompre les rangs. Il était à présent un déserteur et force était de constater qu'au-delà d'un sentiment nouveau de liberté auquel il peinait à s'accoutumer, cela ne lui procurait aucune incertitude quant à son choix. Cette impression de liberté était immense et la sensation s'accompagnait de ce ressentit d'avoir échappé à quelque chose de terrible.

Matael avait l'esprit encore un peu retourné par les dernières journées. C'était normal. Depuis le non-spectacle de barbarie quelques jours avant, il ne pouvait s'empêcher de réfléchir à tout ce qui lui était arrivé. Il éprouvait de la perplexité bien sûr, mais aussi de la peur, une peur raisonnée d'un endroit qui lui était apparu sous un jour nouveau et déplaisant. Il avait été inquiet aussi, n'ayant pas pu voir la suite des évènements après ce contact visuel avec Hystoria, il ne pouvait savoir ce qu'il était advenu d'elle. Par ailleurs, il n'avait entendu personne dans le complexe en parler, comme si le sujet était tabou… comme si rien ne s'était passé. Il n'y avait pas eu de nouveaux massacres depuis et c'était peut-être la seule chose qui réjouissait Matael parce qu'au fond, il craignait sincèrement pour Hystoria. L'avoir vu se faire fouetter violemment par une chaîne en métal l'avait choqué. Non seulement on la forçait visiblement à lui faire faire des choses inhumaines, mais en plus on se permettait de l'être envers elle comme si elle n'était qu'un vulgaire animal bon qu'à obéir à son maître.

Soudain écœuré par cette pensée, Matael respira l'air comme rarement il l'avait fait.

Il ne comprenait pas tout. Trop d'éléments restaient vagues dans sa tête, mais il avait finalement réussi à quitter le complexe, cette base où il avait passé une partie de sa vie. Matael eut une pensée pour sa famille et sa grande sœur, morte dans des conditions atroces. Le souvenir était lointain. S'il avait rejoint les Chevaliers Célestes, c'était pour apprendre à protéger des êtres chers, ne voulant plus jamais de son existence voir des proches souffrir ou être tué. Il ne pouvait pas leur retirer cela, l'organisation l'avait fortement aidé dans cette optique. Pourtant, il pensait toujours au passé. Matael n'avait rien pu faire à l'époque, car étant en outre un enfant, mais aujourd'hui, il y avait encore une personne qui avait besoin d'être sauvée. Il était sans doute le seul actuellement qui avait encore une once d'humanité en lui. Les Chevaliers Célestes étaient tous des cinglés finalement.

Matael avança droit devant lui, face au relief de cette terre qu'il ne voulait plus fouler, avec un unique objectif en tête. Trouver des renforts, obtenir des réponses et venir délivrer Hystoria de sa prison blanche.

OoOoO

– Arrêtons-nous pour la nuit, le soleil se couche. Nous devrons être en forme pour l'attaque.

Aram tourna la tête vers Yon en le dévisageant un instant.

Cela faisait plus d'une semaine qu'il parcourait les nombreux kilomètres le séparant du complexe des Chevaliers Célestes et il n'avait pas effectué ce voyage seul. En effet, un des conseillers de Sa Majesté l'Impératrice était, étrangement, tombé sur lui et l'avait plus ou moins forcé à suivre ses directives. Aram n'avait pas eu d'autres choix que de prendre sur lui et de suivre ce quasi-inconnu dans sa démarche. Plusieurs jours de marche avaient eu lieu, parfois à cheval, parfois à pied. Accompagné en plus de la dizaine d'hommes escortant, « officiellement » le guerrier nommé Yon, le parcours avait néanmoins été silencieux. Aram était resté à l'écart, ne voulant pas se mêler à des gens qu'il savait potentiellement être des ennemis. Oh bien sûr, la glace avait été brisée lors des repas, mais il y avait bel et bien une séparation entre l'hylien et les lyranniens même si les échanges vocaux demeuraient.

Cela avait même commencé d'une manière intrigante.

Il y avait à peine trois jours, tout le cortège s'était arrêté dans une petite ville pour se ravitailler et y passer la nuit. Aram n'avait strictement aucune idée de l'endroit où le contingent avait décidé de pioncer, mais le concernant lui et Yon, ils s'étaient par un curieux hasard retrouvés dans une immense auberge dotée d'une salle de spectacle où une troupe de danseurs et danseuses se produisait régulièrement.

Les deux hommes avaient profité de la représentation, discutés autour d'un verre comme s'il n'y avait plus eu aucune distinction d'appartenance à un quelconque royaume et pour finir… Aram avait appris deux ou trois choses sur le pays d'origine de Yon, sur ses coutumes, ses cultures et son histoire… sans jamais entrer dans des détails trop précis. Par la suite… eh bien Aram était embarrassé rien que d'y penser, mais il n'avait pas su dire non à une des danseuses de son âge l'ayant abordé. Il avait l'habitude et comme à chaque fois, ça l'agaçait, pourtant cette fois, il n'avait pas réagi de la même manière. Ils avaient pas mal discuté d'ailleurs et Marina – c'était le nom de la jeune femme – s'était avérée être une excellente interlocutrice… Il s'était par ailleurs demandé si elle ne l'avait pas reconnu bien que cette possibilité soit faible. Une chose en entraînant une autre, Aram n'avait finalement pas dormi seul avec tout ce que cela impliquait… Enfin, rien de malsain bien sûr. Cela n'avait été rien d'autre qu'une aventure d'une nuit, malgré tout fort plaisante. Depuis le temps où il n'avait pas couché avec une fille en plus…

Le lendemain, Aram et Yon étaient repartis en récupérant au passage les dix soldats à la gueule de bois impressionnante, résultat d'une intense beuverie en famille. Louvoyant entre les rivières, zones rocheuses, zones arides et forêts denses, le groupe avait avancé plutôt vite finalement…Aram devait bien s'avouer qu'en comparaison des soldats hyliens de ses souvenirs, les lyranniens étaient bien plus efficaces. Les rares réunions initiées pour jeter un œil aux cartes avaient été concises. Ils savaient parfaitement où se diriger pour rejoindre l'impératrice… en théorie. Le voyage fut donc encore une fois silencieux jusqu'au moment où Aram avait senti que quelque chose avait brutalement évolué dans le comportement des lyranniens.

Un brusque changement d'expression, des paroles prononcées à voix basse et une envie débordante de s'en prendre à quelqu'un en particulier.

Cela faisait donc environ deux jours cette fois que l'attitude de Yon et de ses sous-fifres était plus que déconcertant. Par bride de mots et par déduction, Aram avait compris qu'on ne parlait pas de lui, le soulageant d'un potentiel stress lié à une menace située littéralement à quelques mètres de lui. En fait, le simple fait d'entendre Yon parler d'une attaque pour le lendemain alors que le complexe était encore à plus de deux journées de marche intensive l'intriguait. De qui parlaient-ils, lui et ses hommes ?

Il avait un très mauvais pressentiment.

Toutefois, Aram préféra rester calme et hocher simplement la tête quand on lui parlait, car il se méfiait de ce que pouvait engendrer une réponse un peu trop lourde de sous-entendus. Il ne préféra pas du coup s'informer sur les idées noires qui animaient Yon et ses hommes, mais il y avait eu chose dont il était certain, c'était qu'au plus vite il faussait leur compagnie, mieux il se porterait ensuite.

