Elle s'éveilla doucement, sortant d'un coma qui aurait dû être sans fin. Ouvrir les yeux en état de conscience était une sensation bien indescriptible pour celle qui avait vécu un cauchemar des plus horribles : n'être qu'un pantin malléable à souhait pendant que son esprit chutait dans un néant infini.

Ces pensées furent brumeuses et sa lucidité lui fit défaut même si elle se rappela sans mal son prénom.

Hystoria se redressa sur ses genoux, n'ayant qu'un voile opaque comme seule vision. Elle sentit ses muscles endoloris se détendre, ses os craquer et son équilibre se confirmer, comme si le corps qu'elle habitait avait été inactif durant un temps impossible à quantifier. Où était-elle ? Elle essaya de parler, mais ne put prononcer que des brides de mots aux fréquences étranges et inhabituelles. Sa gorge lui fit soudain très mal, étant complètement asséchée. Elle toussa ensuite avec violence, la faisait se courber au sol puis tout s'arrêta. Plus aucune douleur, plus de dérangement.

Le décor autrefois flou devint tout à coup plus net. Reprenant sa respiration, gonflant sa cage thoracique, elle découvrit un environnement sombre… très sombre même, mais pas humide. Il ne faisait pas noir, mais pas totalement jour non plus. Était-ce le matin ? Hystoria sentit une odeur d'animal sauvage couvrir l'intégralité de la pièce et lorsque ses neurones revinrent à leur plein potentiel, elle se rendit compte que c'était elle qui sentait aussi fort… sans compter qu'elle était absolument nue. Cela l'intrigua suffisamment pour qu'elle puisse se rappeler du fait qu'elle pouvait se transformer en louve. Voilà donc sûrement la provenance de cette odeur. Ceci dit, cette fragrance ne la dérangea même pas sur le moment, son seul intérêt étant de mettre au point ce que son cerveau avait emmagasiné. Elle ne comprenait en effet rien du tout à la situation.

Enfin pas totalement, elle avait l'impression de sortir d'un très long sommeil.

En réalité, les images s'alignèrent bientôt les unes derrière les autres avec une discipline très surprenante. Clignant des yeux plusieurs fois, Hystoria vit des souvenirs récents apparaître dans sa tête, des souvenirs qui semblaient émerger de nulle part vu qu'elle ne se remémorait pas encore les derniers jours passés. La seule et unique chose où elle pouvait sans mal mettre des mots dessus était le moment où elle avait rêvé d'une femme blonde, une déesse de surcroît, avait appris qu'elle était une élue d'une quelconque prophétie dont elle se moquait éperdument, avait évolué dans un monde qui n'était pas le sien et avait finalement sombré dans une matière inconnue faite de peine, de douleur et de folie. Après cela, le néant total. À présent, son esprit était envahi par des visions de mise à mort violentes, de visages défigurés par la peur et par cette vue d'une arène remplie de personnes venues… venues pour faire quoi ? Tout bien réfléchi est-ce que ça avait de l'importance ? Tout ce qui passait devant ses yeux lui était parfaitement indifférent. Cela ne lui faisait ni chaud ni froid, aussi incroyable que cela puisse paraître.

L'ouïe d'Hystoria fit acte de présence lorsque ce sens retrouva de sa sensibilité. Il n'y avait rien à entendre à vraie dire, si ce n'était des bruits étouffés et lointains et celui qu'elle faisait en tentant de se mettre debout sur ses deux jambes. Un haut de cœur remonta dans sa bouche avant de s'évanouir de lui-même, conséquence de son équilibre qui venait de retrouver ses repères.

Aussi droite qu'une statue, Hystoria fixa un point distant devant elle puis elle fit quelques pas en avant, voulant tester ses fonctions motrices… fonctions qui répondirent à la perfection et même un peu trop. Prise dans un élan trop brusque, Hystoria manqua de s'étaler au sol, se rattrapant grâce à ses deux mains qui, au contact du sol en pierre, sentirent à quel point la surface qu'elle touchait était froide. La blonde fut prise d'un frisson à ce contact glacial et se rendit compte tout compte fait que la température de l'endroit n'était pas bien élevée. Grelottante, elle chercha quelque chose à pouvoir mettre sur ses épaules. Sans se retourner, elle fit alors appel à son pouvoir inconsciemment, se surprenant elle-même et se rappelant soudain qu'elle possédait cette capacité. Les lignes se dessinèrent, les formes se construisirent… Elle dénicha finalement dans un recoin de la pièce un châle un peu rêche, mais assez large – au point de se demander si c'en était vraiment un – pour lui couvrir tout le haut de son corps, de la base de son cou à ses cuisses, couvrant ses parties intimes. Enfin bon… vu la situation, couvrir ses seins ou son sexe était le cadet de ses soucis. Une brusque pensée lucide lui rappela que sa transformation en louve, si étalée dans le temps, pouvait réduire à néant les vêtements. En tout cas, le contact du châle la réchauffa un peu et c'était tout ce qui comptait sur l'instant.

Emmitouflée, Hystoria fit un peu plus attention à ce qui l'entourait. Curieuse, elle y vit un lit dans un état convenable, une petite table, la porte de sortie en métal… et c'était tout. Le reste de la pièce était vide.

La nuance entre une cellule meublée et une chambre était infime, mais Hystoria eut le sentiment qu'elle était plutôt dans une geôle, vu la tronche de l'accès… Il n'y avait pas vraiment de source lumineuse à part l'éclat filtrant à travers l'unique fenêtre en hauteur, mais en sentant la surface du sol aussi douce que la peau d'une orange, il n'était pas pessimiste de dire que ce n'était pas le genre de sol que l'on trouvait dans une maison… Et encore, Hystoria savait très bien que son ancien chez elle possédait une surface plane agréable et chaude, pour l'avoir foulé plusieurs fois pieds nus… Elle n'était clairement pas dedans.

L'avait-on enfermé ?

Une réponse malheureusement positive était plus que probable, mais ça n'expliquait pas tout. Était-ce à cause de ce qu'elle se revoyait faire en massacrant tous ses hommes et toutes ses femmes ? Comment avait-elle pu être amenée à faire ça d'ailleurs ? Elle qui détestait faire du mal aux autres…

Perplexe, Hystoria se laissa aller dans ce lieu mystérieux pour elle. Elle en fit le tour plusieurs fois d'abord puis au bout d'un moment, elle tourna en rond de manière sérieuse, ayant senti un léger courant d'air, sans pour autant en définir la provenance. Ça ne venait pas de la fenêtre, c'était une certitude, car elle était solidement fermée. Est-ce que les murs, ou au moins un seul, donnaient sur l'extérieur ? Elle eut sa réponse en poussant son pouvoir un peu plus fort, découvrant par cette méthode qu'elle se trouvait presque au sommet de la tour du complexe des Chevaliers Célestes, au moins deux ou trois étages sous le bureau de Reiyan. Elle ne connaissait pas l'existence d'un tel endroit aussi haut dans la tour… Cela ressemblait fortement à une prison pour des personnes que Reiyan voulait garder sous contrôle, chose qu'Hystoria n'apprécia pas du tout en le comprenant.

