Bonnes fêtes !
Quelque chose à laquelle personne ne s'était attendu, c'était bien l'intensité et le tournant des mois qui suivirent l'arrestation et le jugement de Kristoph. Beaucoup de choses s'étaient enchaînées par la suite ; plus ou moins heureuses d'ailleurs. Phoenix avait été percuté par une voiture, Vérité s'était fait voler sa culotte magique et Eldoon son stand de nouilles… Et pourtant, ces trois événements très variés qui s'étaient produits un même soir s'étaient révélés être les clés pour ouvrir les portes de la rédemption. En effet, en un appel pour enquêter sur ces trois petites affaires, l'apprenti de Kristoph – Apollo Justice – était finalement revenu sur sa décision de n'avoir plus jamais rien à faire avec Phoenix Wright. Le pauvre petit était sans emploi, et son loyer et sa nourriture n'aillaient pas se payer tous seuls. D'autant plus qu'il n'était qu'un novice qui malheureusement n'avait pas la « chance » d'hériter d'une agence comme Phoenix au décès de sa mentor, Mia Fey.
Ainsi, quand bien même son accident de voiture avait mis pour quelques temps au point mort ses investigations sur le faux commandé par Kristoph. Ce n'est qu'une fois sorti de l'hôpital et sa cheville soulagée que Phoenix avait pu donner un nouvel élan à son investigation. Le retour d'Apollo signifiait qu'il avait trouvé quelqu'un pour occuper Vérité pendant qu'il s'occupait à la fois de la piste Misham qu'il avait dû laisser en suspens depuis de longues années maintenant, mais aussi le projet MASON pour lequel Benjamin attendait une réponse positive depuis plusieurs semaines. Vraiment, l'arrivée de ce jeune avocat avait décidé Phoenix. A peine était-il rentré, qu'il appela Benjamin, l'invitant à passer à l'agence. Ce soir, le contrat fut rapidement signé, permettant les deux hommes de célébrer cette étape dans un marathon du Samouraï d'Acier.
Bref, Phoenix était enfin libre de pouvoir vaquer à ses occupations plus librement et avec moins de culpabilité vis-à-vis de Vérité. Et au-delà de cela, plus il y pensait, plus il trouvait ce jeune homme particulièrement prometteur. La manière dont il avait résolu le mystère du stand volé devenu scène de crime, exploré toutes les pistes, lu les tics nerveux des témoins… Oui, Justice avait un aplomb et une énergie que Phoenix appréciait secrètement, et peut-être qu'un jour il pourrait lui faire confiance s'il le gardait sous son aile.
Mais pour l'instant, l'heure était à la traque de la moindre trace qui permettait de prouver que Phoenix n'avait pas été le commanditaire de la fausse preuve et qu'il n'en savait aucunement sa nature avant de la présenter. Benjamin était certain qu'à présent que Gavin était derrière les barreaux, il allait tenter d'en effacer toutes les traces. A défaut de pouvoir enfoncer davantage Phoenix, il pouvait au moins le bloquer dans sa situation et l'empêcher de briller à nouveau. Enfin, Phoenix était brièvement revenu sur la piste Misham, se souvenant que tout l'avait conduit chez cet artiste probablement faussaire, mais quelle avait été sa surprise quand il était tombé nez à nez avec une petite fille assez farouche et timide. A cette époque, lors de cette première et dernière rencontre, l'enfant avait pointé son profond désespoir ; et à cet instant, Phoenix avait fini par se convaincre que chercher à trouver ce qu'il s'était passé et se rendre justice ne faisaient que le rendre beaucoup plus triste et l'enfonçaient plus qu'autre chose. Et si cette petite qui ne le connaissait pas le moins du monde réussissait à le lire aussi facilement, comment pouvait-il soutenir Vérité qui venait de tout perdre comme lui ? En tournant les talons ce jour-là, Phoenix avait tout mis de côté et cessé d'y penser ; à la fois par faute de preuve et par peur.