L'ensemble du groupe s'arrêta non loin d'une source d'eau sous la protection de quelques rochers et de sapins immenses. On y alluma un feu alors que la lueur crépusculaire disparaissait derrière les sommets des montagnes à vue d'œil. Plongé dans la pénombre, Aram se mit à l'écart, mais resta dans le champ de vision de Yon pour lui assurer qu'il n'allait pas s'évaporer. Même si discuter avec Yon ne le gênait plus, la compagnie des guerriers lyranniens ne lui plaisait pas. Sur ce point-là aussi, il faisait attention. Emmitouflé dans une tunique nouvellement achetée la veille à un marchand itinérant, plus chaude que la précédente, Aram décida de profiter de la hauteur pour réfléchir. Il annonça aux soldats qu'il allait prendre le premier tour de garde en se positionnant sur une branche épaisse pour avoir une vue dégagée de la vallée, car effectivement, ils se trouvaient tous en ce moment même dans le massif montagneux de Cistane, le dernier avant d'entrer dans le royaume de Kalastine.

Yon émit quelques doutes quant à cette proposition, mais il opina finalement, désireux de se reposer tout de suite, car cela faisait bien plus de douze heures qu'ils marchaient à un rythme stupéfiant. Bien vite, Aram se retrouva donc seul éveillé à sûrement plusieurs kilomètres à la ronde en exceptant les animaux sauvages. Les flammes en contrebas avaient diminué au point de laisser les braises finir le travail, diffusant leur chaleur résiduelle pour les voyageurs dormant à poings fermés en bas.

Même si la saison estivale n'était plus qu'à quelques jours de son commencement, les températures en montagne avaient toujours tendance à être plus froides. Les nuits n'étaient pas aussi tièdes qu'en plaine, d'où le fait qu'Aram s'était procuré cette nouvelle cape. Étant parfaitement nul en magie et ne souhaitant pas utiliser ses deux épées comme source de chaleur – ce qu'elles pouvaient faire pour de vrai en plus – Aram devait se contenter de supporter la fraîcheur nocturne. Heureusement pour lui, il avait appris à résister au froid. Ce n'était pas comme si plusieurs années auparavant, il avait traîné sa sœur Aurore avec lui en dehors le château en plein mois de février, en pleine nuit et avec des vêtements inappropriés… Un souvenir terriblement lointain à présent.

En tout cas, même s'il n'y avait aucune distraction à cause du ciel couvert par de fins nuages, Aram ne s'ennuya pas. Grâce à son pouvoir, il put observer tout ce qui l'entourait avec une précision presque effrayante. Rien à voir du temps où il opérait en compagnie de sa sœur, d'Hystoria et de ses camarades à Leurain. Son pouvoir s'était depuis considérablement développé, gagnant en distance de visualisation et en précision dans les détails… Depuis le cauchemar terrifiant qu'il avait vécu au sein du domaine Zora en fait. Mais ce qui était encore plus surprenant, c'était qu'en ouvrant les yeux et en se concentrant un peu, Aram pouvait réduire le noir absolu qui s'offrait à lui, transformant le décor en une nuance de gris très foncé, mais toujours plus clair que du noir, lui permettant d'observer presque naturellement comme en plein jour… sauf qu'il savait que ce n'était pas nature. Et puis ça fatiguait encore grandement ses yeux de faire usage de cette capacité précise sans compter qu'elle ne permettait pas de voir loin.

Aram stoppa cette capacité et retourna à celle dont il avait l'habitude, moins précise suffisante pour repérer tout ce qui pouvait entrer dans son périphérique de détection. Et là, ce fut la surprise !

Le blond détecta quelqu'un ! L'apparition, armée, venait à peine de s'engager dans son champ de vision et elle semblait évoluer avec sérénité. Au vu de sa silhouette, c'était un homme et il n'était visiblement pas poursuivi. Pas que les êtres humains étaient interdits de s'aventurer en milieu montagneux de nuit, mais ce n'était pas commun. Qui plus est, le nouvel arrivant possédait une toute petite torche archéonique au vu de la danse des flammes émises par cette dernière. Les torches archéoniques avaient une infime différence par rapport à leur homologue à combustion classique. Aram repassa sur sa vue naturelle et observa depuis sa position la zone. Il ne vit aucune lueur particulière transpercer le feuillage des conifères, preuve que celui maniant cette torche connaissait les astuces liées à la discrétion. Cela devait être une torche archéonique rouge, pas de doute là-dessus.

Mais l'inconnu allait droit dans la direction du camp.

À ce stade, Aram ne pouvait pas savoir si le mercenaire représentait une menace ou non ni d'où il provenait. Si c'était un Chevalier Céleste par exemple, c'était dangereux de le laisser continuer sa route, mais dans le cas où il n'en était pas un…

D'un côté, si cet inconnu trouvait les lyranniens, ça pouvait grandement l'arranger, car Aram n'aurait pas à leur échapper d'une manière ou d'une autre pour se rendre au complexe, sauf si Yon parlait… Quoique, une telle manœuvre pouvait compromettre le fait d'avoir un soutien armé et puis au fond, si cette impératrice était la mère d'Hystoria et celle qui avait arraché le pouvoir de Laura, la rencontrer pour avoir des explications était une perspective attrayante.

Un plan en tête, Aram n'alerta pas ses compagnons de route. Il descendit de l'arbre et se lança à la rencontre du « voyageur » dans l'optique de l'épier de loin et espérer connaître ou reconnaître son identité. Grâce à sa vision nocturne, le prince n'eut aucun mal à esquiver les trous et les racines, limitant ainsi les nuisances sonores à même de le trahir. Il se plaça à une bonne centaine de mètres, remontant sur une branche feuillue et attendit que l'inconnu passe à sa portée. Ce qui se fit vite et peut-être même un peu trop vite.

Lorsque le mercenaire passa au niveau d'Aram, ce dernier eut à la fois l'agréable et la désagréable surprise de reconnaître instantanément Matael et ce ne fut pas la seule chose qui arriva. L'argenté s'arrêta lui aussi et fit pivoter sa tête droit la position d'Aram qui avait eu le réflexe de sauter sur une autre branche, derrière le tronc, lui assurant ainsi de ne pas être vu, par contre, il était repéré à cause du bruit…

– Sortez de là !

Ah perdu. Aram se demanda quand même à quel moment Matael avait pu l'apercevoir.

– Je perçois très bien vos émotions, je sais très bien que vous m'épiez depuis quelques minutes alors je le répète, sortez de là !

Ah ! C'était donc ça. Aram était étonné de se faire avoir de cette manière-là. Il pouvait toujours nier sa présence, mais il n'aurait pas la possibilité de fuir bien loin. Il pourrait toujours faire briller ses lames pour aveugler Matael s'il était du côté des Chevaliers Célestes, mais du coup, si ce dernier parvenait lui à s'échapper, cela ruinerait toute chance d'entrer dans le complexe. La question principale en réalité était bien simple : qu'est-ce que Matael foutait ici ?

Le prince entendit un crissement métallique et comprit que son « ami » venait de sortir son épée. N'ayant pas vraiment d'autre choix et étant véritablement intrigué, Aram sauta de l'arbre et apparut devant Matael, à la lueur de sa torche. L'expression de son visage en voyant le prince devant lui à peine quelques jours après sa fuite du complexe le choqua un bref instant. Aram eut quant à lui un air perplexe. Un moment de silence se créa, temps durant lequel les deux hommes se firent face. À la seule source de lumière, Aram remarqua que Matael semblait plus amaigri même si c'était très peu visible et ça ne l'étonna qu'à moitié. Ne voulant pas précipiter les choses – surtout parce qu'il se rappela que Matael ne connaissait peut-être pas les vraies circonstances de la mort de Shanna et Kaze – Aram préféra décaler subtilement sa cape pour cacher ses deux épées. Si problèmes ils devaient y avoir, autant que cela intervienne le plus tard possible. L'argenté fut le premier à prendre la parole.

