J'espère pouvoir retrouver un rythme d'écriture plus rapide en août, passer mes journées à écrire au travail aspire toute mon inspiration et toute envie de toucher à mon pc en rentrant aaaah
En tout cas, j'espère que ce chapitre, encore une fois un peu plus long, vous plaira 3
Pouvoir enfin vivre ensemble était comme un rêve devenu réalité pour Phoenix. Benjamin aussi était heureux d'avoir l'opportunité, pour la première fois, d'expérimenter des scènes triviales avec son partenaire.
L'un comme l'autre, ils trouvaient agréable de se lever à côté de son prince assoupi, de consommer des repas simples et de partager le même espace que l'autre. Phoenix appréciait tout particulièrement pouvoir aussi se préparer, tous les matins, aux côtés et en même temps que l'homme qu'il aimait. Au début, Benjamin était assez réticent, être en même temps dans la salle de bain même si pour simplement se brosser les dents ou se raser était encore beaucoup pour cet homme pudique mais avec le temps, il s'était habitué à cette nouvelle présence, ne la vivant plus comme une intrusion et étant prêt à faire quelques efforts pour que Phoenix soit heureux. Par contre, il leur était toujours impossible de partager une douche ou lorsque l'un des deux était dessous et que l'autre voulait utiliser les toilettes, la patience était la règle – ou bien si c'était urgent, il fallait que l'occupant se couvre et donne le feu vert à celui qui se trouvait derrière la porte pour entrer. Ils avaient aussi commencé à faire des courses ensemble, Phoenix faisant attention aux prix et aux quantités là où Benjamin était essentiellement concentré sur la qualité des produits qu'ils achetaient pour l'appartement que le couple partageait maintenant dans la Sarre.
En parlant du pied à terre de Benjamin, il ne s'agissait pas d'un vieux bâtiment qui s'accorderait pourtant à merveille avec les goûts très classiques et d'un autre temps du procureur (qui à part lui portait un jabot aujourd'hui ?). Les meubles étaient dans l'ensemble plutôt modernes et minimalistes, assez différents de ce qui composait sa maison à Los Angeles. On pouvait y trouver un salon lumineux avec une sobre et mignonne cuisine ouverte, une chambre de taille raisonnable, une salle de bain avec toilettes séparés et un cagibi qui accueillait essentiellement machine à laver, sèche-linge, table à repasser et quelques rangements pratiques. Benjamin avait expliqué à son compagnon que l'appartement était utilisé par lui et sa sœur quand ils avaient besoin de faire une halte prolongée en Allemagne ce qui était actuellement davantage le cas de Franziska lorsqu'elle travaillait avec Interpol, Europol, ou encore lors d'investigations dans la région (d'ailleurs, la localisation de l'appartement était idéale, à proximité immédiate de frontières et particulièrement bien desservie par des transports intracontinentaux).
Etre dans ce cocon tout équipé avait aussi un autre avantage, celui de réduire la facture restaurant : un grand soulagement pour Phoenix. En ce qui concernait la préparation des repas, en général les deux hommes y participaient volontiers, à tour de rôle. Ils savaient comment cuisiner des repas simples mais appréciables, la qualité des produits jouant certes pour beaucoup. Il arrivait aussi, quelques fois, que les deux compagnons se mettent aux fourneaux ensemble, la cuisine étant suffisamment grande pour ne pas se marcher dessus ni se bousculer.
Tous deux étant terriblement heureux de pouvoir enfin apprécier et savourer la domesticité de la vie de couple, d'être en quelques sortes à la maison avec sa tendre moitié, d'en apprendre plus sur les habitudes de l'un et de l'autre et d'en créer de nouvelles ensemble.
Evidemment, la raison de ce voyage faisait qu'il ne s'agissait, parfois, guère de vacances. Conférences, think tanks, réunions, rendez-vous, comités de pilotages, ateliers de réflexions, trajets, visites, observations… Bref, tout cela faisait que pendant quelques jours, voire quelques semaines, les deux hommes devaient tout enchaîner sans vraiment avoir le temps de s'accorder une pause ou tout simplement mettre leurs cerveaux au repos le temps d'une soirée.