En parlant de lui d'ailleurs, penser à son prénom procura à la blonde un sentiment de colère nouveau et tellement puissant… En fouillant dans un peu dans son esprit, elle se souvint que l'apparition nommée Lythia lui avait dit que Reiyan n'était pas son père. L'origine de cet énervement n'était pourtant pas due à ce fait là, pas directement en tout cas même s'il y était lié. Il y avait autre chose.

Et elle ne savait pas quoi.

La blonde resta plusieurs minutes à regarder devant elle, observant chaque parcelle de pierre qui s'offrait à ses yeux améthyste. Elle n'était pas vraiment angoissée par cette situation singulière… elle était même plutôt calme et sereine. Cela étant, elle réalisa carrément que quelque chose s'était débloqué dans sa tête. C'était la raison pour laquelle elle n'eut pas plus d'émotion lorsqu'un trousseau de clés agité se fit entendre, qu'un mécanisme de serrure fut enclenché et que la porte s'ouvrit dans un bruit strident.

Un garde apparut alors, équipé d'une longue chaîne en métal. Hystoria le reconnut tout de suite et le souvenir fit surface de façon abrupte. C'était son bourreau, celui qui n'avait pas hésité à la fouetter lorsqu'on la forçait à déchiqueter des gens. Cette pensée s'ajouta à d'autres, plus anciennes, et l'air se chargea d'une tension meurtrière qu'elle n'essaya pas de réprimer.

Chose que le garde ne capta pas.

La tête baissée, se préparant visiblement à faire quelque chose de précis et d'habituel, il ne fit pas attention à la jeune femme qui le toisait avec une expression de plénitude absolument simulée. Qu'elle ne fut pas sa stupeur lorsqu'il leva les yeux et croisa le regard glacial de la bête qu'il était venu chercher pour le prochain spectacle. Le temps se figea pendant un court instant avant que l'homme ne prenne peur et tenta de frapper Hystoria avec sa chaîne…

Il fut décontenancé lorsqu'il assimila qu'Hystoria avait tout bonnement attrapé le fouet métallique dans sa main droite comme si ce n'était qu'un jouet. Au lieu de lâcher son arme, dans la panique, le garde essaya plutôt de l'arracher des mains de la blonde qui n'avait, d'un, pas cillé d'un millimètre et qui n'avait, de deux, pour expression qu'un visage dénué de sentiment… en apparence. Ses traits se firent soudain colériques. Hystoria jeta un bref regard sur ce qu'elle tenait en main avant d'emmener son bras en arrière, tirant la chaîne et le garde par extension vers elle. Elle transforma par la suite la main tenant l'arme en sa patte de louve et, lorsque le soldat fut assez proche, elle lui asséna un violent coup tranchant dans le ventre, passant à travers sa tunique comme si c'était du beurre, et l'assomma d'un coup de genou bien placé. Double peine. Elle fit ensuite revenir sa main humaine, dont les extrémités étaient recouvertes de sang, et la contempla comme si elle n'avait jamais rien vu de tel.

Tout était allé si vite et pourtant sa vitesse de réaction avait été prodigieuse… et inquiétante. Elle se sentait bien plus forte et en parfaite maîtrise d'elle-même. Laissant le garde agonisant, le ventre percé par l'attaque, la blonde ne se fit pas prier pour enjamber le corps secoué de spasme étalé dans une position grotesque et quitter les lieux. Son cerveau fonctionnait à vive allure et pourtant, tout était clair et limpide. Elle savait quoi faire.

Quelque chose lui indiqua de grimper les escaliers et de monter dans la salle où se trouvait le miroir impossible à utiliser. Seule à présent dans ces couloirs déserts et beaucoup trop blancs, Hystoria initia son parcours sans aucune protection et aucune arme à l'exception de ses deux pouvoirs. Elle ne rencontra personne sur son chemin, passant de couloir en couloir, se repérant dans ce labyrinthe comme si elle l'avait déjà fait des centaines de fois. Les escaliers furent avalés en quelques enjambées véloces, ce qui l'a fit arriver bien vite devant la grande double porte de salle du miroir. Hystoria actionna la poignée avec précaution et celle-ci pivota sans opposer de résistance.

Les deux battants furent écartés, laissant la blonde pénétrer dans ce lieu à l'aura particulière. Un souvenir fit son apparition, celui où, épuisée par une course poursuite intense, elle avait vu Aram, Aurore et Line emprunter ce moyen de transport pour la dernière fois, coupant définitivement les ponts entre elle et eux. Une vague de nostalgie légère la prit et elle eut presque les larmes aux yeux en repensant soudain à tout ce qu'elle avait fait ses actes, sa manipulation… sa mémoire s'ouvrit alors et déversa ce qu'elle avait conservé.

Elle en eut honte. Terriblement honte.

Finalement c'était peut-être mieux comme ça. Elle n'avait eu que ce qu'elle méritait. Capturer Aram et Aurore avait été un désir tellement puissant et une satisfaction personnelle tellement forte… mais le retour de bâton n'en avait été que plus douloureux. Oui, elle se souvenait bien maintenant de toutes les émotions qu'elle avait ressenties devant le spectacle de cette fuite. Cela avait été cruel mais ce n'était que justice. Elle s'était elle-même rendue prisonnière de son plan malsain.

Hystoria s'approcha un peu plus de la machine et plus particulièrement du miroir en lui-même qui lui renvoya le reflet de ce qu'elle était. Cela faisait si longtemps qu'elle ne s'était pas observée dans une glace et encore moins de se regarder en face. À force de vouloir éviter l'inévitable, elle s'était elle-même oubliée.

La preuve la plus flagrante était qu'elle se trouvait métamorphosée. Faisant tomber son châle, elle se fit face, nue, et comprit qu'elle s'était non seulement fourvoyée, mais également perdue.

Elle se découvrit physiquement plutôt belle et attirante, sans fausse modestie. Cependant, quelques détails l'interloqua, notamment ses cheveux et ses yeux. Pour les premiers, ils étaient bien plus courts qu'avant. Là où d'ordinaire, elle laissait ses cheveux descendre jusqu'à ses hanches, ils étaient à présent longs jusqu'à ses omoplates, plus lisses, moins ondulées et d'une couleur s'approchant davantage du platine que du doré. Quant à ses yeux, là où elle pensait, naïvement peut-être, que ses iris avaient gardé leur teinte améthyste, elle se rendit compte que son œil droit avait pris une nuance orangée crépusculaire contrairement à son œil gauche qui avait conservé sa coloration naturelle. Cette dichromie l'intriguait et la réjouissait à la fois. Elle trouvait ça étrange, mais absolument sublime.

