Chapitre 13 : Moi aussi je suis content de vous revoir

6 mai 2012

Loki patienta deux jours entiers dans une cellule de béton appartenant au SHIELD. Enfin entravé par des menottes efficaces, renforcées magiquement par Sigyn, il attendait avec avidité la moindre nouvelle de l'extérieur.

Personne en 36 heures ne vint le voir, à part, évidemment, des agents juniors anonymes, chargés de lui apporter ses repas, frugaux, mais néanmoins présents trois fois par jour. C'était mieux que rien. C'était mieux que les premiers jours passés sur Sanctuaire.

Il savait qu'il allait être traîné à Asgard. Il n'y avait aucune alternative politiquement viable à la situation tordue dans laquelle il était fourré jusqu'au cou. La folie furieuse qui l'avait emporté, et qui l'avait poussé à attaquer Thor, tenter de détruire Jötunheim, puis le Bifröst, devait être punie. Il était évident qu'Odin allait devoir être inflexible pour ne pas fragiliser le trône. Le Père-de-Toute-Chose était un excellent stratège. Son propre fils avait commis des crimes et mis le Royaume éternel en danger, Loki allait être un exemple de la fermeté royale. En tant qu'exemple, il devait être puni à la hauteur de son échec.

En 36 heures, il eut le temps de réfléchir aux possibles sentences auxquelles il s'exposait. La peine de mort était trop extrême, même pour ses crimes. Si la peine capitale était presque courante sur Vanaheim, elle était rarissime sur Asgard, et inexistante sur Alfheim. La prison restait la condamnation la plus probable. Sans doute serait-il mis à l'isolement pendant quelques décennies, peut-être quelques siècles si Odin se sentait d'humeur sévère, puis les droits de visite seraient progressivement rétablis. Mais qui voudrait le visiter après cela ?

Narfi apprendrait à le mépriser et le haïr pour ses actes, peut-être aussi pour sa nature profonde de Jötunn, pour lui avoir transmis ces gènes honnis. Pour fuir la honte d'un tel héritage, il le renierait en tant que père, en tant que géniteur, crierait à n'en plus finir qu'il le haïssait. Peut-être viendrait-il le voir dans sa cellule, une fois adolescent ou adulte, pour lui cracher à la figure et repartir.

Sigyn, fidèle Sigyn viendrait peut-être une fois ou deux pour lui signifier avec toute la douceur qui la caractérisait que leur mariage était bien rompu, puis qu'elle s'était remariée avec quelqu'un qui saurait lui rendre cette douceur et être un père de substitution pour Narfi. La connaissant, elle tirerait difficilement un trait définitif sur ce qu'ils avaient partagé, mais finirait par ne plus penser à lui, et profiterait de sa nouvelle vie plus heureuse.

Thor viendrait, bien sûr, plus d'une fois. Il exigerait des réponses que Loki ne pouvait pas donner, tonnant encore et encore, à chaque fois déçu par un Loki éprouvé par la détention et l'isolement, rendu amer et vicieux. Ils se disputeraient à chaque fois, se reprocheraient toujours les mêmes fautes, se crieraient toujours les mêmes phrases, jusqu'à ce que Thor cesse de venir.

Frigga, tenace Frigga le visiterait, essaierait de rendre sa détention plus agréable, lui apporterait de la distraction, du réconfort aussi. Il aurait des mots durs envers elle, il avait tellement à lui reprocher, mais il savait qu'il lui pardonnerait ses mensonges et ses non-dits un jour, tout comme elle lui pardonnerait ses phrases venimeuses.

Odin… Loki ne voulait pas penser à Odin pour le moment.

La solitude faisait gamberger l'esprit de Loki dans des hypothèses qui ne l'auraient pas effleuré en temps normal. Serait-il placé dans une cellule voisine de celle de Lorelei ? Etait-il capable dans sa folie de s'associer à nouveau avec elle, désormais rassuré sur le sort de sa femme et son fils ? Le Père-de-Toute-Chose n'était pas idiot, il le mettrait à l'isolement complet, n'est-ce pas ?

Imaginer son avenir alimentait sa folie. Parfois, il avait des souvenirs furtifs de sa situation après sa chute, mais il ne voulait pas y penser. Pas de trop. Il préférait imaginer un avenir possiblement sombre plutôt que de revenir sur un passé macabre. Tout ce qu'il parvenait à se dire était qu'il n'avait pas tant souffert physiquement. L'Ordre Noir aimait torturer ses victimes, mais la géhenne n'était pas sa méthode favorite. Les souffrances morales d'un autre côté avaient été intolérables. Le Titan était si puissant, rien ni personne ne pouvait s'opposer à lui, pas seul comme l'avait été Loki. Lui qui s'enorgueillissait d'être l'un des Sorciers les plus puissants d'Yggdrasil, il pouvait se considérer chanceux d'avoir réussi à négocier son départ, au prix de longues semaines d'horreur.