Toutefois, ce n'était que jusqu'à présent. Sachant qu'il ne trouverait pas comment approfondir cette piste abandonnée en retournant directement chez le faussaire présumé, le temps ayant probablement fait son œuvre, alors il changea de tactique. Maintenant qu'il avait la certitude que Kristoph était celui qui avait tout orchestré, il fallait directement le voir et espérer trouver une preuve dans ses affaires… Lesdites affaires auxquelles Phoenix ne pouvait y avoir qu'un accès limité depuis sa cellule, à défaut de pouvoir entrer par effraction chez l'ancien avocat (ce que lui avait formellement interdit Benjamin d'ailleurs). Et contre toute attente, à sa plus grande surprise, une fois de plus les planètes s'étaient alignées, lui offrant sur un plateau d'argent ce qu'il cherchait à capter désespérément : la preuve d'un lien entre Gavin et Misham. Même sans réussir à voler cette fameuse lettre qui trônait parmi les affaires qui se trouvaient sur le bureau mis à disposition de Kristoph, Phoenix avait réussi à récupérer les images de son ancien ami grâce à ce dispositif que Benjamin avait eu l'ingéniosité de lui faire porter il y a plus d'un an maintenant.
Toutes ses recherches, toutes ses interactions avec l'avocat avaient été compilées et aujourd'hui, il disposait aussi de ce qui lui permettrait peut-être de laver son nom.
Cette bonne nouvelle en poche, Phoenix se précipita un soir au bureau du procureur comme cela lui arrivait depuis qu'il avait signé le contrat pour participer à l'expérimentation du MASON System. Habituellement, il prenait le temps de toquer à la porte ou d'entrer doucement pour ne pas déranger, ni surprendre le procureur en chef. Mais ce soir-là, toute sa retenue lui avait échappé, Phoenix ouvrant la porte dans un élan tel que sa venue ne manqua pas d'être remarquée.
Benjamin se leva immédiatement, les yeux écarquillés derrière ses lunettes, se demandant quelle urgence pouvait bien provoquer une telle arrivée de la part de son compagnon. Les pires pensées lui arrivèrent en première en tête, avant d'être vite remplacées par le soulagement quand il remarqua la clé USB que brandissait Phoenix. Ses yeux bleus étaient emplis d'espoir, de satisfaction et de fierté.
Ils avaient enfin de quoi avancer, de quoi se sortir de là. Ou plutôt, de quoi sortir Phoenix Wright de là. Certes, cette maigre vidéo n'était pas suffisante pour convaincre le barreau de faire machine arrière sur une décision actée il y a sept ans, mais c'était sans compter sur un énième coup destin : la mort de Misham père. A cette nouvelle, il était d'emblée évident pour les deux hommes que, d'une manière ou d'une autre, Kristoph était derrière sa mort depuis sa cellule. Et là aussi, il devait nécessairement il y avoir une trace. Un tueur à gages ou quelque chose organisée depuis longtemps déjà pour tuer le faussaire lentement, sans suspicion.
Suivant secrètement cette histoire, Phoenix ajoutait à ses éléments ceux rapportait Apollo au cours de ses enquêtes. En effet, le hasard avait voulu qu'il soit avocat dans le cadre de cette affaire. Ainsi, chaque nouvel indice et chaque nouvelle piste que le jeune homme trouvait et parvenait à étayer, Phoenix n'oubliait jamais d'en prendre note et de le partager avec Benjamin. De manière très indirecte, défense et accusation travaillaient ensemble sur un même dossier, mais personne ne le savait et c'était mieux que cela resta ainsi jusqu'au bout. Aussi, avec les progrès de Justice et sa performance lors des deux premiers procès sur cette affaire Misham, Phoenix sentit qu'il était temps d'utiliser cette arme qu'ils avaient secrètement développé…
Non sans prendre Benjamin de court.
« Wright, nous ne pouvons décemment pas parier tout notre travail sur un coup de tête ! Avait lancé le procureur, pinçant l'arête de son nez.