En fait, cette simple vision de son « elle » actuelle lui faisait l'effet d'une renaissance. Cela s'accompagna d'une question toute bête qui s'imposa comme une évidence : qu'est-ce qu'elle faisait encore là ?

Si son réveil quelques dizaines de minutes avant lui avait bien appris quelque chose, c'était qu'elle n'avait rien à faire là ! Être traitée comme une prisonnière ? Et puis quoi encore ? Cela devait bien faire un bout de temps en plus qu'on se servait d'elle comme d'un outil meurtrier si elle en croyait les images défilant dans son esprit. Et elle s'était laissé faire ! N'ayant aucune notion du temps, la blonde ne pouvait pas se situer sur une échelle temporelle, elle ne savait pas combien de jours s'étaient écoulés depuis la fuite d'Aram, Aurore et Line ni combien de semaines s'étaient succédé depuis qu'elle avait commencé à perdre les pédales.

Enfin bon… il était temps que ça change ! Reprendre à zéro même… pourquoi pas. Présenter ses excuses à Aram et Aurore d'abord, ça serait un bon début et même s'ils la rejetaient, au moins aurait-elle la « consolation » d'avoir été honnête.

Mais avant tout, elle devrait trouver de quoi s'habiller et s'équiper… et surtout se laver. L'odeur n'était pas insupportable puisqu'elle s'y était habituée, mais tout de même ! De source sûre, il y avait des salles d'eau dans les premiers étages du complexe, privées qui plus est, mais il y avait toujours un risque et puis, pour garantir une certaine sécurité, elle avait déjà un premier souci à régler.

D'un mouvement rotatif de ses pieds, Hystoria se retourna et s'élança droit vers la cellule où elle avait repris conscience avec un objectif précis en tête : planquer le corps du garde pour gagner du temps et éviter une possible déconvenue. Inutile de préciser que le complexe s'affolerait si le corps du soldat était trouvé. Ne sachant pas encore vraiment ce qu'on avait voulu faire avec « elle », éviter d'être rattrapé serait judiciable elle n'avait pas beaucoup d'heures devant elle avant qu'on ne se lance à sa recherche.

Après, le reste importait peu…

Tant qu'elle pouvait se laver, admirer ses yeux vairons et pourquoi pas…

Se barrer d'ici !

OoOoO

– Une idée de ce qu'on pourrait faire Aram ?

– Tu m'as posé la question il y a dix minutes !

Cela faisait bien plusieurs heures que le duo se tenait à bonne distance du mur d'enceinte du complexe des Chevaliers Célestes. À couvert dans une zone de pleine végétation pour ne pas être repéré, Aram et Matael tentaient tant bien que mal d'établir un plan concret, mais jusqu'à présent, leur cerveau n'avait donné aucun résultat probant. Aram n'arrivait pas à visualiser les auras derrière les murailles, comme si une force l'en empêchait, et ça le frustrait pas mal. Tout était brouillé, comme un nuage épais où il était impossible de voir plus loin qu'un pauvre mètre.

Bien sûr, Aram en avait parlé à Matael pour clarifier la situation et son incapacité à prévoir ce qu'il se passait dans le complexe.

Finalement, l'un comme l'autre devait bien s'avouer qu'entrer dans la base ennemie était une tâche très difficile. Là, il faisait jour, mais le duo avait eu une opportunité alors qu'il faisait encore nuit, mais une fausse alerte les avait empêchés de profiter des échanges nocturnes avec les marchands des environs. Au même titre qu'un marché, les marchandises arrivaient très tôt le matin, avant même le lever du soleil. C'était typiquement le moment où le complexe était le plus faible… mais le prince et le mercenaire n'avaient pas pu en profiter.

La meilleure chance qu'ils avaient était d'attendre la nuit suivante et ils avaient ce qu'il fallait pour passer le temps et survivre à l'attente. L'équipement qu'ils possédaient tous deux pouvait subvenir à pas mal de situations et surtout, ils avaient la chance que Matael ait ramené une très longue corde avec lui. Inutile cependant de tenter le diable. Essayé de grimper par les murs était une idée parfaitement idiote.

– Je te le répète Aram, reprit Matael, à moitié avachi contre un tronc d'arbre. Si on attend qu'il se passe quelque chose, on en a pour des jours ! Les portes ne restent jamais ouvertes plus d'une minute en temps normal et je doute qu'on puisse tenter une percée au moment où la surveillance est la plus haute. J'ai de la chance d'avoir eu un alibi parfait pour sortir, je ne serai pas à tes côtés sinon, mais c'était exceptionnel.

– J'entends Matael, j'entends… et j'y réfléchis.

En vérité, Aram sentait que son esprit refusait catégoriquement de réfléchir. Impossible de dénicher une véritable idée pour faire avancer la situation. Finalement, les deux hommes se turent, essayant de trouver peut-être la solution la moins délirante. Mais dans la sérénité de la nature, ils furent bientôt dérangés par une voix.

– Moi je vous conseillerai de traîner pas loin des remparts…

Aram comme Matael sursautèrent à l'unisson à cette voix féminine, se regardant un instant, mais la similitude de leur expression faciale leur confirma qu'ils n'avaient pas rêvé ! Et il n'y avait personne à part eux ! Qui avait parlé ?

– C'est pas comme si Hystoria, ta grande sœur, t'attendait Aram…

OoOoO

Inutile de préciser que personne ne vit une blonde s'échapper de la tour du complexe. Elle avait en effet trouvé en revenant vers sa cellule l'armure que le soldat avait dû déposer en se pensant en sécurité et qu'elle avait sans doute condamné. C'était ainsi vêtu, et après avoir planqué l'homme qu'elle avait descendu les escaliers. Elle avait néanmoins fait le pari qu'on ne lui pose aucune question au rez de chausser et heureusement, les adultes à l'accueil n'avaient pas jugé opportun de lever le nez dans sa direction. Sans doute que la vue de son armure dans leur vision périphérique avait suffi. Une grossière erreur.

Ni une ni deux, une fois à couvert dans la végétation, elle se débarrassa des plaques de métal, se retrouvant à nouveau quasiment nue et se retransforma en louve. C'était une sensation nouvelle d'avoir conscience de ce qu'elle faisait sous sa forme animale et elle appréciait franchement de pouvoir foncer à pleine vitesse et sentir le vent essayer de faire obstacle à sa course folle. Elle n'avait pas ressenti ça depuis son enfance…

Hystoria nota au passage que son pelage avait pris la même teinte que ses cheveux, soit le platine et que sa corpulence avait légèrement augmenté. Sa transformation n'avait déjà pas de base les dimensions d'une louve normale, mais maintenant… Enfin, ça ne la dérangeait pas vraiment vu qu'elle était plus imposante et, de surcroît, plus intimidante pour quiconque n'étant pas habituée. Par contre, ce qui l'avait stupéfiée, c'était qu'elle avait pu se changer en louve sans trop de difficulté et surtout sans douleur, là où d'ordinaire, c'était quasiment une torture. Il y avait définitivement quelque chose qui s'était brisé en elle, dans le bon sens du terme, mais elle aimerait bien savoir de quoi il s'agissait.