– Attend, c'est forcément encore un cauchemar comme l'autre fois-là ! Comment Aram pourrait être devant moi ?

Le prince comprit immédiatement qu'aux yeux de Matael, il n'était qu'une illusion. Cela renforça sa perplexité. Cette situation en face à face était étrange parce que parfaitement imprévue. Dans quel camp était Matael ?

– Peut-être parce que je suis vraiment devant toi, répondit Aram en omettant d'ajouter « abruti » à la fin de sa phrase.

L'argenté balaya sa tête de gauche à droite en signe de désaccord.

– Je veux bien croire à une coïncidence, mais là c'est trop gros. Ah bordel, moi qui pensait pouvoir être enfin tranquille en me barrant du complexe.

Matael pointa la pointe de son épée, droit vers Aram qui fut surpris d'un tel geste. Il ne se mit toutefois par sur la défensive, car une telle réaction ne pouvait signifier qu'une chose il avait peur des illusions qu'était capable de produire Hystoria. L'y avait-il été exposé ?

– Hors de question de revivre ce que j'ai vécu la dernière fois ! Continua Matael en exposant clairement à quel point il ne voulait pas revivre une telle expérience. Je ne sais pas par quelle malédiction elle arrive à me balancer une hallucination aussi parfaite, mais…

– C'est vexant…, commenta Aram à voix basse.

Ça, c'était simplement pour la forme, mais intérieurement, Aram eut la confirmation implicite qu'Hystoria avait plongé Matael dans des mirages qui avaient sans doute été intenses.

– T'es une putain d'illusion, enchaîna Matael en reculant. C'est juste pas possible que le vrai Aram se trouve devant moi avec le putain de continent sur lequel on pose le pied. Comment c'est envisageable qu'on se croise pile-poil au bon endroit ? Je ne sais pas quel tour on me joue encore, mais…

Il ne termina pas sa phrase…

Mais à défaut, il termina au sol.

Aram grimaça en sentant son poing droit s'indigner d'avoir dû heurter quelque chose de dur. Il était rare qu'il fasse usage de ses mains pour frapper quelqu'un même s'il maîtrisait assez bien les arts martiaux. Toutefois, la seule chose qu'il lui était venu en tête pour faire recouvrer les esprits à Matael était de lui en mettre une. Mais il ne le ferait pas deux fois, c'était assez douloureux tout de même.

– De souvenir, les mirages ne font pas mal, lança le prince. Rendre quelqu'un ravagé du cerveau oui, mais jamais de douleur physique. C'est l'une des raisons pour lesquelles on se rend finalement compte qu'une illusion n'est pas réelle. Hystoria avait été suffisamment clair à ce sujet. Je pense, Matael, que t'as senti mon coup passer… et moi aussi d'ailleurs.

Le concerné se massa la mâchoire.

– C'est pas faux, répliqua-t-il finalement en se relevant. Hystoria avait effectivement dit ça, je m'en souviens. Elle avait également ajouté qu'elle n'appréciait pas vraiment rendre les gens cinglés… Enfin, c'est ce qu'elle disait avant qu'elle ne finisse tarée elle aussi.

Les deux hommes se firent face à nouveau, droit dans les yeux, éclairés par la torche désormais au sol.

– C'est quand même incroyable, fit Matael qui du admettre qu'Aram se trouvait bel et bien devant lui, en chair et en os. C'est presque inespéré.

– Tu l'as dit. Moi qui pensais rester solo pendant encore un bon moment.

Matael passa une main sur sa joue gauche, l'air gêné.

– Qu'est-ce que tu fous là ? Reprit-il.

– Je pourrai te retourner la question, rétorqua Aram.

L'ambiance se fit pesante. Le prince allait balancer quelque chose pour éviter au silence de redevenir le maître des lieux, mais il fut pris de court.

– Vous êtes partis parce que vous en aviez marre d'être avec des fous où y'a autre chose ?

Question directe et légitime.

– C'est assez compliqué Matael, honnêtement. T'ignores un tas de choses.

– Bah j'espère que tu vas me mettre au parfum, répondit Matael avec un peu de contrariété. Vois-tu, ça fait un bon paquet de jours qu'il se passe des choses bizarres. Moi qui étais un peu le joyeux luron de la bande, je me suis retrouvé du jour au lendemain seul, Shana et Kaze morts, toi, Aurore et Line loin d'ici et Hystoria introuvable. Et sans parler du fait que tout a changé et que j'ai dû me taper les élites pour unique compagnie.

– J'imagine que ça n'a pas dû être facile.

– Bel euphémisme Aram. Quand vous agissiez avec ta sœur, vous aviez toujours des raisons pour le faire alors je peux envisager que vous avez lesdites raisons pour vous barrer du complexe en abandonnant tout le monde.

Aram sentit une pointe de reproche dans la voix de l'argenté et il en comprenait l'origine.

– Tu as le droit d'être en colère…

– Oh je ne le suis pas Aram, affirma Matael en secouant sa tête. Être en colère ? Pas vraiment en fait, j'ai juste l'esprit complètement retourné depuis plusieurs jours et depuis que je me suis parti du complexe, j'ai limite peur de de recroiser la route des Chevaliers Célestes. Je me sens perdu. Entre ça, « l'évènement » et le cauchemar bizarre que je me suis tapé dernièrement, je pète un peu les plombs dans ma cervelle, sans compter que ça m'a fait un mal de chien de devoir laisser Hystoria là-bas… Maintenant, j'attends seulement des explications de ta part et… qu'est-ce qu'il y a ?

Aram ordonna à Matael de se taire avant de lui indiquer de venir se cacher.

– Fait pas de bruit s'il te plaît, prend cette torche et éteint là moi.

Pas idiot et sentant dans la voix d'Aram que ce dernier était profondément sérieux, Matael s'exécuta et vint se placer à côté de son camarade qui s'enfonça dans la végétation comme si c'était normal. Une minute ou peut-être deux passa, dans un silence de mort uniquement dérangé par le bruit du vent avant que plusieurs lueurs fassent leur apparition entre les troncs d'arbres et les fourrés denses. La puissance des sources lumineuses était telle que les deux garçons durent se mettre accroupis pour ne pas être vu.

Les inconnus ne marchaient pas dans leur direction, de ce fait, ils allaient passer à une vingtaine de mètres du duo qui démontra tout son talent pour se fondre dans le décor et effacer sa présence. Le groupe étranger ne se gênait pas pour parler à voix haute et s'exclamer à base de propos indécents et d'insultes gratuites. Chose étonnante, surtout en pleine nuit, dans un endroit qui n'était pas du tout un chemin public.

Aram était contrarié, une telle agitation allait réveiller Yon et ses soldats et quand ils remarqueront qu'il n'était pas à sa place de vigile, Aram ne donnait pas cher de la réaction qu'ils pourraient avoir… quoique en fait.

Il sentit une main se poser contre son épaule et eut pendant un instant un sursaut de frayeur, mais il constata que c'était celle de Matael. Ce dernier lui demanda de se baisser encore plus et bientôt, le duo se retrouva à plat ventre au sol.

– Des Chevaliers Célestes ? Questionna très faiblement l'argenté en ajustant sa prise sur la poignée de son arme.

Aram scruta via son pouvoir les individus. Il s'étonna d'agir comme si Matael et lui ne s'étaient pas quittés.

– Je ne crois pas ! Affirma Aram. Les Chevaliers Célestes, quels qu'ils soient, n'emploie pas ce langage et leurs équipements ne sont pas ceux des élites. Qui plus est, c'est pas le genre de la boutique de faire un boucan pareil en pleine nuit.