- Je te dis que c'est le bon moment, fais-moi confiance comme tu me l'as fait jusqu'à présent. C'est tout ce que je te demande, Benjamin.
- Et si cela se révèle être un fiasco ? Qu'est-ce que tu feras de toute cette énergie et de tous nos espoir qu'on a mis dedans ? Et notre crédibilité, au passage ? C'est hors de question, on risque d'y perdre plus que d'y gagner. »
Phoenix passa ses mains dans ses cheveux, canalisant toute sa frustration dans ce simple geste. Il se pencha légèrement, claquant ses mains contre le bois massif de ce bureau qui séparait les deux hommes. Ses yeux bleus se fixèrent dans ceux de Benjamin, déterminés et résolus.
Benjamin savait que son compagnon était d'un naturel têtu, surtout quand il s'agissait de remettre en question ses intuitions et ses bluffs. Et pourtant, le procureur, par peur, n'arrivait pas à se résoudre de se laisser porter par Phoenix une toute dernière fois. Trop était en jeu. Et ce serait mentir qu'il ne craignait pas pour sa propre réputation. Son nom était sur le projet, et Benjamin avait mis tant d'années à connaître rédemption. Tout perdre le terrifiait. Il était peut-être lâche, égoïste ; mais il cherchait ardemment toutes les raisons du monde pour dissuader Phoenix, quand bien même c'était vain.
« Supposons que je te suive sur ce coup, comment comptes-tu rendre légal le fait que le mode de jugement soit modifié au bout du troisième jour de procès ? Cela donnera simplement l'impression d'une justice faite à la carte avec des procédures fortement arrangeantes ! Objecta Benjamin en croisant ses bras devant sa poitrine.
- Justement, on a besoin d'arme ! On a plus de preuve, et vu que tout repose une nouvelle fois sur les preuves… ! C-C'est toi-même qui m'a dit d'utiliser tous les coups, même les plus bas ! Cria Phoenix, pointant du doigt Benjamin. Il est là, on le tient… ! Tu vas vraiment m'abandonner maintenant, Benjamin Hunter ?! »
Cela faisait une éternité maintenant que Phoenix n'avait pas autant haussé le ton vis-à-vis de lui. Certes, c'était pour le mieux, mais aujourd'hui… Aujourd'hui ce n'étaient pas de simples cris de colère mais d'incrédulité, de désespoir peut-être. La toute dernière porte était là, prête à s'ouvrir à lui, et Benjamin plus que n'importe qui lui refusait la clé après lui avoir fait miroiter.
Benjamin attrapa son bloc note et griffonna quelque chose dessus avant d'y apposer sa signature et son tampon. Il arracha la feuille et la tendit à Phoenix. Celui-ci regarda ce qu'il avait bien pu écrire, puis ses yeux se portèrent de nouveau sur son compagnon, comme pour lui demander une dernière confirmation.
« Quand tu quitteras ce bureau, dépêche-toi de donner ce mot au juge. Si tu as réussi à me convaincre, je ne doute pas que tu sauras le faire pour lui aussi. Il agita une dernière fois la feuille, signifiant à Phoenix de le prendre, puis reprit : et ne perd pas cette clé avec tes images, sinon ce sera un véritable humiliation. »
Phoenix attrapa son mot et le plia dans sa poche, faisant le tour du bureau pour écraser ses lèvres contre celles de Benjamin dans un baiser saisissant, intense, profondément reconnaissant. Il en fit un dernier sur son front, plus doux, puis s'effaça en courant en direction du bureau du juge qui se tenait à quelques rues à peine. Seul de nouveau dans son bureau, Benjamin s'effondra dans son siège, à présent impuissant. Il avait tout mis dans les mains de son compagnon, il ne pouvait dorénavant plus que lui faire aveuglément confiance. Aussi terrifiant que cela était, Benjamin ne pouvait pas nier qu'il sentait un certaine adrénaline lui donner la chair de poule. L'heure n'était pas encore au soulagement, la victoire n'était pas encore leur ; mais le désespoir avait quitté leur camp. Et tout cela grâce à son héros, celui qu'il avait toujours admiré : Phoenix.
