Le lendemain, Sarah compléta les feuillets de son rapport d'analyse de la scène de crime pendant près de trois heures. Chose qui se révélait éreintante. Chaque crime, dans la mesure du possible, devait être ainsi identifié et le dossier envoyé au F.B.I. afin d'étayer la base de données du V.I.C.A.P. Une fois ce dossier reçu, les agents fédéraux pourraient alors comparer les données avec d'autres similaires. Restait à voir si le meurtrier poursuivrait les forfaits du polonais et s'il avait agi dans d'autres circonscriptions. Les statistiques prouvaient qu'un imitateur copiait son modèle dans les moindres détails. Les modes opératoires – ou modus operandi – étant similaires, Sarah devrait donc centrer son étude sur les différences entre les scènes de crime. Les analyses A.D.N. n'ayant montré aucun résultat, elle en concluait que leur homme était soit novice dans ses forfaits, soit assez intelligent pour demeurer discret. Cela signifierait-il la découverte d'autres cadavres dans les jours à venir ? Tout semblait possible. Sarah savait que certains meurtriers, une fois arrêtés, passaient aux aveux et listaient les lieux où leurs victimes étaient dissimulées. Cet imitateur ne les cachait pas. Elle réunit les clichés couleurs imprimés du dossier informatique d'Anszczak et prit ses clefs de voiture. Elle devait retourner dans l'appartement où Jennifer Davis avait été retrouvée morte une semaine plus tôt.
Une demi-heure plus tard, elle pénétra dans le salon et y fit quelques pas. Elle balaya du regard chaque recoin de la pièce, s'imprégna de l'ambiance des lieux, cherchant déjà le détail qui aurait pu lui échapper. Mais outre cela, Sarah tentait de se mettre dans la peau du tueur. Découvrir son fantasme était la clef de tout, celle qui permettrait de définir son profil avec exactitude. Sarah savait qu'il était entré par la porte puisqu'aucun signe d'effraction n'avait été relevé ; il avait donc été invité.
Comme Anszczak, il avait mis ses deux victimes en confiance avant de les tuer. Il n'avait certainement pas perdu de temps et avait sûrement échangé quelques mots avec la jeune femme, avant qu'un combat ne s'ensuive. Les traces de griffures et les ecchymoses sur les corps étaient identiques. Aucune des deux victimes ne présentait d'échantillons de peau sous leurs ongles et aucun cheveu ni fibre similaire n'avait été trouvé dans les deux logements. Rien ne liait ces femmes à leur agresseur, rien hormis le procédé de mise à mort. Sarah se confrontait à un homme intelligent, minutieux, qui ne laissait rien au hasard.
Jamais elle n'avait trouvé deux crimes aussi semblables dans le modus operandi. La première motivation d'un tueur était d'exercer un contrôle sur ses victimes et de montrer son pouvoir. Evidemment, la présence de sperme confirmait déjà le fantasme sexuel. Après avoir tué sa victime, il s'était masturbé devant ses lèvres, avant d'y éjaculer sans provoquer de fellation. Aucune particule de peau n'avait été retrouvée dans la bouche des victimes lors des analyses, mais cet acte confirmait pourtant les penchants nécrophiles du meurtrier.
L'était-il ou s'était-il excité à l'idée de respecter avec précaution le rite de son prédécesseur Anszczak ? Anszczak avait pourtant pénétré ses victimes par derrière, avant d'éjaculer dans leur bouche. La nécrophilie dénotait un état d'esprit bien particulier et récurrent chez les tueurs en série. Violer leurs victimes après les avoir tuées, confirmait leur pouvoir et les libérait de leurs frustrations sexuelles.
Sarah s'assit sur le canapé, face aux marquages au sol où Jennifer Davis avait été retrouvée. Si son métier – ou talent – se basait sur sa réflexion, sa logique et sa capacité à mettre en rapport plusieurs éléments concrets, Sarah accordait un intérêt tout particulier à se retrouver seule sur le lieu du crime. Les murs, les meubles, l'atmosphère et l'ambiance pouvaient parfois répondre à des questions qu'aucune analyse ne donnerait.
Dans cette approche pour le moins particulière de son profilage, Sarah avait bien expliqué à ses collègues qu'il n'y avait pas d'implication surnaturelle, qu'elle n'était pas médium et n'avait pas de flashs divins qui lui renverraient l'image du tueur.
