Le jour se levait lorsque le trio de jeune adulte pénétra dans la ville de Kalastine par la grande porte, entièrement couvert des pieds jusqu'au cou. Enfin ce n'était pas vraiment la première fois, surtout que l'argenté s'y était rendu en solitaire la veille pour faire du repérage, étant la personne la moins recherchée entre Aram, Hystoria et lui-même. Une journée bien longue d'attente pour les uns, bien éprouvante pour l'autre… Le soir venu, le trio s'était concerté un long moment et avait décidé de prendre le risque de se rendre en territoire découvert dès le lendemain. En effet, Hystoria ne possédait aucun armement, ce qui était problématique pour la suite contrairement à Aram qui était équipé de ses deux lames. Matael était dans la même situation, mais avec une seule épée. Concernant la blonde, le besoin de lui procurer de quoi se défendre était surtout pour éviter qu'elle n'utilise sa transformation en louve qui d'un, serait beaucoup trop intimidante pour les habitants et de deux, trop repérable.

C'est ainsi équipé qu'ils franchirent la limite entre l'extérieur et l'intérieur de la capitale. Vêtu de son habituelle cape noire à capuche, Aram eut un sentiment de déjà vu très brusque, réminiscence d'évènements datés de plusieurs mois. Ce n'était pas Leurain, mais le prince n'était pas pour autant serein. Hystoria avait longuement surveillé l'enceinte fortifiée avant que le soleil ne fasse son apparition. Aram l'avait observé et même s'il aurait pu en faire de même, la perspective de laisser la blonde aiguiser ses capacités rouillées par sa détention l'avait emportée. Ne pas avoir détecté des ennemis potentiels n'enlevait ceci dit en rien la dangerosité de ce qu'ils allaient faire tous les trois.

Les gardes, en poste, laissèrent passer le groupe dont les visages détendus et souriants, en apparence, furent suffisants pour convaincre lesdits soldats de leur bienveillance. Les regards se posèrent toutefois un court instant sur Hystoria, mais ce n'était qu'une conséquence de ses iris vairons sûrement. Ce n'était pas tellement commun comme particularité physique. Un des deux hommes insista un peu sur cette étrangeté, mais son compagnon le remit à sa place en lui expliquant que ce n'était pas des manières puis il s'excusa envers les arrivants. Hystoria, qui n'était pas la dernière à vouloir regarder ses propres iris dans une glace, n'en prit point ombrage, mais elle préféra tout de même rapidement mettre de la distance. Quelque chose dans sa démarche indiquait qu'elle ne tenait pas à attirer les passants vers elle.

Le trio se mêla à la foule et suivit l'axe principal, déjà rempli de sa population. L'animation devenait de plus en plus forte et bientôt, les trois jeunes adultes furent entourés par des monticules de couleur chatoyante.

– Donc on est bien d'accord, fit Aram en réajustant sa cape. On se dirige vers la forge que tu as visité hier Mat, on se débrouille pour payer des épées à Hystoria, de préférence de très grande qualité et ensuite on part à la pêche aux infos ? Rien d'autre à ajouter ?

Esquivant un adulte en plein dans la force de l'âge, visiblement pressé, l'argenté hocha la tête.

– Exact, fit-il en se dirigeant dans la foule compacte. Mais je pense qu'on ne devrait pas passer trop de temps en achat histoire de ne pas trop se faire remarquer. Les employés ont l'œil sur qui entre et qui sort de leur commerce et encore plus sur les objets qui sont regardés. Les lames fabriquées là où on va sont plutôt bien réparties et organisées par catégorie donc ils sauront ce qu'on vient chercher et quel type de personne on est. Normalement Hystoria, tu devrais y trouver ton bonheur rapidement, mais veillons à rester neutre.

– Je ne compte pas vous ruiner non plus…

– Sois gentille et ne te plains pas ! S'amusa Aram. On en a déjà discuté hier, s'il faut qu'on dépense jusqu'à notre dernier écu, on le fera. Hors de question qu'on se fasse avoir juste parce que l'acier n'était pas de bonne qualité. D'ailleurs, la fourchette de prix Matael, ça va de combien à combien ?

L'intéressé leva un instant sa tête vers le ciel.

– De mémoire, pour les épées, les plus bas de gamme commencent à deux cents écus et on monte jusqu'à plus de trois milles pour la fine fleur de l'artisanat Kalastienne, mais c'est purement cosmétique. Je dirai qu'on devrait s'en sortir aux alentours de huit cents écus la lame. Ce qui ferait mille six cents écus pour deux si on n'a pas de réduction sur la quantité.

– C'est grosso merdo les prix qu'il y a dans la forge d'Alnae en territoire Gérudo, fit remarquer l'hylien. On a de la chance de ne pas aller chercher ailleurs. Je connais des endroits où les bourses d'écus se font vider bien plus vite.

– Parle pour toi Aram ! Monsieur à des épées qu'il n'a même pas payées. Je n'ose pas imaginer le coût de fabrication de tes armes avec un matériau aussi inconnu et rare. Heureusement que tu les as eus gratuitement, sinon tu serais pauvre et à la rue.

– C'est sûr…, confirma Aram avant de prendre un air malicieux. T'aimerais bien en avoir avoue ?

– j'avoue oui ! Super belles, solides, légères, le rêve quoi…

Le prince pouffa.

– Si ce n'est que ça, j'essaierai de m'arranger avec Alnae pour qu'elle vous en fasse à vous deux… quand vous viendrez à Hyrule.

– Tant que j'ai de quoi me défendre…, déclara soudain Hystoria sur un ton absent. On peut continuer au lieu de papoter les garçons ? Plus vite j'aurais des armes, plus vite je me sentirai rassurée.

– Très juste, fit Matael en repassant un peu en avant.

Aram se mit un court instant en retrait, ayant été interpellé par les paroles d'Hystoria ou plutôt par la manière dont elle les avait prononcés. Elle ne semblait pas se réjouir. Le prince rangea cette inquiétude quelque part dans son esprit.

L'argenté continua de guider Aram et Hystoria à travers les rues de la ville, circulant tour à tour dans des chemins étroits et des grandes artères où un maximum de commerces était fermement établi, écoulant déjà leur production en interpellant chaque passant… Une véritable cacophonie ambiante où il était bien difficile de discerner qui parlait. Toutefois, cela n'empêcha pas le trio de jeter des regards aux marchandises. Hystoria nota ainsi qu'une dame vendait des bijoux assez beaux alors que Matael dû freiner son envie de goûter aux nouveaux arrivages alcoolisés. Aram, bien qu'intéressé parfois par des objets en tout genre, notamment ce qui touchait à des instruments de musique, resta quant à lui très concentré sur son environnement, craignant d'être pris par surprise. Son pouvoir était terriblement moins efficace avec tout ce monde autour, les auras se brouillaient toutes entre elles. Au moins, se promener en équipement complet de mercenaire ne semblait pas inquiéter les citoyens outre mesure, c'était déjà ça.