Echanger une prison pour une autre, ce n'était pas très habile de sa part. S'il n'y avait pas Sigyn et Narfi, il aurait probablement pris la fuite. Quitter Yggdrasil était une tentation qui l'avait titillé régulièrement ces dernières décennies.

Parce qu'il ne pouvait s'attarder sur son passé proche, et qu'imaginer un futur toujours plus sombre avait ses limites, Loki passait aussi beaucoup de temps accablé par les regrets. Il essayait de garder contenance et bonne figure, au moins pour la caméra qui l'observait sans relâche, et il parvenait plutôt bien à être presque totalement immobile, mais en son for intérieur, la tempête se déchainait.

Il aurait voulu remonter le temps, se conseiller à lui-même de ne pas oublier Midgard, se souffler dans l'oreille que détruire Jötunheim n'allait pas détruire la haine qu'il ressentait pour lui-même, se crier de ne pas lâcher Gungnir, qu'il y avait encore de l'espoir. C'était trop tard désormais, il devait faire face, assumer ses actes et leurs conséquences.

Midgard avait le droit à un dédommagement. Il espérait que les dirigeants du Royaume du milieu n'exigeassent pas sa tête, mais il n'avait aucune certitude. De ce qu'il en savait, la peine de mort était une sentence prononcée régulièrement, mais pas dans tous les États, ce qui rendait la possibilité d'une telle revendication plutôt improbable.

Jötunheim aussi avait le droit de réclamer un dédommagement, même si remettre les pieds sur cette terre maudite déchaînait en lui des frissons de pure horreur. Il avait piégé et assassiné leur Roi, il avait tenté d'annihiler le Royaume tout entier, tuant, il en était intimement convaincu, des dizaines, des centaines, des milliers de Jötnar.

Asgard avait le droit de lui demander des comptes, même si c'était difficile à admettre. Il avait fait entrer des ennemis au sein même du palais, il avait intrigué pour empêcher l'héritier du trône de revenir, et même si en sa qualité de Régent, il avait plus de droits que quiconque, faire entrer à nouveau des ennemis d'Asgard dans le Royaume, et attaquer le Gardien et l'Héritier n'en faisaient pas partie.

Devait-il s'attendre à ce que toutes ses fautes soient connues de la cour, ou le Roi avait-il décidé que cela mettrait la couronne en péril ? Si c'était le cas, comment allait-il justifier la sévérité de sa peine ? Qui serait nommé dans la commission judiciaire ?

Il s'enterrait lentement dans ses réflexions sombres et désolantes, dans des questions sans réponses, toujours plus angoissées et angoissantes, à tel point que lorsque la porte de sa cellule de fortune s'ouvrit enfin, il était à moitié persuadé qu'on allait lui annoncer une sentence plus cruelle que ce qu'il avait vécu entre les mains du Titan.

« Prince Loki, dit très solennellement l'agente rigide qui venait d'entrer. Vous allez être extradé vers Asgard cet après-midi. Le Prince Thor, la Princesse Sigyn et le jeune Prince Narfi seront votre escorte. Le voyage se fera grâce à une capsule spatio-temporelle alimentée par le Tesseract. Au moindre pas de travers, nos agents ont l'ordre de tirer à vue. Avez-vous compris ? »

Pendant quelques instants, Loki eut l'envie irrépressible de répondre quelque chose de mordant, vicieux, spirituel peut-être. Il eut envie de se jeter sur l'Agente, et tant pis pour ses bonnes résolutions, tant pis pour les menottes magiques. Il eut envie d'éclater d'un rire maniaque et inquiétant, pour extérioriser la folie qui le rongeait.

Il se contenta de hocher la tête.

L'Agente fit demi-tour sans un mot de plus, sans un regard en arrière, et referma la porte. Quand elle s'ouvrit à nouveau, il était l'heure de quitter Midgard.

La même Agente lui passa un bâillon, marque ignominieuse s'il en était une. Escorté solidement, il fut conduit jusqu'à un véhicule où il retrouva Thor qui resta silencieux pendant tout le trajet.

Ils arrivèrent à un parc, vidé de tout promeneur pour l'occasion. Sigyn et Narfi attendaient déjà, en habits midgardiens, accompagnés de quelques uns de leurs amis. Le Directeur du SHIELD et les Avengers étaient également présents, sans doute pour vérifier par eux-mêmes que Loki quittait bien leur planète.