Une semaine fut plus fatigante que les autres, épuisante même. Ils s'étaient réveillés avant le lever du jour tous les matins et endormis après le coucher du soleil tous les jours. La pression et le stress commençaient aussi à s'accumuler. Benjamin se devait de travailler sur la réforme dès qu'il avait un instant, de contacter et recontacter toujours plus de personnes dans cette optique tout cela en continuant de veiller sur ce qu'il se passait au bureau du procureur pendant son absence. D'autre part, Phoenix, quant à lui, était de plus en plus impliqué dans le projet. Oui, avec le temps il finissait par en connaître davantage sur le système ça et le fait que son compagnon lui demandait de plus en plus régulièrement de l'aide sur des affaires de ses subalternes ou de ses connaissances ainsi que sur la réforme. Phoenix commençait tellement à bien saisir les enjeux autour de celle-ci que l'ex-avocat et le procureur avaient atteint le point où ils en débattaient. Au départ, c'était sympa et cocasse, aucun des deux ne pouvant nier la nostalgie qu'ils nourrissaient pour leurs confrontations au tribunal. Néanmoins… Fatigue et stress faisaient qu'une fois – juste une fois –, le débat était allez trop loin. Les tons étaient montés, la conversation juridique et technique avait fini par devenir dangereusement personnelle, voire malsaine.
Malgré tous ses efforts, Benjamin avait toujours manqué de tact. Certes, aujourd'hui il avait perdu sa manie de toujours aller pour la jugulaire avec ses commentaires mais son ton indifférent, froid et factuel que n'importe qui pouvait comprendre comme de l'arrogance ne l'avaient pas quitté et faisaient que cela n'aidait jamais à quelconque désescalade. Phoenix, pour sa part, avait la fâcheuse tendance de toujours garder tout pour lui jusqu'à ce que cela sorte, explose même, sous la forme de commentaires et de reproches stupides. C'était cette tournure amère qu'avait pris, ce soir-là, leurs échanges.
« Phoenix, c'est une idée ridicule. Du pur non-sens. Parfois, je me demande comment je fais pour composer avec toi… Soupira le procureur, pinçant l'arête de son nez. A ce rythme, nous n'allons jamais y arriver.
- Dis-le-moi si tu me trouves pénibles, si je te fais perdre ton temps, parce que je te rappelle que c'est toi qui est venu me voir pour me demander de l'aide. Tu te souviens ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit, ni ce que je voulais dire. Je te demande juste de prendre sur toi et d'être cohérent et sérieux pendant cinq minutes. Vraiment, utilise ton cerveau à bon escient s'il-te-plaît !
- Attends, attends. Tu demandes mon aide et mon opinion, mais quand mon point de vue n'est pas le tien ça ne va pas, grogna Phoenix, tournant en rond dans le salon en croisant les bras. A chaque fois tu deviens pénible ! Tu… Tu es franchement fermé d'esprit et c'est insupportable… A se demander ce que je fais là maintenant avec toi si tu es capable de tout faire par toi-même ! Si ce n'était pas pour permettre à Vérité de voyager, j'aurai dû rester à la maison et jouer au poker dans ce sous-sol qui me correspond bien : pitoyable et miteux !
- Tu sais très bien que je ne pense absolument pas cela de toi, soupira le procureur en se levant du canapé, venant faire face à un Phoenix qui avait fui son regard depuis un moment. Tu m'es d'une grande aide quand tu te concentres. Je te demande cinq minutes de ton temps mais tu préfères m'offrir le ravissant spectacle qu'est ce caprice.
- Juste, laisse-moi. Je suis fatigué, j'ai la tête qui va exploser avec tout ce qu'on a vu cette semaine. Profites-en pour te détendre.
- Wright, nous pouvons très bien se reposer une fois que nous avons fini de relire ce court paragraphe.
- Oh ça y est ! Nous sommes des étrangers de nouveau, ironisa Phoenix, écartant les bras, un rire incrédule s'échappant de ses lèvres. Je suis épuisé. On se demande qui fait des caprices même, hâte d'entendre la porte claquer dès que je tourne le dos parce que j'ai osé te dire « non ». Encore plus impatient de lire ta pauvre note pour me dire que tu me plaques et que c'était une erreur, pour que tu ailles t'envoyer en l'air avec d'autres gars pétés d'argent et ne plus jamais me donner de nouvelles.
