Phoenix aurait volontiers foncé dès le lendemain soir au bureau du procureur pour y retrouver son compagnon et discuter de la bonne nouvelle. Leur projet de réforme venait enfin d'être accepté, il leur revenait à présent de tout mettre en œuvre. Il savait pertinemment que lorsqu'il retrouverait Benjamin, ce ne serait pas l'amant qu'il allait rencontrer mais plutôt le procureur en chef, imperturbable et toujours attelé au travail tard dans la nuit.
Et puis, de toute façon, il ne pouvait pas y aller de suite. Il avait déjà manqué plusieurs mois au Bortsch Club, sans compter ces derniers soirs où il n'avait pas pu s'y rendre suite au meurtre… Ce n'était pas que les finances étaient en mauvais état, mais elles se commençaient à se dégrader, rapidement même. Certes, il n'avait pas atteint de nouveau ce point où il sautait quelques repas quand Vérité n'était pas là, préférant donner à sa fille le peu de nourriture qu'il pouvait lui offrir avec ses maigres moyens. Toutefois, Vérité et Phoenix allaient devoir faire une croix sur quelques bols de nouilles et quelques gâteaux pour les mois à venir. Les économies commençaient à fondre et Phoenix voulait préserver cette réserve en cas d'imprévus. Et au-delà de ce problème matériel, les derniers jours à l'appartement étaient assez étranges d'une certaine manière. Vérité semblait toujours faire le deuil de son père – même si elle ne le montrait pas vraiment – alors que Phoenix venait enfin de recevoir une très bonne nouvelle sur un projet secret qu'il pensait abandonné depuis des mois. En somme, il ne s'agissait pas du contexte le plus opportun pour célébrer quoi que ce soit.
Cela expliquait pourquoi père et fille ne jouissait qu'un simple retour de routine. Vérité parait à l'école en journée, faisait ses spectacles quelques soirs chaque semaine. Phoenix, de son côté, s'occupait des affaires de la maison en journée, puis défiait de nouveaux adversaires chaque nuit. Il dut également retrouver sa nonchalance habituelle, et ranger très soigneusement le change que lui avait offert Benjamin quand il avait passé la nuit chez lui. Il avait hâte de pouvoir remettre ce type de tenue à l'avenir, quand tout lui sera enfin beaucoup plus favorable. Kristoph était en prison, mais son instinct lui indiquait que c'en était loin d'être fini. Finalement, encore méfiant, Phoenix ne se laissa pas trop aller malgré cette conjoncture favorable qui semblait se dessiner.
Aussi, en plus du MASON Système, il ne parvenait pas à défaire son esprit de ce jeune avocat qui l'avait défendu la dernière fois. Pour être honnête avec lui-même, il avait simplement demandé à ce petit de remplacer Kristoph à la dernière minute pour s'en protéger. Phoenix avait fini par comprendre que Gavin était derrière ce meurtre, et vu la conduite de ce procès, il était prêt à rendre coupable le soi-disant « ami » qu'il était. Au final, Apollo Justice lui avait tout de même fait bonne impression – malgré ce malheureux coup de poing qui lui lançait encore de temps à autre dans la mâchoire. Il croyait en la justice, il n'avait pas hésité à pointer son mentor du doigt... Et puis même, il avait saisi très rapidement les conseils de Vérité sur la perception des tics nerveux, voire les avait décelés là où sa fille ne les avait pas vu.
Vraiment, Justice lui avait réveillé quelque chose en lui avec du recul. Phoenix était certain que, de toute façon, il finirait par repasser par ici ; que ce soit pour s'excuser ou espérer trouver du travail maintenant que la firme de Kristoph avait fermé. Phoenix n'osait pas vraiment l'admettre, mais c'était une idée qui lui passait de plus en plus par la tête à chaque fois qu'il pensait à ce jeune avocat : et s'il devait son successeur ? Après tout, Phoenix avait déjà expliqué à Benjamin qu'il était déjà passé à autre chose depuis la perte de son badge et qu'il n'avait pas vraiment envie de revenir derrière la barre en tant qu'avocat. Peut-être qu'aider Justice et le garder à portée de main serait un moyen pour Benjamin d'accomplir la mission à laquelle il s'attelle depuis qu'il a été promu procureur en chef ? Ce serait un sujet que tous les deux pourraient approfondir en se retrouvant plus tard dans la semaine.