Il omit de mentionner que le retour de l'opération à Aytema avait été effectué dans un silence de mort d'après les dires de Line. Confirmant cet argument.

Les éléments naturels au-dessus d'eux étaient à présent bien visibles, preuve qu'ils avaient bien fait de se coucher contre la terre. Les contours des feuilles se dessinaient bien.

– Peut-être que mes ex-supérieurs se sont rendu compte que j'avais déserté, avança Matael l'air pensif. Cela dit, je ne vois pas comment ils auraient pu me retrouver aussi vite et un groupe de mercenaire pareil qui se balade la nuit comme ça, ça n'annonce rien de bon en général, tu en sais quelque chose non ?

– Pourtant, c'est pile-poil ce qu'on avait fait avant Leurain.

– Vu comme ça… t'a pas tort.

Profitant d'un moment de silence, Aram observa un peu plus les quatre hommes et une femme, qui composaient le groupe et eut soudain une révélation en voyant une mèche de cheveux rouges s'offrir à ses yeux. Des cheveux rouges ?

C'était une plaisanterie ?!

– Aram ? Se questionna Matael devant l'absence de réaction de son ami, ne voyant pas que les traits du prince s'étaient durcis.

Et il ne pouvait pas se douter que ce dernier n'était pas ravi de voir ces étrangers, qui plus est dans un tel endroit et encore moins en voyant la fille qui fermait la marche. Aram n'en revenait pas, sans le vouloir il était allé dans la même direction que Felicia. Il resta d'ailleurs figé pendant quelques longues secondes, incrédule d'une pareille coïncidence.

– Ne bouge pas, s'exclama-t-il finalement. Genre vraiment pas Matael. Ces types-là sont d'un certain niveau, s'ils nous repèrent, on est mal.

– Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Aram lui intima de ne pas poursuivre ses interrogations.

– Je t'expliquerai l'intégralité de ce que tu dois savoir plus tard, mais pour le moment on se tait !

Plus intrigué qu'effrayé par les propos du prince, Matael obéit à l'ordre d'Aram en calmant au mieux sa respiration. Ils allaient purement et simplement attendre que « l'orage passe ». Les minutes s'écoulèrent et quand le duo jugea qu'ils étaient suffisamment loin, les deux hommes se relevèrent, non sans fixer le point où les presque inconnus avaient disparu. Aram eut la sensation d'être dans un endroit un peu malsain. Était-ce juste le fait qu'il fasse nuit où y'avait-il autre chose ?

– Je peux comprendre ce que tu as ressenti en me voyant Matael…, déclara-t-il soudain dans le noir. Ça, c'était pas prévu du tout.

– Ah tu vois !

Matael ricana dans le dos de sa main droite avant de reprendre.

– Plus sérieusement, tu les connais ?

Aram acquiesça.

– Je les ai croisés il y a une semaine à peu près, pendant que je pourchassais la mercenaire aux cheveux rouges. Je n'ai rien pu faire contre eux.

– Tu parles de la même personne qui est passée devant nous ? Enfin personne… la silhouette plutôt.

– C'est ça oui. Longue histoire. Je te raconterai si tu veux.

Le duo se tut un court instant. Matael en profita pour rallumer sa torche à mis puissance.

– Matael, est-ce que ça te dérange si on se barre de ce massif montagneux au plus vite ? Ces mercenaires vont sûrement tomber sur le groupe que j'accompagnais contre mon gré et tant qu'à faire, s'ils se battent, ça nous fera gagner du temps en plus de pouvoir leur fausser compagnie. Je ne tiens pas à devoir suivre les directives d'un autre plus longtemps, surtout venant de quelqu'un dont je ne connais pas les véritables intentions et qui a eu un changement de personnalité assez brutal.

– Un changement de personnalité tu dis ? Quand ça ?

La façon de répondre de l'argenté montrait qu'il y avait un sous-entendu.

– Il y a trois jours…, pourquoi tu sais quelque chose ?

Matael regarda Aram d'un air perplexe.

– Eh bien quand je suis parti… J'ai senti juste avant de quitter l'enceinte du complexe qu'un signal aigu venait d'être émis à une puissance encore plus grande que précédemment. Je ne comprenais pas pourquoi j'entendais un pareil son la nuit parfois, mais à présent, ça fait sens. À force de l'avoir entendu, j'en ai déduit que c'est ça qui a transformé les Chevaliers Célestes en fou furieux. Heureusement que j'ai saisis que c'était un truc néfaste. C'est qu'un hasard sûrement, mais…

– Au contraire ! s'exclama Aram. Je ne pense pas du tout que ça soit le cas. Tu as donc conscience que quelque chose à manipulé ton esprit ? Qui t'a délivré de l'emprise des Chevaliers Célestes ?

– Ah, j'avais donc raison, il y a bien quelque chose qui rend les soldats complètement fous ! Fit Matael en croisant ses bras. On a manipulé ma cervelle comme tu dis donc… Je comprends mieux pourquoi j'avais l'impression d'être divisé en deux depuis un bout de temps. Merci Hystoria d'y avoir mis fin, sous sa forme de louve alors qu'elle se faisait…

Aram le fixa avec un étrange regard.

– Tu entends quoi par « alors qu'elle se faisait » ?

Cette question mit Matael mal à l'aise. Il se rendit compte trop tard que cette affirmation allait forcément éveiller l'intérêt d'Aram et ce qu'il avait à dire n'allait pas lui plaire.

– Ah… ça aussi, faut que je t'explique, je suppose…, fit-il donc en se grattant la tête. Eh bien, elle est forcée à tuer les prisonniers qu'on a sous sa forme de louve et si elle ne le fait pas, elle se fait… battre, mais pas gentiment hein… Mon dieu, rien que d'y penser ça me file la nausée… Rassure-moi, tu n'as quand même pas l'intention d'aller au complexe chercher Hystoria en étant tout seul ? Ne me dis pas que tu le penses sérieusement ?

– C'est exactement ce à quoi je pense, surtout vu ce que je viens d'entendre, prononça Aram avec une voix grave qui fit frémir Matael.

Le prince avait toujours été quelqu'un de calme et posé, contrairement à sa sœur, mais jamais encore il ne s'était exprimé de la sorte, pas avec cette détermination ténébreuse dans la voix du moins.

– T'es dévasté du cerveau mon pauvre, lança Matael en comprenant qu'Aram ne rigolait pas du tout et en essayant de le raisonner. On n'a aucune chance à deux et tu penses sérieusement que je vais y retourner alors que j'ai profité d'un pur coup de chance pour en fuir ? J'avoue que mon intention était de trouver des âmes charitables pour tenter d'aider Hystoria, même si je ne sais absolument pas pourquoi on la traite d'une façon inhumaine, mais là maintenant ? Sans soutien ? Comment veux-tu entrer d'abord ? C'est une forteresse impénétrable équipée en plus de systèmes de défense sophistiqués !

Aram ne répondit pas à ça. Entendre de la bouche de Matael qu'Hystoria se faisait frapper l'avait plongé dans une colère qu'il dissimulait à peine. Ça, tout ce que Line avait raconté sur elle, le cauchemar qu'il avait fait au domaine Zora où il avait vu Hystoria se faire injecter un produit qui l'avait fait atrocement souffrir… C'en était trop.

– Sais-tu pourquoi Sanglance a attaqué frontalement le complexe l'autre jour ? Déclara soudain Aram. D'ailleurs, savais-tu que cela fait bien une dizaine d'années que Reiyan riposte contre eux sans que nous le sachions ?