- Wright.
- Combien tu t'en es fait déjà ? Six en cinq ans ? Maintenant ça fait sept en six ans, quel rythme !
- Wright.
- Faut pas avoir honte, hein. Beau comme tu es, il faut en profiter, ne gâche pas tout ce potentiel pour un pauvre pianiste-slash-joueur de poker ! Ou alors, tu as envie de goûter aux petites gens… »
Benjamin déglutit, chassant tous les mots regrettables qui menaçaient de lui échapper, absorbant chacune des incohérences et insultes qui sortaient de la bouche d'un Phoenix qu'il ne reconnaissait plus. Quand bien même sa façade et ses mots étaient abrasifs, quelque chose semblait s'être brisé au fond de ses yeux. C'était seulement lorsque Benjamin avait réussi à finalement recroiser son regard qu'il était clair que ces cinq minutes qu'il demandait pour commenter un simple paragraphe étaient cinq minutes de trop : la rivière était pleine et elle venait de quitter son lit dans des torrents regrettables.
Les deux hommes se fixèrent un moment, silencieux – enfin. A quoi bon répondre si ce n'était que pour déclencher une salve supplémentaire d'insultes de la part de Phoenix ?
Après réflexion, Benjamin posa ses mains sur ses épaules, le faisant sursauter, puis pencha la tête pour écraser un tendre baiser sur ses lèvre, espérant que cet acte d'amour aurait plus de sens que tout ce qu'il pouvait bien lui répondre.
La réaction ne fut pas celle escomptée, mais il avait bien fallu essayer. Phoenix s'était immédiatement reculé, murmurant un « pervers » avant de précipiter le pas vers la chambre, d'en claquer et d'en verrouiller la porte. Au moins, Phoenix était toujours dans l'appartement, ne s'en prenait plus à lui et était probablement à l'abris de toute tentation dangereuse. Benjamin relâcha enfin cette respiration qu'il avait retenu sans vraiment s'en rendre compte. Il ôta ses lunettes et passa sa main sur son visage.
Plus tard dans la soirée, Benjamin s'était présenté devant la porte de la chambre. Il y toqua une fois, deux fois puis une troisième fois, un peu plus fort quand aucune réponse ne lui parvenait. Il hésita un instant mais finalement posa sa main sur la poignée, appuyant dessus en espérant qu'elle soit déverrouillée.
Elle était toujours fermée.
« Phoenix, tu as faim ? Soif ? Demanda Benjamin, posant son oreille contre le bois pour entendre ce qu'il pouvait se passer dans la chambre.
- Va t'en. »
Seul dans sa cuisine, mangeant sans grand appétit le reste de salade du déjeuner. Il allait très probablement devoir faire chambre à part et se contenter du canapé pour la nuit.
Recroquevillé sous la couverture, la serrant fort contre lui, Phoenix appréciait le silence et la pénombre. Il n'était pas nécessairement plus calme et apaisé, mais au moins, personne ne venait empiéter son espace. Il n'avait jamais vraiment été du genre à se complaire dans la solitude et à rejeter les personnes qu'il aimait le plus (surtout Benjamin, du moins, sauf quand il était revenu d'entre les morts il y a quelques années maintenant). Phoenix appréciait les gens, avoir de la compagnie, cela le stimulait et lui faisait en général passer les moments délicieux et enrichissants, lui permettant de mettre de côté ses doutes ou ce qui n'allait pas. Néanmoins, quand il était épuisé, l'absence de calme et de liberté avait le don de l'agacer, de l'angoisser même, son ventre se nouant et le forçant à chercher par tous les moyens, une issue pour être seul.