Le seul souci restait Hystoria bien évidemment. La cible prioritaire des Chevaliers Célestes si jamais ils venaient à la repérer. Aram n'avait pas d'appréhension à pouvoir opposer une grosse résistance, mais tant qu'à faire, s'ils pouvaient éviter les ennuis… Il était fermement hors de question qu'elle soit reprise par l'ennemi et le prince s'était rendu compte que la concernée ne tenait pas non plus à se faire avoir. Elle était stressée, cela se voyait. Voyait-elle d'un nouvel œil l'ensemble de son passé ?

Malgré ça, Hystoria, s'écarta de temps à autre pour s'approcher un peu plus des comptoirs. Aram eut un sourire en la voyant ainsi agir, preuve qu'elle reprenait plaisir à adopter un comportement typique d'une fille de son âge même s'il était entaché par un sentiment indéfinissable. Ne voulant pas trop s'éloigner les uns des autres, le duo restant resta à proximité de la blonde et Aram en profita pour fixer celle qui était sa demi-sœur tout en essayant de la comprendre.

– Vous étiez encore une fois très mignon ce matin, à dormir l'un contre l'autre, balança calmement Matael alors qu'Hystoria était à moins de deux mètres.

Tellement concentré, Aram eut presque un sursaut en entendant Matael. Il soupira à la vérité énoncé par ce dernier alors que les images lui revinrent en tête avec une ridicule facilité.

– J'en ai marre de servir d'oreiller à toutes mes sœurs…, répondit le prince avec un air las.

Et le pire, c'était qu'il le pensait vraiment.

– Tu ne vas pas te plaindre quand même ? S'indigna faussement Matael. Une si jolie créature qui adore faire des papouilles aux autres… C'est le rêve.

– Ce n'est pas moi qui demande ! Protesta Aram en croisant ses bras. Ça fait rêver c'est sûr, mais crois-moi que je préfère cent fois mieux avoir la place pour m'étaler. Quand je vais me coucher, je le fais seul. C'est elle qui me rejoint et me tombe presque littéralement dessus.

Chose qui était parfaitement fausse, car Hystoria s'était, ces derniers jours, toujours allongée à ses côtés avec une lenteur et une douceur qui conférait presque de la maniaquerie. Toutefois, Aram trouva cela plus amusant d'exagérer un peu.

– Petit veinard, fit Matael. Et tu dis ça, pourtant je te vois la serrer dans tes bras à chaque fois. Je sais qu'Hystoria est une maman poule avérée, mais si tu t'y mets aussi…

Aram soupira à nouveau, un brin plus bruyamment.

– Comment veux-tu que je reste de marbre ? Répliqua le prince en parlant plus fort pour couvrir le vacarme ambiant. Après tout ce qu'elle a vécu, avec une absence totale d'affection pendant toute son enfance et le fait que ni Aurore ni moi n'étions vraiment à l'aise quand elle nous prenait dans ses bras… enfin, tu comprends, j'imagine. Je ne peux pas lui refuser ce qu'elle me demande en silence chaque nuit. Elle veut physiquement sentir qu'on tient à elle ! Je ne peux pas lui en vouloir après ce qu'elle a traversé. Si ça peut lui apporter du réconfort vis-à-vis de ce manque qu'elle a eu… c'est mon rôle et même si on n'était pas de la même famille, je le ferai quand même.

Les deux hommes reportèrent leur attention sur la concernée qui avait engagé la conversion avec l'un des vendeurs d'un âge avancé. Pas de concertation, Aram et Matael pensèrent à la même chose sur l'instant.

– C'est quand même dingue qu'elle ne puisse avoir accès à ça qu'à l'âge de vingt ans, fit remarquer Matael. C'est tellement cruel quand on y pense. Normalement, les enfants évoluent dans un cocon familial, aimés par leurs parents. Ça dépend des classes sociales et des relations intrafamiliales bien sûr, mais dans l'absolu… Hystoria n'y jamais eu droit. Je vais être honnête, jusqu'à présent je minimisais un peu les dégâts psychologiques, mais en la voyant là, c'est facile de se rendre compte qu'il lui manque un cadre affectif stable.

– Ou même simplement une structure stable, précisa Aram. Pas de parents, une enfance extrême difficile, des humiliations à répétitions… Elle ne sait même pas où elle est née ni à quoi ressemblent la mère et le père qu'elle n'a jamais connu, c'est dire.

– Je suis d'accord, mais concernant la mère, on est là pour la trouver non ? Si tes sources sont fiables, ce n'est qu'une question de temps pour Hystoria de rencontrer sa génitrice.

– J'espère…

Les deux hommes se turent un instant et fixèrent à nouveau la blonde qui n'avait pas entendu un traître mot de la conversation, trop plongée dans son échange verbal avec la commerçante.

– D'ailleurs Aram, j'ai remarqué que parfois tu caressais les cheveux d'Hystoria… tu ne faisais pas ça avec Aurore de mémoire. Pourquoi ?

Aram voulut répondre, mais il leva soudain la tête vers les toits, ayant cru voir furtivement quelque chose, mais son pouvoir lui indiqua finalement que non. Il n'y avait personne. Non, il n'avait pas rêvé pourtant. Songeur et perplexe, le prince resta bien quelques secondes à fixer un point lointain avant de reporter son attention sur Matael qui n'avait, bien sûr, rien loupé de la scène. Aucun ne fit de commentaire et l'hylien préféra revenir au sujet de discussion.

– Aurore n'acceptait que quand ça n'allait vraiment pas, expliqua le prince avec une expression neutre. Elle refusait catégoriquement que je touche ses cheveux en public, elle avait l'impression de passer pour une gamine me disait-elle. Laura, ça ne la gêne pas vraiment, tant que je ne la décoiffe pas. Faut dire que j'ai cette manie depuis la première nuit où elle est venue dans ma chambre à cause d'un cauchemar et qu'elle voulait être rassurée. C'est incroyable la figure de sécurité que j'incarnais à même pas neuf ans… Il me suffisait d'écarter ma couette et en une fraction de seconde, elle était sur le lit, se roulait en boule et se rendormait en moins de deux minutes. Je trouvais ça tellement mignon que je ne pouvais m'empêcher de passer ma main dans ses cheveux. Voilà qu'aujourd'hui, je reproduis ça avec Hystoria et ça n'a pas l'air de la déranger.

– C'est adorable.

– Tu voulais que je fasse quoi d'autre ? Rétorqua Aram avec une fausse moue.

Matael ricana bruyamment avant de se raviser et de prendre un air mélancolique. L'atmosphère changea et les rôles s'inversèrent.

– Ma grande sœur, commença l'argenté, quand elle était encore vivante, avait la fâcheuse tendance à m'attraper les épaules, à se placer derrière moi et envoyer des messages visuels à tous ceux qui passaient non loin. En général, le message s'était : « Lui c'est mon petit frère, osez le toucher d'un millimètre et je vous le fais regretter »

– À ce point-là ?

