Chapitre 15 : Faisons comme si je n'étais pas en cage

Environ deux mois après la Bataille de New-York

L'isolement rend fou.

C'est un fait. L'isolement d'une personne, qu'elle soit Jötunn, Asyne, Humaine, Alfe, Vane, ou de toute autre espèce sociale, nuit à sa santé mentale. L'isolement exacerbe les pathologies psychiques déjà existantes, et pire encore, peut en créer de nouvelles.

Le Père-de-Toute-Chose avait-il cela à l'esprit quand il avait exigé que Loki soit placé à l'isolement jusqu'à son procès ? Si oui, il faisait preuve d'une cruauté sans borne. Si non, il faisait preuve d'une incompétence qui était grave pour quelqu'un qui rendait une partie de la justice.

Loki n'avait plus la force d'en vouloir à Odin pour ce petit détail qui s'ajoutait à tous les manquements qu'il reprochait à son père par adoption. S'il se rendait compte que l'isolement était mauvais pour sa santé mentale, c'était parce qu'il le vivait. Il sentait les filins de la folie cordeler son esprit, l'emprisonner dans un filet serré, extraire les dernières gouttes d'équilibre qui lui restaient.

La première semaine, il avait eu le droit aux visites de la Seigneuresse Eir, qui avait vérifié son état de santé physique, sans lui adresser plus que quelques mots nécessaire, pour les questions médicales de routine. Loki s'était montré réticent, alors qu'il aurait voulu la chasser. Il avait accepté de mauvaise grâce d'être traité comme un objet à réparer alors qu'il aurait voulu la plaquer contre un mur et serrer sa gorge, encore plus fort, jusqu'à sentir son souffle se tarir, ses cervicales craquer…

Avec un sursaut, Loki sortit de sa rêverie morbide.

Il n'était pas horrifié par le tournant de ses pensées, il n'en était pas choqué, il ne s'en sentait pas non plus coupable. Son esprit emprisonné, pour ne pas tourner en rond, se jetait contre les barreaux dressés par sa morale, pour les ébranler.

Le délitement de sa conscience avait commencé bien avant l'isolement, même avant sa chute et son arrivée sur Sanctuaire, même avant la découverte de son ascendance. Son esprit s'était rendu malade de chagrin, après la perte de sa femme bien-aimée et de son fils chéri. Que n'avait-il pas fait pour les retrouver ? Il avait tout tenté, du sortilège interdit à l'aide de personnes peu recommandables, en passant par l'alliance avec des forces politiques hostiles à Asgard. Il était redevable à Surtur, ce n'était pas rien.

Loki était fou, pas idiot. Il savait que cette isolation ordonnée par le Père-de-Toute-Chose-à-Défaut-D'être-Le-Sien, durerait jusqu'à son procès. Il était si persuadé que les prochains visages qu'il verrait seraient ceux de ses juges, que lorsque la porte de sa cellule s'ouvrit, deux mois après sa défaite sur Midgard, il s'attendait à un Einherjar en armes, lui ordonnant de le suivre. Il n'en fut rien.

« Si j'avais dû parier sur la venue de quelqu'un, ce n'est pas ton nom que j'aurai donné en premier, dit Loki la voix enrouée de n'avoir plus parlé pendant des semaines.

- Je suis ici en ma qualité de membre de la commission d'enquête chargée de faire toute la lumière sur vos agissements sur Midgard, mon Prince, répondit Hogun de son ton grave habituelle. Si cela ne vous dérange pas, j'aimerais que nous nous en tenions à l'étiquette.

- Soit, cela ne me dérange pas. Faisons comme si je n'étais pas en cage, et que j'étais toujours Prince de la Couronne d'Asgard. Après tout, ce n'est pas plus fou que de mettre un fou à l'isolement. Avant de commencer, je voudrais me réserver une question. »

Hogun sembla désarçonné pendant un court instant par le ton mi-affable, mi-cynique de Loki, mais celui-ci n'en avait que faire. Il n'avait aucune envie de ménager la sensibilité de la commission judiciaire. Il ne souhaitait pas se justifier, ni présenter des excuses qu'il savait dénuées de sens. Les seules personnes qui méritaient ses excuses et dont le pardon comptait, étaient Sigyn et Narfi.

« Comment vont-ils ? Comment vont ma femme et mon fils ?

- Ils vont bien, répondit Hogun sobrement. La Princesse se réaclimate doucement à la vie de Palais et le jeune Prince, s'il n'est pas aussi extraverti que dans mes souvenirs, reprend confiance dans les couloirs d'Iðavoll. Ils sont soutenus évidemment par le Seigneur Iwaldi et la Seigneuresse Freyja, ainsi que par le Père et la Mère-de-Toute-Chose. »

Loki ne répondit rien. Il laissa son esprit divaguer pendant un court moment, où il revit son fils courir entre les lourds piliers plaqués d'or, riant d'un rien, tandis que Sigyn ou lui-même lui courait après pour lui faire prendre ses leçons.