Hystoria fit extrêmement attention à ne croiser personne et à ne pas dévoiler sa présence. Le soleil éclatant a mis hauteur dans le ciel lui confirma un début de matinée. L'horaire global de début de travail pour les Chevaliers Célestes en somme. Il fallait donc faire attention. Son objectif était de rejoindre sa maison pour y trouver peut-être des choses utiles, mais la louve passa parfois bien plusieurs minutes voire dizaines de minutes à rester caché le temps pour elle de s'assurer de sa discrétion. Le soleil tapait de plus en plus fort et son pelage renvoyait très bien la lumière, ce qui n'aidait pas non plus.

La louve fixa de temps à autre les soldats qui passaient non loin d'elle et remarqua une attitude étrange, comme s'il n'était plus maître d'eux même. Après avoir esquivé trois patrouilles, alors cachée derrière un large buisson, elle se rappela soudain que ce genre de comportement s'était déjà offert à ses yeux les jours précédents. En fait, plus les minutes s'écoulaient, plus les souvenirs remontaient et plus elle comprit à quel point elle avait été manipulée du début jusqu'à la fin. C'était un ressentit étrange de le reconnaître. Elle n'avait plus rien, juste une envie de commencer une nouvelle vie. Son esprit ayant retrouvé une certaine paix et une réflexion nouvelle, face à des images plus dérangeantes les unes que les autres, cela lui donna parfois envie de vomir. Elle ne doutait pas que Reiyan était derrière tout ça, et encore plus la concernant, malgré tout ce qu'elle avait pu faire pour mener l'existence la plus normale qu'elle aurait pu espérer avec Aram et Aurore. Cela avait été là son seul vrai désir. Mais même cela n'avait été que factice.

Si seulement les choses s'étaient passées différemment…

Hystoria arriva devant la porte de cette maisonnette et fut prise d'un vertige intriguant. Elle hésita un instant à poser la patte sur la poignée. Il était très peu probable qu'un nouveau groupe y ait élu domicile et ce n'était pas ça qui freina la blonde dans son élan. Elle sentait à la fois une énergie néfaste et une énergie lumineuse relativement insondable derrière la porte. Une telle contradiction ne pouvait pas exister. Finalement Hystoria, prit son courage à deux mains et fit pivoter l'accès sur ses gonds.

Reprenant sa forme humaine, une gerbe de poussière et une odeur de renfermé l'accueillit. Elle toussota un peu avant de s'engouffrer franchement dans la pièce principale, celle-là même où elle avait été prise d'une crise de folie. Et ça n'avait pas été joli, elle s'en souvenait bien maintenant. Elle se rappela en effet avoir vu une maquette de bateau et ensuite, elle avait perdu le contrôle… et en parlant de bateau…

La jeune femme prit une grande inspiration et se tourna lentement sur sa gauche là où devait se trouver, dans ses derniers souvenirs, la maquette qu'elle avait fait tomber… et elle la vit !

Mais pas au sol, plutôt posé sur une étagère. Le mât central était cassé et un endroit de la coque avait un choc. Hystoria s'en approcha presque timidement, attrapa la reproduction de ses deux mains et la leva devant elle…

Rien ne se passa.

Son esprit ne lui fit aucune mauvaise surprise. Elle resta bêtement à tenir l'objet, espérant un évènement qui n'arriva pas. Cela la contraria un peu, car elle se demandait ce qui avait bien pu enclencher sa crise de folie furieuse. La réplique était-elle juste un déclencheur ? Il était vrai que durant toute son enfance, elle avait toujours eu une peur bleue des navires, quels qu'ils soient, mais ça c'était calmé à son adolescence et plus particulièrement quand Aram et Aurore étaient arrivés. Coïncidence ? Mais à cet instant, ils n'étaient pas là et rien ne se produisait. Hystoria était simplement debout face à une étagère et le bateau en bois ne lui procura aucune envie de tout casser. Elle eut en revanche un petit pincement au cœur qu'elle ne put décrire. Avec une moue, elle posa délicatement la maquette, recula et décida d'aller s'asseoir sur les fauteuils situés de l'autre côté de la pièce. Rien n'avait bougé ici aussi. Elle passa quelques coups avec sa main pour évacuer la saleté et s'installa un instant en se concentrant sur les sons et l'environnement. Tout comme un chat le ferait, elle moleta le cuir avec ses doigts, mais cela ne lui évoqua rien.

L'aura néfaste qui hantait ses lieux ne se trouvait pas ici visiblement, tout comme celle un peu plus lumineuse. Pas dans ce salon en tout cas. Elles étaient ailleurs…

Elle décida malgré tout de rester un peu, profitant de ce silence et d'un confort retrouvé. Nombre de fois, elle avait passé du temps à aider Aram et Aurore dans leurs cours théoriques, ayant suivi le même cursus avant eux. Nombre de fois elle avait vu Aurore s'endormir de fatigue sur le fauteuil d'en face et Aram la suivre à peine quelques minutes après, la laissant elle, Hystoria, seule personne encore éveillée à prendre soin de sur ses deux protégés. Combien de nuit avait-elle pu passer, à la seule lueur d'une bougie à regarder le prince et la princesse d'Hyrule, non pas comme une surveillante, mais comme une figure familiale veillant sur plus jeune qu'elle.

Elle était nostalgique de ça, elle devait bien se l'avouer et, pendant un instant, elle visualisa les deux hyliens comme s'ils s'étaient trouvés là. La scène était réconfortante, mais bien entendu, ce n'était qu'une illusion. Une simple imagination condamnée à en rester une.

Hystoria leva les yeux vers le plafond, sachant pertinemment que ces moments appartenaient au passé et que plus jamais elle ne retrouverait une telle osmose. Cette maison s'était éteinte, emportant avec elle tous les bons souvenirs, les joies, les rires, les tristesses… son âme.

La blonde profita quelques minutes encore de ce silence. Elle se redressa finalement et quitta le confort des souvenirs pour attaquer le fond du problème… D'abord se laver, ensuite trouver des vêtements, car elle était toujours simplement vêtue de son châle, et enfin comprendre pourquoi une énergie si mauvaise régnait dans la bâtisse…

Empruntant une première porte, elle passa rapidement dans la salle de bain et y resta une bonne vingtaine de minutes, se lavant plusieurs fois pour effacer toute odeur suspecte, faisant couler l'eau chaude dans la baignoire inutilement et profitant de tous les produits de soin à sa disposition parce qu'après tout, c'était peut-être la dernière fois qu'elle utilisait cette salle de bain.

Hystoria passa encore cinq minutes supplémentaires à regarder ses iris dans une glace avant de s'engager vers son second objectif.