Ce soir était une de ces soirs où Phoenix avait besoin de souffler. Relire ce foutu paragraphe représentait vraiment la goutte d'eau qui faisait déborder le vase, la goutte d'eau qui faisait que la digue cédait. Benjamin ne voulait pas le laisser seul, ou au moins le laisser tourner en silence dans l'appartement et débrancher son cerveau. Il tolérait que son compagnon partageait son espace – de toute façon, pour le moment ils devaient tous les deux vivre au même endroit et cela faisait bien partie des prérogatives du couple –, mais l'absence de ces barrières personnelles l'avait poussé à aller bien bas pour obtenir cette solitude. Evidemment qu'il regrettait déjà les mots qui avaient quitté ses lèvres, amèrement même. Peut-être qu'ils avaient un fond de vérité d'ailleurs, reflétant une quelconque insécurité et manque d'estime de soi que Phoenix n'avait pas pu exprimer autrement que sous la forme de reproches virulents et vicieux. Il était impossible du fait de son impulsivité et de sa spontanéité de dire qu'il ne communiquait pas, mais est-ce qu'il le faisait bien, loin de là.
Tellement frustré par les événements mais appréciant aussi, d'une certaine manière, cette paix à laquelle il aspirait tant, Phoenix resta dans ce lit. La nausée et l'anxiété avaient fermé sa gorge, incapable d'ingurgiter quoi que ce soit. Il restait un temps dans un sens, tourné face au mur, avant de rouler sur lui-même pour cette fois faire face à la fenêtre, tout ça avant de changer encore une fois de position. La tension dans ses nerfs et dans ses muscles l'empêchaient de rester immobile, de trouver une façon satisfaisante de s'allonger dans ce pourtant large et confortable lit.
Il n'arrivait pas à trouver le sommeil non plus malgré la fatigue qui s'était enracinée dans son corps. Ses pensées commencèrent à tourner dans son esprit, sans pouvoir s'arrêter. Ces dernières années, il ne lui était plus étranger de faire ces introspections parfois morbides malgré lui, remettant en question tout son monde et tout son être, fragilisant dans un cercle vicieux sa confiance en lui déjà vacillante.
Quand Phoenix pensait que, pour ce soir, cette dispute stupide était bien le plus affligeant qui pouvait lui arriver, il ne s'attendait surtout pas à avoir cette réalisation : il ne voulait plus vivre avec Benjamin.
Oui. Il l'aimait, l'adorait sincèrement toutefois, ils avaient des modes de vie et des habitudes qui peinaient à être compatibles. Benjamin avait tendance à être psychorigide, à se sentir mieux et apaisé une fois que le travail était fait, même si la fatigue menaçait de clore ses paupières sans crier gare. Phoenix, lui, même s'il avait passé sa vingtaine à passer des heures à travailler et à se balader partout dans le cadre de ses affaires, il n'avait jamais évité à tout mettre de côté pour revenir dessus plus tard. C'était une habitude qui s'était renforcé avec l'arrivée de Vérité : il appréciait prendre du temps pour lui et pour sa fille, un repos bien mérité qu'il ne troquerait pour rien au monde.
Chacun pourrait se dire que cette déception liée à la vie en ménage était excessive : cela ne fait que quelque semaines que les deux hommes pouvaient partager le quotidien, ce n'était pas non plus une période particulièrement heureuse pour les deux, ils étaient fatigués… Mais c'était un sentiment profond qui venait habiter Phoenix, une certaine horreur le prenant. Il était persuadé qu'il avait besoin de pouvoir partager la trivialité de la vie avec la personne qu'il aimait le plus. Cela paraissait être un signe de fidélité, d'amour et de sécurité aussi, surtout en tant que père. Là, maintenant, seul dans ce lit et torturé, il venait de se rendre compte qu'il n'en avait pas besoin. Il était vrai qu'il n'en avait jamais vraiment eu l'envie quand il était déjà avec Benjamin il y a quelques années, tous les deux étaient heureux de passer des weekends et de repas ensemble sans aller nécessairement plus loin. Et contre toute attente, cela fonctionnait déjà particulièrement bien. Le début de leur nouvelle relation avait également pris cette tournure, repris ces habitudes et ce mode de vie qui les avaient un temps épanouis mais pour une raison qui lui échappait un peu, cette vision idéalisée de la vie en ménage s'était imposé à lui, et maintenant, il n'avait plus que ses yeux pour pleurer.