Benjamin resta derrière son bureau toute la journée, fixant l'écran de son ordinateur sans vraiment avancer davantage dans son travail. La quantité de mails dans sa boîte de réception ne faisait qu'augmenter, mais il était tout bonnement incapable de se concentrer tant qu'il n'avait pas de nouvelles de la part de Phoenix et du juge. Benjamin savait, en tant que collaborateur au projet, que tout était en théorie prêt à être mis en place : le logiciel MASON était opérationnel, Phoenix connaissait son sujet par cœur et faisait une très bonne juridique pour les jurés, le tribunal de son côté était prêt à envoyer des convocations dès que le juge donnait son feu vert… Excepté la dimension « pari » de cette décision, Benjamin savait que le reste allait se passer comme convenu.
Même le thé ne parvenait pas à détourner son esprit de ces événements et de tout ce qui approchait. Ainsi, face au constat de son échec, Benjamin ferma son ordinateur et sortit de son bureau, faisant un tour dans les couloirs et toquant à chaque porte pour prendre des nouvelles de ses collaborateurs. C'était un comportement assez inhabituel de la part du procureur en chef de faire une telle tournée, préférant en général qu'ils viennent à lui pour lui parler si quelque chose n'allait pas. Ses subalternes étaient bien surpris de le voir se comporter ainsi, quelques-uns craignant que le bruit de ses pas sûrs dans les couloirs et son entrée dans leurs bureaux étaient de mauvaise augure. Peut-être qu'inconsciemment, Benjamin préparait des adieux de sûreté à la petite troupe qu'il risquait de laisser derrière lui si Phoenix s'était en fait trompé. Il n'était pas particulièrement proche de ses collègues, voire parfois méfiant vis-à-vis d'eux – surtout quand il se devait de purger le bureau après avoir mis à jour des procès pipés. Et pourtant, il vouait une certaine bienveillance et humanité envers ces personnes qui étaient sous sa responsabilité. Ces sentiments étaient encore plus grand quand il s'agissait de jeunes que Benjamin avait lui-même embauchés, voyant en eux des procureurs prometteurs pour assurer un meilleur avenir au système judiciaire. Il était exigeant bien-sûr, mais il n'hésitait pas à être plus protecteur et avenant auprès d'eux… Et Benjamin ne s'en était jamais vraiment rendu compte jusqu'à présent. C'était naturel, évident même.
Indirectement aussi, il était fort probable que Benjamin essayait de trouver du monde pour ne pas être seul avec les angoisses qui tordaient son ventre et serraient sa poitrine. Un cercle vicieux tournait, tournait et tournait encore dans son esprit ; des images et des idées terrifiantes s'accumulant de manière intrusive devant ses yeux. Converser avec ses collaborateurs l'aidait brièvement à amoindrir ces tensions, mais elles n'étaient jamais bien loin, des connexions se réalisant sans cesse. Si Phoenix échouait, tout le projet tomberait à l'eau. Si ça tombait à l'eau, peut-être que cela lui coûterait son poste de procurer en chef et sa réputation. Si ça tombait à l'eau, cela pourrait également dire que Phoenix ne serait pas en mesure de revenir dans la profession, c'est-à-dire ne pas pouvoir l'aider à mettre un terme à l'Age Sombre de la Loi, ni améliorer ses conditions de vie. Et peut-être même que son compagnon finirait par perdre une nouvelle fois espoir et se replier de nouveau sur lui-même, chassant une nouvelle fois Benjamin de sa vie… Pour de bon. Déjà que Phoenix était un peu plus distant ces derniers temps à cause de son genre…
Ou peut-être qu'il commençait en réalité à prendre ses distances pour que sa future séparation avec Benjamin se fasse progressivement et non pas soudainement. D'ailleurs… Est-ce qu'il n'avait pas commencé à voir ailleurs par désespoir ou parce que sa psyché le poussait de nouveau à avoir des comportements irrationnels et compulsifs ? Est-ce qu'une femme ou une personne non-binaire parvenait à combler quelque chose que Benjamin ne pouvait pas lui offrir ? Et puis, s'il commençait à douter de Phoenix, peut-être que cela était signe qu'il n'était pas une épaule suffisamment forte, douce et sûre pour son partenaire, et il s'agissait d'un véritable échec de sa part.