Matael fit un non de la tête, un peu vexé qu'Aram ait délibérément esquivé ses doutes quant au projet de son collègue.

– Parce que la cheffe de Sanglance n'est autre que l'Impératrice d'un royaume qui s'en est pris au mien et cette dernière est aussi la maman d'Hystoria…, reprit Aram en énonçant ce qui s'apparenta à une vérité pour Matael. Celle qu'Hystoria appelait le soir où elle a pété un plomb dans la maison.

– Tu déconnes ? Tu es en train de me dire qu'elle lance des assauts contre les Chevaliers Célestes non pas pour foutre le bordel, mais pour enlever Hystoria ? Et comment ça un royaume qui s'en prit au tien ?

– Non c'est plutôt pour récupérer Hystoria que Reiyan a enlevé à l'âge de deux ans. Nuance, et elle ne pouvait pas y aller elle-même, c'est pour cette raison qu'elle a chargé ses troupes d'aller au combat.

Aram omit de répondre quand au fait qu'il parlait d'Hyrule puisqu'il en était le prince héritier.

– Tu veux que j'implose ou quoi ? Déclara Matael presque sur un ton de reproche. Donc quand on a défendu le complexe contre Sanglance la dernière on a en fait…

Aram n'eut pas le temps de confirmer le sous-entendu qu'un cri se fit perceptible dans l'air ambiant. Les deux hommes se retournèrent à l'unisson vers l'origine du bruit avant de voir une forme rougeâtre faite d'une matière qu'ils ne connaissaient pas gagner en altitude avant de fondre vers le sol, causant un fracas perceptible même en étant loin.

– Trois secondes entre le choc et le son, fit Aram. On est qu'à neuf cent mètres de la zone de combat. On ne devrait pas traîner. S'il te plaît Matael suit moi, je vais avoir besoin de toi sur ce coup-là. Désolé de te faire revenir sur tes pas, mais j'ai que toi sous la main comme personne de confiance.

Un court instant passa durant lequel Matael interrogea une ultime fois Aram pour vérifier qu'il était bien sérieux et complètement dingue. Et justement, Aram était bien sérieux et complètement dingue. Matael pointa alors une nouvelle fois la pointe de sa lame sous la gorge d'Aram sans agressivité.

– T'as intérêt à être moins à cheval sur les formalités qu'Aurore… mais va, retournons droit en enfer puisque tu y tiens tant.

Il retira son épée et la rangea dans son fourreau. Aram eut un léger sourire et remercia Matael d'accepter aussi rapidement.

OoOoO

Nausicaa appliqua un bandage humidifié d'une mixture régénératrice sur son bras gauche, sérieusement entaillé par la lame d'un couteau. Ce n'était pas la seule de ses blessures et les autres n'étaient pas si graves que ça, son bras par contre…

Nausicaa dut faire un effort monumental pour ne pas hurler en sentant la solution faire effet, provoquant une vive douleur tout le long de l'estafilade. Le liquide appliqué sur le bandage avait les mêmes priorités qu'un alcool fort… très fort même sauf qu'en prime il « supprimait » la blessure ou du moins, il la réduisait considérablement. Ça ne réparait pas un os cassé, mais on ne pouvait pas tout avoir.

Adossée contre un arbre, Nausicaa reprenait sa respiration et épongeait son front avec la manche noire de son haut déchiré par endroit. Presque une heure de combat acharné et de stratégies perfides et risquées et elle n'en sortait pas indemne, aussi bien physiquement que mentalement.

Elle ne s'était, mais alors pas du tout, attendue à se faire attaquer par l'ensemble des soldats de Sanglance dans leur campement à l'instant même où elle avait posé le pied à terre. Elle qui avait plutôt contente d'enfin arrivé auprès de ses soldats, la désillusion n'en avait été que plus marquante. La surprise avait été totale et heureusement que le désordre généré avait bloqué la fluidité des manœuvres de ses propres troupes, sinon elle serait déjà plus qu'un tas de cendre.

Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas usé de sa magie à son plein potentiel… pas depuis le jour où elle s'était battue comme une lionne enragée pour empêcher en vain l'enlèvement de sa fille. Cette confrontation-là, terminée à peine une demi-heure plus tôt avait été sanguinaire et d'une violence sans commune mesure. On n'avait pas simplement cherché à la tuer proprement, on avait voulu la mutiler sauvagement ! N'étant pas née de la dernière pluie, l'impératrice n'avait trouvé qu'une seule réponse à pourquoi ses, normalement, « fidèles » soldats s'en étaient pris à elle et ça l'anéantissait… Reiyan avait donc amélioré son système au point de prendre le contrôle sur les lyranniens à plusieurs kilomètres de distance. Heureusement que le pouvoir héréditaire de la famille royale hylienne était à présent sien, sinon elle ne serait pas là à y penser, mais maintenant que les lyranniens étaient obligés de se soumettre également, elle avait définitivement perdu la partie.

Le bilan avait été lourd. Profitant de la confusion, Nausicaa avait pu disparaître un court instant dans le camp et se cacher derrière les toiles des tentes. Se déplaçant d'abri en abri pour dérouter ses adversaires – son propre peuple de surcroît – et abattre chacun d'eux les uns après les autres, quand c'était nécessaire, pour redonner un équilibre dans le rapport de force. Cela n'avait bien sûr pas été simple, mais elle avait réussi à éliminer ceux qui lui barraient la route et fuir le plus loin possible.

Nausicaa était à présent morte de fatigue, ses muscles étaient à l'agonie, ses paumes de mains la brûlaient et son mental était beaucoup trop choqué pour garder un semblant de lucidité. Le destin lui jouait des tours cruels, elle venait de perdre les seuls soutiens armés qu'elle avait à sa disposition. Que pouvait-elle faire à présent ? Attaquer la forteresse des Chevaliers Célestes toute seule serait du suicide pur et simple, et extrêmement douloureux en prime. Il n'était pas exagéré de dire que Reiyan la torturait physiquement et mentalement jusqu'à la mort si elle se faisait capturer. Chose qu'elle refusait catégoriquement, mais…

À présent seule au monde, elle n'avait plus aucune idée positive en tête. La situation était désastreuse. Tous ses plans avaient échoué, les uns après les autres. En dix-huit ans, pas une seule fois elle avait réussi à renverser la tendance, pas une seule fois elle avait pu approcher le complexe et pas une seule fois elle avait pu apercevoir sa fille. Fille qui ne devrait même pas la reconnaître, car elle ne devait avoir aucun souvenir de sa propre mère. Ce chien de Reiyan avait toujours un coup d'avance et maîtrisait beaucoup trop son sujet. C'était horriblement humiliant.

Une pensée noire traversa son esprit, mais elle balaya vite ce qu'elle venait de s'imaginer. La mort n'était pas une solution au problème et s'il y avait bien une chose auquel elle ne voulait sous aucun prétexte renoncer, c'était son rôle de mère et son rôle de ne surtout pas abandonner son enfant, quoi qu'il advienne. Depuis le jour où elle avait su qu'elle était enceinte d'Harmonie, elle s'était fait cette promesse et même si elle n'avait pas pu la protéger quand il le fallait, Nausicaa ne démordait pas de réussir à secourir sa fille même après tant d'années.

L'impératrice ferma les yeux de fatigue et sentit son corps se refroidir. La pluie commença à tomber et la fraîcheur nocturne l'atteignait enfin, son corps n'étant plus sous l'effet de l'adrénaline d'un et pas recouvert de vêtement adapté de deux. Avant de sombrer dans les bras de morphée, Nausicaa vit au loin, très loin même, car derrière les montagnes de Cistane, une forme rouge apparaître dans le ciel avant de disparaître derrière les pics abrupts et acérés. Son esprit eut un regain d'énergie bref en reconnaissant cette magie qu'elle n'avait pas vue depuis des lustres tout en remarquant qu'elle était différente et moins impressionnante que ce qu'elle avait déjà vu. Mais elle ne put étoffer sa pensée.