Ce n'était pas tant un sentiment d'horreur ou de dégoût qui venait spécialement de cette dispute, mais plutôt celui de la peur et de la crainte de s'installer dans une routine qui lui niait indépendance et silence. En y réfléchissant un peu, ce n'était pas pour rien qu'il avait décidé d'être avocat et non pas procureur pour retrouver Benjamin pouvoir choisir ses horaires, son rythme et sa manière de faire étaient des moyens pour lui de s'épanouir et de s'exprimer librement, de se respecter aussi et de prendre soin de lui.
Phoenix n'avait pas besoin d'emménager avec Benjamin pour être heureux, au contraire. C'était simple et cela n'allait pas plus loin.
Toutefois, c'était lui le premier qui avait émis à son compagnon le souhait de vivre avec lui, de partager cette domesticité qui, maintenant, le mettait mal à l'aise. Avait-il, par son erreur, suscité de faux espoirs chez Benjamin ? Si cela était le cas, comment pourrait-il se le pardonner ?
D'un coup, après ce timide soulagement, Phoenix se sentait emporté dans une vague encore plus grande de culpabilité – encore une fois. Des larmes s'agglomérèrent au coin de ses yeux, menaçant de dévaler ses joues dès qu'il clignerait des yeux.
Finalement, le sanglot éclata. Il roula sur lui-même, agrippant la couverture et enfouissant la moitié de son visage dans l'oreiller.
Définitivement, il était perdu. Et il s'en voulait d'emporter les autres avec lui.
Phoenix s'endormit, épuisé et le visage gonflé par les pleurs.
Finalement, il avait dormi. Certes peu et mal, mais il avait dormi. Il roula lentement sur lui-même, levant son visage pour voir l'heure indiquée sur le radio-réveil : six heures et quarante-deux du matin. Le soleil commençait à se lever dehors, les premiers rayons du jour illuminant la pièce dont les rideaux n'avaient pas été tirés vu la précipitation dans laquelle Phoenix était parti se coucher. Benjamin n'était pas à côté de lui : il était vrai qu'il avait fermé la porte derrière lui et demandé de le laisser seul et Benjamin avait respecté sa demande.
Phoenix soupira et se frotta les yeux, encore brûlants et gonflés à cause des pleurs. Il se leva, constatant qu'il portait encore les vêtements de la veille heureusement qu'il s'était mis en survêtement une fois rentrés de leur rendez-vous. Lentement, il avança vers la porte et posa ses mains sur la poignée et le loquet. C'était à ce moment-là qu'une nouvelle angoisse monta en lui : est-ce qu'une fois sorti de la chambre, Benjamin serait encore là ? Et si oui, dans quel état ? Phoenix prit une grande inspiration et déverrouilla la porte, l'ouvrit et hâta le pas vers le salon.
Dans ce canapé trop petit en longueur pour accueillir un homme dormait Benjamin. Il était allongé sur le côté, un plaid le couvrant des pieds à la taille. Il avait abandonné sa veste, son veston et son jabot sur le fauteuil adjacent, ses lunettes sur la table basse à côté de dossiers ouverts et de feuilles méthodiquement étendues. S'y trouvait aussi son téléphone, dont l'écran s'illuminait à chaque nouvelle notification – Phoenix savait par habitude qu'elles étaient nombreuses au petit matin. Il avança à pas de velours en direction du procureur, se penchant par-dessus le dossier pour voir son visage. Avec sa mèche, il ne pouvait voir que sa mâchoire : elle était serrée, ses lèvres fermement closes en une ligne fine dont les coins tiraient légèrement vers le bas. Phoenix continua son tour, s'accroupissant de l'autre côté du canapé, la tête à hauteur de l'assise. Délicatement, il passa son index sur son visage, dégageant sa mèche derrière son oreille avec le plus grand soin.
Les joues avaient troqué leur habituelle pâleur pour quelques tâches rougies. Il était possible d'y deviner l'iode qui résultait des peut-être rares larmes qui y avaient coulé. Son nez aussi était irrité. Un pincement horrible s'attaqua à son cœur à cette vue.