Ce qu'il se passait relevait davantage de la métaphysique et Sarah elle-même, ne l'expliquait pas. Elle n'avait pas fait d'étude scientifique malheureusement, mais ses recherches révélaient une application complexe de la physique quantique : dans un lieu X ou Y et selon des évènements, des énergies rentraient en conflit, créaient un champ magnétique d'ondes et d'atomes qui rayonnaient pendant un temps T.
Pour Sarah, capter ces dites ondes était nécessaire. Elle parvenait à les traduire en idées qui aboutissaient ensuite à des conclusions parfois étonnantes. Quand son esprit s'y ouvrait, elle pouvait approfondir le profil de l'assassin, en usant de détails déconcertants. Mais cette méthode était aussi à double tranchant. Quand Sarah ouvrait son esprit à ces images, elle l'ouvrait également au meurtrier et la porte ne se fermait alors qu'une fois l'homme derrière les verrous. Cette faculté d'être reliée à un autre esprit restait un mystère pour elle, mais une nouvelle fois, elle n'y accordait pas d'explication surnaturelle. Tout s'expliquait bien qu'elle n'eut pas en main les connaissances requises pour le faire.
Elle se cala contre le dossier du canapé et scruta une nouvelle fois les lieux du regard. Le détail… Elle devait trouver le détail, la différence, la signature inconsciente de ce tueur imitateur. Quelle était, dans l'inconscient de son tueur, la marque récurrente des deux assassinats ? Ces deux crimes n'étaient sans doute pas suffisants pour qu'elle soit capable de la déterminer. Les signatures des meurtriers n'étaient parfois pas évidentes, surtout dans le cas d'un imitateur.
Sarah se repassa la supposée scène du meurtre en mémoire ; il était entré, avait tué Jennifer Davis et avait copié le rituel de mise à mort d'Anszczak, déjà perpétré sur Lisa Hailey… Sarah se leva, s'approcha des marquages au sol, se baissa et se releva comme l'aurait fait le tueur après avoir terminé son rituel. Mentalement, la ceinture – ou l'arme du crime qui appartenait à la victime – était dans sa main.
Elle partit vers le chambre, la roula sur elle-même et la posa soigneusement sur le lit. Elle détailla la chambre. Prendrait-elle un objet, un souvenir ? Anszczak dérobait toujours un bijou appartenant à l'une de ces femmes blondes qu'il assassinait. « Prendre un bijou, selon le choix de ce bijou, pourrait permettre à la police de traduire un symbole de mon inconscient. Je suis plus intelligent qu'eux, je ne ferai pas cette erreur. Je ne prends rien de la victime, je ne laisse rien qui m'appartienne. Je suis un tueur organisé mais le corps de ma victime restera sur le lieu de mon forfait comme pour ce Polonais. Je dois vérifier que tout est en ordre. Personne ne viendra me déranger, je peux prendre mon temps. »
Sarah retourna dans le salon et observa les traces sur le sol. Quand elle se concentrait, qu'elle ouvrait son esprit au déroulement d'un meurtre, son analyse mentale suivait toujours le point de vue de l'assassin. Elle porta son regard sur la porte. Son tueur était sorti comme il était entré, sans perdre de temps après ses dernières vérifications. Elle marcha donc dans ses pas, sortit sur le palier, referma et regarda les portes voisines.
Cette résidence semblait chic, habitée par des gens actifs dont la profession rapportait suffisamment pour payer un loyer minimum de mille cent dollars. Chacun des meurtres avait été perpétré le samedi matin, à une heure où ces mêmes personnes profitaient de leur week-end. Le tueur savait donc que les probabilités de croiser un voisin étaient minces.
Dans des pas lents, elle descendit les marches, arriva au rez-de-chaussée et sortit de la résidence. Les interrogatoires du voisinage n'avaient révélé aucun fait étrange ou inhabituel dans le quartier. L'assassin devait avoir une voiture de taille moyenne et probablement de marque similaire à celles garées sur les parkings. La distance entre les deux crimes était conséquente, il ne pouvait pas se déplacer à pied ou user des transports en commun. Un deux roues s'avérait tout aussi envisageable bien que davantage repérable.