Là maintenant, Phoenix devait plutôt se concentrer sur la partie de poker qu'il allait disputer dans les prochaines minutes.
Le croupier battait encore les carte, ce qui lui donnait encore le temps de se recentrer. Une fois qu'il était sorti de toutes ces idées qui coexistaient dans sa tête, Phoenix devait faire face au souvenir d'Enzo Gomez, mort, affalé sur cette chaise où se tenait actuellement son adversaire. Ce n'était jamais quelque chose de très présent à revoir, mais au fond, il était content d'enfin revenir travailler. Cela lui changeait les idées et lui faisait voir du monde, deux choses dont il avait compris l'importance pour son bien-être. Au-delà de jouer (piètrement) du piano et d'affronter quelques adversaires, Phoenix appréciait échanger et faire connaissance avec les clients. C'étaient très souvent des hommes plus âgés que lui, certains parfois déjà à la retraite. Chacun avait des parcours de vie très variés, plus ou moins chamboulés pour quelques-uns, beaucoup plus linéaires et classiques pour d'autres. Il arrivait aussi qu'ils s'étendirent un peu sur leurs problèmes de famille et de couple, se plaignant de quelques contradictions chez leurs femmes ou de l'amour inconditionnel qu'ils leurs vouaient sans oser leur dire. Ca et deux-trois verres d'alcool, Phoenix arrivait en général à en savoir beaucoup sur eux et à leur permettre de passer du bon temps. Cela lui rappelait un peu cette époque où il échangeait avec ses clients, les mettait en confiance pour que ces derniers lui révèlent une part de leur intimité, de leurs chagrins et de leurs doutes. Plus qu'il n'osait l'admettre, Phoenix était très sensible aux autres. Mais une fois de plus, il ne le montrait surtout pas ; ou du moins, pas plus que nécessaire.
Et parfois, il y avait quelques femmes qui passaient le défier. Elles avaient en général environ son âge, un tout petit peu plus jeunes ou un tout petit peu plus âgées. Etant rares à se présenter au Borsch Club, les clientes avaient tendance à davantage le marquer. Certaines étaient très confiantes, très charismatiques aussi ; une très forte présence qui lui faisaient comprendre qu'elles étaient là pour le challenge. D'autres étaient beaucoup plus amicales et détendues, venant surtout passer un bon moment et se laisser aller à l'ambiance du bar et la légende de son sous-sol. Quelques fois, celles qui passaient la porte étaient plutôt timides, et Phoenix préférait en général échanger avec elles plutôt que disputer une partie. Enfin, peu importe les femmes qu'il avait croisé et connu dans sa vie, il avait toujours trouvé quelque chose d'agréable en leur compagnie ; que ce soit pour les parcours de vie incroyables qu'elles pouvaient lui raconter, pour leur manière d'embrasser la vie ou la liberté qu'elles revendiquaient haut et fort. Il y avait quelque chose de systématiquement réconfortant d'être à leurs côtés, que ce soit par leur douceur, leur énergie, leur rire, leur manière de se présenter au monde et d'y naviguer. Phoenix ne pouvait pas vraiment nommer quoi en particulier, mais il savait que c'était là, chez chacune, sans être nécessairement le cliché de la femme juvénile, féminine, sensible et maternelle. En y pensant, c'était probablement pour cette raison que les personnes les plus importantes de sa vie – en dehors de Benjamin – étaient toujours des femmes. Sa mère, Maya, Pearl, Mia, Iris, Franziska même si ce n'était pas facile au début, Vérité aujourd'hui, celles qu'il avait défendu, ainsi que quelques compagnes et amantes.
D'ailleurs, en pensant à ça, Phoenix se rendit compte qu'il avait du mal à défaire son regard des mains de son adversaire du soir. De longs doigts fins, décorés de quelques bagues argentées et finement diamantées. Des ongles mi-longs brillant d'un vernis noir appliqué avec soin il y a quelques jours à peine, la lunule n'étant que très peu découverte. Ca, et la manière dont ses tendons et ses os roulaient doucement sous sa peau foncée à chaque fois qu'elle ne bougeait ne serait-ce que très légèrement les doigts. Sans vraiment être déconcentré dans sa partie, il trouvait ces mains hypnotisantes et magnifiques.