Doucement, il se releva, prenant soin de border Benjamin avec le plaid. Lorsqu'il entoura ses épaules avec la laine, Phoenix tressaillit quand il sentit quelque chose se poser sur sa main. Il baissa les yeux, croisant ceux encore endormis de Benjamin. Ses sourcils étaient froncés et ses paupières paraissaient lourdes. En le regardant le temps d'une seconde avant de détourner le regard, Phoenix nota qu'il n'y trouvait pas de colère, ni de haine mais plutôt de la vulnérabilité et du souci. Cette main se retira de son poignet, Benjamin repliant son bras contre sa poitrine.
« Pardon, murmura-t-il, agrippant son coude.
- Ne t'excuse pas, c'est moi qui vient de te réveiller. Rendors-toi…
- Je ne devrai pas t'embrasser ni te toucher si tu ne m'y as pas invité, c'est très insensible de ma part.
- Aussi insensible que de t'insulter ? »
Benjamin ne répondit pas tout de suite, ses yeux se dirigeant au loin. Il n'avait définitivement pas envie d'en parler, pas maintenant du moins. Il pouvait enterrer le sujet en lui expliquant que ce n'était pas grave, qu'il le pardonnait et qu'il fallait passer à autre chose mais pour être honnête avec lui-même… Il était blessé et lui en voulait, surtout pour le portrait que Phoenix avait fait de lui : un homme peu sérieux qui n'a qu'une faible considération pour ses partenaires, les enchaînant sans scrupule, qui n'est intéressé que par le gain de telles relations… Une version moins réservée aux plaisirs de la chair du jeune procureur qu'il avait été au début de sa carrière.
« Je… J'ai jamais trop su comment le verbaliser sans que cela sonne comme un manque de confiance en toi, mais ça aurait été mieux que de t'attaquer gratuitement avec du recul, avoua Phoenix en s'asseyant par terre, croisant ses jambes pour se mettre en tailleur. Je crois que j'ai peur que tu partes, que tu me laisses seul.
- C'est pour ça que tu m'insultes et que tu me forces à faire chambre à part sans rien dire ? Que tu as mis fin à notre relation il y a cinq ans et demi et que tu as opté pour le silence radio ? Que tu te comportes comme un imbécile pour me garder à distance ? Je t'avoue ne pas saisir la logique.
- … C'est vrai. Je crois que j'ai envie de t'avoir dans ma vie, de toute façon tu as toujours été une part importante et j'espère que cela ne changera pas. De l'autre côté, j'aime bien avoir mon espace et être indépendant aussi… Et… J'avais l'impression que même si je te demandais de me laisser tranquille, tu n'allais pas le faire, et du coup je suis reparti dans mes mauvaises habitudes, expliqua Phoenix, massant nerveusement sa nuque en regardant le sol. Je suis désolé, vraiment.
- C'est à moi de décider si j'ai envie de te pardonner et quand. Ensuite, je m'excuse de ne pas avoir respecté ton besoin d'espace, posa Benjamin en se redressant sur son coude. Je n'ai pas l'habitude de vivre avec mon compagnon qui est aussi mon partenaire de travail, et je n'ai pas su les séparer. C'est définitivement un sujet sur leq–
- Je crois que je n'ai pas envie qu'on vive ensemble une fois rentrés. »
Une déclaration abrupte, allant droit au but. Les yeux de Benjamin s'écarquillèrent puis ses sourcils se froncèrent, le temps que l'information fasse le tour de son cerveau encore endormi.
« Je veux dire que je ne m'y projette pas – ou plus. En gros… On en a jamais eu le besoin, et je sais pas pourquoi, je me suis dit que c'était une étape obligée. Je sais pas ce que tu en penses… J'ai besoin de mon espace pour m'épanouir aussi.
- Je pense que je n'ai jamais vraiment souhaité construire quelque chose en couple d'une certaine manière. Vivre ensemble, avoir des enfants, se marier… Je n'y suis pas opposé mais je n'ai jamais vraiment eu ces projections non plus. Toutefois si ce n'est pas quelque chose qui fait sens pour nous, je suis plus qu'heureux d'être d'accord avoir toi sur ce point, sourit Benjamin, passant sa main dans les cheveux de Phoenix, l'incitant à relever le visage. J'ai simplement une crainte…
- Qui est ?
