En plein rapport de stage, du coup je me sens un peu lessivée quand je dois écrire pour R&R malheureusement.
J'ai eu la remarque sur comme quoi certaines de mes phrases étaient trop longues, j'ai essayé de veiller à cela pour ce chapitre (si ce n'est pas le cas, redites le moi) ! Si vous avez d'autres remarques ou des recommandations à me faire, n'hésitez pas !
Bonne lecture !
Elle était là à présent. Leur rythme de travail avait diminué la dernière semaine avant son arrivée, mais s'occuper d'elle et passer du temps à trois s'avérait finalement être aussi une activité à plein temps. Ce n'était pas quelque chose de désagréable non plus à vrai dire, mais cela restait une nouvelle habitude à prendre pour chacun.
Benjamin s'était toujours dit peu à l'aise avec les enfants, de n'en avoir à vrai dire jamais voulu, et pourtant il était loin d'être incapable de s'occuper et de s'adapter à ces petits êtres. Croiser les routes de Kay et de Sebastian avait fini par arrondir ses angles et faire naître en lui (ou plutôt révéler) cette partie tendre et, d'une certaine manière, paternelle de sa personne.
Puis, pour être honnête, Vérité était une jeune fille particulièrement mature pour son âge – au point que Benjamin se faisait surprendre de temps en temps par sa rapidité d'esprit et sa perspicacité.
Le seul problème qui s'était posé au début de leur temps tous les trois était l'absence d'une chambre d'ami pour Vérité ; et devenant une jeune femme, Benjamin avait insisté pour qu'elle puisse disposer d'un minimum d'intimité, c'est-à-dire qu'elle ait une autre option que de dormir au pied de leur lit ou entre lui et Phoenix. Après concertation, il avait été convenu qu'elle occuperait le canapé clic-clac du salon à condition qu'elle puisse de temps en temps venir dormir avec eux et que le week-end soit dédié aux grasses matinées, deux points que Phoenix et Benjamin avaient aisément concédé.
Une fois que Vérité s'était faite au décalage horaire et avait pris le temps de savourer ses retrouvailles avec son père qui lui avait terriblement manqué, ils avaient commencé tous les trois à partir en vadrouille presque tous les après-midi pour découvrir l'Ouest de l'Allemagne et un peu la frontière française. Ils ne faisaient pas nécessairement de tourisme, mais Benjamin avait insisté pour faire un peu d'exercice en partant en promenade et profiter du bon air. Quand le soir venait, soit ils vaquaient tous les trois à leurs propres occupations, chacun de leur côté (histoire de se donner un peu d'espace) ou discutaient et jouaient ensemble aux jeux de société que Phoenix avait acheté en prévision de la venue de sa fille. Parfois, il arrivait que Vérité souhaite passer du temps avec son Papa ou avec son Vati, échangeant de longs et chaleureux câlins avec le premier ou harcelant de questions le second (Benjamin ne trouvant jamais la force de dire « non » à sa curiosité).
« Vati, tu lis quoi ? Demanda Vérité un soir en s'asseyant à côté de lui avec un pot de glace.
- « Die Schachnovelle »… Enfin, « Le Joueur d'échec » de Stefan Zweig. » Un classique de la littérature allemande », expliqua Benjamin sans lever les yeux de son livre.
Elle resta silencieuse un temps à côté de lui, portant sa cuillère à la bouche et laissant fondre la glace sur sa langue. Ses yeux étaient plongé dans les lignes incompréhensibles de ce livre, et pourtant elles avaient quelque chose de fascinant qui captivait toute son attention. Vérité n'osait pas le déranger dans sa lecture, mais le fait qu'elle restait là à fixer son livre commençait à déconcentrer Benjamin. Il leva la tête et se tourna vers la jeune fille :
« Je suppose que tu n'as pas appris l'allemand à l'école ?
- Non, ils proposaient que de l'espagnol, avoua-t-elle en se mettant à genou pour être un peu plus à hauteur de Benjamin. Et toi ?
- Je ne sais pas ce que Phoenix a pu te dire sur moi ou si je te l'ai déjà mentionné, mais quand j'ai été adopté suite au décès de mon père, j'ai vécu en Allemagne. J'ai dû donc apprendre l'allemand, mais aussi le français et le latin à l'école, expliqua Benjamin en plaçant son marque-page et en refermant son livre. Et vu qu'aujourd'hui je vis aux Etats-Unis et que je ne voyage plus beaucoup, il faut bien que j'entretienne mes langues.
- Ca fait beaucoup ! S'écria la petite, main devant sa bouche béate.