Maintenant qu'il y pensait, une présence féminine lui manquait. Ou plutôt, même s'il était profondément heureux avec Benjamin, un bout de lui-même commençait à lui rappeler son attraction pour cet autre genre. Bon sang qu'il se sentait horrible d'avoir ce genre de pensées. Et pourtant, d'un autre côté, il savait qu'il avait naturellement ces phases où il était plus attiré par les hommes, par les femmes, par ceux qui ne s'identifiaient à aucun des deux, par personne ou la terre entière. Elles alternaient plus ou moins régulièrement, et en l'occurrence, cela faisait bien plus de deux ans que ses envies ne s'étaient limitée qu'à la gente masculine. Et depuis un an, à Benjamin.
Il l'aimait, l'adorait sincèrement depuis il ne savait plus quand. Il ne pouvait imaginer sa vie sans lui. C'était pourquoi Phoenix était dévasté après avoir lu cette maudite note après l'affaire Skye. Tout était évident avec lui, et lui seul arrivait à faire tomber ne serait-ce qu'un bout de sa façade. Benjamin était spécial et Phoenix l'avait dans la peau, et il avait bien l'impression que c'était un sentiment réciproque. Ils n'avaient pas les vies les plus simples, et pourtant à eux deux ils étaient inarrêtables.
Toutefois, à ce moment Benjamin ne pouvait pas suffire à tout ce dont il aspirait, à tout ce que son corps appelait. Mais il ne craquerait pas pour la facilité, ça encore, Phoenix pouvait bien le faire. Après Benjamin qui peinait à trouver quelconque envie charnelle, c'était à présent à son tour. Vraiment, ils n'avaient pas un sens de l'intimité très classique.
Un peu frustré et contrarié, Phoenix jeta tout son dévolu dans cette partie de cartes, veillant à battre à plates coutures son adversaire.
Le soir où Phoenix put se libérer pour retrouver son partenaire arriva finalement la semaine suivante, le Bortsch Club ayant fermé son sous-sol le temps de quelques travaux. Peut-être était-ce temps pour lui de trouver du travail ailleurs ? Loin de ce lieu malheureux ? C'était quelque chose qu'il verrait plus tard.
Comme les fois précédentes, il retira son bonnet avant d'entrer et monta directement ; il était bien trop tard pour que quiconque soit à la réception. Il envoya un bref message à Benjamin pour annoncer son arrivée et prit dans l'ascenseur.
En avançant dans le couloir, Phoenix trouva aisément son bureau. D'abord, il connaissait le numéro qu'il devait trouver, mais surtout, il s'agissait bien évidemment de la seule porte entre-ouverte de laquelle on pouvait distinguer de la lumière. Benjamin lui avait dit qu'il pouvait entrer comme ça, mais Phoenix toqua quand même, ayant d'amers souvenirs d'entrer non-annoncé dans ce bureau il y a quelques années.
La porte s'ouvrit devant lui pour révéler un Benjamin fatigué mais souriant. Ils s'embrassèrent brièvement puis Phoenix entra, jetant son bonnet sur un des canapés. Le procureur referma la porte derrière lui, veillant à la verrouiller puis retourna à son bureau pour récupérer les deux tasses de thé qu'il avait préparé. Il les déposa sur la table basse, s'installant confortablement dans le sofa opposé celui que Phoenix avait clamé comme le sien. Les deux hommes échangèrent un peu, prenant des nouvelles l'un de l'autre. Evidemment, Vérité était rapidement apparue dans leur conversation, Benjamin soucieux de la manière dont elle avait accueilli cette tragique réalité. Phoenix resta sommaire, conscient que sa fille n'aimait pas du tout quand quelqu'un parlait à sa place ou révélait trop de son jardin secret. Dans l'ensemble, cela allait, et c'était tout ce qu'il y avait à savoir pour le moment de toute façon.
« Bref ! Coupa Phoenix, trop peu à l'aise de rester sur ce sujet un peu morbide. Tu voulais que je passe dès que possible, maintenant que je suis là, dis-moi tout.