Sarah revint sur ses pas. Elle voulait retourner dans l'appartement en songeant à un nouvel élément. « Jennifer Davis est une jeune femme qui se lève tôt, je le sais… Elle se lève tôt parce que… »
Elle entra dans l'appartement. Les deux jeunes femmes avaient été retrouvées nues, leurs vêtements pliés dans un coin de leur chambre, des vêtements de sport… « … parce qu'elle se lève pour aller courir… »
Cette idée qui venait de naître dans l'esprit de Sarah était de celles qu'elle ne pouvait pas expliquer de façon logique, mais qui lui permettait de tirer une conclusion importante : si ces deux femmes allaient courir tous les matins, peut-être que le tueur les rencontrait à l'endroit où elles le faisaient. Il connaissait leurs emplois du temps et là était la différence d'avec Anszczak… Anszczak choisissait ses victimes dans des grandes surfaces. Leur tueur n'avait peut-être pas eu accès à cette information. Elle prit son portable en vitesse et numérota.
# Ryan.
— Tu as une carte de la ville sous les yeux ?
Elle entendit un court silence.
# Maintenant j'en ai une…
— Bien… Dis-moi quel est le parc le plus proche de l'appartement de Jennifer Davis sur Tilden avenue.
# Tellfson Park est à moins d'un kilomètre.
Sarah afficha un sourire satisfait et demanda de nouveau.
— Et celui de Lisa Hailey ?
# Hum… Blanco Park…
Deux lieux différents où les victimes avaient pu rencontrer leur assassin. Cette déduction n'était pas fiable à cent pour cent mais tout laissait croire que Sarah était sur la bonne piste. La victimologie n'avait pas établi ce lien entre les deux jeunes femmes, un lien important. Malgré elle, elle entendit la voix de Faith.
# Sarah, j'aimerais qu'on discute, mais pas aux bureauxau bureau… On peut se voir ?
Sur cette demande, Sarah songea à leurs baisers de la veille. Elle avait croisé Faith le matin même mais sans prendre le temps de discuter. Devaient-elles le faire ? Sarah se savait troublée par ces baisers échangés et y avait songé une fois chez elle. Elle travaillait avec Faith depuis quatre ans et ce genre de rapprochement intime arrivait parfois entre collègues. Elle soupira et lança un regard sur sa montre.
— Il est sept heures Faith… Je dois rentrer chez moi, on se verra demain.
Un court silence retomba et Faith répondit d'une voix déçue.
# Comme tu veux… A demain alors… Et bonne soirée.
Le signal sonore de fin de communication retentit sans que Sarah n'ait le temps de répondre. Elle rangea son portable dans sa poche et quitta l'appartement de Jennifer Davis. Cette journée avait été longue, éprouvante aussi. Sa conclusion ne ferait pas avancer son dossier autant qu'elle l'espérait, mais lui redonnait toutefois confiance en elle.

* * *

Sarah entra dans son appartement. Dans des gestes machinaux, elle posa son sac, ôta sa veste et détacha ses longs cheveux blonds qui ondulèrent sur ses épaules dénudées. Pour y voir plus clair le lendemain, elle devrait faire une pause dans ses réflexions professionnelles. Mais penser à autre chose qu'aux enquêtes impliquait songer à sa vie privée pour le moins inexistante. Sarah était solitaire, carriériste, tout comme les victimes de son meurtrier d'ailleurs. Son plaisir, quand elle ne le prenait pas dans son travail, consistait à s'occuper d'elle ou de son environnement.
Ce soir, elle pourrait cuisiner un bon repas et regarder ce genre de films comiques qui la détendait. Elle ôta ses talons, les posa à côté du meuble à chaussures, près de l'entrée et rejoignit la cuisine. Elle saisit la télécommande sur le comptoir et alluma l'écran plasma collé au mur. Au moins, son salaire lui permettait de s'offrir tout ce qu'elle souhaitait. De toute façon, hormis pour la décoration et ses factures, son argent ne lui servait pas ou peu.
Le fond sonore présentait une émission de téléréalité, un show dans lequel des acteurs feignaient d'incarner des personnes réelles, se disputaient sur des désaccords de couple, de trahison, d'abus en tout genre. Sarah détestait ce type de show qu'elle considérait pathétique. Les téléspectateurs s'identifiaient à ces personnes ou faisaient preuve de voyeurisme.