Hogun n'attendit pas que le Prince l'invite à s'asseoir (de toute façon Loki ne l'aurait pas fait), et prit place sur le seul siège de la cellule. Loki était déjà sur le lit, il n'avait pas eu la moindre envie de se lever pour montrer un respect qu'il ne ressentait pas pour son interlocuteur.

Néanmoins, le Prince se fit violence pour répondre aux questions stratégiques du Seigneur Hogun, à propos du Titan Fou. Il passa un temps infini à détailler ce dont il se souvenait à propos des forces et des quelques faiblesses de Thanos et de ses alliés. Puis, Hogun attaqua les sujets plus délicats à la manière du guerrier qu'il était : frontalement.

« Je voudrais parler du moment où vous avez pris la régence et découvert votre véritable ascendance. »

Seulement, Loki ne voulait pas aborder le sujet avec une personne qu'il n'estimait pas, qui avait participé à sa déchéance, et qui était en partie responsable de la débâcle du Destructeur.

« Cela s'est déroulé dans l'ordre inverse, cingla Loki. Il n'y a pas grand chose à en dire, le plus grand secret du Père de Toute Chose était enfin dévoilé et cela aurait pu mener à la perte d'Asgard.

- Que voulez-vous dire, la perte d'Asgard ?

- Eh bien, avoir le fils de Laufey le sanguinaire sur le trône du Royaume éternel aurait été fâcheux, convenons-en. Si cela s'était su, le Jarlthing aurait pu demander ma déposition et ma tête.

- Pourquoi avoir fait entrer les Jötnar à Asgard en premier lieu ?

- Thor est une menace pour le trône. »

Loki utilisa le présent à dessein. Il n'était pas convaincu par les soi-disant changements qui auraient remodeler le caractère de Thor. Il tapait toujours avant de poser les questions, comme le prouvait son arrivée fracassante sur Midgard pour venir le chercher.

« Pour le trône d'Asgard, ou pour votre possible futur trône ? »

Hogun était volontairement agaçant, Loki le savait. Sa stratégie était grossière, mais efficace. Le Prince n'était pas psychiquement serein et n'avait aucune défense contre ce genre d'attaque. Il n'avait plus la force de contenir son tempérament, si bien que d'énervement, il se leva, les poings serrés, les bras raidis le long de son corps.

« Je ne répondrai pas à une telle provocation, siffla-t-il.

- Vous devez admettre que c'est une question cruciale, sur le plan politique et sur le plan personnel, insista Hogun. Si Thor est écarté du trône, ou s'il meurt, disons, tué par le Destructeur sur un autre Royaume, qui reste-t-il ?

- La Reine Frigga, répondit immédiatement Loki. »

Il bottait en touche, mais il était aussi sincère. Frigga avait toutes les capacités pour assurer une régence, pendant le Sommeil-d'Odin.

Hogun eut un petit rire incongru, Loki se sentit insulté.

« Ne pensez-vous pas que la Mère-de-Toute-Chose puisse assurer correctement la régence, Seigneur Hogun ? attaqua froidement Loki.

- Je n'ai rien dit de tel, mon Prince, tempéra Hogun. Je trouvais étonnant que vous, celui qui a fait en sorte d'écarter Thor du Trône, qui a conspiré pour assassiner le Roi Laufey et retrouver les bonnes grâces du Père-de-Toute-Chose, qui a envoyé le Destructeur tuer Thor, vous qui avez fait tout cela, vous ayez en vérité toutes les bonnes intentions du monde. »

Le ton de Hogun était détaché, pourtant chacun de ses mots atteignirent Loki comme la pire des insultes. Qu'est-ce que cela pouvait lui faire s'il avait de bonnes ou de mauvaises intentions, se demanda Loki en oubliant que l'ami de Thor était mandaté par la commission judiciaire pour faire la lumière sur les actions du Prince cadet.

« Que veux-tu entendre, Hogun ? s'énerva Loki, oubliant l'étiquette. Que j'aurais voulu que Thor meure ? Qu'Odin ne se réveille jamais ? Que j'aurais voulu resté sur le trône définitivement ? Oui ! Oui ! Je l'ai voulu ! Peut-être auriez-vous tous pu voir qu'Odin s'était trompé et que je pouvais être un aussi bon Roi, un meilleur Roi que Thor ! Qu'avais-je d'autre que l'espoir de monter un jour sur le trône ? Je n'avais plus d'ami, plus de famille, plus rien que les promesses faites pendant mon enfance. Même cela m'a été retiré ! Oui, je voulais être Roi ! Je suis Prince pour l'amour des Nornes ! J'avais tous les droits de vouloir être Roi ! »

De rage, Loki lança un livre qui se trouvait là, à la figure d'Hogun.

« Il faut vous calmer mon Prince, pressa Hogun en évitant l'objet.

- Sors d'ici ! s'exclama Loki à bout, sentant que son contrôle lui échappait complètement. Sors ! »

Bien plus tard, au milieu de sa cellule dévastée, la peau écorchée par les éclats de bois et de métal qui avaient volé partout, Loki se rendit compte de sa situation. Il avait certainement saboté sa seule chance de s'expliquer.