Elle grimpa rapidement les escaliers, entendant le bois grincer comme à l'accoutumée et fit face au couloir où étaient réparties toutes les chambres. Elle ne fut sincèrement pas plus surprise que ça en découvrant que les auras ténébreuse et lumineuse provenaient de sa pièce attitrée. Cela l'amusa presque.

Elle pénétra dans sa chambre et eut un éclat de rire en comprenant à la simple vue de ces deux épées que l'énergie mauvaise émanait de ces deux armes justement.

Nayorna, le nom qu'elle avait donné à ses deux lames noires. Des épées qu'elle avait chéries durant toutes ces années, cadeau de son soi-disant père… Ce n'était qu'une récompense empoisonnée. Elle ne sut pas comment, mais Hystoria sentit qu'elle ne devait surtout pas toucher aux poignées des armes. Elles étaient dangereuses.

Mais elle n'était pas venue pour ça en premier lieu.

Hystoria se déplaça sur sa gauche, gardant les lames posées sur son lit dans son champ de vision comme si elle s'attendait à les voir se déplacer d'elles-mêmes. Elle détourna le regard un instant et ouvrit sa penderie. Elle avait l'impression que cela faisait une éternité qu'elle ne l'avait pas ouverte. Ses mains se baladèrent et dénichèrent en premier lieu des sous-vêtements puis un pantalon pourpre équipé de nombreuses poches et un haut à col noir, mais sans manche. Pas certaine que cela soit suffisant pour échapper à la fraîcheur nocturne de la saison, Hystoria fouilla un peu plus et en tira une veste ainsi qu'une cape dans des tons similaires, ce qui allait parfaitement avec la couleur de ses cheveux et de ses yeux même si de telles considérations ne lui importaient pas réellement à cet instant.

Une fois vêtu et le plaisir de sentir du propre sur sa peau passé, Hystoria se retourna vers ses deux épées, l'air songeuse. La blonde avait reçu ce présent après la « capture » d'Aram et Aurore et c'était grâce à ça qu'elle avait pu manipuler les deux hyliens pour qu'ils restent avec elle. Quel genre de pouvoir, autre que la création d'illusion, possédaient ces deux épées ? Elle n'avait jamais réellement réfléchi à cette provenance.

– De la corruption, ni plus ni moins !

Presque dans un sursaut, Hystoria se retourna vivement vers l'origine de la voix, mais n'y découvrit que le couloir visible à travers la porte ouverte. Elle activa sa vision, mais rien non plus devant elle. Soudain, elle sentit une présence se matérialisa dans son dos, de l'autre côté du lit, contre le mur et la fenêtre. La blonde repivota à cent quatre-vingts degrés, sans réellement ressentir de la peur et fit face à une grande silhouette qui avait une grande évocation aux yeux d'Hystoria. La figure surnaturelle semblait n'être qu'un voile à moitié transparent et pourtant… Qu'est-ce qu'elle faisait-là et comment surtout ?

– Selon les lois du divin, je pourrai me faire bannir et perdre mon immortalité pour ce que je suis en train de faire…, énonça Lythia comme si elle avait lu dans l'esprit de son élue. Enfin ça, c'est valable que s'il y a encore quelqu'un pour me juger, or, il n'y a plus d'autre dieu que moi.

Hystoria ne cilla pas et ne montra aucun signe de déférence, quel qu'il soit.

– De la corruption vous dites ? Répondit simplement la blonde.

– Ma présence ne te choque pas plus que ça ? Fit la déesse avec une fausse moue. Nous ne sommes pas dans ta tête Hystoria.

– Je devrai ? Tout est choquant dans mon existence alors franchement…

Cette remarque amusa un peu la déesse.

– Tu sembles plus maîtresse de toi-même que lors de notre dernière rencontre, c'est bien…

– C'est assez nouveau. J'ai beaucoup d'images en tête et je ne saisis pas encore tout. Vous y êtes pour quelque chose non ? Et vous n'avez pas répondu à ma question.

La présence d'une divinité à quelques mètres seulement de son corps ne lui faisait presque aucun effet. Après tout, elle avait déjà rencontré cette déité et s'il fallait se montrer respectueux au point de se coucher par terre, elle l'aurait su et elle aurait été obligée de le faire d'une manière ou d'une autre. Mais ce n'était pas le cas.

– Je n'ai pas influencé ton esprit si cela t'inquiète, rassura la déesse en croisant ses bras. J'ai juste initié le fait que tu te libères de ta prison, le reste ne vient que de toi et je suis assez surprise que ça n'ait duré que quelques semaines. Pour une élue tu te débrouilles bien.

– Vous n'avez toujours pas répondu à ma question…

Lythia fixa Hystoria un instant.

– Tu es d'une insolence ! Déclara-t-elle en s'approchant de son élue avec un rire. Enfin soit, de mère en fille, y'a pas vraiment de différence, j'imagine… Bon, tu vois ces épées ?

Hystoria hocha la tête, curieuse d'avoir une réponse.

– Elles sont empreintes de corruption, une dose tellement minime qu'elle en est quasiment indétectable. C'est sans doute ce qui a provoqué ton désir de maintenir Aram et Aurore sous ton joug ainsi que les douleurs quand tu te transformais en louve. Tu es parfaitement incompatible avec cette énergie démoniaque, mais pas au point de pouvoir te soustraire à son emprise. Mais quand le prince et la princesse hylienne sont partis, je pense que ton âme, sincèrement touchée, a voulu reprendre son libre arbitre, ce qui a entraîné tes crises de folie et finalement ta descente en enfer.

– Et comment j'ai pu me réveiller alors ?

Lythia haussa les épaules comme n'importe quel humain le ferait.

– Ton âme a dû évoluer et grandir et cela s'est matérialisé par la couleur de tes cheveux et de tes yeux. C'est une première dans l'histoire d'ailleurs, car ça n'est jamais arrivé et c'est un mystère dont je n'ai moi-même pas la réponse. T'as volonté est déjà très forte. La preuve en est ces longues années à souffrir. Nombre de personnes se seraient donné la mort, mais pas toi. L'être humain est tellement complexe que des choses improbables peuvent se produire sans qu'on s'y attende. Parce que je t'ai élue, il faut croire que cela a démultiplié des compétences et avec l'ascendance que tu as, c'est encore mieux… ou pire.

La dernière phrase fit tiquer Hystoria. C'était par exemple un détail qu'elle ne connaissait pas… vu qu'elle avait été toujours été seule au monde.

– Vous savez qui sont mes parents ? Questionna la blonde avec un peu moins d'assurance due à une forme d'espoir nouvelle, mais bancale.

En réalité, elle mourrait d'envie de les connaître, mais elle lorsque la déesse parla, c'était un tout autre visage qu'Hystoria afficha.

– Pas compliqué… Nausicaa vel Estelle, actuelle impératrice de Lyrannyan et Link Bosphoramus Hyrule actuel roi d'Hyrule…

Silence. Hystoria cligna des yeux plusieurs fois pour être sûre d'avoir bien comprise.

–Pardon ? Vous pouvez répéter ?

