Avertissement : mention de tortures/NC passés

Chapitre douze : Les blessures de l'âme part 3

- - Mon Ange ! Cria nul autre que Rampa de l'autre côté de la porte.

Sans hésitation, sans réfléchir, elle claqua des doigts pour permettre au Serpent de s'engouffrer dans la librairie. Rampa semblait paniqué, pied nu, il ne portant qu'un jeans et un t-shirt noir d'ACDC, ses cheveux en batailles lui tombant sur ses yeux dépourvus de lunette.

En le voyant ainsi, Aziraphale se releva, prise par un sentiment d'urgence. L'angoisse de voir leur liberté nouvelle déjà en péril, imaginant le pire, une guerre peut-être, entre eux et les deux autres camps, lui serrant le cœur et la gorge, mais avant qu'elle ne puisse poser la moindre question, Rampa tomba à genoux devant elle, les bras noué autour de sa taille, la tête blottit contre son ventre.

- - Oh mon Ange, tu es là. Tu vas bien.

Si Aziraphale se crispa, les bras levés dans l'idée évidente de repousser l'intrus, elle se calma en sentant le soulagement dans la voix du Serpent. Les larmes mêmes, constata-t-elle en l'étudiant de plus près. Alors elle chassa dans un coin de son esprit son inconfort, parce que Rampa avait besoin d'elle, et posa délicatement une main sur son dos alors que l'autre caressait doucement ses cheveux, essayant de leur apporter un semblant d'ordre.

- - Chut, je suis là, je vais bien, répéta-t-elle pour essayer de l'apaiser.

- - Je… J'ai rêvé… Je… On… J'étais… Tu…. Oh mon Ange, reste avec moi.

Rampa était bouleversé, son discours incohérent, mais Aziraphale comprenait les grandes lignes, après tout, elle le connaissait depuis si longtemps maintenant. Il avait sans doute voulu dormir, comme elle l'avait escompté, mais il avait dû faire un cauchemar. Sa gorge se serra, elle avait espéré pouvoir protéger son Démon mais avait échoué car il était là, tourmenté comme jamais.

- - Oh Rampa, je ne te quitte pas. Jamais.

Aziraphale sentait les larmes revenir elle aussi, ses émotions trop fortes pour être contenues et faisant écho à celles du Serpent. La peur, l'insécurité, la peine, le regret, la culpabilité… C'était trop intense, trop violent, trop ! Une part d'elle voulait repousser le Démon, l'ignorer pour calmer les flots impétueux de ses sentiments, mais l'Amour qu'elle lui portait retint son geste et à la place, elle invoqua ses ailes, toutes ses ailes, qu'elle referma sur eux en un cocon de chaleur protectrice.

- - Je suis là, je reste avec toi, le rassura-t-elle encore en s'agenouillant à son tour, lui permettant de pleurer sur son épaule alors qu'elle continuait de lui caresser le dos et les cheveux. Je suis là. Chut. Tout va bien.

Finalement, les larmes qu'elle cherchait à retenir jaillirent elles aussi, et à l'image de Rampa, elle posa la tête sur son épaule, savourant de le sentir contre elle, triste et désolé, mais si fort, si chaud. L'odeur de cannelle et de fumée qui était la sienne était enivrante, apaisante.

Aziraphale était incapable de dire combien de temps ils étaient resté ainsi, serrer l'un dans les bras de l'autre. A un moment, Rampa avait compris qu'il avait fait pleuré son Ange, la culpabilité et le regret s'était accentué. Il avait voulu s'écarter mais elle ne l'avait pas lâché.

Parce que malgré l'inconfort du contacte, malgré la crainte de sentir quelque chose comme de la gêne ou même du dégout provenant de Rampa, elle ne pouvait pas le laisser partir, elle avait besoin de lui, certainement autant que lui avait besoin d'elle.

Au fond de son esprit, elle s'invectivait au calme, parce que franchement, quel spectacle pitoyable ils offraient, eux qui devait protéger l'Eden, qui avaient reçus une puissance folle en cadeau pour cela. Le Gardien et le Serpent étaient vraiment ridicules ! Mais elle n'arrivait pas à le lâcher. Elle craignait trop que cette étreinte soit la dernière ! Et là, dans son arrière-boutique, il n'y avait ni Gabriel, ni leurs amis pour les interrompre. Ils pouvaient bien rester ainsi indéfiniment après tout.