– T'as pas idée, j'ai encore des bons souvenirs d'elle et je m'efforce de ne pas oublier… Quelque part, ça me rassure que tu sois proche d'Hystoria, ça m'aurait fait chier si ça avait été l'inverse. Ne serait-ce parce qu'à mes yeux, c'est quelque chose de fondamental.

– J'avais entendu de la bouche de Line je crois que tu avais une sœur, elle en a parlé au passé… Qu'est-ce qui s'est passé ?

Le visage de Matael s'assombrit alors.

– Je n'en ai jamais parlé ! Pas que je ne vous faisais pas confiance, mais c'était et c'est toujours quelque chose de difficile à évoquer. Ma famille est morte dans un meurtre et ma grande sœur a été enlevée par les bandits ayant commis le massacre et… j'ai appris bien plus tard qu'elle avait été violée pendant des heures avant d'être assassinée à son tour.

– Quelle horreur…

– Je ne te le fais pas dire, fit Matael en haussant les épaules. Je n'ai jamais remis la main sur ses salauds, mais le jour où je saurais qui est derrière tout ça, je ne me retiendrai pas. Pour ça que j'ai rejoint les Chevaliers Célestes quand ils me l'ont proposé. Je me disais qu'ainsi, j'aurais une chance de pouvoir faire justice moi-même…

– Ça se comprend.

La soudaine assurance et détermination de Matael fila des sueurs froides à Aram. Il n'émettait aucun doute quant au fait que ce dernier serait bien capable de faire couleur le sang pour assouvir sa vengeance.

Cependant, il y a avait quelque chose qui intriguait subitement Aram. Une pensée brève, mais soulevant pas mal d'interrogations. Hystoria s'était faite enlevée à l'âge de deux ans, Line avait perdu sa famille dans un massacre, Matael la même chose… chacun d'eux avait perdu leur famille et s'était retrouvé chez les Chevaliers Célestes sous les ordres de Reiyan. Il y avait quelque chose de brusquement étrange dans tout ça… mais il n'avait pas assez d'éléments pour savoir quoi.

– Eh ho les garçons, vous êtes là ou quoi ? On peut continuer ?

Le regard interrogateur d'Hystoria fut suffisamment persuasif. Reprenant leurs esprits, Aram et Matael hochèrent la tête en signe de contentement. Se frayant un chemin, le trio reprit sa route alors qu'Aram recommença à observer les toits, convaincu que quelque chose ou quelqu'un était passé devant ses yeux.

L'argenté se montra assez silencieux durant la suite du trajet, sûrement parce qu'il s'était replongé dans des souvenirs désagréables.

OoOoO

1 semaine plus tard

OoOoO

– C'est quand même incroyable ça ! Une semaine qu'on tourne en rond avec des pistes qui ne nous mènent nulle part ! C'est quoi ce foutoir putain ?!

Fâché par cette absence de résultat, Matael laissa éclater son exaspération en s'envoyant une autre lampée d'alcool fort qui le fit grimacer. Aram le regarda faire du coin de l'œil, tunique à moitié ouverte au niveau de son torse, penché en arrière sur sa chaise, scrutant le plafond et ses poutres apparentes de la taverne de la Chope Dansante pour la trois centième fois peut-être. Cela faisait bien dix minutes que l'argenté se plaignait et le prince n'avait pas la force de répliquer. Et il ne l'avait plus depuis un moment en réalité. Hystoria, seule fille du groupe, habillée d'une chemise blanche accompagnée d'un corset en cuir sombre et d'un pantalon noir, était adossée sur ses coudes et fixait le bois foncé de la table, suivant les lignes tracées dans le matériau comme si elle n'avait que ça à faire. Elle semblait dépitée, mais elle au moins ne cherchait pas noyer sa peine dans des breuvages désinhibant.

Cela dit, son tempérament avait évolué ces derniers jours et elle avait changé ses manières enfantines pour une sévérité digne de son rang. Et Matael en avait déjà fait les frais.

Habillé du coup en civile, dépourvue de tout ce qui faisait d'eux des mercenaires, des guerriers, des soldats… tout ce qui rapportait à la fonction de militaire de près ou de loin, le trio avait l'impression d'être face à une pyramide de sable et de ne jamais réussir à entrevoir le sommet, glissant toujours le long des pentes au moment où la possibilité d'avancer dans leur recherche devenait réelle. Une sensation extrêmement frustrante.

– Tu deviens vulgaire Matael… souffla Aram sans changer de posture...

– Rien à foutre !

Sur ces sages paroles, Matael termina son verre et s'empressa d'en commander un autre en beuglant des mots à moitié incompréhensibles. Mais une fois fait, alors que le patron s'adonnait à sa tâche derrière son comptoir, l'argenté eut subitement envie d'aller aux toilettes. Il quitta donc sa place, se levant maladroitement et dirigea ses jambes pour se rendre à son objectif de façon la plus rectiligne possible ce qui, d'un point de vue extérieur, ressemblant davantage à des diagonales qu'à une ligne droite.

Il heurta bien entendu plusieurs tables et des clients mécontents sur son passage, clients qui ne se génèrent pas pour ensuite lancer des regards assassins aux deux jeunes adultes restants.

– Aram… fit Hystoria en se tournant vers son frère, les yeux fatigués. Il va encore finir ivre mort, pourquoi on ne l'arrête pas ? On attire l'attention sur nous, je n'aime pas ça…

Le concerné prit son temps avant de répondre. Il n'avait jamais vu Matael de cette manière et il se devait d'appréhender le personnage de manière différente.

– Il a besoin d'évacuer, je suppose, fit alors l'hylien, peu sûr qu'il tape dans le mile. Et puis ce n'est pas mon problème s'il n'est plus capable d'aligner deux pas… enfin quoique si, si on se fait surprendre ça deviendra un problème, mais tant que rien ne se passe… et concernant les autres, je m'en fous, de toute façon, ils ont déjà vu nos visages.

Sur ces mots, Aram but à son tour une gorgée de liquide qui enflamma un instant sa trachée. Moins atteint que l'argenté, le prince sentit l'effet de l'ivresse gagner encore un peu plus en intensité. C'était incroyable à quel point il n'en avait plus rien à faire de faire semblant non plus. Malgré ça, Aram se rendit compte pendant un instant éphémère qu'il serait peut-être temps d'arrêter ce genre de consommation, même s'il ne le montra pas. Cette désinvolture agaça Hystoria, mais cette dernière tut cette pensée silencieuse.

– Il prend très à cœur cette recherche active de ma mère, enchaîna-t-elle plutôt en tournant sa tête derrière elle. Depuis qu'on a su qu'on avait aperçu une femme plus vieille que moi, mais me ressemblant, il est intenable. Bien plus que moi. Pourtant, cela fait sept jours qu'on suit des pistes et rien de nouveau. Je suis déçu de stagner, mais lui… C'est étrange. Pourquoi ça le met dans cet état ?