Elle changea de chaîne, les soap-opéras n'étaient guère mieux, mais la faisaient au moins sourire par leur niaiserie. Elle ouvrit le réfrigérateur, en sortit un pavé de saumon et récupéra un citron. Elle fit de même avec l'huile d'olive, le vinaigre et l'échalote et posa une assiette sur le plan de travail.
On frappa à la porte au même instant. Sarah s'empressa de rejoindre l'entrée et vérifia l'identité de son visiteur à travers le judas. Elle n'attendait pourtant personne. Quand elle reconnut Faith, un sentiment d'incertitude la saisit. Elle ôta la chaîne de sécurité, déverrouilla le loquet et ouvrit. Faith demanda d'un petit signe de sourcils.
— Je peux entrer ?
Sarah se pinça les lèvres et ouvrit plus grand, malgré sa surprise. Elle ne pouvait décemment pas dire à Faith de partir et réalisait même être heureuse de la voir.
— Bien sûr…
Faith la détailla un instant et frotta ses paumes contre son jeans. Sa nervosité était proportionnelle à cette distance qu'elle voyait se creuser entre elle et Sarah depuis ce matin. Sarah lui fit un léger sourire qu'elle voulut naturel.
— Je te sers quelque chose à boire ?
Faith acquiesça d'un signe de tête et la suivit vers le comptoir.
— Ouais… S'il te plaît.
Sarah vérifia son réfrigérateur qui ne présentait malheureusement pas de boisson prévue pour des invités. Elle la regarda et tenta plus taquine :
— Et tu as très envie d'un verre d'eau pétillante, j'en suis sûre…
— De l'eau ça me va, répondit Faith avec un léger sourire.
Sarah lui renvoya son sourire, sortit la bouteille bleue ainsi qu'un verre qu'elle posa devant Faith. Elle en connaissait déjà la réponse, mais posa sa question afin de combler le silence qui s'installait.
— Qu'est-ce qui t'amène ?
Faith devait-elle répondre ou prétendre vouloir parler de leur enquête ? La deuxième option lui sembla plus judicieuse.
— Tu ne m'as pas expliqué ce que t'avais trouvé à propos de ces parcs…
Sarah était tellement plongée dans ses réflexions lors de cet appel, qu'elle avait omis de préciser la nature ses découvertes à Faith. Elle se repoussa quelques mèches de cheveux du bout des doigts et se servit un verre.
— Oh… Eh bien, rien n'est sûr mais je pense avoir trouvé un lien entre les victimes.
Elle contourna le comptoir et vint s'asseoir sur un tabouret près de Faith, avant de croiser les jambes.
— Le tueur les rencontre probablement là où elles vont courir le matin, poursuivit-elle. Il arpente les parcs et aborde différentes femmes jusqu'à trouver celles qui correspondent au profil des victimes d'Anszczak… Il les raccompagne jusqu'à chez elles, s'assure de leur planning et tu connais la suite.
Faith acquiesça d'un signe de tête. Bien qu'intéressantes, son esprit n'était pas du tout concentré sur les conclusions que Sarah lui présentait. Elle tenta un sourire et trahit ses véritables pensées par une question qui n'avait rien à voir avec le sujet.
— Ça te dirait un restaurant demain soir ?
Sarah détourna le regard sur cette question, troublée. Après les baisers, venait le rendez-vous, comme elle l'avait prédit… L'ordre des options importait peu puisque l'une n'allait pas sans l'autre. Elle releva son regard sur Faith et capta cette étincelle familière dans le sien. Sa raison lui criait de ne pas se laisser aller, mais elle réagissait malgré elle à cette demande. Faith voulait passer du temps avec elle, Sarah en était touchée et ne parvenait pas à se montrer insensible. Si seulement il n'y avait pas eu cette attirance, elle aurait répondu plus catégoriquement et sans hésitation. D'ailleurs, l'aurait-elle seulement laissée entrer ? Elle vit alors Faith se lever, s'approcher d'elle et sentit ses doigts fins repousser ses mèches dorées. Cette attention similaire à celle de la veille provoquait la même réaction dans son corps, le même long frisson.
Faith n'autorisait aucune distance entres elles. Après avoir goûté aux lèvres de Sarah, elle s'en savait dorénavant dépendante. Elle avait pensé à elle toute la journée, sans avoir pu trouver un seul moment pour lui parler en privé. Sa voix se baissa, plus rocailleuse pour confier :
— Je sais qu'il y un truc entre nous… Ce n'est pas dans ma tête.