Un mal être naquit soudain. Sa conscience refusait d'assimiler la nouvelle, mais son subconscient lui, avait déjà tout compris. Avec tout ce que cela impliquait…

– Nausicaa vel Estelle, actuelle impératrice de Lyrannyan et Link Bosphoramus Hyrule actuel roi d'Hyrule…

La blonde écarquilla grand les yeux et recula de quelques pas en arrière. Depuis son réveil, elle avait nonchalamment fait face à ce qui se présentait à elle, mais là, elle était véritablement choquée.

– Attendez ! Mon père serait… Mais enfin, ça voudrait dire que… que j'ai…, balbutia-t-elle prise de confusion.

– Aram, Aurore, et Laura sont ton frère et tes sœurs oui, et tu es toi-même une princesse héritière de sang impériale. Sacré palmarès, répliqua tranquillement la déesse dans son coin.

Stupéfiée, terrifiée, paralysée…Hystoria ne savait plus où donner de la tête. Le visage sérieux de la déité ne mentait pas. Elle comprenait davantage ce qu'elle avait fait et pourquoi elle l'avait fait et elle était une princesse en plus de ça ? Prise d'un vertige qu'elle ne put retenir, la jeune femme sortit de sa chambre et se précipita droit vers celle d'Aurore. Elle y entra et parcourut du regard chaque parcelle de cette ancienne chambre, analysant tout ce qui était resté en l'état, elle toucha le lit puis elle se dirigea vers la chambre d'Aram cette fois et refit la même scène. Une larme coula le long de sa joue gauche sur un visage pris par une panique éphémère, mais naturelle d'une personne qui mesurait l'ampleur de son acte passé.

Toujours translucide, Lythia la suivit d'un pas lent, ne souhaitant pas interférer avec cette prise de conscience violente. Elle n'était égoïste à ce point. Elle fit cependant attention à ce qu'Hystoria ne fasse rien de dangereux, car une mauvaise réaction n'excluait rien. Finalement, au bout de quelques minutes, les deux femmes se retrouvèrent dehors. La déesse observa son élue respirer bruyamment, les mains et les genoux au sol, sur l'herbe verte.

Quelques secondes supplémentaires défilèrent encore avec le bruit des feuilles dans les arbres et les petits oiseaux pour seule source sonore.

– Je suis… la pire… grande sœur de l'histoire ! Déclara Hystoria d'une voix grave. C'est donc pour ça que j'ai été prise d'une affection sans commune mesure pour Aurore, Aram et Laura ? Je voulais retrouver ma famille sans le savoir et pour ce faire j'ai kidnappé mon propre frère et ma propre sœur à mon propre père ?

La déesse eut une pincée au cœur, chose étrange et normalement inconcevable pour une figure divine.

– C'est un bon résumé oui…

Un court instant passa encore et Lythia ne sut dire si Hystoria pleurait ou au contraire rigolait nerveusement.

– Vous avez dit que ma mère s'appelait Nausicaa ? Fit la princesse impériale d'une petite voix.

– Oui ! Ce prénom signifie « Navire » « destructeur de navire »… c'est au choix. Un sens très évocateur de ce qu'a fait l'impératrice pour tenter de te reprendre des griffes de Reiyan. Elle a coulé pas moins des trois quarts de la flotte improvisée de ton faux père alors que tu étais prisonnière de ce dernier, en route pour fuir Lyrannyan par la mer. Ce fut une bataille sauvage et sanglante et Nausicaa n'a jamais aussi bien porté son prénom que cette nuit-là. Mais comme tu t'en doutes, elle a échoué à te reprendre et ça l'a détruite, dans tous les sens du terme. Elle est revenue dans son château et à vécu comme une morte vivante pendant un bon moment.

Alors c'était pour ça que les bateaux avaient été son cauchemar durant toutes ces années… Son esprit avait enregistré la bataille même si elle n'en gardait aucune image.

– J'ai toujours pensé… qu'elle m'avait abandonné, déclara soudain Hystoria, comprenant également qu'elle s'était trompée sur celle qui l'avait mise au monde.

La déesse soupira.

– Ta génitrice fait tout ce qu'elle peut depuis dix-huit ans pour te retrouver, ajouta Lythia avant de s'approcher très près de la blonde.

Et le ton de sa voix se fit plus doux.

– Il me semble même qu'elle n'est, actuellement, pas très loin du complexe, avec ton père en plus de ça, reprit calmement la figure divine. Quant à Aram, j'ai cru l'apercevoir également non loin et depuis, je pourrai m'avancer et te dire qu'il est aux portes du complexe avec un dénommé Matael si je ne m'abuse…

Hystoria releva la tête d'un coup.

– Vous plaisantez ? Fit-elle à nouveau paniquée. Pourquoi ils…

La déesse pointa l'horizon avec son doigt.

– J'ai observé de loin Aram ces dernières semaines… faut croire qu'il ne tenait pas à te laisser ici toute seule.

Devant l'absence de réaction de son élue, la déesse enchaîna.

– La liberté s'offre à toi, qu'est-ce que tu attends pour partir d'ici et retrouver ceux qui tiennent vraiment à toi et ne servent pas de tes capacités et de ta personne comme des outils ? Là maintenant, qu'est-ce que tu désirs Hystoria ?

– Ne plus être seule et ne pas être utilisé comme un jouet.

– Parfait alors !

Sur ces mots, Lyhthia disparut, sa silhouette s'évaporant dans l'air comme de la poussière.

Hystoria se retrouva isolé de tout. Elle resta là, plantée comme une statue dans l'herbe puis, mais très vite son instinct prit les devants. Elle s'élança en direction de la maison, entra à l'intérieur et se dirigea vers la cuisine. De là, elle trouva les outils pas adéquats, mais néanmoins utiles pour couper du bois. Elle sortit de la bâtisse, courut jusqu'à l'arbre le plus proche et arracha des branches et des feuilles sèches. Elle rebroussa chemin, retourna à l'intérieur, posa les divers éléments au sol, fit tomber les étagères, les meubles, rassembla les fauteuils. Elle alla chercher à l'étage : oreillers, draps, feuille, tissu… Elle en fit une pyramide au rez de chaussé de la maison et essaya de faire partir un feu dans tout ce bazar en créant une petite flammèche dans sa main.

Et elle réussit.

Tout s'enflamma à une vitesse stupéfiante ! Hystoria courut jusqu'à l'extérieur pour échapper aux fumées toxiques et à la chaleur qui grimpa en flèche. Elle s'éloigna suffisamment pour assister à la destruction par le feu de son chez elle, l'endroit où elle avait passé toute une partie de sa vie. Par cette action, elle mettait définitivement fin à cette page de sa vie dans cette base appartenant à une organisation de cinglé. Très vite, une épaisse fumée noire se dégagea et s'envola dans le ciel. Elle eut un dernier regard pour ce lieu, sauvegarda cette ultime vision puis elle tourna les talons et s'engagea dans un sprint droit vers le seul endroit où elle avait une chance de sortir du complexe.