– Il doit ruminer son passé, affirma Aram en se tournant lui aussi vers la porte lointaine, mais néanmoins proche des toilettes. Il a perdu ses parents et sa sœur alors je suppose qu'il ne veut pas que tu ressentes une douleur similaire.

– Cela aurait été touchant s'il n'y avait pas cette cruelle vérité derrière. Et puis le changement de vie doit l'affecter bien plus que ce qu'on imagine.

– Comme tu dis…, répondit-il en évitant d'ajouter que ça pouvait être valable pour elle aussi.

Le silence entre les deux se fit de nouveau et c'était encore plus perceptible par l'absence totale d'ambiance dans la salle où ils se trouvaient. Le calme apparent était sidérant. Pas de musiciens, pas d'exclamations… Rien à voir avec ce qu'ils avaient espéré en atterrissant ici.

Cela faisait deux jours qu'ils avaient élu domicile dans ce bâtiment, utilisant les écus restant pour se payer une seule chambre réaménager pour accueillir trois personnes. La proximité ne dérangeait aucunement les trois adultes et à vrai dire, ils préféraient cette solution, car cela leur économisait non seulement de l'argent, mais leur assurait aussi de ne pas se retrouver isolé. De l'extérieur, cela pouvait ressembler à de la paranoïa, mais pour Aram, Matael et Hystoria, ce n'était juste qu'une sécurité supplémentaire, comme ils l'avaient fait à Leurain.

C'était l'argenté qui avait fait les réservations, son visage n'étant pas vraiment associé à Aram et Hystoria qui eux avaient pris soin de cacher leurs traits. Au tout début du moins. Ce genre d'endroit pouvait dissimuler n'importe qui après tout. Le tavernier avait toutefois eu une ouverture pour apercevoir les visages du prince hylien et de la princesse lyrannienne, mais cela avait été tellement furtif qu'il n'avait pas commenté ce qu'il avait vu. D'ailleurs, même pas sûr qu'il soit en mesure de commenter quoique ce soit, s'il ne connaissait pas l'identité d'Aram et Hystoria.

Enfin rien n'était impossible.

À présent que les heures s'étaient écoulés, ce dernier ne pouvait s'empêcher de jeter des regards aux deux jeunes adultes, car les deux concernés avaient simplement abandonné l'idée de se cacher, épuisés de devoir faire attention à tout ce qu'ils faisaient, surtout que la fatigue influençait leurs décisions. Le fait que le barman au faciès sympathique puisse se montrer parfois insistant avec ses yeux avait interpellé le duo, et pas qu'un peu, mais en l'absence d'un quelconque acte, ils n'avaient pas agis. De toute façon, il n'y avait pas lieu d'agir.

Matael revint seulement quelques minutes après, une période vraisemblablement longue pour un simple soulagement de la vessie. Le visage blême, l'argenté essaya tant bien que mal de retraverser la salle et de finalement s'asseoir, mais il dut se rendre à l'évidence que cela s'avérait impossible quand Aram le rattrapa de justesse avant qu'il ne s'effondre lamentablement au sol. Quelques clients regardèrent la scène en ricanant, mais la plupart n'avaient que faire de ce spectacle inintéressant, tant qu'on ne les bousculait pas encore.

– Tu ferais mieux d'aller te coucher Matael, tu es blanc comme un linge, fit Aram en se retenant de commenter le fait que son ami sente l'alcool à plein nez.

– Peuh… je vais bien, me prends pas pour un gamin et…

– Ce n'était pas une question Matael !

Les deux hommes se retournèrent simultanément vers Hystoria qui affichait à nouveau son air sévère dirigé droit vers la seule personne dans toute la taverne qui n'avait plus toute sa tête. Rebelote, cela allait se passer comme la veille. Elle semblait exaspérée de voir Matael dans un état si pathétique. Il fallait dire que c'était la troisième fois en trois jours et même en l'absence de pression des Chevaliers Célestes, Hystoria se montrait intransigeante quant au comportement adopté par quiconque ayant forcé sur la bouteille. Ce qui, du point de vue d'Aram, n'était pas une mauvaise chose malgré qu'elle y mettait beaucoup de zèle.

– T'es pas ma mère à ce que je sache et je crois être assez grand pour savoir c'que j'fais, répliqua l'argenté en balbutiant la fin de la phrase.

– Tu es surtout en train de délirer alors soit gentil et obéit moi avant que je ne m'énerve…, contra Hystoria en regardant son acolyte droit dans les yeux.

La voix de la blonde avait une touche de gel particulièrement intimidante. Étrangement, Matael ne chercha pas à provoquer Hystoria comme il en avait souvent eu l'habitude avant. À vrai dire même, plusieurs conversations s'étaient tues autour d'eux, preuve que ce n'était plus seulement l'argenté qui hésitait. Aram profita de l'absence de réponse de son ami.

– Elle a raison Mat, tu ne tiens plus debout, tu seras mieux à décuver dans ton lit qu'à jouer, très maladroitement, l'homme qui tient l'alcool.

La voix du prince avait été conciliante, mais Matael ne l'entendit pas de cette oreille.

– Parce que toi tu le tiens là peut-être ?

Aram leva les yeux au ciel. Tout compte fait, il n'avait plus tellement envie de se montrer gentil lui aussi.

– Contrairement à toi, rétorqua-t-il sèchement avec une pointe d'agacement. Je n'ai pas besoin de m'accrocher à quoique ce soit pour tenir debout… C'est une preuve suffisante non ?

– Tu fais chier…

– Je pourrai en dire autant de toi ! Quelle idée de s'enfiler autant de chopes d'affilé ? À part brailler, tu fais quoi ?

– Ça suffit ! Coupa brusquement la blonde en haussant le ton. Au lit Matael, et que ça saute ! Je ne me répéterai pas et toi Aram, ne rentre pas dans son jeu s'il te plaît.

– Ce n'était pas mon intention… mais soit, commenta Aram à voix basse en s'écartant de Matael qui faillit à nouveau s'effondrer contre le parquet.

Quelques secondes passèrent, laissant aux clients de la taverne le soin de revenir à leur occupation… et à Matael le temps de se reprendre… ou presque.

– On ne peut même plus s'amuser ici… vous êtes d'un ennui…

– Ta gueule, Matael et va monter ce putain d'escalier ! Cria Hystoria en se levant de sa chaise, acte qui intimida bon nombre de clients au passage, causant un froid rigoureux dans la salle.

La phrase arriva tel une baffe dans le visage de l'argenté. Depuis leur retrouvaille, c'était la première fois qu'Hystoria haussait autant le ton.

– Je retire ce que j'ai dit…, fit-il avec une nonchalance plus réservée. Vous faites chier, tous les deux !

