Chapitre neuf : Vengeance ou pardon ?

Le Dragon-Serpent le surplombait de toute sa taille, de toute sa puissance et une partie de l'esprit de Gabriel en appelait au combat. La créature devant lui était un ennemi, et s'il n'était pas un guerrier comme Michael, il savait manier l'épée si nécessaire.

Pourtant, il ne pouvait se résigner à céder à ses instincts belliqueux car ce n'était sans doute pas ce qu'Elle voulait. Le monstre devant lui était né de Sa volonté, comme l'Archange qui était apparue quelques instants plus tôt.

Gabriel était orgueilleux et colérique, mais pas assez pour se heurter à Elle.

- - Ne vas-tu pas t'échapper toi aussi ? Demanda le Dragon-Serpent, étonné et satisfait de le voir toujours présent.

De toute évidence, il ne comprenait pas la réaction de son ennemi. Quelque part en lui, il la regrettait. Il aurait voulu que Gabriel, qu'il avait si bien apprit à détester, lui offre de la résistance, lui donne cette confrontation qu'il avait si longtemps imaginé.

Mais la part pragmatique de sa personne s'en satisfaisait. Même s'il aurait voulu un combat pour mettre à l'épreuve cette puissance nouvelle avec un Archange, et pour justifier si nécessaire la mort prochaine du dit Archange, le Serpent restait fidèle à lui-même, préférant fuir le combat que de le provoquer.

- Si c'est ce que ma Mère veut… réussit à articuler l'Archange en tombant à genoux, la tête basse.

Comme pour prouver qu'il acceptait son destin, Gabriel étendit ses ailes au sol, basses et tristes, vulnérables. Le Dragon-Serpent ne comprenait toujours pas pourquoi il ne s'énervait pas, pourquoi il ne fuyait pas. Mais finalement, il se fichait de comprendre. Il ouvrit la gueule et au fond de sa gorge il sentit sa flamme s'allumer. Enfin, il allait pouvoir se venger, venger son Ange.

- - Attend ! L'interrompis une voix derrière sa tête.

Aziraphale, qui était restée enfermée dans ses anneaux protecteurs, disparue pour réapparaitre devant lui, désarmée comme pour prouver qu'elle n'était pas une menace. Elle était devenue petite, et le Dragon-Serpent était si grand, qu'elle devait lever la tête à s'en briser la nuque pour le regarder dans les yeux.

- - Ce n'est pas à toi d'être juge et bourreau. Expliqua-t-elle.

L'animal hurla de colère, des flammèches s'échappant de ses lèvres. Un brûlant sentiment de trahison le fit trembler. Il voulait ignorer l'Ange, faire comme s'il ne l'avait pas entendu parce qu'elle finirait bien par comprendre qu'il avait raison de chercher vengeance, que Gabriel devait payer pour ses crimes.

- - S'il te plait, Rampa…

En parlant, Aziraphale avec tendue une main pour la poser sur un croc acéré, sans crainte des flammes proches ou même du poison, tirant dessus pour l'obliger à se rapprocher d'elle et Rampa se laissa faire parce que c'était son Ange, qu'importe la forme ou la puissance, c'était toujours son Ange, et que devant ses yeux d'un bleu unique et lumineux, il était complètement désarmé, soumit à tous ses désidératas.

Avec une douceur extrême, il se baissa jusqu'à ce qu'elle puisse poser son front contre le sien, ses bras étreignant comme elle pouvait la tête immense de l'animal, lui transmettant toute sa joie de le revoir, toute la tendresse, tout l'amour qu'elle éprouvait pour lui.

Une vague de sentiments qui submergea Rampa et qui, là où la Lumière Divine avait attisé les flammes de sa rage, apaisait enfin ce feu dévastateur qui brûlait en lui, en une offrande de paix qu'il ne pouvait refuser.

La puissance reflua, le Dragon-Serpent diminua de taille, jusqu'à n'être plus qu'un serpent puis enfin, un homme. Glorieux dans sa nudité. Fort, fier et magnifique. Ses yeux toujours d'or, brillants de pouvoir, ses cheveux roux semblables à un feu de joie dans la lumière du soleil qui déchirait les nuages.

La démonstration de pouvoir était finit. Aziraphale elle-même avait repris forme humaine, rétractant ses grandes ailes blanches. Mais malgré les changements de forme ils ne se lâchèrent pas, se raccrochant presque désespérément l'un à l'autre comme par crainte de le voir disparaitre à jamais.