Elle ne réfléchissait même plus. Son âme guidait chacun de ses pas. Dopée par une adrénaline nouvelle, elle ne prit bien sûr pas le chemin le plus simple et le plus rapide. Son métabolisme fonctionnant d'un coup à plein régime, elle put esquiver habilement un nombre incalculable de soldats courant en direction de la fumée, curieux d'en connaître l'origine.

Au bout de bien cinq minutes de course effrénée, mais maîtrisée, Hystoria arriva face au dernier arbre avant un gigantesque vide de verdure qui allait l'emmener tout droit vers les deux énormes portes lourdes et résistantes des murailles. Seul accès de la base, c'était pourtant celui qui offrait le moins de chance de réussite, cependant, ce n'est pas exactement ça qu'Hystoria visait… Elle ne souhaitait en effet pas passer par la grande porte.

Forte d'une détermination colossale. Hystoria s'élança alors de plus belle, apparaissant à la lumière du soleil, courant aussi vite qu'elle le put en direction de son objectif. De par sa forme humaine, les soldats de garde sur les remparts ne comprirent pas tout de suite qui était cette femme, en tenue civile, qui sprintait vers la sortie. C'est alors qu'un des lieutenants, présent à ce moment-là sur le passage en pierre, donna l'alerte en insultant tout le monde d'abruti fini.

Et Hystoria, via son pouvoir, reconnut celui qui l'avait malmené il y a une décennie de ça, durant ses entraînements militaires.

Étant à leur poste de part et d'autre de la gigantesque double cloison, les deux gardes en armure lourde ne virent qu'au dernier moment une jeune femme blonde leur foncer dessus… enfin pas réellement. Par une petite technique des pieds, Hystoria dérouta un très court instant le garde de gauche qui, prit par l'inertie de sa protection en acier, ne réussit pas à mettre la main sur l'épaule de la blonde.

La princesse s'engouffra dans un escalier en colimaçon en gérant sa respiration comme elle savait le faire. Avant les dernières marches, elle s'empara de tonneaux posés dans une petite réserve et de sacs de sable et les balança dans l'escalier. Quelques secondes après, elle entendit des cris et des chocs métalliques, preuve que les deux gardes venaient de tomber sur les marches avec une armure de plusieurs dizaines de kilos sur le dos. Satisfaite de l'avance qu'elle allait s'octroyer, Hystoria fit surface plusieurs mètres plus haut, face à un bataillon complet de soldats, déconcertés de voir celle qui était censée être retenue dans une geôle dans la tour du complexe face à eux… et en forme humaine qui plus est.

Plus consciente que jamais que ces hommes et femmes avaient pris plaisir à la voir commettre des atrocités, mais encore plus consciente que c'était la faute de Reiyan et non de la leur, Hystoria afficha un visage meurtrier qui fit reculer ses opposants. Il était simple d'aboyer quand la menace était loin et sous contrôle, mais lorsque ladite menace se trouvait devant soi, prête à bondir et à provoquer un carnage, cela n'avait plus rien à voir. Elle ne souhaitait pas les tuer, parce qu'ils n'étaient pas eux même, mais elle était prête à le faire si nécessaire.

Des cris fusèrent et des ordres furent lancés ! Trop tard pour ceux les ayant prononcés. Hystoria se changea en louve, dégaina ses griffes acérées, fit grossir sa queue pour la rendre plus dangereuse et grogna en avançant lentement.

Les soldats se mirent en position de défense, boucliers levés et lances pointées vers l'avant. Par son pouvoir, la louve vit un arbalétrier se déplacer au loin, mais le plus haut gradé, censé guider la défense, n'était plus là. Tant mieux, c'était un problème de moins à gérer, la menace de l'arbalète se suffisant déjà à elle-même.

Hystoria engagea aussitôt les hostilités. Prenant tout son élan grâce à ses pattes arrière, Hystoria se lança en avant et pivota aussitôt. La queue de sa forme animale prit encore plus d'ampleur et d'un mouvement horizontal, balaya les soldats qui reçurent le choc sur leur flanc droit. Il tombèrent tous au sol, déséquilibré par leur partenaire respectif. Le temps pour eux de se relever, Hystoria les avait déjà dépassés et courait à vive allure vers le prochain groupe qui tenterait de l'arrêter.

Son objectif était simple ! Trouver un endroit où elle pourrait sauter des murailles ou à défaut les descendre, mais pour cela, elle avait besoin de s'éloigner de l'accès principal pour gagner assez de temps et ne pas être cueillis par des poursuivants venus d'en bas. La tâche s'annonçait difficile, car la circonférence de la muraille devait faire plus de trois kilomètres, ce qui voulait dire qu'elle avait à peu plus d'un kilomètre cinq à parcourir pour se retrouver à l'exact opposé de la double porte du complexe. Le timing allait être serré et elle devait atteindre son véritable objectif avant que l'ensemble des Chevaliers Célestes soient au courant de sa fuite.

La louve vit encore une fois l'arbalétrier ainsi que des archers s'approcher dangereusement d'elle. Elle espérait secrètement qu'ils auraient l'idiotie de venir à sa rencontre, mais ce ne fut pas ce qui arriva. Le groupe de tireurs d'élite se plaça à distance d'Hystoria, à un endroit où ils pouvaient se replier derrière des murs. Elle n'avait donc aucune chance de les atteindre avant qu'ils ne tirent.

Alors au milieu d'une section entre deux tours de garde. La blonde stoppa sa fuite et mit de l'ordre dans sa tête. La situation aurait pu être similaire à celle de Leurain, mais elle n'avait pas des ennemis qui l'attendaient devant elle et n'avait pas non plus des armes pour créer des illusions.

Hystoria décida de s'approcher au plus près des élites, sans pour autant s'exposer. Son temps de réflexion sera court, car elle n'avait que quelques secondes de répit avant que ceux derrière elle ne la rattrape. En arrivant au point de non-retour, la louve vit clairement que l'arbalétrier était prêt à tirer à vue et elle savait qu'elle aurait très peu de chance d'esquiver le carreau. Les archers eux n'étaient pas en position de lâcher leur flèche, mais c'était normal, car il ne pouvait rester avec l'arc bandé pendant une éternité, pas avec des arcs de guerre aussi puissants.

Elle ne sut pas réellement quoi faire jusqu'au moment où un des archers s'écria, car il avait reçu quelque chose sur son casque. Cela créa une légère incompréhension. Des regards furent lancés vers la possible origine de ce lancer, mais ils ne virent rien. Perplexe, la formation d'élite se divisa en deux, l'arbalétrier prêt à tirer sur la louve et les autres prêts à tirer sur des possibles intrus.

Car dans leur tête, la possibilité d'une présence de Sanglance n'était pas à exclure.