Sarah ne parvenait pas à rester impassible devant le regard et les attentions de Faith. Cette fois, elles se trouvaient chez elle et si elle dérapait comme dans le parking la veille, faire marche arrière serait impossible. Ses yeux émeraude détaillaient les traits de son visage, ses sourcils fins, son nez droit, cette fossette adorable à son menton et ses lèvres fermes auxquelles elle avait goûtées. Faith l'attirait, sans aucun doute, alors que pouvait-elle dire ?
Sarah avait toujours considéré Faith comme une belle femme dont le charme s'avérait dévastateur. Une belle femme qui était sa collègue et seule amie depuis quatre ans. Elle avait toujours résisté jusqu'alors, feignant d'ignorer ses regards insistants. Pourquoi se laissait-elle tenter ? Pourquoi avait-elle franchi cette limite interdite laissant basculer leur relation professionnelle et amicale vers un stade plus privé ? Pourtant, dans un geste empreint d'hésitation, sa main agrippa son chemisier pour la tirer contre elle et l'inviter à l'embrasser. Sarah était faible et Faith n'attendit pas une seconde pour en profiter. Elle se glissa entre ses cuisses, provoqua cette montée de désir familier au creux de son ventre. Ses lèvres se pressèrent aux siennes, fermes, humides et délicieuses. A travers son autorisation inconditionnelle, Faith pouvait enfin taire ce manque qui l'avait rongée toute la journée. Sarah lui intimait de l'embrasser, Faith s'exécutait. Elle ne regrettait pas son audace, sa venue dans son appartement.
Les parfums vanillés de Sarah envahissaient ses narines par vagues, la berçant dans une rare et délicieuse euphorie. Ses lèvres se délectaient des siennes, approfondissaient leur baiser qu'elle rendait à la fois tendre et plus sensuel. Ses paumes partirent à la naissance de son cou, frôlèrent ses épaules et longèrent ses bras qu'elle amena autour de son cou. Un doux soupir s'évada de ses lèvres, se mêlant à celui de Sarah. Elle la sentit pourtant se reculer, rompre ce contact enivrant. Ses yeux se rivèrent dans les siens, brillants, interrogateurs, plus perdus, mais sans pour autant manquer cette lueur dans les prunelles émeraude de Sarah. Elle tenta de rester naturelle et demanda d'une voix plus basse :
— Tu veux que je te laisse ?
La réponse de Sarah fut catégorique et assez paradoxale à ses réflexions.
— Non…
Ce qui ne manqua pas d'étirer les lèvres empourprées de Faith en un sourire satisfait. Elle se les pinça, le visage à peine penché vers l'avant.
— Tu veux que je fasse la cuisine ? demanda-t-elle encore.
Sarah détourna le regard un instant en songeant que cette visite devenait en fait, ce rendez-vous du lendemain proposé par Faith et auquel elle n'avait pas donné de réponse. Elle ne voulait pas que Faith s'éloigne et en savait les raisons : Elle appréciait ses rapprochements délicieux, tendres et sécurisants. Elle redressa le visage et repoussa ses cheveux dans un signe de tête.
— Je vais cuisiner et tu vas asseoir… Ça te va ?
— Je descends d'abord chercher un truc dans ma voiture et je reviens.
Sarah se leva, la suivit du regard et capta son léger clin d'œil avant que Faith ne quitte l'appartement. Elle lâcha un inaudible soupir, consciente de ce dîner improvisé, en tête à tête, qu'elle allait préparer. Sa volonté de repousser l'inspecteur Ryan avait été bien vaine et elle ne parvenait pas à le regretter. Après tout, qui mieux qu'un inspecteur travaillant avec elle depuis quatre ans pouvait comprendre son état d'esprit, ses préoccupations et son comportement que d'autres jugeaient étranges ?
Le métier de flic était difficile, empiétait sur la vie privée et Faith lui avait également confié que sa vie professionnelle ne s'accordait pas avec le reste. D'une certaine façon, elles se retrouvaient toutes les deux dans la même situation et se comprenaient sans avoir besoin de s'expliquer.