- Tu as raison, il se fait déjà tard et je ne veux pas te retenir plus que nécessaire, sourit Benjamin en portant sa tasse à ses lèvres. Il la reposa et saisit un des dossiers de la table basse, faisant signe à son compagnon de prendre celui du dessous. Comme je te l'ai dit, notre projet a été validé et j'ai réussi à les convaincre de te laisser faire la mise en place, comme je le voulais. Tu trouveras toutes les informations dont nous aurons besoin pour implémenter le MASON System dans ces documents.
- Ca n'a pas été trop dur de les convaincre ? Je veux dire… Tout le monde sait comment j'ai pris ma retraite.
- Figure-toi que ça a été plus simple une fois que j'ai avancé ton nom sur le projet, Wright. Je te rappelle que tu t'étais fait une réputation remarquable en trois ans à peine et que pour diverses raisons, tu n'es pas tombé dans l'oubli, sourit Benjamin en mettant ses lunettes. Toutefois, cette situation a un inconvénient : tu as plus de responsabilités que ce que j'avais proposé à l'origine, je ne pourrai pas être directement avec toi.
- Si tu le dis écoute, tant mieux, soupira-t-il. Et toi, tu fais quoi concrètement ?
- Je t'assiste. Tu m'indiques ce que tu veux, je me charge de te le procurer, que ce soit administratif, documentaire, matériel… Mais à part ça, je ne peux pas prendre part à l'exécution. Tu comprendras qu'en plus de la confiance qu'on t'a accordé, il est préférable de confier une telle tâche à quelqu'un d'extérieur qui ne pratique plus plutôt que le procureur en chef du district. Très peu déontologique et dangereux en cas d'échec.
- Je vois… Par contre, vraiment tout ce que je veux ? Demanda Phoenix en haussant un sourcil.
- Absolument. C'est stipulé dans ces documents. Une fois que tu les auras lu, j'aimerais que tu me contactes pour que tu puisses signer ceux que je tiens actuellement et moi, celui que tu as entre les mains.
- Un contrat donc…
- Disons que cela remplace celui qu'on ne peut pas avoir ensemble, sourit Benjamin. Je t'ai mis des marque-pages sur les titres qui te concernent le plus. Si tu as un terme qui ne te convient pas, signifie-moi lequel pour que je puisse voir si je peux demander à le faire modifier en ta faveur. »
Phoenix ouvrit le dossier aux parties mise en évidence par le procureur, feuilletant sommairement le contenu pour en prendre rapidement connaissance. Dans l'ensemble, cela correspondait à ce qu'ils avaient produit tous les deux et à la vision qu'ils avaient d'une telle réforme. Une chose était claire : une fois ce contrat signé, Phoenix allait devoir être de plus en plus absent, y compris les weekends. Comment allait-il pouvoir justifier ses départs répétitifs à sa fille sur ce projet qui devait rester confidentiel ? Là, en y réfléchissant, il ne trouvait pas vraiment d'idées, mais il était tard et il avait encore du temps pour y réfléchir et s'assurer de ne pas laisser Vérité seule un peu trop souvent.
Il referma et posa le dossier à côté de lui, se penchant pour récupérer sa tasse de thé toujours un peu fumante. Il n'avait jamais été un grand fan des infusions que préférait Benjamin, mais celui-ci faisait toujours attention à lui en servir des plus doux que son thé noir habituel. Phoenix appréciait cette petite attention, ce qui rendait peut-être cette tasse de thé encore meilleure. Il ne la porta pas immédiatement à ses lèvres, une dernière question lui venant en tête :
« J'ai jusqu'à quand pour te le retourner si tout me va ?
- Deux semaines maximum dans l'idéal, mais il n'y a aucun problème si tu as besoin d'un peu plus de temps. Je sais très bien que si tu signes, cela implique que tu sois absent pour Vérité.