Titubant entre les tables et les chaises, Matael se décala aussitôt vers sa droite et se dirigea vers l'escalier menant aux chambres, bientôt suivi par Aram qui veilla à empêcher une éventuelle chute aux conséquences désastreuses. Hystoria, malgré sa colère fulgurante, décida, elle aussi, d'emboîter le pas à ses deux camarades en lançant des regards tranchants à Matael quand ce dernier osait tourner sa tête vers elle. Officieusement, si elle quittait la salle, c'était également pour échapper aux yeux des autres qui la mettaient franchement mal à l'aise.

Le bruit des planches de bois formant les marches résonna dans le couloir vertical. L'ascension prit bien une minute avant que le trio ne fasse irruption à l'étage, dérangeant un couple qui dut attendre que Matael daigne réussir sa montée sous leurs expressions agacées. Une fois seuls, Aram aida Matael alors qu'Hystoria prit l'initiative d'aller dégager le chemin en commençant par ouvrir la porte de la chambre avec la clé qu'elle gardait sur elle tout en pensant à rallumer la lanterne mise à disposition, permettant ainsi à Matael de se faufiler dans la pièce s'en risquer de heurter un mur. Ce dernier ne se fit pas prier et alla s'effondrer contre son matelas, comme une masse, la tête lourde, abrutit par la dose d'alcool qu'il avait ingurgité. Il s'endormit presque aussitôt, laissant Aram et Hystoria seuls, dans un silence inquiétant… jusqu'à ce que Matael commence à ronfler d'une manière purement comique. Le duo restant préféra ne pas redescendre, conscient que laisser l'argenté décuver tout seul dans son coin était une très mauvaise idée.

La porte fut fermée.

– Tu peux fouiller dans les affaires de Mat Aram ? Il y a une petite lampe archéonique rouge je crois. Ça serait préférable à la place de cette lanterne.

Elle avait prononcé cette demande sur un ton à la fois doux et épuisé. Le prince suivit la directive sans rechigner, ouvrit les sacoches du dormeur et dénicha l'objet convoité. Aram appuya sur un petit bouton et un éclat rougeâtre enveloppa les murs, le plafond, les trois lits et la commode faisant office de bureau. L'ampoule n'était pas bien lumineuse, mais au fur et à mesure que les yeux d'Aram et Hystoria s'habituèrent au noir, cela devint moins handicapant.

La source de lumière fut posée sur le bureau de fortune et Aram alla s'allonger sur son matelas. Mine de rien, l'épuisement dont ils étaient victimes ne provenait pas des bouteilles. Le trio avait une nouvelle fois passé la journée à marcher, courir, suivre des pistes, faisant face à la foule et aux imprévus. Le prince par ailleurs ne sentait plus ses jambes.

– C'est dingue…, prononça-t-il dans un murmure.

Hystoria, assise sur son propre lit, tourna son visage en silence vers son frère.

– On dirait que les souvenirs lui sont revenus brutalement en tête, poursuivit Aram. Après ce qu'il m'a raconté l'autre jour, je ne pensais pas qu'il allait s'assombrir à ce point… c'est perturbant.

– Il n'est plus lui-même, assura Hystoria. Cela fait une semaine qu'on assimile des informations, des connaissances… mentalement, nos esprits ne répondent plus présent et lui encore moins… Si seulement son envie d'alcool n'était pas aussi forte.

Le prince acquiesça.

– Le changement ne lui réussit pas. Quitter « l'attraction » des Chevaliers Célestes lui a retourné l'esprit visiblement. Tout doit lui remonter en tête, un peu comme Aurore et moi quand on s'est rendu chez les Gérudos…

Aram remarqua furtivement qu'Hystoria avait baissé légèrement la tête à cette évocation pleine de sous-entendus involontaires. Il s'en voulut légèrement.

– Ce système de contrôle mental est d'une perversité absolue… dire que j'en ai fait usage contre vous…

La blonde se leva aussitôt après avoir dit ça et se dirigea vers la commode pour y ouvrir un tiroir précis. Aram préféra ne pas répondre à cette affirmation. Il n'en voulait plus à Hystoria par rapport à ça, mais relancé le sujet alors qu'une certaine tension, couplée à de la fatigue, régnait encore dans l'air n'était pas une bonne idée.

– Sept jours de recherche intensive et rien, continua Aram sur sa première lancée. On a eu pourtant des indices, des empreintes, nous indiquant que ta mère est passée non loin, mais impossible de savoir où elle est passée.

Hystoria revint avec un petit carnet sur lequel était accroché un crayon.

– Au moins, on a pu te trouver deux épées de bonnes factures, continua l'hylien en jetant un œil sur les deux armes posées à côté de la structure en bois du lit de la blonde. Plus une tenue neuve… Mais malgré les échanges avec les habitants, les auberges et les tavernes retournés de fond en comble… pas de nouveauté. Pourtant, encore aujourd'hui, on a entendu des échos récents. C'est à n'y rien comprendre. On ne localise pas son aura non plus.

La blonde se mit en tailleur sur le matelas, le carnet entre ses mains.

– Nous nous trompons peut-être Aram…, déclara-t-elle. Peut-être avons-nous naïvement cru que retrouver une personne parmi des milliers allait se faire forcément dans une ville qui compte justement des milliers de citoyens.

– Matael voit deux cavaliers se faire poursuivre, on arrive à Kalastine et on nous donne une version des faits qui corrobore nos impressions. Je ne pense pas qu'on s'est trompé d'endroit Hystoria…

– Une semaine s'est écoulé, peut-être tardons nous ici pour rien…

Aram fixa Hystoria un instant.

– Pourquoi es-tu défaitiste à ce point ?

La blonde fit bouger ses lèvres mais aucun n'en sortit.

– L'homme que j'ai été forcé d'accompagner m'a bien précisé que ta mère devait se trouver non loin du complexe. Si les deux individus en fuite vu par Matael compte ta mère parmi eux, il n'y a pas de raison qu'elle se soit volatilisée. Les paroles qu'on entend ici et là nous font bien penser qu'elle n'a pas quitté l'enceinte de la ville.

Enfin ça, Aram ne pouvait pas non plus en être cent pour cent sûr.

– Ce n'est pas ça…

Hystoria avait prononcé cette petite phrase avec une voix teintée de ténèbres. Le carnet aux feuilles blanches sur ses genoux et un crayon entre ses doigts, Hystoria stoppa son activité que le prince n'avait d'ailleurs pas encore identifié.

– Comprends-moi Aram, se lança Hystoria. C'est chouette qu'on soit encore dans cette ville pour trouver celle qui m'a mise au monde… C'est grâce à toi, et à Matael aussi, que j'ai une raison de poursuivre ma vie telle que je suis aujourd'hui… mais je ne sais pas trop quoi en penser. Je ne me rappelle pas d'elle, pas même de son visage et de sa voix. Je ne sais rien de cette personne. Je ne sais même pas si je représente quelque chose pour elle et…

– Ce n'est pas ce que Yon m'a affirmé ! Coupa sèchement Aram. Il a été clair à ce sujet, ta mère cherche plus que tout à te revoir.