Sarah appréciait Faith depuis son arrivée au commissariat de Los Angeles et ce, pour plusieurs raisons : la brune était compréhensive, ordonnée, minutieuse dans son travail. Ses rapports, ses analyses, son avis, restaient objectifs. Elle ne laissait rien au hasard, montrait un instinct inné, un sens de la déduction pointu et savait plaisanter quand la pression grimpait à son maximum. Sarah avait quitté son ancien amant Jason Stanford un an plus tôt, après huit mois de vie commune. Son silence, ses secrets professionnels avaient creusé une distance importante et irréversible dans leur couple. Elle avait tenté de parler de ses démons, de lui faire comprendre l'approche psychologique dans son travail, mais Jason lui avait demandé de prendre du recul, de changer de métier. Sarah avait choisi son travail parce qu'elle était consciente que son amour pour Jason n'était pas à la hauteur de sa passion professionnelle. Un travail qui prenait une place prépondérante dans sa vie, ses habitudes, son comportement social. Jason avait voulu s'immiscer entre elle et sa raison de vivre, provoquer cette rupture pour monopoliser son attention et Sarah l'avait quitté sans ménagement.
Rien ni personne n'était en mesure de donner à Sarah cette satisfaction, cette euphorie conséquente à l'aboutissement d'une étude, à l'arrestation d'un meurtrier. Son travail n'était pas de procéder elle-même aux arrestations. Néanmoins, savoir qu'elle y contribuait lui procurait une satisfaction si grande que rien ne pouvait rivaliser avec ce sentiment d'accomplissement. Oublier Jason Stanford s'était avéré plus facile que sa démarche d'oublier ses enquêtes.
Dans ses pensées et analogies, Sarah retourna derrière le comptoir et versa un filet d'huile dans une poêle. Elle devait cuisiner pour deux ce soir… Elle entendit la porte s'ouvrir et vit Faith revenir, une bouteille de vin à la main. Elle la vit s'approcher, la lui tendre.
— C'est moi ou tu as prémédité cette bouteille, inspecteur Ryan ? lui demanda-t-elle, amusée.
Faith arbora son petit sourire charmeur et répondit dans un signe de sourcils.
— Je plaide coupable…
Sarah la posa sur le plan de travail et sortit le tire-bouchon qu'elle lui tendit.
— Je vois… Alors honneur à l'accusée, je vais chercher les verres.
Faith se mordit le coin de la lèvre inférieure et la suivit des yeux. Ce petit jeu de rhétorique l'attisait. Son regard parcourut la silhouette fine de Sarah, ses formes moulées dans son pantalon tailleur, son chemisier à peine transparent qui dévoilait le tissu blanc et les fines dentelles de son soutien-gorge. Sarah l'excitait terriblement, quelle qu'était sa tenue. Celle-ci en profita pour sortir deux assiettes et vint poser le tout sur le comptoir.
— Et j'espère que tu aimes le saumon grillé, reprit Sarah.
Faith remplit les deux verres et lui tendit le sien sans la quitter des yeux.
— Je ne suis pas difficile, moi…
Ce qui sous-entendait que Sarah l'était et Faith avait raison. Sarah prit son verre, le regard plus rieur et but une gorgée. Elle contourna Faith, retourna devant la poêle en commentant.
— J'espère…
Elle servit les assiettes et vint s'asseoir en face d'elle.
— Et tu sais ce qu'on dit ? Un esprit sain dans un corps sain.
Faith s'était assise derrière elle, de l'autre côté du comptoir. Ses yeux ne se lassaient pas de détailler Sarah, de scruter le moindre de ses gestes, de ses mimiques qu'elle connaissait par cœur, comme cette façon de repousser ses mèches dorées derrière son oreille lorsque ses cheveux se retrouvaient lâchés. Sarah demeurait consciente de ce regard insistant, n'y était pas insensible et l'environnement dans lequel elle se retrouvait avec Faith n'était pas celui du bureau.
Cette fois, elle ne pouvait pas se dissimuler derrière des dossiers ou son écran d'ordinateur. Personne ne viendrait les interrompre. Elles étaient seules, hors contexte professionnel. Quand Sarah y songeait, ses derniers câlins remontaient à Jason et Faith était la première fille qu'elle embrassait. Elle ne se connaissait pas de tendances lesbiennes et n'assimilait pas ce rapprochement comme tel malgré les apparences. Mais le moment était tout de même mal choisi pour réfléchir à ce genre de choses.