- Evidemment que tu connais mes doutes, tu avais tout prévu te connaissant, sourit Phoenix. Merci, vraiment. »
Phoenix trempa ses lèvres avec l'infusion, vérifiant la température. L'eau était encore un peu trop chaude à son goût, mais il la garda entre ses deux mains à proximité de son visage, appréciant l'odeur et la chaleur réconfortantes de ce breuvage. Il resta silencieux ainsi, hochant la tête de temps à autre pour réagir aux propos de Benjamin qui détaillait un peu plus comment s'était passées les négociations au cours de ces derniers mois. Il adorait comment son compagnon était passionné dans son récit, roulant de temps en temps des yeux quand un détail l'avait particulièrement agacé ou fronçant les sourcils quand il avait fait face à une difficulté à laquelle il ne s'était pas attendu. Il avait aussi cette manière de sourire – du moins, juste du coin des lèvres – à chaque fois qu'il était fier de lui ou avait fait une avancée. Phoenix ne se lasserait jamais de ces petites émotions que Benjamin laissait passer sur son visage avec un moindre filtre. Une grande partie des personnes qui le côtoyaient le percevaient comme une personne froide, impassible, un peu arrogante sur les bords. Et pourtant, c'était simplement un grand enfant aussi passionné par le Samouraï d'Acier que par le droit. Phoenix s'était dit pendant ces longs mois de silence concernant ce projet que Benjamin avait tout simplement abandonné après tant de réponses négatives. Mais au final, c'était vraiment se tromper sur le caractère du procureur. Bien sûr qu'il continuait, qu'il persévérait de son côté et que jamais il n'allait laisser tomber. Benjamin avait cette détermination, cette force qu'il admirait depuis qu'ils étaient petits. Vraiment, même si sa personnalité avait connu de nombreux changements avec tout ce par quoi il était passé dans sa vie mouvementée : tout au fond il était resté et restera le même.
Benjamin était rarement le plus gros bavard du duo, surtout lors de ce genre d'entrevue, mais il réussit ce soir à monopoliser la parole pendant plus d'une dizaine de minutes. Phoenix l'écoutait toujours avec une grande attention, buvant son thé en petites gorgées. Il savait que cela n'arrivait que quand ses dernières journées avaient été particulièrement intenses, rudes même ; il le laissa donc librement évacuer ce qui lui avait pesé. Un point sur lequel le procureur était revenu vers la fin de ses histoires était le retour de Konrad Gavin après sa pause. Un retour qui coïncidait d'ailleurs avec l'arrestation de son frère, ce qui était donc un sujet délicat au sein du bureau pour Benjamin. Il avait confiance en ce jeune prodige, un poil original, mais personne ne pouvait nier que l'ombre de son frère qui pesait autour de lui était une source de méfiance. Après réflexion, Benjamin s'était résolu à l'accueillir de nouveau : de toute façon, les actions de son frère n'étaient pas de son ressort et, ensuite, la pénurie de procureurs était déjà trop importante pour ne pas au moins lui donner sa chance. Et par-dessus tout, il avait un bon sentiment vis-à-vis de ce jeune homme et avait confiance en son sens de la justice. Phoenix avait pour sa part du mal à accepter tel quel une telle analyse de la part de Benjamin, mais il lui avait immédiatement fait comprendre de ne pas douter :
« Si j'occupe cette fonction c'est que je dispose des compétences nécessaires. Je te prierais de ne pas les remettre en question, Phoenix, avait-il coupé sèchement avant de reprendre en souriant : tu sais très bien que si ça se passe mal, je ne laisserais rien passer. Quitte à faire annuler le procès d'il y a sept ans et te faire rendre ton badge, le P.I.C. ne pourra pas s'opposer bien longtemps. »
Parfois, Phoenix se demandait comment il faisait pour ne pas réussir à voir aussi loin que Benjamin. Il enviait sa manière d'anticiper différents scénarios et de toujours trouver un moyen de le tirer à son avantage. C'était quelque chose, que même en imitant Benjamin, il ne parvenait pas à faire.
Enfin, en y réfléchissant, ce n'était pas tout à fait vrai. Il arrivait au moins à faire venir les personnes sur son terrain et les faire faire ce dont il avait envie. C'était quelque chose qu'il avait appris après tant d'années à jouer au poker et à tenter de déceler certains patterns dans les attitudes des nombreuses et diverses personnes qu'il avait affronté dans ce sous-sol. Mais cela restait à chaque fois purement lié aux relations sociales et Phoenix adorerait pouvoir faire de même d'un point de vue purement stratégique. Benjamin lui répondit tout simplement qu'il aimerait avoir sa compréhension d'autrui et que, dans un sens, les facilités de l'un complémentaient les lacunes de l'autre.