Aziraphale était plus petite que lui, d'au moins une tête et demi, si ce n'était deux, mais cela ne l'empêcha pas de rester coller à lui, ses bras noués autour de son torse ferme, et Rampa répondit à son étreinte, la serrant contre lui et enfouissant son visage dans ses cheveux blanc, plus doux qu'il ne l'avait pensé. Ce qu'il avait imaginé comme un souffle d'été était en vérité une bise de printemps, au doux parfum floral.

- - Aziraphale, murmura-t-il, soulagé de l'avoir à nouveau près de lui.

S'il n'avait pas été aussi heureux de l'avoir là dans ses bras, vivant et en bonne santé, Rampa aurait pu s'étonner de le trouver si changer. En six mille ans à le côtoyer, c'était la première fois qu'il le voyait ainsi, en femme. Et pourtant, même si les questions pouvaient venir plus tard, à cet instant précis, il s'en fichait, s'enivrant juste de la présence de son Ange dans ses bras.

L'éternité n'aurait pas été assez longue pour cette étreinte et pourtant, bien trop tôt, ils durent se lâcher. Des cris accompagnés de pas précipités signalaient le retour des humains, Anathème et Adam en tête, alors que Gabriel attendait toujours sa condamnation.

C'est vers lui qu'Aziraphale se tourna, le dos collé au torse de Rampa, comme si elle ne pouvait tenir debout sans lui, et le Démon gardait une main possessive sur l'épaule de l'Archange l'autre sur sa hanche, visiblement près à se transformer encore pour la protéger si nécessaire.

- - Tu as commis tellement de pécher, Gabriel. Annonça Aziraphale d'une voix ferme. Mais je dois te remercier.

Le Démon faillit s'étouffer en l'entendant parler, et allait certainement intervenir pour rectifier les choses parce que bon sang, comme pouvait-elle-même songer à remercier celui qui avait été la source de tous leurs tourments ?

Aziraphale saisit la main de Rampa qui était sur son épaule, probablement pour l'apaiser, avant de s'éloigner d'un pas et de s'accroupir pour mettre ses yeux au même niveau que ceux de Gabriel. Elle étudia un instant les pupilles violines, avant de s'expliquer enfin :

- - Tu as commis tellement de pécher et malgré tout, tu L'as toujours écouté. Merci.

- - Elle m'a parlé ?

L'horreur se dessina dans son regard violet. La miséricorde d'Aziraphale était une torture pour l'Archange. Savoir qu'il avait entendu Sa voix sans la reconnaitre ? Comment cela était-il possible ? Comment pouvait-il être un Archange, être son Messager ainsi ? La soudaine et intense culpabilité qu'il ressentit était si forte, si douloureuse, qu'elle masquait la souffrance de ses plumes qui se fanaient et tombaient.

D'abord la première paire d'aile se ratatina avant de disparaitre, puis la seconde et enfin, la dernière. Avec elle, toute la puissance de l'Archange Gabriel, Messager Divin, disparu et alors, l'homme ressentit la dureté du sol sous ses genoux, le froid de l'air autour de lui, la douleur de la faim dans le ventre, la brûlure de la soif dans la gorge.

Gabriel était devenu humain.

- - Je devrais te tuer, grogna Rampa en s'approchant pour offrir une main à Aziraphale et l'aider à se redresser.

Un sourire suffisant et cruel lui tordait les lèvres. Humain ! Ca n'était pas assez, rien d'autre que la mort ne serait assez à ses yeux mais c'était déjà ça.

- - Alors tue-moi. Répondit Gabriel, perdu dans des sensations inconnues et terrifiantes.

- - Vas t'en, Gabriel, coupa Aziraphale. Nous en avons fini avec toi.

Difficilement, le nouvel humain se redressa -son corps avait-il toujours été aussi lourd ?- et quitta d'un pas incertain le jardin, ne sachant où aller, ni que faire de cette vie mortel qui était sienne à présent.

Il passa près d'un groupe d'humain, celui qu'il avait fait disparaitre plus tôt, sans leur prêter la moindre attention, comme eux ne le regardaient pas, subjugué par les deux immortels, dépourvu de blessure, dépourvu de faiblesse, si grand, si puissant. Divins.

- - Nous avons beaucoup de choses à nous dire, les interpella Aziraphale, un sourire lumineux sur les lèvres.

Anathème fut la première à se jeter sur eux, implorant pour un pardon que Rampa n'était pas prêt à lui accorder et qu'Aziraphale estimait non nécessaire.

A suivre...