« Monsieur Hunter ? Demanda la jeune femme assise en face de lui. Vous allez bien ? V-Vous êtes pâle…
- Excusez-moi, j'avais l'esprit ailleurs. J'ai beaucoup de travail en ce moment, expliqua Benjamin en croisant ses jambes.
- Ne vous sentez pas obligé de rester, vous avez vos obligations ! C'est déjà très gentil que vous soyez passé, on a toujours peur de vous déranger même si votre porte est ouverte. »
Benjamin sourit. Si finalement tout se passait bien, il savait qu'il pouvait faire davantage à l'avenir pour ses collaborateurs : simplement aller les voir de temps en temps. Même s'il souriait plus, avait la voix plus posée et faisait attention d'avoir l'air plus avenant, il ne s'était pas vraiment rendu compte qu'il dégageait toujours quelque chose d'intimidant pour certains. Si l'avenir décidait qu'il pouvait rester ici plus longtemps, il savait quoi faire. Et Benjamin était particulièrement heureux à cette perspective.
Quelque chose que Benjamin n'avait pas vraiment anticipé en cédant à l'initiative de son partenaire de lancer leur projet, c'était bien le fait que la témoin-clé du procès se retrouverait entre la vie et la mort. Et Phoenix l'avait malheureusement vu venir.
Cet événement avait forcé Benjamin à rester en retrait vis-à-vis du MASON System, sa position de procureur en chef le rendant immédiatement responsable de l'échec de la protection de Vera Misham. Il était fort probable qu'il s'agisse, une nouvelle fois, de l'œuvre de Kristoph Gavin. Est-ce que l'ex-avocat coulait simplement supprimer l'artiste ? Ou fait d'une pierre deux coups en forçant Benjamin à reculer ? Il était fort difficile de savoir jusqu'où s'étendait le niveau de malice de cet homme, et l'heure n'était à deviner ses intentions profondes.
Phoenix s'était donc retrouvé en quelque sorte seul à manœuvrer le bateau. L'idée que tout se jouait maintenant le prenait tellement qu'il en avait perdu l'appétit et que ses nuits s'étaient raccourcies. Il savait qu'il était prêt, qu'il n'avait plus qu'à faire comme lui et Benjamin avait convenu, surtout qu'il avait l'appui du juge sur cette expérimentation. Et pourtant, il avait sans cesse l'impression de ne pas être suffisamment prêt alors qu'il connaissait le moindre détail par cœur – un peu comme à l'examen du barreau en y repensant. Vérité avait remarqué que son père était anormalement absent ces derniers temps, et que ce jour-là, il paraissait particulièrement préoccupé. Quand bien même Phoenix gardait sa façade nonchalante et un même niveau de complicité avec elle, il ne pouvait pas nier que sa fille qui le connaissait par cœur avait bien compris qu'il n'était pas dans son assiette. Il aimerait bien lui expliquer les raisons de son attitude, de son silence et de son absence ces derniers mois ; mais il ne pouvait pas encore. « Bientôt qu'il lui disait, et bientôt il lui dirait.
Le jour suivant la nouvelle de l'empoisonnement de Vera Misham, Phoenix avait passé toute la journée à superviser et suivre l'installation du MASON System. Pour des raisons d'efficacité et pour éviter toute falsification, lui et Benjamin avaient réussi à imposer une solution entièrement numérique. Ainsi, lui et l'équipe du tribunal qui avait été mis à sa disposition se devaient de vérifier que la caméra installée dans la salle d'audience fonctionnait bien, que les micros captaient bien les voix de tous, que les preuves et toutes les informations les concernant avaient été ajourées au logiciel, et surtout, que celui-ci était bien opérationnel.