Sigyn donna une accolade emplie d'amitié et de reconnaissance à une grande partie de leur audience, Narfi fit de même pour un nombre plus restreint de personnes, puis, ils vinrent se positionner à droite de Thor, alors que Loki se trouvait à gauche.

Si Narfi eut l'air triste de voir son père ainsi entravé, Sigyn ne le regarda pas, fixant obstinément autre chose au loin. Enfin, l'Agente rigide tendit au Prince héritier un dispositif magicotechnologique qui contenait le Tesseract. Thor l'actionna et Midgard s'effaça de son regard.

L'instant d'après, ils étaient à Asgard, au milieu du Pont Arc-en-Ciel, dont l'extrémité déchiré rappela douloureusement à Loki ce jour où il avait perdu le peu qui lui restait. L'impression oppressante d'être de retour à la maison, mais une maison qui ne voulait plus l'accueillir, lui serra les entrailles. Il se demanda comment Sigyn et Narfi se sentaient, eux qui n'avaient plus mis les pieds sur ce pont depuis près de trois décennies.

A quelques pas d'eux, au bord du gouffre, fidèle au poste, Heimdall les attendait.

« Princesse Sigyn, Prince Narfi, je vous souhaite un bon retour parmi nous. Votre absence a été une plaie béante pour Asgard.

- Merci Seigneur Heimdall, répondit Sigyn en inclinant doucement la tête vers lui. Il nous tarde de retrouver le Royaume Eternel.

- Mes Princes, continua le Gardien en direction de Thor et Loki. Le Père-de-Toute-Chose vous attend. Une escorte vous rejoindra lorsque vous atteindrez l'extrémité du pont. »

Évidemment, bâillonné comme il l'était, Loki ne put répondre, et pour s'éviter une nouvelle humiliation, il choisit de rester droit et raide. Thor remercia Heimdall, puis il prit le bras de son prisonnier pour le mener en direction du Palais. L'escorte les attendait bel et bien à l'entrée de la ville, avec un véhicule couvert. Cela soulagea le prisonnier qui n'aurait pas supporté la honte de devoir traverser Iðavoll à la vue de tous. Comme sur Midgard, le trajet se fit dans un silence pesant. Narfi lui-même resta calme, préférant regarder par la fenêtre plutôt que d'interroger les adultes du regard. Son enfant était intelligent, il savait que personne ne pouvait répondre à ses questions pour le moment.

La salle du trône, où les attendait Odin, était presque complètement vide. Frigga se tenait debout à côté de son époux, et son visage impassible en dit long à Loki. Elle souffrait le martyr de voir ainsi l'un de ses fils entravé, coupable de tant de crimes, mais elle tenait son rôle de Reine.

« Princesse Sigyn, Narfi, commença Odin avec douceur et même un véritable sourire. Nous sommes heureux de vous retrouver sains et saufs. Asgard n'a plus été la même sans vous. Malheureusement, sans le Bifröst, les communications avec les autres Royaumes sont limitées, mais nous espérons voir arriver vos parents dans les jours qui viennent.

- Merci, Père-de-Toute-Chose, répondit Sigyn avec chaleur. Nous sommes enchantés d'enfin rentrer.

- Si vous voulez bien me suivre, intervint Frigga. Nous avons beaucoup de choses à nous dire et à organiser. »

Les deux femmes et le petit garçon quittèrent l'austère salle du trône, bien trop vide, sans un regard en arrière. Quand les portes furent refermées, Odin fit un geste en direction de Thor, qui retira le bâillon de Loki.

« Loki, commença Odin avec raideur. Ces derniers temps, où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu sembles semer la mort et la destruction. Le Jarlthing a demandé l'ouverture d'une enquête, et même moi je ne puis l'en empêcher. Un comité sera constitué et devra faire la lumière sur les raisons de tes actes. En attendant, tu seras placé en cellule isolée, et ne pourra recevoir de visite que des enquêteurs. Évidemment, tu es sommé de coopérer pleinement avec la commission d'enquête. J'ai dit. »

Alors que les gardes lui intimaient de les suivre, Loki ne put s'empêcher d'ironiser avec rancœur :

« Moi aussi je suis content de vous revoir. »

Il entendit Thor marmonner qu'il devait bien se tenir et ne pas aggraver son cas, mais Loki n'en avait que faire. Il allait être enfermé pendant des années avant les conclusions de la commission et son procès, il n'avait aucune envie de faciliter la tâche à celui qui lui avait menti toute sa vie.

Il fut enfermé dans une cellule identique à celle qui avait accueilli Lorelei quelques décennies plus tôt. Les Einherjar partirent sans lui adresser une parole et bientôt Loki se retrouva à nouveau seul. Mais au moins, il était rentré.