– C'est ce qu'il t'a dit, mais rien ne prouve qu'il ne cherchait pas à te manipuler pour que tu le suives aveuglément, rétorqua la blonde. L'argument était bon. En touchant l'affectif, il vise là où on est le plus faible en tant qu'être humain un tant soit peu normal !

– Le fait que tu réfutes ce que je te dis m'échappe…

– Sûrement… tu peux me laisser tranquille maintenant ? Je ne tiens pas à parler de ça ce soir…

La voix lointaine choqua Aram qui sentit que quelque chose n'allait pas. Ce n'était pas juste une peur injustifiée de refaire la connaissance d'une personne aussi importante qu'une mère. Face au dos d'Hystoria, le prince eut un instant de réflexion en voyant la silhouette de sa demi-sœur. Cette dernière s'était remise à l'ouvrage. Soudain Aram percuta comme si c'était une évidence. Il inspira un bon coup avant d'exprimer sa pensée.

– Honnêtement Hystoria, j'ai été étonné de ta personnalité les deux premiers jours. Je ne pensais pas que tu serais si libérée, si pleine de gaieté et de bonne humeur. Après tout ce que tu as vécu, cela m'a surpris… en bien évidemment. Pourtant quand nous sommes arrivés à Kalastine, cela a changé.

L'hylien se leva doucement et s'assit dos à la blonde qui ne chercha pas à se déplacer. Elle ne s'était pas arrêtée dans ses gestes, mais Aram put voir qu'elle avait ralenti.

– Je crois Hystoria, que tu n'as pas peur de revoir ta mère. Au contraire, tu en meurs d'envie. C'est normal. Seulement, je crois plutôt que tu as peur d'être rejeté ! Et cette peur te pousse à ne pas te montrer aussi enthousiaste que tu devrais l'être.

Hystoria laissa tomber son crayon. L'air se fit brusquement plus froid.

– Évidemment que j'ai peur ! Déclara violemment Hystoria qui changea brusquement d'attitude. J'ai passé ma vie à me faire rejeter par tous ceux que je côtoyais ! Je suis la première à vouloir retrouver une famille à défaut d'avoir l'espoir de retrouver ma famille, mais comment veux-tu que je sois confiante ?! Hein ? Dis-le-moi ? Depuis que je suis toute petite, je n'ai jamais connu quelqu'un qui tenait à moi, pas même mon ancienne nourrisse dont j'ai oublié le nom, aucun de mes camarades… jusqu'au moment où j'ai commis ce crime de vous arracher à votre vie toute tracée toi et Aurore. Brimades, insultes… manipulée pour détruire, j'en suis venu à croire que ma mère m'avait abandonné alors que veux-tu que je fasse Aram ? J'ai toujours été isolée et je n'ai jamais cru en personne !

Aram vit Hystoria se retourner vers lui, les yeux brillants. La longue tirade de la blonde avait de quoi effrayer et perturber n'importe qui, mais à ce moment-là, le prince hylien n'avait qu'une seule chose à répondre à sa sœur.

– Je suis là moi.

La princesse ne bougea pas, tremblante. Aram lui sourit avant de se lever et d'aller s'adosser contre la commode, jetant par ailleurs un regard furtif vers Matael pour s'assurer qu'il dormait toujours et un autre droit vers la porte qui fut plus insistant, cependant, l'attention du prince revint bien vite vers la blonde. Pas que le fait que Matael entende la conversation soit un problème, mais dans cette situation, Aram préférait franchement que la discussion reste entre lui et Hystoria.

– Entre le moment où j'ai retrouvé le libre arbitre de ma conscience et celui où j'ai retrouvé à la fois Laura, ma petite sœur ; et la tienne par extension, et ma mère, je me suis posé beaucoup de questions, fit calmement Aram. Comment j'allais bien pouvoir leur faire face ? Qu'allaient-elles penser de moi après tout ce qui s'est passé depuis huit ans ? Allaient-elles être horrifiées d'apprendre que j'ai côtoyé la mort plus d'une fois, prisonnier d'un cocon mental impossible à briser, tuant parce que les instructions de mission l'ordonnaient ? Je peux t'assurer Hystoria que ma mère, Zelda, n'a pas cherché à m'assaillir de questions. Lorsqu'elle a su où me trouver, elle m'a presque enlacée de force alors que j'étais dans les vapes. Avec Laura, c'était pareil – la sensation d'être dans les vapes en moins – et lorsque je leur ai raconté toute l'histoire, passé la stupéfaction et l'effroi, elles se sont montrées admiratives et très fières de ce que j'avais pu devenir… Sincèrement. Alors je te le répète une nouvelle fois… L'homme que j'ai suivi, Yon, m'a l'air d'être un type pas très net. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu depuis plus d'une semaine, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il ne me roulait pas quand il disait et je cite : « L'objectif final de Sa Majesté est de sauver sa fille prisonnière depuis qu'elle est bébé ». Si j'ai hérité quelque chose de ma mère, c'est ce don de pouvoir facilement deviner si quelqu'un me ment ou pas ce Yon ne cherchait pas à m'embobiner. Qui plus est, je ne pense pas que ta maman soit indifférente à ton existence, sinon elle ne serait jamais arrivée au point de dérober le pouvoir de Laura pour être certaine de pénétrer le complexe sans se faire embrouiller la cervelle. À mon humble envie, tu n'as pas à t'en faire.

Sans laisser le temps à la blonde de répondre, Aram bondit en avant et alla attraper le visage d'Hystoria dans un geste de réconfort purement fraternel.

– Il y a des pourries dans ce monde, je ne le nie pas, reprit le prince. Il y a des gens prêts à tout pour servir leur intérêt, quitte à briser autrui pour se faire. On en a vu toi et moi. Je pense, au vu de ce qu'on m'a raconté, que ta mère n'est qu'une femme qui a une brèche immense dans son cœur. Nausicaa aurait pu très bien trouver un stratagème pour ne pas risquer sa vie et se venger de Reiyan mais de ce que j'ai compris, elle a préféré mettre en péril sa propre vie, pour te retrouver et ça, ce n'est pas le comportement de quelqu'un qui ignore l'existence de son propre enfant.

L'argument toucha Hystoria qui dut bien s'avouer qu'au des informations qu'ils possédaient tous les trois, Aram avait plus que raison.

– J'aimerais tellement ne plus avoir à recasser des idées noires comme cela, dit-elle à voix basse avec une moue du visage propre à quelqu'un voulant passer à autre chose.

Aram relâcha la tête de sa sœur et recula.

– Cela viendra Hystoria, ne t'en fait pas. Je suis là moi alors que tu n'y croyais plus alors… ça peut vite se reproduire avec ta mère non ?

Le prince entendit la princesse émettre un petit rire.

– Merci Aram.

– De rien chère sœur.