Elle s'endormit…

OoOoO

Lorsqu'elle émergea finalement, elle eut la surprise de constater qu'elle n'était plus dehors… enfin pas vraiment à l'intérieur non plus. Elle entendait la pluie tomber, toujours, mais la seule chose qui lui faisait face lorsqu'elle ouvrit enfin les yeux fut un enchevêtrement de branchages et de feuilles épaisses coloré par les flammes d'un feu de camp allumé à quelques mètres à peine.

Visiblement dans un camp de fortune, Nausicaa mit quelques secondes à réarranger ses pensées confuses et essaya tant bien que mal de se lever en position assise. Un fulgurant éclair de douleur traversa son bras gauche et elle grimaça en sentant son membre comme transpercé par plusieurs pointes d'acier. Elle s'inquiéta d'une possible infection de la blessure et en voulant retirer le bandage, elle ne put s'empêcher de retenir un cri, car elle vit qu'un inconnu lui tournait le dos juste à côté du feu. Sa tête n'était pas visible…

L'avait-il entendu ?

Soudain, Nausicaa remarqua en déplaçant la fourrure posée sur son corps qu'elle était nue et sa première réaction fut presque de paniquer. Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Où était-elle ?

– Tu es réveillé ? Ta blessure a eu un début d'infection, mais j'ai pu la contrer avec un produit que j'avais en stock. Normal que ça t'élances, ce n'est pas aussi efficace qu'une potion de soin avancée.

La voix était calme, mais néanmoins sèche. Nausicaa ouvrit grand ses yeux bordeaux quand elle reconnut immédiatement ce timbre de voix. Ça ne pouvait quand même pas être…

Elle eut sa réponse lorsque la silhouette fit tomber la capuche qui protégeait sa tête, dévoilant une chevelure blonde proche du châtain puis il tourna la tête.

Devant elle, Link la fixait avec une expression dépourvue d'émotion puis il détourna le regard, se leva et prit en main les vêtements de Nausicaa qu'il lança à cette dernière comme si de rien n'était. Il se rassit ensuite, prit un bâton de bois auquel était embrochée de la viande et le plaça au-dessus du feu.

L'impératrice scruta les habits, incrédule en comprenant ce que ça signifiait. Ses joues se colorèrent de rouge.

– Tu m'as déshabillé ?

Le concerné ne pivota même pas, retournant sa brochette improvisée pour faire griller l'autre face de la viande.

– Tu étais trempée jusqu'aux os quand je t'ai trouvé assise contre cet arbre à quelques centaines de mètres d'ici, reprit-il sans aucune honte dans la voix. Je t'ai ramené et je t'ai effectivement retiré tes vêtements pour éviter que tu tombes en hypothermie. Ça serait quand même bête. C'est toujours préférable de dormir au sec que dans l'humidité crois-moi et puis te concernant toi, ce n'est pas la première fois que je te vois nu alors qu'est-ce que ça change ?

Cette dernière affirmation mit Nausicaa mal à l'aise un court instant. Elle se retint de dire que ce n'était quand même pas une raison et que les circonstances avaient été bien différentes, car elle n'était pas en position de force ici et Link avait exactement fait ce qui devait être fait. Elle ne pouvait pas lui en vouloir…

– Qu'est-il advenu de ma fille ? Ne me mens pas…

Le ton cassant de Link la fit presque reculer. Elle resta néanmoins digne.

– En sécurité à Cocorico, mes espions ont été formels, s'entendit-elle répondre avec un peu d'assurance.

– Elle a donc réussi à t'échapper, tant mieux.

Cette tournure de phrase était désagréable pour ses oreilles.

– Ce n'est pas exactement vrai, corrigea Nausicaa, elle a effectivement initié le premier geste, mais c'est grâce à moi si elle a pu quitter le château.

– Je te crois.

– Je pourrai très bien te mentir pour éviter que tu m'achèves directement…

– Mais ce n'est pas le cas, contra Link en se tournant vers son interlocutrice, le visage fermé. Je sais de source sûre que Laura est en vie et s'est remise… Les Sheikahs ont beau être les rois de la discrétion à mon sens, parfois, il suffit de tendre l'oreille et les informations tombent d'elles-mêmes. Laura est bien vivante et en rétablissement… même s'il lui manque son pouvoir héréditaire que tu lui as violemment dérobé.

Il avait parfaitement raison en plus. Sur le coup, Nausicaa s'en voulut presque d'avoir été jusqu'à cette action extrême.

– Pourquoi m'avoir « secouru » ? Demanda-t-elle d'une petite voix. Après tout ce que j'ai fait et la souffrance que j'ai causée à ta plus jeune fille, tu aurais pu tout simplement me laisser là où j'étais, ça aurait presque été mérité. Je serai peut-être morte et tout aurait sûrement été mieux.

Cette affirmation jeta un froid entre les deux adultes. Link observa l'impératrice et ne vit pas celle qui l'avait défié ce matin-là, avec tous les gardes du château à ses côtés. Elle n'avait pas cette lueur dans le regard et à force de la voir devant lui, Link se demanda quand même ce qui avait bien pu se passer pour que Nausicaa passe d'une dangereuse tacticienne et meurtrière de sang froid à une simple femme dans un état de faiblesse qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler.

– Je ne suis pas comme ça, fit Link au bout d'un moment alors qu'un vent léger passa sur son visage. Une partie de moi ne souhaite que de te voir croupir en prison, c'est un fait, mais en te voyant blessée, dans un état lamentable, sous la pluie, dans le froid et complètement vulnérable, je n'ai pas pu me résoudre à t'abandonner à ton sort. Tu préférais donc te suicider ? Ce n'est pas de la pitié Nausicaa, juste que je ne suis pas du genre à laisser tomber des personnes qui ne sont pas réellement des ennemis. Même après ce que tu as fait, je ne te vois pas comme un danger parce que tes manigances ont un but qui n'a strictement rien à voir avec la soif de pouvoir et de conquête. Mais sache que si je réagis comme ça, c'est pour avoir des réponses. Zelda, elle, n'aurait pas cherché plus loin et t'aurait déjà condamné. Cela dit, j'aimerais beaucoup savoir pourquoi tu t'es octroyé le pouvoir de ma fille… En fait, j'aimerai beaucoup que tu me dises tout, absolument tout, savoir pourquoi tu t'es joué de nous durant tout ce temps…

Nausicaa sentit la nervosité la gagner, elle n'était pas du tout prête à dire ce qu'elle gardait pour elle, mais Link insista en lui faisait comprendre qu'il lui laissait une chance de s'expliquer au lieu de tout bonnement la renvoyer dans la boue.

– Pour échapper au système de contrôle mental de Reiyan Arlaurhys, le chef des Chevaliers Célestes, dit-elle enfin avec un trémolo dans la voix. Il ne peut viser que des lyranniens pures souches et j'en suis une donc c'était malheureusement nécessaire. Le pouvoir qui se transmet via les filles de la famille royale hylienne est une magie… hylienne, donc en m'en emparant, je deviens en partie hylienne et j'échappe à mon ennemi juré.

– Et pourquoi tout ça ?

Elle dut faire un effort pour regarder Link droit dans les yeux.