- C'est vrai, mais mon père adoptif était exigent… Peu importe, si tu es curieuse, je peux t'apprendre quelques bases pour que tu puisses te débrouiller dans le quartier. Et si ça te plaît, je pourrai te donner un livre plus simple pour qu'on le lise ensemble. Ca te dit, Vérité ? Proposa Benjamin, ne pouvant retenir le sourire qui commençait à creuser le coin de ses lèvres.
- Ja, Vati ! »
Vérité embrassa la joue de Benjamin, ignorant sciemment le bref inconfort qui avait ponctué le début de sa réponse, puis se replongea dans sa glace. Elle sourit autour de sa cuillère en constatant cette tache rosée qui ne semblait pas prête de quitter sa pommette.
La porte de la salle de bain se déverrouilla puis révéla, au bout de quelques pas, son père fraîchement douché. Phoenix approcha en passant une de ses mains le long de sa joue et de sa mâchoire, cherchant peut-être à soulager la légère irritation d'une peau tout juste rasée.
« Fais attention à ton pot de glace Vérité, Benjamin risque de te la voler si tu ne fais pas attention, lança-t-il en s'installant à côté de sa fille.
- Papa, je crois pas que voler soit compatible avec le métier de ton cher compagnon…
- Tu devrais écouter ta fille, Phoenix. Elle tient quelque chose.
- Le retour du complot… » Grogna-t-il en roulant des yeux.
Pour se faire pardonner, Vérité se décala de Benjamin pour s'appuyer contre son père. Il passa son bras derrière ses épaules et reposa sa main le long de son bras, la serrant doucement contre lui. Tous les deux ne parlèrent pas, appréciant tout simplement leur présence après un bon mois de séparation et ne souhaitant pas déranger Benjamin dans sa lecture. Quelque chose qui avait fait que Vérité s'était attachée tout de suite à Phoenix et l'avait accepté comme son père adoptif, c'était bien cette complicité naturelle qui existait entre eux. L'un et l'autre n'étaient pas du genre à montrer à la terre entière que cela n'allait pas, préférant de loin mettre l'accent sur les autres et arborer autant que possible cette façade dont ils avaient le secret. Ils formaient une véritable équipe, et aujourd'hui, aucun ne pouvait concevoir la vie sans son binôme.
Vérité ne mettait que très rarement en avant son bonheur personnel sur celui de ceux qui comptaient le plus pour elle, et encore moins son père. Et pourtant, elle ne pouvait pas nier à quel point elle se sentait profondément heureuse et apaisée de passer du temps avec un Papa qui commençait enfin à remonter la pente, à trouver un autre but dans la vie que ne pas la laisser seule. Ce dernier point, elle le détestait d'une certaine manière. Certes, elle avait fait la paix avec ce détail, mais pendant longtemps, Vérité avait culpabilisé de ne pas permettre à cet homme profondément souffrant et meurtri de pouvoir partir pour un monde plus apaisé. Il était resté pour elle et c'était parfois difficile à vivre. Elle l'aimait tellement qu'elle ne voulait pas être un fardeau lui rappelant la douleur du passé, les contraintes du présent et l'incertitude du futur. Vérité avait découvert aussi que Phoenix avait tendance à boire ou à avoir des comportements à risques quand elle le laissait seul avec ses soucis et ses angoisses ; et aussi stupide que ce soit avec du recul, elle se disait que si cela lui permettait d'oublier ne serait-ce qu'un instant tout ce qui n'allait pas, le laisser faire n'était pas forcément un si grand mal.
Mais finalement, avec l'arrivée de Benjamin dans leurs vies, il était clair à présent qu'elle s'était faite de fausses idées. Il y avait enfin une meilleure solution que d'oublier : agir. Et puis d'une certaine manière, Vérité se sentait soulagée de savoir qu'elle n'était à présent plus seule avec son père et qu'elle n'était plus la seule à lui apporter une véritable assistance. Un poids en moins qu'elle n'avait peut-être pas conscience jusqu'à maintenant tellement c'était naturel.
Dans un tout autre registre, Vérité avait envie au cours de ce voyage de mieux connaître Benjamin et de partager des choses avec lui. Alors, quand bien même étudier n'était absolument pas son point fort, elle était prête à faire de son mieux pour apprendre l'allemand avec lui. Elle avait bien compris et sentait à quel point l'Allemagne lui tenait à cœur, le rendait heureux à sa simple mention ; et elle avait bien l'intention d'en profiter. En plus, parler un petit peu allemand avec Benjamin serait un moyen idéal pour comploter de temps à autre contre son père, et cette perspective était plus que réjouissante.
Le seul détail auquel elle n'avait pas pensé, c'était que Benjamin n'avait réussi à caser dans leur emploi du temps des séances d'allemand qu'en fin de matinée. Alors, certes tous continuaient à trainer le matin quand il n'y avait aucun événement important (soit, la plupart du temps à présent), mais pour la difficilement studieuse jeune femme qu'elle était, cela demandait parfois un effort considérable.