Les archers scrutèrent les alentours, sur leur garde… ils ne virent pas un jeune homme blond, enveloppé dans une cape noire, grimper dans un arbre avec une discrétion qui forçait le respect. Soudain un des soldats vit une forme noire sur fond de feuille verte fine et longue dépassant d'un tronc d'arbre. Il fut interloqué pendant une seconde puis ce fut un cataclysme. Une décharge d'énergie brillante et brûlante frappa tous les archers de plein fouet, toucha également l'arbalétrier de côté et aveugla toute la zone comme si un soleil venait soudain d'apparaître devant eux. Les ennemis devant et derrière Hystoria furent stoppés net et cette dernière, n'ayant reçu qu'une vague de chaleur minime, car protégée par la pierre, eut comme l'impression que son instinct lui hurla de reprendre sa fuite et de passer entre les élites que l'attaque lumineuse avait sérieusement ébranlées.

Elle ne se fit pas prier et mit toutes les chances de son côté.

Elle n'essaya même pas de faire ça proprement, au niveau des Chevaliers Célestes qui commençaient seulement à se relever, Hystoria lança une nouvelle attaque de sa queue sauf que cette fois, elle l'agrémenta de ses poils qu'elle transforma en pic tranchant. Une gerbe de sang énorme colora la pierre blanche dans des hurlements de douleur stridents. Le pelage de la louve se tacheta d'écarlate et cette dernière ferma les yeux, ne souhaitait pas contempler ce sinistre spectacle.

Quelle était donc cette attaque de lumière ? S'écartant du carnage, Hystoria activa sa vision et son sang se gela aussitôt lorsqu'elle reconnut de suite Aram. Elle vit le prince hylien descendre de son arbre, prendre quelque chose enroulé autour de son épaule gauche et s'élancer vers sa position, mais en contrebas. Une deuxième aura fit son apparition et suivit celle d'Aram. Elle reconnut également Matael.

Alors la déesse ne mentait pas. Mais pourquoi étaient-ils là ? Surtout Aram, pourquoi était-il revenu à quelques pas seulement d'un piège mortel.

– Hystoria ! Cria Aram, dévoilant ainsi sa présence aux yeux de tous.

La voix du prince lui glaça le sang. Elle ne sut pas quoi faire, car désemparée par la situation, n'arrivant pas à croire que celui qu'elle avait trompé se trouvant à présent juste à côté et l'avait aidé à se débarrasser des élites. Elle en eut les larmes aux yeux lorsqu'elle reprit sa forme humaine et eut le courage incroyable de se montrer à son tour, presque en tremblant de honte. Elle croisa le visage d'Aram qui lui sourit sincèrement avant de lui lancer une corde dont le bout tomba juste devant ses pieds. Elle l'écrasa du talon aussitôt.

C'était purement et simplement irréel ! C'était impossible que ça se passe comme ça !

– Bon tu descends ? Déclara Aram d'une voix forte. Les affreux ne vont pas tarder à arriver et je ne tiens pas à cramer d'autres personnes. Pas que je n'aime pas les grillades, mais y'a des limites !

Cette remarque la déconcerta encore plus si c'était possible. Il faisait comme s'il ne s'étaient jamais quittés.

Elle n'arrivait pas y croire. Ce n'était même plus de la chance à ce niveau-là. Pourtant, sans même se rendre compte qu'elle nouait la corde autour de la pierre, Hystoria hésita un instant, ne s'étant pas attendu à retrouver Matael déjà et surtout celui qui était son demi-frère. Qu'allait-elle pouvoir dire et comment Aram allait réagir ? Le savait-il ? Trop de questions et trop d'incertitudes et celui lui fit peur.

Les soldats, ayant enfin rattrapé leur prisonnière, tentèrent de se jeter sur elle, mais Hystoria, prise par un instinct de survie naturelle, sauta par-dessus les remparts, s'agrippa à la corde et descendit en rappel aussi vite qu'elle le put. Les Chevaliers Célestes, énervés de se faire avoir par plus malin et horrifié à l'idée de voir leur « arme » s'échapper montrèrent le haut de leur corps au-dessus de la pierre, voulant attraper la corde et remonter la « fille » de Reiyan de force. Ils se prirent aussitôt un violent coup de soleil…

Hystoria posa un pied à terre et son épaule fut attrapée par Matael qui l'entraîna sans plus attendre vers la lisière de la forêt à moins de cinquante mètres. Aram les suivit en gardant un œil sur ses ennemis, prêt à balancer une troisième ou quatrième voir cinquième vague de lumière, tout aussi puissante que les deux premières. Des cavaliers firent leurs apparitions, mais la poursuite tourna court quand Matael lança un projectile atterrit devant eux et explosa. Les dégâts furent considérables aussi bien pour les chevaux que pour les guerriers.

Finalement le trio put s'échapper et fuir le plus loin possible, courant à en perdre haleine, pour s'assurer que la distance mise entre eux et les Chevaliers Célestes était suffisante. Et étant donné qu'aucun autre adversaire ne fit son apparition à l'horizon, ils en déduisirent chacun que la partie était gagnée. Les heures passèrent alors, inexorablement, Matael en tête, Hystoria ensuite et Aram fermant la marche. La maîtrise et la concentration dont firent preuve les deux garçons étaient sidérantes.

Hystoria venait de voir sa vie prendre un tournant imprévisible et elle ne pouvait pas complètement l'assimiler ni pleinement le vivre. Elle qui avait voulu reprendre à zéro à cause de ses erreurs passées, elle se retrouvait à présent à reprendre son existence avec les deux garçons, là où elle s'était arrêtée, comme si rien ne s'était passé.

Et quelque part… elle était contente d'être avec eux, là, maintenant, de les retrouver, de les voir… et de se dire qu'elle avait de la chance de les avoir connus.

Les heures passèrent, exténuantes et longues, mais elle ne s'en plaignit pas, redécouvrant ce que ça faisait de lever la tête vers le ciel et de fouler un tas de sols différents. Lorsque le soleil se coucha, offrant un spectacle magnifique à ses yeux, alors qu'elle était côte à côte avec ses deux sauveurs. Elle sut qu'elle avait pris la bonne décision en sautant de ce rempart et lorsqu'Aram avança un peu et tendit sa main vers Hystoria, l'invitant par ce geste à continuer leur route, ensemble. Le sourire sincère qu'elle vit l'acheva et en pleurant elle se précipita dans les bras de l'hylien qui l'accueillit sans gêne.

– Ouais, toi aussi tu m'as manqué, ma chère demi-sœur !

Sans trop savoir pourquoi, sans savoir comment qu'Aram pouvait être au courant, elle ne fut jamais autant heureuse d'entendre cette affirmation que maintenant. Autour d'elle, la nature devint soudain plus belle.

Sans doute, parce qu'elle venait de trouver quelqu'un qui tenait à elle…


Bonjour/Bonsoir

Qu'avez vous pensez de ce chapitre honnêtement ? J'ai galéré pour écrire la fin... et même tout le chapitre ^^'.
Désolé pour le retard aussi.

À bientôt ;)