« C'est d'ailleurs pour ça que concernant le système des jurés ou Kristoph, je suis serein à l'idée de te laisser sur le terrain et moi derrière pour anticiper les coups, expliqua Benjamin reposant sa tasse sur sa coupelle.
- Tu as raison… Tu vois, c'est encore une preuve à quel point tu es un fin stratège si tu as réussi à faire une telle analyse, sourit Phoenix. D'ailleurs, en parlant de Kristoph, on fait quoi à présent ? En soi, il est incarcéré.
- Son procès a lieu demain en effet, et il est très peu probable qu'il en sorte non-coupable. Par contre, même depuis derrière les barreaux, on ne sait pas quelle est sa force de projection – et je sais que toi-même tu as cette interrogation, sinon tu aurais cessé de porter la caméra et cet ensemble… Un peu miteux, ajouta Benjamin en pointant son jogging du doigt.
- Certes. Mais d'un autre côté, enquêter à son sujet va justement devenir beaucoup plus compliqué. Il est privé de liberté, or c'est là qu'il peut faire des faux-pas.
- Je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi. »
Benjamin se leva, passant derrière son canapé. Il s'adossa à sa bibliothèque, plaçant ses mains dans ses poches. Il ajouta, regardant Phoenix droit dans les yeux :
« Qu'est-ce qu'un procureur en chef responsable ferait s'il apprend qu'un avocat a tué quelqu'un et tenté de faire porter le chapeau à son client ? D'autant plus que le client en question a grandement aidé à l'orientation vers la vérité du procès.
- … Il rouvrirait des affaires où il a défendu.
- Absolument, sourit Benjamin, confiant. De un, ça me permet de rouvrir des investigations avec la police sur les dossiers que je trouve suspects depuis quelques années maintenant. De deux, même si la police piétine – et je pense que ce sera le cas – Kristoph sait que je vais faire ça. Il croisa les bras et reprit : ne serait-ce parce qu'il sait très bien que je ne l'apprécie guère, et ensuite parce que l'interprétation que j'ai de ma fonction m'y contraint.
- Et tu penses qu'il craint qu'on découvre quelque chose ? Alors que ça fait peut-être dix ans qu'il passe sous le radar ?...
- J'en mettrai ma main à couper. Nous parlons de Gavin, je te rappelle que son égo l'a mené à commettre des crimes. Allant jusqu'au meurtre par ailleurs. Je pense aussi qu'il en a toujours après toi, mais qu'après la tournure du procès de la dernière fois, il le fera indirectement, réfléchit Benjamin. Par exemple, en veillant que tu restes dans la situation peu enviable que tu es aujourd'hui…
- Benjamin, tu peux me donner tout ton raisonnement ? Sinon je peux pas suivre, coupa Phoenix en fourrant ses mains dans les poches de son sweat. Indirectement, ça veut dire quoi ?
- Je ne suis pas certain à cent pourcent, mais il se peut qu'après le tour de force que tu as fait à ton procès où tu as démontré où tu étais potentiel avocat potable et intègre toujours pris au sérieux par la profession, il craigne que tu n'aies l'opportunité de récupérer ton badge.
- Ce qui est un peu tout sur quoi on travaille depuis un an non-stop… Et il pourrait essayer de supprimer les traces qui prouvent que le faux que j'ai présenté il y a sept ans était un coup monté de sa part ? Comprit Phoenix, l'air grave, amer même.
- C'est ce que je crains, en effet. Ce faux existe, il y en a forcément une trace dont seul Gavin et le faussaire sont au courant. Et c'est en voulant s'assurer de la dissimuler qu'il fera une erreur. Tu dois donc continuer tes investigations et à le côtoyer. »
Phoenix fronça les sourcils puis baissa la tête. Il porta sa main à son menton, réfléchissant ardemment à ce que Benjamin venait de lui expliquer. Il soupira avant de se redresser en s'étirant :
« OK. Je vais faire ça, bailla-t-il. Au passage, en parlant de Kristoph, je pense avoir convaincu son apprenti de venir bosser à l'agence. Je pense qu'il peut t'être utile si jamais on arrive pas à me faire revenir.