- Si déjà quand nous sommes au quotidien ensemble et que tu as des doutes quant à ma fidélité ou mon amour, j'espère que le fait que nous gardions une sorte de distance ne sera pas source de crises similaires à l'avenir. Je tiens à te rappeler que c'est la seconde fois que tu m'attaques de la sorte.
- Je sais, mais quand on s'intéresse au contexte dans les deux cas, à chaque fois ça arrive quand tu es sur moi malheureusement, souffla Phoenix, un sourire désolé sur les lèvres.
- ... Nous allons dire aussi que c'est parce que tu ne vas pas bien non plus en ce moment. »
Sur ces derniers mots, Benjamin se redressa enfin, s'étirant pour apaiser son corps raidi par une nuit dans un canapé absolument pas destiné à recevoir qui que ce soit pour dormir. Sans plus de mot, sans considération pour celui qui se trouvait par terre, Benjamin alla dans la chambre, puis en sortit avec du change avant de se rendre dans la salle de bain.
Au bout de quelques jours, l'incident avait été oublié. Néanmoins, il restait riche d'enseignements et les deux hommes en avaient beaucoup appris. Des leçons avaient été tirées : Phoenix devait oser dire les choses ou faire signe comme quoi ça n'allait vraiment pas et que cela menaçait de sortir sous des formes regrettables Benjamin de son côté, inclure dans leurs vies un temps calme pendant lequel ils ne faisaient rien, voire ne partageaient pas la même pièce. Il leur arrivait même, parfois, de faire table ou chambre à part quand la journée avait été particulièrement fatigante et que les esprits s'échauffaient de nouveau. Quand cela arrivait, Phoenix se devait de faire un autre travail sur lui-même : ne pas se laisser submerger par des doutes infondés quand Benjamin n'était pas à ses côtés ou sortait sans lui. Et bien sûr, en échange, Benjamin devait lui laisser plus de liberté et moins le suivre. Vraiment, ils devaient tous les deux travailler concrètement sur leur confiance mutuelle.
Pour faire preuve de sa bonne foi et signifier à Phoenix à quel point leur engagement n'était pas de simples paroles, Benjamin eut l'idée, après un après-midi solitaire, d'acheter sur le chemin du retour une bouteille de vin local et de la partager le soir avec son compagnon après avoir systématiquement refusé qu'il touche à l'alcool. Ils ne fêtaient rien en particulier, sinon un nouvel élan pour leur relation.
Repartant sur de meilleurs termes, les deux hommes redécouvraient le plaisir de se retrouver, de ne pas se perdre dans une routine qu'ils avaient idéalisé et qui ne leur correspondait pas. Ils étaient beaucoup moins préoccupés aussi, et juste cela, ce simple détail, avait donné une nouvelle impulsion à leur travail. Benjamin commençait à sérieusement préparer le projet de réforme, rédigeant notes et commentaires de cas, recensant ce qui existait aujourd'hui, les avantages et les inconvénients des systèmes et les perspectives d'avenir, incorporant au fur et à mesure les témoignages, les expertises et les retours d'expériences des professionnels rencontrés. Phoenix, de son côté, l'aidait à sa propre manière. Au fil des rencontres, il s'était fait un petit réseau anglophone. Bien plus sociable et à l'aise à la conversation – aussi ancien avocat –, il avait la faculté de revenir chaque fois avec des informations, des pistes et des points de vue supplémentaires, un complément intéressant pour Benjamin. Quelques fois, toujours, les deux comparses n'étaient pas d'accord et avait des débats assez passionnés, mais jamais ils ne basculaient dans la dispute et l'attaque. A vrai dire, aucun système n'était parfait et bien sûr, selon là où l'on se plaçait, il était possible de toujours soulever une objection ou émettre un doute quant à la mise en pratique. Enfin, peu importe, ils progressaient tellement et cela leur redonnait aussi espoir.
Les esprits apaisés et encore seuls avant l'arrivée de Vérité dans quelques semaines, Benjamin et Phoenix en profitèrent, partageant instants délicieux et sorties nocturnes dans le secret de la nuit.