Benjamin n'était pas un mauvais professeur comme elle avait déjà pu le constater les fois où il était passé à l'agence pour l'aider dans ses devoirs ou à préparer un contrôle. Son tutorat avait déjà fait ses preuves, ses notes et sa compréhension des cours s'étant améliorés depuis. Mais quand il s'agissait de travailler, elle préférait largement l'après-midi ou la fin de journée où elle était pleinement réveillée et stimulée par tout ce qui avait déjà pu se passer.
Le premier jour, il lui avait appris l'alphabet et la prononciation. Contre toute attente, ce n'était pas si compliqué que ça ; même si Vérité devait admettre que ce ne lui était pas très naturel de faire des sons aussi durs et parfois rauques. Une fois familiarisée avec les grandes bases, Benjamin avait sorti un roman dans lequel il lui faisait lire quelques phrases, l'exerçant à des mots parfois plus longs, à des successions de sons plus complexes et lui donnant quelques astuces de lecture – surtout les mots composés.
Le deuxième, Vérité s'était vue initiée aux chiffres et aux expressions courantes, de quoi dire bonjour et se présenter avant revoir les acquis de la veille et lire d'autres passages dans un autre livre. Quelques sons lui posaient encore problème, mais Benjamin ne tarissait pas de mots encourageants et n'hésitait pas à reprendre avec elle ce qui bloquait, cherchant parfois des moyens mnémotechniques.
Au bout d'une semaine, Vérité était heureuse de pouvoir se dire apte à lire la plupart des mots en allemand, même si elle ne comprenait pas du tout ce qu'elle lisait, ni n'avait le moindre accent. Comme le disait Benjamin « chaque chose en son temps, tu perfectionneras après ». Il lui apprenait maintenant quelques mots du quotidien, lui traduisant ceux qu'ils croisaient régulièrement dans la rue (« Eingang », c'était l'entrée et « Ausgang », la sortie par exemple) ou lui donnant les équivalents des mots qu'elle lui demandait. Elle était sincèrement contente que Benjamin s'était rapidement pris au jeu et ne semblait pas trop embêté de s'occuper d'elle. Il était tellement impliqué qu'un matin, en se levant, Vérité et Phoenix avaient été salués par une horde de post-its collés sur les différents meubles du salon et de la cuisine, tous portant les termes allemands les désignant.
Bon, cela avait été aussi le moment d'entendre son père faire son cinéma parce que Benjamin ne lui avait pas laissé de mot d'amour ; et elle ne voulait pas en savoir plus sur la nature de la solution apportée à ce (grand) problème.
Quand bien même Vérité était ravie de passer plus de temps avec Vati et constatait que leur complicité grandissante faisait le bonheur de son père, elle veillait toujours à passer du temps avec lui. Il fallait bien que tous les deux rattrapent le temps de cette longue séparation et profitent autant que possible de la présence de l'autre. Du coup, père et fille jouaient aux cartes ensemble, cuisinaient ensemble, faisaient un peu de sport ensemble, faisaient des siestes ensemble, parlaient ensemble … Bref, pendant au moins une ou deux heures, presque chaque jour, ils étaient tout bonnement inséparables et rien ne pouvait interrompre ce temps que Benjamin leur concédait volontiers. Vivre au quotient avec la paire faisait que le procureur avait le droit d'être témoin des éléments assez inattendus de leur routine, et tout particulièrement les séances à cheval entre le massage et la chiropractie qu'offrait Vérité au dos assez abîmé qu'était celui de son conjoint. C'était assez surprenant les premiers temps de voir ce petit bout de femme faire craquer les articulations du « vieux monsieur » qui était étendu sur le ventre sur son canapé. Vérité semblait d'ailleurs prendre énormément de plaisir à porter ses soins à son père que Benjamin avait fini par se demander si les craquages de dos, de coude et de nuque n'étaient pas un moyen pour elle de se d'évacuer les tensions, comme une sorte de méditation assez bruyante. Bien sûr, la petite lui avait proposé ses services, ce qu'il avait poliment décliné sans grande hésitation.