- Monsieur Justice ? Trop peu expérimenté et tu ne sais ce que lui a appris son mentor.
- Au contraire, il n'a pas hésité à le pointer du doigt. Et puis – ça reste entre nous – il m'a frappé quand il a compris que je l'avais poussé à présenter une pièce que j'avais altéré, ria Phoenix. Franchement, plus j'y pense, plus je crois qu'il peut t'intéresser. Il a tellement de choses de plus que moi : il est jeune, influençable encore et bonus, il n'a pas été rayé du barreau !
- Ecoute, tant mieux. Mais sache que je ne veux pas que tu l'impliques dans nos affaires pour le moment. A part ça, une autre question sur le sujet de Gavin ou du MASON System ?
- Non, je crois qu'on a tout vu. Au pire, je t'appelle si j'ai quelque chose qui me vient plus tard. »
Sur ces mots, Benjamin se dirigea vers son bureau, mettant ses affaires dans son sac, signe qu'ils en avaient fini pour ce soir. Regardant son compagnon plier ses affaires et se préparer à sortir, notamment lorsqu'il récupéra sa veste sur son porte-manteau, Phoenix récupéra son bonnet pour le mettre sur la table et l'interpella. Benjamin se retourna, passant ses mains sur son col pour en chasser les plis.
« Benjamin, j'aimerai parler de nous deux un moment, avoua-t-il. Enfin, je sais qu'il est tard donc si tu veux rentrer, on peut voir ça plus tard.
- Non. Si tu as besoin qu'on mette quelque chose au clair, faisons-le maintenant avant que ça n'aboutisse à des disputes inutiles, sourit-il en s'asseyant cette fois à ses côtés. Qu'y-a-t 'il ?
- Comment dire… Il arrive par période que mes préférences me fassent quelques blagues, du style yoyo… Enfin, ce n'est pas de ta faute, c'est moi… Mais ça m'embête…
- Phoenix. Je n'ai rien compris, interrompit Benjamin. Va simplement droit au but, je ne le prendrai pas mal même si tu t'exprimes maladroitement, sourit-il en lui tenant la main.
- Bon… Il prit une grande inspiration puis se lança : mon orientation sexuelle. Parfois mon esprit pense à tout sauf des hommes, et je me sens horrible. Je suis très heureux avec toi, au lit n'en parlons pas. Mais il y a des périodes où je suis plus attiré par un genre qu'un autre. Et là j'arrête pas de boucler sur les femmes. »
Phoenix retira sa main de celle de Benjamin, cachant son visage avec l'autre. Si c'était humiliant pour lui, ça devait être excessivement blessant pour son compagnon. Surtout de la manière dont il l'a formulé : il n'y avait vraiment rien de mieux pour rabaisser quelqu'un sur son apparence et son estime. Il s'attendit à entendre Benjamin le sermonner, ou tout simplement lui ordonner de sortir immédiatement de son bureau, mais à la place, il sentit une main se poser sur son épaule.
« Je ne peux pas comprendre pour des raisons évidentes que je ne suis attiré que par les hommes – enfin, plutôt un seul actuellement. Toutefois, il n'y a aucun problème si tu ne veux pas qu'on soit intimes en ce moment, peu importe la raison d'ailleurs.
- Merci Benjamin, sourit Phoenix en se redressant. Après, c'est pas que je n'ai plus du tout envie de toi. C'est aussi que j'ai l'impression de te regarder différemment, de te désirer différemment, d'attendre des choses un peu différentes… D'être un peu ailleurs peut-être ?... Enfin, mon esprit je veux dire, pas aller voir ailleurs, reprit-il en se massant la nuque.
- J'avais compris cette partie-ci hmhm. Merci de me faire confiance pour te confier ainsi… »
Phoenix le prit dans ses bras, le serrant fort. Benjamin passa ses mains dans son dos, lui offrant une étreinte plus douce et réconfortante. S'ils n'avaient pas à reprendre leurs vies le lendemain, tous les deux auraient passé la nuit sur ce canapé, l'un dans les bras de l'autre.