Mais pourtant, au bout d'une petite éternité, enfin calme, la tête lourde d'avoir trop pleuré, elle écarta ses ailes, les faisant disparaitre, alors que Rampa se raclait la gorge, gêné de sa réaction. Aziraphale ne pouvait s'empêcher de le trouver charmant alors qu'il se redressait, les joues rouges, évitant son regard.

Elle comprenait, elle-même était troublé d'avoir céder si lâchement à ses propres émotions…

- - Est-ce ma faute ? Finit par demander Rampa en avisant le défunt éclair sur le sol, sans doute dans l'espoir de faire oublier son moment de faiblesse.

Aziraphale déglutit, réfléchissant réellement à l'idée de lui mentir. Elle pouvait acquiescer à sa supposition, ou affirmer que c'était elle, avec ses ailes, qui avait renversée la pâtisserie. Elle pouvait lui cacher ce qui n'allait pas avec elle, parce que Rampa était bien assez mal comme ça, il n'avait pas besoin de savoir pour ses petits traumatismes ridicules.

Mais ensuite, il voudrait l'emmener au Ritz, et certainement ailleurs encore, et si elle se retrouvait à nouveau bloquer ? Si, en faible créature qu'elle était, elle ne parvenait pas à se forcer à manger, alors il comprendrait. Et il comprendrait qu'elle lui avait mentit, il le prendrait sans doute mal. Voudra-t-il encore d'elle à ce moment-là ? Mais lui qui avait tout vu, pourquoi voudrait-il d'elle maintenant ?

- - Je… hésita-t-elle en ajustant inutilement sa veste de tailleur, avec un geste familier et réconfortant.

- - Mon Ange, parle-moi, supplia Rampa en lui saisissant les mains.

Cependant, ce fut le contacte de trop. Aziraphale s'écarta, ramenant ses mains contre elle, étrangement nerveuse. C'était Rampa, c'était son Protecteur devant Dieu, c'était son ami et celui qu'elle aimait de la plus pure et profonde façon. Elle était ridicule de le craindre, de craindre sa réaction. Et de le blesser ainsi, rajouta-t-elle mentalement en le voyant baisser les yeux, tristes.

Sans ses lunettes, il était tellement expressif, que s'en était douloureux pour Aziraphale, et avant même de réfléchir au bienfondé de son action, elle s'approcha, nouant ses bras autour de lui et enfouissant son visage dans la poitrine ferme et solide du Serpent qui d'instinct, répondit à l'étreinte.

- - Oh Rampa pardonne-moi, pria-t-elle, dangereusement proche de pleurer encore. Ce n'est pas toi, ça sera jamais toi.

- - Aziraphale…

- - C'est moi je… C'est stupide. Tu vas trouver ça stupide mais je… Je n'arrive pas à manger, ou même à lire ! Je suis ridicule, je sais. Oh Rampa, pardonne-moi. Dire que je suis sensé être un Archange mais je suis tellement, tellement… ridicule.

- - Arrête.

Aziraphale tressaillie sous le ton dur du Démon. Elle se serait écartée pour voir son visage s'il ne la tenait pas si fermement contre lui. Une prison qu'elle ne pouvait pas défaire sans le blesser et soudainement, elle sentit son cœur s'emballer. Mais avant que la panique ne la prenne, le Démon reprit, d'une voix plus douce :

- - Tu n'es pas ridicule. Tu n'as jamais été ridicule. Tu as vécu l'Enfer.

- - Rampa… gémit-elle, tremblante.

D'un geste tendre, bien qu'il maintienne toujours une main dans son dos pour la garder contre lui, il utilisa l'autre pour lui caresser le visage et finalement lui saisir le menton pour l'obliger à le regarder dans les yeux.

- - Ils t'ont fait tellement de mal. Avec la nourriture. Avec les livres. Avec moi.