– Parce que ma fille est retenue prisonnière dans la base des Chevaliers Célestes depuis dix-huit ans et sert d'arme à cette enflure de Reiyan. Une arme qui pourrait très bien être utilisée contre moi-même ou contre n'importe qui… enfin n'importe qui, disons plutôt contre Hyrule.

Voilà, c'était dit. Jamais encore, elle n'avait parlé du fait qu'elle avait une fille. Rares étaient les personnes au courant. Devant elle, Link ne dissimula pas son étonnement.

– Tu es mère ? Pourquoi l'avoir caché ? Non attend, tu sous-entends que tout ce que tu as fait jusqu'à présent, toutes les réformes et lois passées pour prendre le pouvoir, ton coup d'État et le vol du pouvoir de Laura… tout ça, c'est juste pour avoir une chance d'entrer dans la base des Chevaliers Célestes et remettre la main sur ton enfant ? C'est une plaisanterie ? Pourquoi ne pas nous en avoir parlé directement au lieu de le cacher ? S'emporta alors Link avec un rictus colérique.

– Sincèrement, tu m'aurais cru ? Avec tout le contexte de l'époque, vous auriez juste vu en moi une profiteuse. Depuis quand le roi et la reine d'Hyrule viennent en aide à une pauvre femme démunie de tout ? Non, j'ai préféré choisir une option risquée. Tu n'imagines pas toute la haine que je voue à Reiyan, c'est cette même haine qui a guidé la plupart des choix que j'ai faits et des décisions que j'ai prises. Il est celui qui est à l'origine de tous mes malheurs, depuis que je suis sortie diplômée de mon académie. Mon chagrin était tel que je ne pouvais pas faire autrement. Mon seul but était, est et sera toujours de protéger ma fille et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour ça, quitte à détruire d'autres vies… J'ai agi par haine et colère uniquement, sans aucune considération pour autrui… au point où j'en suis de toute façon… mais jusqu'à présent j'ai échoué comme une moins que rien. C'est ridicule.

Link se tut quelques secondes devant ce premier discours. Il découvrait une facette de Nausicaa qu'il n'avait jamais connu. En vérité, il voyait à présent une femme bien différente et beaucoup plus tranchante, plus amer, aussi bien envers les autres qu'envers elle-même.

– Pourquoi ce Reiyan a enlevé ta fille ? Questionna l'ancien prodige pour relancer la conversation.

– C'est compliqué…

– Nausicaa, par pitié ne tourne pas autour du pot !

L'impératrice sentit sa gorge se serrer et un frisson la parcourir. C'était le moment… celui qu'elle redoutait le plus et elle ne pouvait pas se défiler, pas dans cette situation, pas après que Link lui soit venu en aide alors qu'il aurait pu légitiment l'abandonner sous son arbre.

Elle prit une grande inspiration, s'assit emmitouflée dans sa couverture de fortune et se recroquevilla contre ses genoux. Link attendit patiemment.

– J'ai toujours rêvé d'une vie d'aventure, commença-t-elle finalement, une vie de liberté et de bonheur pur, mais je suis issu d'une famille noble qui a soudainement pris de l'influence et de l'ampleur. Les vel Estelle n'était qu'une famille mineure, mais à la suite d'un prodigieux coup de chance, on est monté dans la hiérarchie nobiliaire alors même que l'empire était en pleine crise avec ce qu'on appelait le Néant Infernal. À la chute de la précédente dynastie, quand j'étais encore une étudiante, mon père a pris le pouvoir et a dans mon dos, arrangé un mariage avec l'héritier d'une fratrie qui avait été en concurrence directe avec la nôtre. De ce que j'ai compris par la suite, elle avait été jalouse de nous et furieuse de s'être fait voler le trône sous son nez. Cette union, c'était pour apaiser les tensions, mais je ne voulais pas ça, je refusais catégoriquement de me marier avec un homme que je considérais déjà comme un personnage immoral. Il s'agissait de Reiyan bien entendu. Il a passé ses années d'études à la prestigieuse académie de Lyphalie, dans la même promotion que moi, à prendre de haut tout le monde, faisant éclater sa suprématie sur toutes et tous et le pire, c'était qu'il était vraiment bon. Premier dans toutes les matières à l'exception de la magie où c'est mon ex-meilleure amie qui avait pulvérisé le record de note en récoltant la totalité des notes parfaites durant le cursus, soit pendant cinq ans. Malgré cet insignifiant échec, Reiyan se vantait de ses exploits et n'hésitait pas à me rabaisser sous prétexte que j'étais devenue l'héritière de l'empire à sa place et que c'était lui qui était le plus méritant. Il a également passé une partie de son temps à courtiser nombre de demoiselles, peut-être en allant jusqu'à l'acte, mais je ne préfère même pas le savoir…

Link ne la stoppa pas dans son monologue, il écoutait avec patience et accordait un intérêt certain pour ce qu'elle disait. Il nota cependant l'affirmation « Néant Infernal » dans un coin de sa tête en se demandant bien à quoi cela correspondait.

– Quand vint la remise des diplômes, continua Nausicaa en sentant ses mains trembler, on m'a remis la pression en m'annonçant que je devrai me marier dans les trois mois qui suivraient. J'ai refusé bien sûr, face à mon père, avant de prendre la poudre d'escampette. J'ai fui le royaume en créant de mes mains un portail pour rejoindre une terre, n'importe laquelle, où je pourrai me cacher. Lyrannyan n'étant pas situé dans le même espace qu'Hyrule… Je suis donc arrivée dans ce pays, sans rien connaître, où j'ai passé un premier mois à gambader partout, satisfaite de ma liberté retrouvée.

Dehors, la pluie diminua en intensité.

– Je t'ai rencontré, il s'est passé ce qu'il s'est passé entre nous et un mois plus tard j'ai été retrouvé. On m'a forcé à revenir à Lyrannyan pour épouser cet infect salopard. Moi qui avais passé plus de deux mois à Hyrule, en parfaite inconnue, je retour à la réalité fut brutal. À mon retour au palais impérial, j'ai le souvenir d'avoir reçu une gifle monumentale de mon père et devant presque toutes les têtes d'influences de l'Empire. L'union a eu lieu trente jours après et ce fut une horreur, j'ai dû supporter une foule d'aristocrates qui voyait en moi une traîtresse n'assumant pas son rôle d'héritière, j'ai dû feindre d'être heureuse et accepter de passer la bague au doigt à Reiyan… La soirée à débuter sous de beaux auspices pour le peuple, mais pas pour moi. Le bal a ainsi démarré et il a fini de la pire des manières. Parce qu'en plus du mariage, on avait insisté pour que je donne naissance à un héritier le plus tôt possible. Inutile de dire que… eh bien…

Elle ne vit pas Link se lever devant elle. Ses membres aussi tremblaient à présent et ses yeux s'humidifièrent soudainement alors que tout remontait en elle.

– Reiyan n'a pas attendu que notre relation évolue, il m'a violé le soir même…

Link s'était avancé vers Nausicaa et s'était aussitôt stoppé en entendant cette première révélation. Il en fut mortifié.