Craignant d'oublier quelque chose à vérifier, Phoenix avait appelé Benjamin sur l'heure du repas. Ils firent un tour de tous les éléments nécessaires et de la marche à suivre. L'ancien avocat s'assura également auprès de son compagnon que les jurés avaient bien été tirés au sort, convoqués et qu'ils étaient en sécurité. D'ailleurs, en échangeant avec Benjamin, Phoenix se souvient qu'il devaient ajouter les images incriminantes qu'il avait enregistrées sur Gavin. Sans rien dire, il les chargea dans le dossier de l'affaire. De toute façon, il savait que d'une manière ou d'une autre, il pourra tenter de les présenter au procès. L'avantage d'une telle démarche, c'était que même si la preuve n'était pas recevable en l'état – Phoenix l'ayant dissimulée et n'était pas une partie de l'affaire –, elle pouvait au moins jouer sur l'opinion des jurés… Et c'était tout à fait l'objectif à l'origine de l'initiative des deux hommes : contourner les limites de la preuve.
Cet appel à Benjamin fut aussi une occasion pour lui de se reposer brièvement, de penser à autre chose que toutes ses responsabilités le temps d'un instant :
« Comment tu vas, toi ? Demanda-t-il à son compagnon en s'asseyant sur un des fauteuils prévus pour les jurés.
- Disons que j'aurais préféré que tout se déroule dans un meilleur contexte et pas aussi précipitamment. Je te prie de m'excuser de ne pas pouvoir être là pour t'épauler comme nous avions convenu à l'origine, Wright, soupira Benjamin.
- Ne t'excuse pas ! J'ai déjà la chance de t'avoir au téléphone… Et puis, c'était pas prévisible que Kristoph arrive à s'en prendre à un témoin alors qu'il est en cellule, grogna Phoenix en basculant sa tête en arrière. Je savais qu'il allait pas attendre que le procès ne se passe pas comme ça, mais j'espérais me tromper sur le fait qu'il ait recours à de telles mesures…
- C'est une défaillance de la part du bureau et de la police. J'en prends la responsabilité. J'ai omis d'insister sur la dangerosité de Gavin… Tout ça parce que je pensais que ne j'aurais pas suffisamment de preuves pour motiver ma demande. Ridicule, pesta Benjamin sous son souffle. Il reprit, le ton amer : Ca montre encore une fois qu'il y a un problème dans ce système et la question des preuves, pour une fois que cela se retourne contre moi.
- Benjamin… Ca va bien se passer, fais-moi confiance.
- Je ne te rappellerais pas la tournure qu'a pris mon tout premier procès. Un sentiment de déjà-vu dont je me serais bien passé. »
Il était vrai que Phoenix n'avait pas fait le lien avec cette terrible affaire, qui fut également la première de sa mentor, Mia. Lui et Benjamin n'en avaient jamais vraiment parlé, le procureur préférant en général éviter le sujet. Quand bien même il était à cette époque sous la houlette de von Karma, la vision d'un homme qui s'était suicidé devant ses yeux avait profondément marqué le jeune homme de vingt ans qu'il était à l'époque. C'était ressurgi il y a quelques années seulement, le traumatisme prenant du temps à refaire surface et à révéler ses premiers symptômes. Cauchemars, angoisses, pensées invasives et problèmes de concentration… Cette image de cet homme, toussant et crachant du sang à la barre avant de s'écrouler inerte sur le marbre de la salle d'audience… Benjamin avait refusé la suspension d'audience demandée par la défense ce jour-là, avant de se raviser quand il était trop tard. Après des images perturbantes, Benjamin s'en était tout simplement voulu de ne pas avoir pris au sérieux l'état de l'accusé et d'avoir failli à sa mission de procureur, garant de l'ordre public au nom de l'Etat. Il n'avait pas su garantir la sécurité des personnes qui étaient à comparaître. Décidément, cette combinaison d'images impressionnantes et d'échec n'étaient pas sans conséquences encore aujourd'hui.