Hystoria se retourna et reprit son activité comme si de rien n'était. Arma put cette fois noter du coin de l'œil que la blonde dessinait, chose qu'elle faisait très peu avant. En tout cas, elle semblait s'amuser de ce qu'elle faisait. L'atmosphère redevint tranquille.

Soudain, le prince eut l'envie de prendre l'air une dernière fois. Il s'empara sa cape et ses deux épées et lorsqu'il arriva devant la porte, il déclara :

– Je vais faire un tour dehors avant de dormir, histoire de profiter du silence et du frais avant que l'autre affreux derrière moi ne se mette en tête de nous pourrir notre sommeil.

– Tu as intérêt à revenir vite, fit Hystoria sans relever la tête. Je n'ai pas envie de gérer Matael s'il se réveille de son coma éthylique.

– Bien entendu ! Je devrai être là dans une vingtaine de minutes à peu près.

Heureusement que cette dernière n'avait pas levé la tête. Aram sentit qu'il avait eu un coup de chance sur ce coup-là. Sur cette pensée, il passa le seuil de la porte qu'il avait ouverte au préalable et entreprit de rejoindre la sortie… mais ce n'était pas juste pour prendre l'air.

Aram avait eu la désagréable impression d'avoir été épié.

OoOoO

Aram arriva aussi vite qu'un carreau d'arbalète sur le type qu'il poursuivait depuis bientôt trente minutes dans les rues de la capitale Kalastinienne. C'était déjà trop et Hystoria allait lui tomber dessus pour ne pas l'avoir prévenu, mais… c'était pour la bonne cause.

Bifurquant à une intersection, le prince hylien vit l'homme prendre une fourche en main. Pas franchement inquiété, Aram s'écarta sur le côté, passa en dessous de l'outil à peine mis en position d'attaque et asséna un violent coup de coude et de genou à son « ennemi » qui tituba en arrière, sonné. Il tomba d'ailleurs à la renverse deux secondes après, émettant des gémissements d'animal apeuré. Seul dans cette ruelle, Aram ne se gêna pas pour se positionner devant lui, la lame qu'il tenait dans sa main droite pointée droit vers le menton du tavernier. L'expression du visage d'Aram démontrait qu'il ne rigolait absolument pas.

– Tu pensais sincèrement pouvoir m'échapper ? Qu'est-ce que tu croyais faire ?

Le gérant de la Chope Dansante ne répondit pas, trop en état de choc à cause de la facilité avec laquelle le prince hylien l'avait découvert et rattrapé. C'était ce qui arrivait quand on ignorait qu'Aram avait cette capacité de voir au-delà de la vision humaine.

– Tu nous observes moi et mon « amie » depuis qu'on est arrivé dans ton établissement, lança l'hylien avec véhémence. Je pensais au début que c'était juste de la curiosité, mais de là à venir écouter aux portes… tu as l'air de cacher quelque chose et crois-moi qu'il ne vaut mieux pas que tu m'envoies balader. Je veux savoir ce que tu comptais faire… Nous expédier les gardes ou peut-être quelque Chevalier Célestes ?

La menace fit son effet et le fit même trop bien. L'homme se renferma sur lui-même et Aram n'eut pas besoin de son pouvoir pour savoir que le tavernier avait relâché sa vessie. Jouant volontairement la carte de l'intimidation et de la violence, Aram souhaitait à présent avoir des réponses parce qu'il sentait clairement que les choses évoluaient dans une direction qui ne lui plaisait guère.

– Tu comptes faire l'autruche encore longtemps ? Je ne suis pas patient cette nuit, fit-il en appuyant ses propos par une petite brillance au niveau de la pointe de son épée.

Ressentant la chaleur émaner de l'arme blanche, le tavernier sentit presque son heure arriver, pourtant, celle-ci ne vint pas. Aram avait déjà stoppé sa tentative de provocation. Mais cela avait eu le mérite d'ajouter un bon coup de pression.

– Tu sais qui on est pas vrai ? Réponds !

L'homme dut déglutir et là où Aram s'attendait à le voir aussi muet qu'une tombe, ce dernier entrouvrit les lèvres.

– Je ne vous connais pas… mais vous ressemblez à des clients que j'ai eus il y a une semaine.

Cette affirmation intrigua Aram. Pas une cliente… Des clients ? L'hylien fronça les sourcils. L'homme s'apprêta à enchaîner, mais le prince lui intima de la fermer. Fixant à une quinzaine de mètres le bout de la rue, Aram attendit qu'un groupe de citoyen, joyeux fêtards, termine de passer devant eux. Une fois fait, Aram se retourna vers celui qu'il avait poursuivi.

– À quoi ressemblaient-ils ? Demanda-t-il franchement avec une voix toujours imposante. Connais-tu leur nom ?

– À vous et à la fille qui vous accompagne… Quant au nom… je ne sais pas.

Aram s'arrêta de respirer un dixième de seconde. Cela lui causa tout de même un choc même s'il s'était préparé à cette éventualité. « À vous » ? Cela voudrait donc dire que son père était là aussi ? Mais ça n'avait aucun sens, pourquoi n'était-il pas à Hyrule ? Ces questions sonnèrent étrangement dans la tête d'Aram. Quelque chose clochait.

– Où sont-ils à présent ?

L'homme resta silencieux pendant quelques secondes, ce qui n'échappa pas au prince qui fut persuadé que le tavernier avait eu un moment d'hésitation. L'air se chargea d'une tension perceptible.

– Je ne sais pas…, essaya-t-il d'expliquer. Ils ont disparu au beau milieu de la nuit. Au matin j'ai découvert qu'il y avait eu une bagarre dans la salle principale alors que mon établissement est normalement fermé. Les tables et les chaises étaient renversées. Je ne sais rien d'autre, je le jure…

L'homme se prosterna presque devant lui, sur le sol rocailleux et sale. Cela laissa Arma indifférent, mais pas les paroles qu'ils avaient prononcées. Alors comme ça, Link et Nausicaa étaient ensemble au même endroit et au même moment et ils se seraient volatilisés tous deux d'un claquement de doigts ? D'un coup ? Suite à une bagarre ?

Ça ne sentait pas bon… pas bon du tout. Au moins avait-il un indice précis sur le fait que la mère et le père d'Hystoria, qui était son père à lui aussi, n'avaient pas quitté la ville. Cependant…

– Une bagarre dis-tu ? Demanda à nouveau Aram en laissant planer la question.

Le tavernier releva un œil terrorisé.

– Oui…

– Alors pourquoi as-tu fui quand j'ai découvert que tu nous épiais ? Si une simple bagarre avait eu lieu, tu n'aurais pas tenté de m'échapper…

L'homme ne répondit pas sur ce coup-là et Aram sentit qu'il avait visé juste. Il y avait bien quelque chose alors le prince tenta le tout pour le tout.

– Tu sais très bien qui on est ! Balança-t-il sûr de lui. Tu sais très bien qui sont les personnes qui sont venues dans ta taverne ! Tu sais très bien ce qui s'est passé cette nuit-là alors je vais te le répéter…

Brusquement, Aram s'approcha du patron et le plaqua contre le mur le plus voisin, le visage dur et glacial, ce qui fit frémir une nouvelle fois le gérant.