Toutefois, quand Papa et Vati étaient ensemble et souhaitaient partager le même espace, il arrivait souvent qu'ils avaient du mal à se séparer et à ne pas échanger quelques regards ou attentions ici et là. Ainsi, lorsqu'il s'agissait du coucher, Phoenix avait tendance à veiller jusqu'à ce que Benjamin décide d'aller dormir. Vérité était sincèrement heureuse que les deux se soient trouvés et s'aimaient éperdument mais, par moment, leur proximité était telle, que cela lui donnait un peu l'impression de ne pas exister et sentait que du temps de famille lui manquait. Pragmatique dans l'âme, Vérité avait décrété qu'elle viendrait quelques soirs se glisser entre les deux hommes dans leur lit pour discuter, les câliner et dormir. Elle savait bien que les deux aspiraient parfois à un peu d'intimité et pourtant ils s'étaient mis d'accord pour lui permettre de venir de temps en temps. Vérité était assez agitée dans son sommeil, mais le lit de l'appartement étant un peu plus grand, il lui était donc plus simple d'épargner Benjamin de ses coups de pieds et ondulations nocturnes. Il n'y avait plus de problème de cohabitation dans le même lit, le procureur ne s'étant levé qu'une seule fois pour fermer la fenêtre en entendant une averse.
Vivant tous les trois, il était normal de s'attendre à accompagner Vérité pendant ses règles ; même si pour être honnête, personne dans le foyer ne s'était attendu qu'elles arrivent en avance et en plein milieu de la nuit quand ils partageaient tous les trois le même lit.
Elle avait culpabilisé au petit matin et ne pouvait nier que cet événement la gênait un peu. Les deux hommes lui avaient rapidement expliqué qu'elle n'avait rien à lui reprocher à ce sujet et qu'ils se devaient justement d'être compréhensif et à sa disposition pendant cette période. A vrai dire, Vérité ne s'inquiétait pas vis-à-vis pour son père là-dessus (c'était bien lui qui avait couru au téléphone avec Maya pour savoir quelles protections acheter à l'occasion des premières règles de sa fille). C'était plutôt pour Benjamin qu'elle était mal à l'aise : il était leur hôte, n'avait eu que très peu de repères féminins dans sa vie, n'était tout simplement pas intéressé par la gente féminine et la parentalité lui était bien nouveau. Elle avait bien senti au début qu'il n'était pas très à son aise sur le sujet, mais ni une ni deux il s'était repris et faisait preuve de précaution. Benjamin s'était chargé lui-même de changer et faire tremper les draps et les vêtements de Vérité, et veillait à prendre particulièrement soin d'elle. Un temps il lui proposait un anti-douleur avec un verre d'eau en prévision d'une éventuelle crampe, ensuite lui préparait une bouillotte quand son ventre était douloureux, puis passait régulièrement la voir en lui demandant comment elle allait, avant d'élaborer des menus avec des aliments permettant de rendre ces quelques jours plus agréables. Vati était extra, voire extrême, mais sa gentillesse sincère et son envie de faire du mieux possible faisait qu'elle ne pouvait s'empêcher d'apprécier son attitude. Il arrivait par instant que Benjamin finissait par être un peu invasif alors qu'elle voulait rester toute seule sur le canapé, ce qu'elle lui avait gentiment expliqué et ce qu'il essayait de respecter.
Par ailleurs, ce que la jeune femme ne savait pas, c'était que le premier jour le procureur avait passé au moins deux heures à échanger avec Phoenix sur le sujet puis un bout de la nuit à se documenter sur l'expérience des règles. Il connaissait la théorie des menstruations, mais il était le premier à défendre la richesse d'informations qu'était les retours d'expérience (ou autrement dit : les témoignages et les conseils). Si Vérité l'avait accepté dans sa vie comme son troisième père, alors il se devait d'assurer pour l'accompagner dans sa vie de jeune femme. Evidemment, Phoenix lui avait répété que rien que d'être bienveillant était suffisant, que Vérité était la mieux à même de savoir quand elle avait besoin de quelque chose et surtout que ce n'étaient que des règles, soit rien de grave.
« Benjamin, tu n'as pas besoin d'essayer d'être parfait. Rien qu'en étant à l'écoute, je sais que ça aide énormément Vérité. Même si elle refuse un service ou reste dans son coin quand elle a des crampes.
- A croire que les vieilles habitudes perfectionnistes reviennent parfois, pouffa le procureur. Je ne connais presque rien là-dessus et je ne veux pas paraître pour un machiste gay qui n'en a que faire des expériences des femmes…
- Raison de plus pour te contenter d'être à l'écoute. En plus, personne ne vit leurs règles de la même manière, donc il se peut que ce que tu as lu ou entendu ne lui convienne pas, rassura Phoenix en embrassant sa joue. Fais confiance à Vérité, je pense que c'est le mieux que tu puisses faire. Et puis demande lui de temps en temps si elle a besoin de quelque chose quand tu vois qu'elle ne va pas super bien, ça suffit. Tu verras que ce sera fini en un rien de temps, en plus ! »
Comme quoi Phoenix avait eu raison : au bout de deux jours, Vérité avait retrouvé tout son entrain et même harcelait Benjamin pour rattraper les sessions d'allemand qu'ils avaient raté.