– Mais…, fit Nausicaa en affichant un sourire triste alors que sa voix prenait des intonations propres à une personne en plein craquage émotionnel. Mais rien ne s'est pas comme prévu pour tous ceux voulant me voir devenir une impératrice fidèle à son peuple et à son mari… car en réalité… j'étais déjà enceinte avant même le mariage. Je ne voulais pas devenir mère aussi tôt, je n'avais que dix-sept ans, mais j'ai tout de suite aimé l'enfant que je portais en moi. Quand j'ai mis au monde ma petite fille, j'étais tellement bouleversé et heureuse à la fois… après tout ce qui m'était arrivé à ce moment-là, cette naissance était le plus beau jour de ma vie. J'ai bien sûr présenté l'enfant comme étant le mien et celui de Reiyan et ma vie devint un mélange de bonheur et d'horreur, mais au bout de deux ans tout a vraiment basculé. Il s'est rendu compte que je lui avais menti et que l'enfant qui était née était juste une bâtarde qui n'avait aucunement le droit d'hériter du trône. Aux yeux de tous, ma grossesse fut soudain vue comme un ultime affront. Il y a eu des engueulades sévères et très violentes, mais j'ai pu garder mon statut. Par contre Reiayn lui a très mal vu cette humiliation… Ma fille avait un potentiel magique qui avait intrigué bon nombre de personnes alors Reiyan a décidé de se venger de la plus cruelle des manières en m'enlevant mon propre enfant pour profiter de ses capacités à long terme. Finalement, à cause du Néant Infernal, une guerre éclata et le château où je vivais fut bien vite laissé à l'abandon avec moi à l'intérieur, privée de mon petit trésor, la seule chose qui animait ma vie. D'ailleurs, c'est à cause de Reiyan que ma fille s'en prise à ton fils et à ta première fille, parce que cet enfoiré la plonger dans une profonde solitude pour la déshumaniser totalement et la transformant en arme humaine sans émotion. Il l'a emmené dans son organisation, derrière d'épaisses murailles et a mis au point son système pour empêcher qui que ce soit étant lyrannien d'espérer reprendre cette enfant…

– Quelle horreur…

Le commentaire de Link coupa Nausicaa dans ses révélations, mais il ne pouvait pas retenir ce qu'il pensait d'elle à présent. Elle ne mentait clairement pas et il était profondément choqué, tellement qu'il en oublia tout le ressentiment qu'il portait à cette femme dévastée par le destin. Sans parler de cette révélation concernant Aram et Aurore. Il fut à son tour très mal à l'aise d'assister à une pareille scène, surréaliste. Le roi d'Hyrule l'entendit d'ailleurs sangloter avant de poursuivre.

– Je ne me souviens presque pas de ce que j'ai fait par la suite, j'ai dû sombrer dans une violence inouïe…, reprit-elle les yeux rouges. Quand j'ai plus ou moins repris conscience, mon empire était détruit, mon père était mort dans je ne sais quelle circonstance et j'étais toute seule à errer dans mon château, comme un fantôme, passant des heures à affiner mes compétences et à étudier les plus sombres arcanes dans les couloirs vides… Mais tout ça, c'était quand je n'étais pas simplement en train de chasser les dernières bêtes sauvages pour me nourrir jusqu'au jour où je suis revenu sur Hyrule, quittant mon royaume dévasté pour oublier et pour survivre ailleurs, loin des spectres de ma vie. Finalement j'ai voulu tenter une ultime action sur plusieurs années… Mon arrivé en tant que chancelière donc servait à m'intégrer dans la société hylienne, mon coup d'état pour récupérer suffisamment de pouvoir tout en vous écartant pour pas que vous vous retrouviez plongé dans une bataille qui vous dépasse et dont vous n'avez rien à voir… Et aujourd'hui cette défaite de m'être fait attaquer par mes propres soldats parce que Reiyan a amélioré sa machine, condamnant les maigres espoirs qu'il me restait… Voilà l'histoire, en résumé… Je n'ai jamais rien eu ou presque et aujourd'hui, je ne suis vraiment plus rien…

Elle ne termina pas sa phrase. Link la prit dans ses bras à l'improviste et ce geste la surprit. Son esprit mit bien quelques secondes à comprendre ce qu'il se passait. Link lui, ne desserra pas son étreinte, il en avait assez entendu… Vaincu, Nausicaa se laissa finalement faire, posant ses mains dans le dos de Link avant d'éclater une nouvelle fois en sanglot et de hurler toute la peine qu'elle n'avait jamais évacuée pendant bien cinq longues minutes. Le temps s'arrêta de tourner pour ce moment si particulier. L'impératrice pleurait à chaudes larmes contre l'épaule du roi hylien et le roi hylien donnait tout le soutien qu'il pouvait transmettre à cette Impératrice qui n'avait plus rien d'impératrice à ses yeux, pas dans le mauvais sens du terme bien sûr.

Link avait engagé le dialogue avec des préjugés, mais à présent, il n'en avait plus aucun. Il était juste atterré. Il n'aurait jamais cru que la femme qu'il avait nommée au poste de chancelière avait pu vivre de telles horreurs dans sa vie. Et si l'absence d'Aram et Aurore avait durement affecté Link, comment Nausicaa avait-elle fait pour supporter ça pendant près de dix-huit ans ?

D'ailleurs, en parlant de ça… Nausicaa avait bien dit que sa fille avait été enlevée deux ans après sa naissance ? Curieusement, une vague gelée traversa son corps. Contre la concernée, Link cassa une nouvelle fois le quasi-silence, profitant du fait que l'impératrice s'était calmée.

– Nausicaa je… tu as dit être enceinte au moment de ton mariage arrangé. Qui est le père ?

Cette fois, la femme aux yeux bordeaux s'arrêta net de pleurer, mais elle ne parla pas pour autant.

– S'il te plaît, dis-le-moi, relança Link au bout d'une minute avec un pressentiment à chemin entre mauvais et bon. Qui est le père de ta fille ?

Nausicaa s'écarta de Link et lui fit face avec une expression étrange sur le visage. Mais Link vit très vite qu'elle stressait complètement.

– Curieux paradoxe n'est-ce pas ? Dit-elle en ne contrôlant plus du tout le timbre de sa voix. Dire que celle qui a contribué à l'enlèvement d'Aram et Aurore n'est autre que ma propre fille… le destin est tellement cruel, mais il l'est d'autant plus vu l'identité du père. Je n'ai couché qu'avec un seul homme durant toute ma fuite à Hyrule et jusqu'à ma nuit de noce…

– Nausicaa…, supplia-t-il alors que la vérité lui tombât dessus comme une masse.

– Le père d'Harmonie, ou Hystoria comme elle est appelée ailleurs… c'est toi ! Harmonie est notre fille Link !


Bonjour/Bonsoir,
Alors vous êtes choqués ou pas ? xD La plus grosse révélation de l'histoire (exceptée celle concernant Lyrannyan que j'ai pas encore balancé) vient de tomber. Hystoria est la demi-soeur d'Aram, Aurore et Laura. Ça vous semble tombé de nul part ? J'ai précisé dans je ne sais plus quel chapitre (honte à moi) que le fait qu'Hystoria soit la "cousine" d'Aram ect... n'était peut-être pas vrai. Il y a beaucoup d'indices (minimes avec réflexion ou giga visibles) dans les chapitres précédents et vu que je suis gentil, je vais vous donner les numéros : 2, 8, 26 (surtout lui), 28, 30, 36, 37 (évidemment), 39, 41... et j'ai du en oublier, c'est le souci quand on a une histoire qui fait plus de 360k mots ^^'

Avec tout ça, le regard qu'on porte sur certains personnages évolue, notamment pour Nausicaa. La partie où j'explique ce qu'à fait Aram et Yon dans une auberge aurait dû être une scène à part entière mais finalement, j'ai changé mes plans parce qu'à part vous faire fantasmer, ça n'aurait pas servi à grand chose à ce stade de l'histoire...

Bon du coup avec tout ça, les différents rouages commencent à s'assembler et on file droit vers la fin de l'arc où presque toutes les dernières questions trouveront leurs réponses... avant l'arc 4.

Objectif chapitre 50 avant le 31 décembre prochain.

Allez, à bientôt ;)