– OU SONT-ILS ?!

Aram ne s'était pas rendu compte à quel point il avait haussé le ton, mais il fut presque satisfait de voir le tavernier être effrayé encore plus si c'était possible, preuve qu'il n'était pas du tout habitué de se faire brutaliser de la sorte. Heureusement, il n'y avait pas un chat dans la ruelle à cette heure tardive.

– Ils m'ont forcé…

Aram regarda celui qui venait de lâcher l'aveu avec un sérieux défiant toute concurrence. Le patron était vaincu mentalement.

– Forcer à quoi ? Continue !

L'homme déglutit.

– Les Chevaliers Célestes désiraient que je verse une substance dans leurs boissons…, déclara enfin le gérant de la taverne comme s'il lâchait une bombe archéonique. Une substance qui aurait les capacités à les rendre euphoriques, suffisamment pour qu'il relâche leur garde. Ça peut exacerber des sentiments ou autre également. Les Chevaliers Célestes voulaient être sûrs de capturer le roi d'Hyrule et cette femme dont j'ignore vraiment l'origine… Ils ont ensuite agi dans la nuit et même si Sa Majesté et sa compagne ont tenté de s'échapper, ils n'ont pas fait long feu… J'ai entendu des mots sinistres venant des Chevaliers Célestes, je n'ose pas imaginer ce que ces deux pauvres malheureux subissent depuis une semaine.

La phrase sonna comme un piano désaccordé et frappa Aram d'une force qui engendra un sursaut d'adrénaline dans tout son corps. Il dut faire un gros effort de concentration pour ne pas perdre la maîtrise qu'il avait sur lui-même, car s'il y avait bien une chose qui pouvait le mettre hors de lui, c'était qu'on s'en prenne à sa famille. Et ce depuis le jour où il avait sauvé in extremis Aurore. Il se retint également de balancer le pauvre homme, car ce dernier n'était, de ce qu'il montrait, qu'une victime collatérale.

– Où ont-ils été amenés ? Questionna Aram avec un timbre de voix perçant.

– Je ne sais pas, vraiment… Votre Altesse, je vous supplie de me croire, supplia l'homme qui n'en pouvait plus. J'ignore complètement ce que les Chevaliers Célestes comptaient faire, mais je n'avais pas le choix. Ils m'ont menacé de s'en prendre à moi et de détruire mon établissement si je n'obéissais pas à leurs ordres. Ils sont tellement influents et puissants qu'ils n'auraient aucun mal à mettre ce genre d'avertissement à exécution. Tout le monde à Kalastine le sait. Personne n'ose faire quelque chose contre eux de peur de se faire supprimer et…

Aram le coupa dans son élan. Il ne souhaitait pas entendre plus.

Le prince hylien fixa longuement le tavernier, comprenant que ce dernier ne déblatérait pas des mensonges. Aram prit une grande inspiration puis il lâcha le concerné abruptement. Reculant dans l'obscurité, Aram du contenir son envie de foncer droit dans ce qui pouvait être appelé « un piège » en bonne et due forme. Qui était les vraies cibles dans cette histoire ? En état d'alerte, il activa son pouvoir pour vérifier qu'aucune menace ne planait à l'horizon… ce qui, effectivement, était pour l'instant le cas. Aram était aussi fortement agacé d'avoir dû poursuivre cet homme pendant autant de temps, car c'était juste un temps qu'il n'avait plus le luxe d'avoir.

Lui qui avait passé une semaine à rechercher l'introuvable, il était à présent servi sauf que la situation devenait critique.

– Ne tentez rien d'idiot et rentrez chez vous comme si de rien n'était !

Aram ne déclara rien d'autre à cet homme ne tenant plus sur ses jambes et disparut plutôt dans la nuit noire des rues à grande enjambée, sprintant pour rejoindre Hystoria et organiser avec elle ce qui pouvait être considéré comme un sauvetage d'urgence. Il avait déjà conscience que ça serait de la folie pure, mais que pouvaient-ils faire d'autre ? Le prince se pinça les lèvres tout en esquivant les rares passants qui traînaient encore à cette heure tardive, rentrant sûrement d'une soirée arrosée ou d'un repas chez des amis. Dans la précipitation, il en oublia de remettre sa capuche qui s'était retirée de sa tête à cause du vent apparent.

La course dura bien dix minutes…

Mais lorsqu'Aram arriva à quelques centaines de mètres de la taverne, sentant une odeur tout sauf habituel et une ambiance sonore plus intense, un spectacle chaotique s'offrit à lui. L'atmosphère changea du tout au tout. Le calme de la ville laissait place à la panique la plus totale. L'auberge étant dans l'axe de la rue, il n'eut aucun mal à définir la provenance du brasier qui consumait non seulement le lieu où lui et ses deux camarades avaient élu domicile, mais également les maisons tout autour. Le tavernier était-il puni pour avoir trahi le secret ?

Des flammes gigantesques dévoraient le bâtiment, autrefois la Chope Dansante, et tout ce qui le jouxtait alors que des cris fusaient de toutes parts. S'approchant de ce sinistre tableau, Aram vit avec effroi des familles entières, en tenue de nuit, prendre la fuite alors que d'autres étaient prisonnières de leur habitation en flamme… Fumée, langue de feu, hurlement macabre… cette vision renvoya Aram plusieurs années en arrière et le paralysa un court instant.

Ce n'était pas aussi violent et gore que le château d'Hyrule mais…

Aram eut soudain une frayeur. Une pensée terrible. Est-ce qu'Hystoria et Matael avaient pu…

Une main se posa subitement sur son épaule gauche et un bras l'entraîna en arrière, dans une coursive sombre et peu voyante. Surpris, Aram mit quelques instants à réagir et lorsqu'il se retourna vivement, croyant s'être fait avoir, il fit face, avec un mélange de consternation et de soulagement, à Hystoria, enveloppée dans sa cape, essoufflée et trempée de la tête au pied. Une petite estafilade rouge trônait sur son front, source d'un petit saignement sans gravité. La princesse lyrannienne fixa Aram avec une expression d'incompréhension propre à ceux qui venaient de vivre un évènement irréel et malgré ça, elle était équipée de tous ses récents achats.

Cachés des yeux des sinistrés et des soldats venus enrayer l'incendie, le duo resta dans l'ombre. Invisible. Ils entendirent tout les bruits et les cris mais ils ne virent rien.

Pas dans son état normal, Hystoria s'approcha de son frère et fit tomber sa tête contre son torse, les poings serrés, abattus. Avant même que cette dernière ne prononce le moindre mot, le sang d'Aram se glaça.

– Je n'ai rien pu faire, déclara-t-elle à demi-mot. Ils ont capturé Matael… Aram, il n'y a plus que nous deux !