- - Ce n'était pas toi, souffla-t-elle, alors qu'une larme s'échappait à nouveau de ses yeux clairs.

- - Ca n'a pas d'importance, le mal est fait. Il resta un instant silencieux, l'étudiant, la disséquant du regard. J'aurais voulu que cela n'arrive pas, que les rôles s'inversent, que tout s'arrête. Je L'ai prié, supplié, pour que tu meurs, avoua-t-il dans un souffle.

- - Rampa…

- - Oh mon Ange, c'est à toi de me pardonner cette faiblesse. Tu as été si fort, si courageux, et moi, j'étais pitoyable, inutile…

- - Rampa ! Non ! Jamais !

Aziraphale se tu un instant, imaginant ce qu'aurait été les choses si elle avait été celle qui regardait Rampa subir tous les tourments. La pensée était trop douloureuse pour qu'elle aille au bout de la réflexion, elle ne pouvait que se réjouir que ce ne soit pas le cas. Et quelque part, elle comprenait, car sans doute aurait-elle préféré la mort pour son Démon à la torture.

- - Rampa, si tu n'avais pas été là…

- - Si je n'avais pas été là, rien de tout cela ne se serait passé ! Grogna-t-il, vindicatif à sa propre encontre.

- - Oh Rampa, gémit-elle en levant une main pour caresser son visage à son tour. Sans toi je… Je serais sans doute folle ou morte depuis si longtemps… Ma vie sans toi… Ma vie sans toi…

Finalement, elle pleurait à nouveau, incapable d'imaginer ce que serait sa vie sans Rampa, et la simple idée invoquait en elle une souffrance quasi insupportable. Et le Démon céda, chassant son apitoiement pour la consoler encore :

- - Je suis là, dit-il d'une voix ferme, tenant son visage en coupe alors que ses pouces caressaient ses joues pour sécher les larmes fugitives. Je serais là aussi longtemps que tu voudras de moi.

- - Oh Rampa, j'ai besoin de toi. De ta force. De ta gentillesse. De ton amour. De toi.

- - Et tu m'as, mon Ange, répondit le Démon en l'embrassant sur le front. Tu m'as. Pour toujours.

Finalement, ils restèrent ainsi encore un long moment, savourant juste d'avoir l'autre si proche, acceptant silencieusement qu'ils avaient besoin de l'autre, que malgré leurs erreurs, malgré leurs faiblesses, ils ne pouvaient vivre sans l'autre. L'autre était leur tout.

Mais enfin, après une autre éternité, Aziraphale se sentie trembler à nouveau, sans qu'elle ne comprenne vraiment d'où venait se fond de panique qui lui secouait l'âme. Elle ne chercha pas à comprendre non plus, l'investigation serait trop douloureuse, alors elle essaya juste de se retenir.

Mais Rampa était attentif à elle, au moindre geste, au moindre sentiment qui pouvait émaner d'elle, comme s'il lisait dans son esprit alors, doucement, avec une pointe de regret amer, il desserra ses bars autour d'elle.

- - Mon Ange si fort, murmura-t-il à son oreille. Tu as le droit de craquer. Laisse-moi prendre soin de toi.

En parlant, il avait conduit Aziraphale jusqu'au fauteuil l'invitant à s'y asseoir et avant même qu'elle ne proteste, il s'installa à genoux devant elle, si proche qu'elle pouvait sentir sa douce chaleur réconfortante irradier mais sans la toucher non plus. D'un geste habile, il tendit le bras et attrapa le pauvre livre abandonné au sol.

Après une inconfortable hésitation de quelques seconde, Aziraphale leva une main pour passer ses doigts dans les cheveux désordonnés du Démon et Rampa frémit de plaisir, avec un sifflement tenant plus du serpent que de l'humain. Après un instant d'immobilité sous la caresse délicieuse, Rampa ouvrit le livre et commença à lire à haute voix.

Dans le calme silencieux de la librairie, du matin ou de la nuit, qu'importe, sa voix profonde était comme une berceuse et Aziraphale se sentit s'apaiser enfin. Les choses n'étaient pas parfaites, ils n'étaient pas guéris mais peut-être, allaient pouvoir être bien quand même.

A suivre...