« Surtout que selon les transcriptions, ta fille était aux côtés de ton protégé quand cela s'est passé. Comment va Vérité ? Continua Benjamin face au silence de Phoenix.
- Je pense qu'elle va bien. J'en ai parlé un peu avec elle… Elle semble avoir étonnamment mieux absorbé le choc qu'Apollo, d'ailleurs.
- Cette jeune femme dispose d'une force d'esprit et d'un caractère remarquables, sourit Benjamin.
- Oui… Elle m'impressionne tous les jours depuis qu'on est ensemble, hmhm. Non, actuellement son sujet de préoccupation c'est moi qui peine à bien dissimuler mon stress et qui est absent ces derniers mois. Vérité est imperturbable, vraiment. »
Ils continuèrent à discuter quelques temps encore, avant de finalement se séparer, les deux hommes rappelés par leurs obligations respectives. Phoenix rangea son téléphone dans sa poche, contemplant la salle vide autour de lui. Tout le monde était parti déjeuner et lui se trouvait là, portant le poids de l'avenir sur ses épaules. Il retira un instant son bonnet, le posant sur le siège adjacent, puis passa ses mains dans ses cheveux pour leur redonner un semblant de forme. Il ne s'en était pas rendu compte, mais plus il passait du temps en public avec ce couvre-chef, plus le retirer lui donnait la sensation d'être vulnérable, nu parfois. Même pour trainer chez lui, Phoenix commençait à craindre de le retirer, Apollo pouvant passer d'une minute à l'autre. Le jeune homme ne l'avait jamais vu sans, et par sa grande méfiance pour les personnes extérieures à sa bulle, Phoenix s'assurait de garder son bonnet sur la tête et filmer la moindre de leurs interactions. Mieux valait prévenir que guérir, surtout quand le poulain venait de chez Kristoph. Sa part reconnaissante lui disait d'être moins distant et froid vis-à-vis d'Apollo – surtout qu'il lui devait en partie sa liberté et l'occupation des journées de sa fille. Mais il n'arrivait définitivement pas à lui faire confiance, et c'était quelque chose qu'il voulait rendre clair. D'où ses régulières remarques sèches et son attitude défensive.
En parlant un peu avec Benjamin, Phoenix se rendit compte que c'était quelque qu'il ne se serait pas nécessairement permis il y a quelques années, surtout quand il commençait à bien connaître la personne qui l'entourait. Benjamin lui avait fait la remarque d'essayer d'être au moins un tout petit peu moins cassant. Mais rien n'y faisait : Phoenix ne pouvait pas contrôler ses réaction spontanées et un tant soit peu survivalistes. Peut-être que si Apollo réussissait à faire basculer le vote des jurés dans la bonne direction, il pourrait s'ouvrir un peu plus et à lui accorder un peu de confiance… Quelque chose qui était un peu ironique pour être honnête, surtout quand lui-même reconnaissait en ce jeune homme un potentiel rare.
Enfin, des temps rudes comme ceux qu'il avait connu ne le rendait pas rationnel, loin de là. Phoenix sautait d'incohérence en incohérence. Il le savait et il s'en rendait de plus en plus compte maintenant qu'il pouvait en parler de temps en temps avec Benjamin. Le procureur n'était pas le plus habile socialement et humainement, mais son regard extérieur sur les choses était toujours particulièrement enrichissant. Benjamin était un homme de pure logique à ses yeux, un talent qu'il cultivait depuis sa plus tendre jeunesse. Et Phoenix y gagnait de s'y confronter de temps à autre. Tous deux se contrebalançaient bien, se complétaient bien même, et il ne pouvait que remercier la vie, le destin pour ce cadeau.
